Le dizain "Ressouvenir" est la dernière contribution de Rimbaud à l'Album zutique à la mi-novembre , juste après une parodie de Coppée qui par exception prenait la forme d'un poème en rimes plates bien plus long : "Les Remembrances du vieillard idiot". Verlaine a pratiqué une parodie obscène de Coppée qui s'intitule "Remembrances" et figure aussi dans l'Album zutique. Comme l'a souligné Jacques Roubaud dans son livre La Vieillesse d'Alexandre, le titre "Les Remembrances du vieillard idiot" est une réécriture de l'expression "Les Contemplations de Victor Hugo", mais pour se moquer de François Coppée, et le mot "remembrances" continue d'avoir une signification obscène dans la parodie de Rimbaud. Mais, le titre "Ressouvenir" semble moins agressif, moins sexuellement connoté.
Dans son édition en Folio Classique, Cavallaro ne mentionne pas le dizain "Croquis de banlieue" de Coppée qui contient la rime "redingote"/"gargote" que Rimbaud reprend au pluriel dans "Ressouvenir". En revanche, sans me citer, Cavallaro évoque un poème Belmontet sur la naissance du Prince Impérial qui a pu servir de modèle, une idée que j'ai développé dans mes articles et que je dois rapporter dans l'article sur Belmontet que j'ai publié dans la revue Histoires littéraires.
Le problème qui se pose ici, c'est qu'à l'heure actuelle personne n'a mis la main sur une pré-originale du dizain "Croquis de banlieue". Ce dizain a été publié dans Le Cahier rouge en 1874. Il est possible que j'aie des données sur une publication antérieure du dizain dans une revue, mais je suis certain qu'il nous manque une pré-originale antérieure à la mi-novembre 1871, et donc à la composition de Rimbaud. Dans de telles conditions, il est clair que Rimbaud a eu accès à un manuscrit. Il va de soi que l'emploi de la même rime n'est pas une coïncidence. Nous avons la même avant-dernière rime ou quatrième rime dans deux dizains de rimes plates ! Le passage au pluriel est typique des reprises de Rimbaud, lequel aime se démarquer légèrement. Ce n'est pas tout : la rime finale de "Ressouvenir" "noir"/"le soir" est une reprise partielle de la rime initiale de "Croquis de banlieue" : "noir"/"mouchoir" et en même un écho à la rime finale du même "Croquis de banlieue" : "Clamart"/"billard". Deux rimes sur les cinq de "Ressouvenir" sont donc des références à deux sinon trois rimes de "Croquis de banlieue". Ajoutons que dans "Coquis de banlieue", une rime n'a pas été reprise par Rimbaud, mais elle avait du sens en octobre-novembre 1871 quand Rimbaud contribuait à l'Album zutique avec à l'esprit les vers de la pièce Fais ce que dois jouée au théâtre en octobre 1871 même, ce que d'autres contributeurs à l'Album zutique n'ont pas manqué d'épingler.
Les liens entre "Ressouvenir" et "Croquis de banlieue" ne s'arrêtent pas là. Rimbaud a repris uniquement l'adjectif "noir" au poème de Coppée pour sa rime en "-oir", mais dans "Croquis de banlieue" l'adjectif qualifiait le nom "chapeau". De l'expression "chapeau noir" à la rime du premier vers du dizain de Coppée, Rimbaud a repris l'adjectif "noir" pour son vers 9, mais aussi le nom "chapeaux" qui précède l'adjectif "fanés" à la rime du vers 6.
Rimbaud a repris également à "Croquis de banlieue" l'idée d'une énumération vestimentaire. Coppée égrène "en manches de veste", "sous son chapeau noir", "son mouchoir", "sous son bras portant la redingote", et Rimbaud produit à son tour : "grands chapeaux fanés", "chauds gilets à fleurs", "vieilles redingotes", Sur des châles jonchés", et vous noterez qu'on passe de deux emplois de la préposition "sous" à un emploi final de la préposition inverse "sur".
Par ailleurs, Coppée a exploité significativement l'étirement d'un adverbe en "-ment" : "Tire gaillardement la petite voiture" et Rimbaud y fait cortège par deux autres recours "largement cordial", puis celui qui enjambe la césure : "Eclatent, tricolorement enrubannés". En 1871, avec l'identification au drapeau rouge des communard, le drapeau bleu, blanc, rouge n'est pas le symbole républicain bienvenu qu'on pourrait croire.
Et si nous passons maintenant à la comparaison plus abstraite des sujets des deux poèmes, le dizain "Croquis de banlieue" décrit un père qui promène dans leur voiture ses deux bébés suivi de sa femme, et cette idée est aux extrémités du dizain "Ressouvenir" avec l'évocation de la naissance du "Prince impérial" au premier vers et deux derniers vers décrivant "l'Empereur" qui marche suivi d'Eugénie, "la Sainte espagnole".
Personne ne peut raisonnablement douter que "Croquis de banlieue" ne soit une source capitale pour apprécier la parodie du dizain "Ressouvenir" :
Croquis de banlieueL'homme, en manches de veste, et sous son chapeau noir,A cause du soleil, ayant mis son mouchoir,Tire gaillardement la petite voiturePour faire prendre l'air à sa progéniture :Deux bébés, l'un qui dort, l'autre suçant son doigt.La femme suit et pousse, ainsi qu'elle le doit,Très lasse, et sous son bras portant la redingote ;Et l'on s'en va dîner dans une humble gargoteOù sur le mur est peint - vous savez, à Clamart, -Un lapin mort, avec trois billes de billard.
RessouvenirCette année où naquit le Prince impérialMe laisse un souvenir largement cordialD'un Paris limpide où des N d'or et de neigeAux grilles du palais, aux gradins du manège,Eclatent, tricolorement enrubannés.Dans le remous public, des grands chapeaux fanés,Des chauds gilets à fleurs, des vieilles redingotes,Et des chants d'ouvriers anciens dans les gargotes,Sur des châles jonchés l'Empereur marche, noirEt propre, avec la Sainte Espagnole, le soir.
Je viens de citer les deux poèmes, vous avez pu vérifier que tout s'y trouvait de ce que j'ai énuméré plus haut, mais après cette lecture autant pousser plus loin les investigations, non ?
Par exemple, seriez-vous contre un rapprochement entre un balancement au vers 5 du dizain de Coppée et un autre au vers 4 du dizain rimbaldien ? Coppée passe d'un bébé à l'autre : "Deux bébés, l'un qui dort, l'autre suçant son doigt". Rimbaud pratique un balancement plus net : "Aux grilles du palais, aux gradins du manège," en jouant sur la reprise de la préposition, sur bien sûr la symétrie globale des deux expressions "Aux N du N", sur les deux consonnes d'attaque identiques de "grilles" et "gradins", séquence "gr", sur la distribution des mêmes voyelles pour "palais" et "manège" (a/è). Les balancements ne traitent pas du tout du même sujet, pensez-vous peut-être, sauf que "manège" renvoie cruellement à l'infantilisation et donc aux deux bébés du poème de Coppée, et on peut même dire que "manège" rappelle la "petite voiture" qui contient les deux bébés et qu'on pousse. Et le vers : "Eclatent, tricolorement enrubannés" participe de l'idée d'un émerveillement pour de tout jeunes enfants. Passons à une deuxième observation subtile. Dans "Croquis de banlieue", Coppée recourt à l'adjectif placé en suspens pour caractériser la femme : "La femme suit et pousse, ainsi qu'elle le doit, / Très lasse". L'effet est renforcé par le report en fin de phrase et le rejet au vers suivant. Rimbaud choisit d'utiliser les adjectifs détachés pour qualifier non l'épouse, mais l'Empereur, et il décide de créer un rejet au milieu d'une coordination de deux adjectifs : "l'Empereur marche, noir / Et propre". Pour que ce soit bien clair, je précise que nous n'avons pas des adjectifs au sein du groupe nominal : "La femme très lasse suit et pousse" ou "L'empereur noir et propre marche". Dans les deux cas, les adjectifs sont détachés, déportés vers la fin de phrase. Chez Coppée, l'adjectif décrit une misère, tandis que les adjectifs décrivent une parade dans "Ressouvenir". La femme est chargée de porter la redingote "sous son bras" et elle est "très lasse". Cela a encore inspiré Rimbaud qui déplace l'idée d'usure dans son énumération vestimentaire qui fait partie du "remous public" : "grands chapeaux fanés", "vieilles redingotes", "châles jonchés" et on pourrait ajouter "ouvriers anciens". Tout cela contraste avec la propreté de l'Empereur en marche. Enfin, il faut comparer les deux femmes. Dans "Croquis de banlieue", "La femme suit et pousse, ainsi qu'elle le doit". Au dernier vers de "Ressouvenir", le groupe prépositionnel "avec la Sainte Espagnole" ne semble pas de prime abord connoté l'instrumentalisation, mais il y a tout de même un sentiment de réification de l'impératrice et la mention "Sainte" implique clairement l'idée d'un devoir, elle aussi "elle le doit" de suivre l'Empereur". Le dernier vers est d'ailleurs construit sur un chevauchement de la césure qui souligne l'association étrange de "Sainte" et "Espagnole", je veux dire que "Sainte" est tout de même censé se suffire à soi-même pour qualifier quelqu'un.
Un dernier parallèle retient encore l'attention : le couple décrit par Coppée fait élection d'un dîner dans une humble gargote, tandis que dans un mouvement qui peut faire songer à "Royauté" des Illuminations l'Empereur et son épouse prennent un bain de foule si on peut dire agrémenté de "chants d'ouvriers anciens" qui proviennent précisément des gargotes.
Toutes ces symétries d'une élaboration compliquée ont clairement été recherchées par Rimbaud en son dizain. S'il y a un âne qui en doute encore, qu'il lève la patte !
Et, du coup, "Ressouvenir" ouvre la voie à une réflexion sur les poèmes inédits que les membres du Zutisme ont pu connaître sous la forme d'échanges manuscrits, ce qui peut intéresser aussi "Vu à Rome" et Léon Dierx ! Qui en novembre 1871 a procuré à Rimbaud la lecture du manuscrit inédit de "Croquis de banlieue" ? C'est une vraie question de critique littéraire !
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