Le premier vers du second dizain de Verlaine dans sa lettre du 14 juillet 1871 à Valade contient les mots "sous-chef" et "bureau". Il s'inspire du vers suivant du dizain VII de la série fournie dans le second Parnasse contemporain : "Je vis le sous-préfet présidant le bureau[.]" Rimbaud semble avoir identifié cette source pour Verlaine puisqu'il a eu l'idée de faire commencer son premier dizain par une imitation du vers de Verlaine : "Le sous-chef est absent du bureau : j'en profite" et "J'occupais un wagon de troisième : un vieux prêtre", avant de commencer son second dizain par la rime "guinguette"/"baguette" qui est la reprise à l'envers de la rime au pluriel "baguettes"/"guinguettes" qui précède immédiatement le vers de Coppée que je dis une source pour Verlaine.
Vous en rirez. Mais j'ai toujours trouvé touchantsCes couples de pioupious qui s'en vont par les champs,Côte à côté, épluchant l'écorce de baguettesQu'ils prirent aux bosquets des prochaines guinguettes.Je vois le sous-préfet présidant le bureau,Le paysan qui tire un mauvais numéro,Le ruban au chapeau, le sac sur les épaules,Et les adieux naïfs, le soir, auprès des saules,A celle qui promet de ne pas oublierEn s'essuyant les yeux avec son tablier.
Je remarque dans ce dizain un autre fait étonnant. La rime "bureau"/"numéro" est approximative et ce caractère approximatif est prolongé par l'écho de la rime suivante "épaules"/"saules" qui renforce la fausse note du "mauvais numéro". Et cela est aggravé par l'écho à l'hémistiche qui suit immédiatement "numéro" : "chapeau". Je rappelle que dans son chapitre consacré à "Etat de siège" Murphy disait que jamais Coppée ne ferait rimer "gauche" avec "sacoche". "Numéro" se prononce-t-il comme "numéraux" ?
La source de Rimbaud pour sa rime "guinguette"/"baguette" est connue, et dans la foulée on a depuis longtemps remarqué que l'attaque de son dizain, le premier hémistiche : "Je préfère sans doute", est la quasi reprise d'un passage à cheval sur les vers 1 et 2 d'un autre dizain de Coppée :
Champêtres et lointains quartiers, je vous préfèreSans doute par les nuits d'été, quand l'atmosphèreS'emplit de l'odeur forte et tiède des jardins ;Mais j'aime aussi vos bals en plein vol où, soudains,S'échappent les éclats de rire à pleine bouche,Les polkas, le hoquet des cruchons qu'on débouche,Les gros verres trinquant sur les tables de bois,Et, parmi les chaos des rires et des voixEt du vent fugitif dans les ramures noires,Le grincement rhythmé des lourdes balançoires.
Rimbaud a supprimé le "vous". Sa rime sur monosyllabes "mois"/"fois" s'éloigne sans doute de la rime "bois"/"voix" du modèle, mais juste apès sa rime "mois"/"fois" Rimbaud fait une assonance en "in" sur quatre vers, ce qui semble imiter l'assonance en "oi" sur quatre vers du présent dizain coppéen : "jacinthe"/"hyacinthe", "cent vingt"/"latin". Il est assez facile de comparer "Champêtres et lointains quartiers" avec "prairie étroite et communale", comme de rapprocher "par les nuits d'été" et "au mois / De mai". Le dizain de Rimbaud impose clairement une référence à la Commune avec "communale" et "mai", sans oublier l'arrière-plan de la "prairie amoureuse" rêvée dans "Les Poètes de sept ans" et qui s'oppose à la prairie "froide" des "Corbeaux".
Il est sensible également que le vers final du dizain de Rimbaud : "La toux des flacons noirs qui jamais ne les grise" garde quelque chose du "hoquet des cruchons", du "vent fugitif dans les ramures noires" et du "grincement" des "balançoires". Le rapprochement est naturel entre "sur les tables de bois" et "Sur la table d'ardoise". Visiblement, Rimbaud a réellement tenu à suivre au plus près son modèle :
Je préfère sans doute, au printemps, la guinguetteOù des marronniers nains bourgeonne la baguette,Vers la prairie étroite et communale, au moisDe mai. Des jeunes chiens rabroués bien des foisViennent près des Buveurs triturer les jacinthesDe plate-bande. Et c'est, jusqu'aux soirs d'hyacinthes,Sur la table d'ardoise où, l'an dix-sept cent vingt,Un diacre grava son sobriquet latinMaigre comme une prose à des vitraux d'église,La toux des flacons noirs qui jamais ne les grise.
Rimbaud n'a pas placé la forme conjuguée "préfère" à la rime, mais notez que Coppée fait rimer systématiquement "préfère" avec "atmosphère", comme on le voit plus haut et comme l'attestent encore trois autres exemples :
[...]Qu'aux salubres parfums des forêts il préfèreLa chambre obscure et son étouffante atmosphère,[...]Sa chambre bleue est bien celle que je préfère.Mon bouquet du matin s'y fane, et l'atmosphèreLanguissante [...]
Et à ces deux exemples des Intimités, s'en ajoute un autre dans "La Grève des forgerons". L'adjectif "salubre" sera retenu par Rimbaud dans sa "Rivière de Cassis".
Je pourrais ici citer plusieurs vers et dizains de Coppée pour montrer comment Rimbaud passe d'une invention à une autre au fil de lectures où Rimbaud rumine visiblement certains passages précis qui retiennent plus volontiers son attention. Je le ferai la prochaine fois, car je voulais maintenant indiquer une source qui ne s'identifie pas vraiment à cause de la reprise des mêmes mots. Ou du moins, il ne s'agit pas de reprises de mots caractérisés. Je l'ai déjà dit, le vers : "Maigre comme une prose à des vitraux d'église," s'inspire du vers du dizain IX de la série du second Parnasse contemporain : "Morne comme une armée après une défaite," et ce dizain IX contient aussi une mention de l'adjectif "étroit" : "Ce fourmillement noir dans ces étroites rues". Le rapprochement pour cet adjectif ne paraît pas bien probant en soi, mais il y a le coup de massue d'un troisième élément, le gallicisme "c'est" calé devant la césure, ce que Rimbaud reprend très clairement dans le dizain que nous interrogeons", mais aussi dans le dizain "Aux livres de chevet" :
Le ciel est rouge ; et c'est sinistre, n'est-ce pas ?De plate-bande. Et c'est, jusqu'aux soirs d'hyacinthes,Sexuelles : et c'est, n'est-ce pas ? cordial :
La source unique est confirmée par la reprise du "n'est-ce pas ?" dans "Aux livres de chevet..." Notez que le vers de Coppée peut justement prendre une signification de réprobation involontaire de la Commune : "Le ciel est rouge ; et c'est sinistre". Le dizain : "Je préfère sans doute..." se sert de cette référence justement. Quant à l'adjectif "cordial", Rimbaud le réemploie à la rime dans "Ressouvenir" où le "souvenir" heureux est celui de la naissance du Prince Impérial. L'adjectif est employé à deux reprises mais pas à la rime par Coppée dans ses Humbles.
Le dizain IX décrit la foule et entre en écho avec les dissonances finales du dizain : "Je préfère sans doute..."
Le verbe "grise" à la rime a des présences marquées chez Coppée, dans "Angélus" et dans un poème des Intimités, mais il est temps pour moi d'aller dormir. Je laisse poursuivre les investigations à d'autres horribles travailleurs de la nuit.
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