Dans le second Parnasse contemporain, livraison de 1869 je suppose, puis publication en volume vers juillet 1871, Coppée publie ce poème-là avec le numéro IV :
J'adore la banlieue avec ses champs en fricheEt ses vieux murs lépreux, où quelque ancienne afficheMe parle de quartiers dès longtemps démolis.O vanité ! Le nom du marchand que j'y lisDoit orner un tombeau dans le Père-Lachaise.Je m'attarde. Il n'est rien ici qui ne me plaise,Même les pissenlits frissonnant dans un coin ;Et puis, pour regagner les maisons déjà loin,Dont le couchant vermeil fait flamboyer les vitres,Je prends un chemin noir semé d'écailles d'huîtres.
Ce poème parle d'une promenade en banlieue avec mention du mot "champs", cela revient souvent dans les dizains de Coppée, mais aussi dans les dizains parodiques et bien au-delà de l'Album zutique. Ce thème a été travaillé par Rimbauid dans son dizain : "Je préfère sans doute..." qui précisément s'inspire d'un dizain XII du Parnasse contemporain dont l'attaque est : "Champêtres et lointains quartiers, je vous préfère / Sans doute..." où je souligne du coup le premier mot "Champêtres".
On peut se demander si le plaisir devant les pissenlits n'a pas inspiré d'ailleurs les chiens qui triturent les fleurs des plates-bandes. L'attaque de ce dizain est "J'adore", forme verbale qui revient dans d'autres poèmes de Coppée, et à la rime du vers 6 nous avons une forme conjuguée "plaise" qui rime avec "Père-Lachaise" et ce n'est pas la seule fois que le verbe "plaire" est à la rime dans des vers de Coppée.
Vous relevez aussi au vers 2 "murs lépreux" quand "Le Balai" a une occurrence du nom "mur" à son propre vers 2, à la rime qui plus est.
Visiblement, Rimbaud a trouvé comique le couple des vers 6 et 7. Le poète s'attarde et avoue son plaisir pour les pissenlits dans les coins, ce qui laisse penser qu'il en mange !
C'est d'évidence les vers qui ont précipité la création du dizain "Le Balai" !
Le dizain "Le Balai" contient le calembour coprophage "chiendents" sur le modèle de la lecture scatologique du nom "pissentits". Le nom "mur(s)" est au vers 2 des deux poèmes, mais le vers 2 de Coppée inspiure clairement aussi le tour du vers 4 du "Balai" avec occurrence du mot "prairie" qui se subtitue aussi à "champs" du vers 1 du dizain de Coppée :
Racine prise à quelque ancienne prairie[.]
Rimbaud en a profité pour déplacer le déterminant "quelque" devant la césure, ce qui nous éloigne nettement en prosodie du vers de Coppée où le déterminant n'est même pas en tête d'hémistiche : "où quelque ancienne affiche". Rimbaud pratique aussi la diérèse à "ancienne" quand Coppée privilégie la synérèse.
On peut penser à un autre calembour latent. "Le Père-Lachaise" cède la place au siège des chiottes pour lesquelles le balai trouve son usage.
Rimbaud joue d'ailleurs sur l'idée de mort comme Coppée avec "l'esprit des soeurs mortes" et même le crin inerte ou le manche blanchi. Le vers : "J'aime de cet objet la saveur désolée" est la reprise du verbe initial du dizain de Coppée "J'adore" associé au plaisir de trouver des pissenlits dans les coins.
Voilà à l'avenir à peu près les annotations que vous trouverez au dizain "Le Balai" dans les prochaines éditions sérieuses des poésies de Rimbaud.
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Toujours à propos du "Balai", je citais plus haut le début du dizain : "Champêtres et lointains quartiers, je vous préfère / Sans doute..." Je prévoyais de citer la suite immédiate qui semble elle aussi avoir participé à l'invention du "Balai" : "[...] par les nuits d'été, quand l'atmosphère / / S'emplit de l'odeur forte et tiède des jardins ; [...]". Le verbe "s'emplit" rappelle la parodie "Lys" de Silvestre, mais surtout "l'odeur forte et tiède des jardins" est évidemment à relier aux pissenlits appréciés dans les coins et cela a contribué aussi à la création de "J'aime de cet objet la saveur désolée", saveur partageant qui plus est le suffixe du nom "odeur". Mais je n'avais pas pensé que ce dizain si on en poursuivait la lecture contenait les termes "bals" et "balançoires" qui font songer à une possibilité chorégraphique du "balai".
Le poème XII de la série du Parnasse contemporain a donc eu une double influence forte sur la création de deux dizains de Rimbaud : "Je préfère sans doute..." et "Le Balai".
Permettez enfin un rapprochement moins évident. Rimbaud connaît très bien le poème "Une sainte" du Reliquaire dont il s'est inspiré jusqu'à la reprise d'un hémistiche dans ses "Etrennes des orphelins". Le poème entre étonnamment en résonance avec certaines idées du dizain "Le Balai" : "parents morts" contre "soeurs mortes", logis glacé et cordeau semblant avoir aligné les plis du rideau avec un lit étriqué contre "La cordelette semble une tresse gelée" et emploi commun de "navrant" : "qu'un sourire plus navrant".
Quant à l'influence du poème "Un fils", elle tient bien sûr exclusivement à la reprise du second hémistiche du vers : "Le calembourg stupide et dont il faut qu'on rie," qui passe dans "L'usage en est navrant et ne vaut pas qu'on rie." Mais, si on creuse, on se rend compte que le petit et sa mère ont un "humble logement" et que vivant pour payer les dettes de sa mère le garçon qui sait joue du violon "racle des couplets". Ce garçon n'aura pas d'avenir et demeurera un être du monde d'en-bas.
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