A propos des parodies zutiques par Rimbaud de Coppée, il faut commencer par se reporter aux deux livres de Steve Murphy de 1990 et 1991 : Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion et La Ménagerie impériale, puisqu'ils contiennent des analyses de plusieurs pages de poèmes zutiques et notamment de dizains et du poème "Les Remembrances du vieillard idiot". Mais j'ai déjà fait remarquer que le chapitre sur "Les Remembrances du vieillard idiot" n'identifiait pas les sources de la parodie dans le corpus coppéen, ni même n'analysait les significations du poème zutique. Il s'agissait d'un article prônant plutôt une méthode de lecture enfonçant des portes ouvertes. Le poème étant parodique et faussement attribué à Coppée, les lectures du poème qui croyaient identifier des questionnements de Rimbaud lui-même sur sa sexualité étaient nulles et non avenues. On apprend également que ce n'est pas Murphy lui-même qui a découvert dans "Etat de siège ?" que l'hémistiche "l'honnête intérieur" retournait l'hémistiche "l'intérieur honnête" d'un dizain de Coppée, puisque Murphy attribuait cette découverte à Ascione. Or, Murphy ne fait rien de ce rapprochement et il ne constate pas à quel point le dizain de Coppée est abondamment démarqué dans "Etatt de siège". Je n'ai pas le volume Rimbaud ou la ménagerie impériale sous la main mais en-dehors de la rime "redingote"/"gargote" les rimbaldiens ne soulignent jamais par la suite les liens étroits entre "Ressouvenir" et "Croquis de banlieue".
Un deuxième ouvrage à consulter à l'époque n'est autre que l'édition du centenaire d'Alain Borer, très annotée par un nombre conséquent de divers intervenants. Je ne l'ai pas non plus sous la main.
Je prends maintenant la première édition de 2003 du livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat. Dans la partie sur la "Rime", il y a une section de quelques pages sur l'Album zutique (pages 138-141). C'est un peu court d'autant qu'il faut encore retrancher une page sur les sonnets des Stupra, mais certaines phrases sont intéressantes à relever pour donner une idée de la perception des parodies de Coppée par Rimbaud. Murat dit exactement la même chose que Murphy, Coppée n'aurait jamais fait rime "rive gauche" avec "sacoche". Coppée fait tout de même rimer "numéro" avec une terminaison "-au" dans un de ses dizains. Coppée jouerait sur une exception particulière, une prononciation fermée du "o" de "numéro" comme dans les mots graphiés "-au".
Je vois le sous-préfet présidant le bureau,Le paysan qui tire un mauvais numéro,[...]
Pour "verte ouate" dans "Le Balai", Murat soutient que Rimbaud pratique la diérèse : "vert' ouhate". Je ne suis évidemment pas d'accord, puisqu'on peut très bien lire "verte wate" et Murat donne en note un contre-exemple en ce sens que Marc Dominicy a relevé chez Rodenbach : "de ouate", sachant que l'élision étant exclue ici, pour le décompte des syllabes il faut lire "wate". Il me semble qu'il y a une preuve aussi de la lecture "wate" dans un vers de Verlaine ou d'un autre poète que connaissait très bien Rimbaud.
Mais revenons à notre sujet !
Pour "Etat de siège", on sait que Murphy a fourni une lecture qui ne tient pas compte du dizain mis en avant par Ascione et qui s'en tient à une lecture en soi et pour soi du dizain de Rimbaud. Murat s'inscrit dans cette continuité, puisqu'il se contente de dire que le "pauvre postillon" démarque le "dur charretier" ou le "joyeux invalide". Autrement dit, Murat se détourne du dizain pointé par Ascione pour considérer que le "pauvre postillon" suit le modèle générique de portraits de personnes humbles dans les poésies de Coppée. Pour "Le Balai" Murat parle de la pauvreté des rimes avec le défaut de consonne flottante : "blanc"/"gant", mais ne relève pas que le mot "gant" est repris à la rime d'un poème des Intimités de Coppée. Fait amusant, Murat admire les rimes solides du dizain "L'Enfant qui ramassa les balles..." à une époque où il ignore la révélation alors toute récente d'un fac-similé avec la signature "PV".
Notons une remarque intéressante : Murat fait un sondage sur les "dix premiers dizains de Promenades et intérieurs" parce que dit-il entre parenthèses ce son "ceux dont Rimbaud s'est le plus inspiré". En réalité, il faudrait préciser. Murat cite donc dix des onze premiers dizains de la série publiée dans le second Parnasse contemporain, et sans s'en rendre compte exclu la seconde série publiée dans Le Moniteur universel puis dans Le Monde illustré en juin et juillet 1871. Il écarte aussi le dizain que Coppée a supprimé du recueil et qui est souvent évoqué comme source possible pour "Vénus Anadyomène". Mais l'affirmation de Murat est parfaitement gratuite. Outre que sur ces dix dizains, il y a des sources que jamais personne avant moi n'a mentionnées, Murat écarte le douzième dizain, le treizième dans la série du Parnasse contemporain qui contient le passage à cheval sur deux vers : "Je vous préfère / Sans doute". Pour illustrer la reprise de quelques rimes de Coppée, Murat se contente de mentionner la rime à l'envers avec passage au singulier "guinguette"/"baguette" de justement "Je préfère sans doute..." Il cite plus évasivement la rime "redingotes"/"gargotes" sans remarquer qu'elle pose un problème, puisque Rimbaud s'inspire alors on ne sait comment d'un dizain "Croquis de banlieue" encore inédit et absent du recueil Promenades et intérieurs. Il cite aussi la rime "marronniers"/"casaniers", mais celle n'a pas été pratiquée par Coppée, lequel n'emploie d'ailleurs aucun des deux mots apparemment dans sa poésie en vers alors publiée.
Un doute me vient ! Murat écrit que "Rimbaud se contente de pasticher Coppée (avec des rimes comme redingotes::gargotes ou marronniers::casaniers)". Murat ne dirait pas que Rimbaud reprend ses rimes, mais qu'elles sont à la manière de ce que pourrait faire Coppée. Pour "redingote"/"gargote", il ne croyait pas si bien dire alors ! Et du coup, Murphy n'a peut-être pas identifié non plus cette rime dans "Croquis de banlieue". Décidément, il va falloir que je remette la main sur plusieurs livres pour tout vérifier.
A propos des "Remembrances du vieillard idiot", Murat dit que le poème prend modèle sur le recueil des Humbles. Rappelons que ce recueil n'a pas encore été publié quand Rimbaud compose ce morceau zutique, mais que des pré-originales paraissent alors dans des revues comme Le Monde illustré.
Pour moi, il faut penser aussi aux Poëmes modernes qui contient "Angelus" notamment, puis à la nouvelle "Ce qu'on prend pour une vocation" parue à ce moment-là dans Le Monde illustré. J'ajoute un fait remarquable : sur l'ensemble des dizains parodiques de Rimbaud, les deux premiers enchaînés commencent tous deux par le pronom personnel sujet à la première personne : "J'occupais..." et "Je préfère sans doute..." et ils seront les seuls dans ce cas. "Les Remembrances du vieillard idiot" ne commence pas par "Je" mais il s'agit d'une confession personnel où le "je" domine.
Murat compare "Les Remembrances du vieillard idiot" aux "Poètes de sept ans", "épopées intimes" écrit-il. J'aurais plutôt penser aux "Premières communions" qui d'ailleurs datent de juillet 1871, moment clef des publications des dizains de Coppée et des premières parodies de Verlaine. Murat compare également "Etat de siège" avec "Accroupissements".
Dans le volume collectif La Poésie jubilatoire, j'avais fourni une anthologie de textes utiles à la compréhension des parodies zutiques. Les rimbaldiens n'en ont rien fait, puisqu'ils ont systématiquement daubé les rapprochements avec la nouvelle "Ce qu'on prend pour une vocation" pour ce qui est des "Remembrances du vieillard idiot". Je remarque qu'il daube aussi la référence signalée par Roubaud aux "Contemplations de Victor Hugo". Tout se passe comme s'ils n'avaient jamais lu le livre La Vieillesse d'Alexandre. On peut hésiter à comparer "Contemplations" et "Remembrances" dans l'absolu, mais la forme ramassée "vieillard idiot" n'est pas anodine, ça se voit que c'est fait exprès pour sonner comme un écho à "Victor Hugo".
Ils ont aussi daubé "choses que j'ai vues" systématiquement.
Prenons le Dictionnaire Rimbaud. Les notices sur Coppée et les parodies de Coppée ont été rédigées par Seht Whidden, Yann Frémy, Denis Saint-Amand et Alain Chevrier. Ce dernier ne s'est pas gêné pour ne pas me mentionner au sujet des "Conneries" et des sonnets en vers courts "Jeune goinfre" et "Cocher ivre", mais il me cite pour le lien avec Coppée ("timlides sous les yeux ardents des connaisseurs") du passage : "sous l'oeil ardent des devantures", précisons qu'il faut aussi renvoyer à un dizain de Verlaine à ce sujet.
Les notices sont assez dérisoires et ne parlent quasi jamais des mécanismes parodiques : réécritures, reprise de mots ou de rimes, traitement similaire des césures, etc, parallèle de traitement entre un dizain de Rimbaud et un poème de Coppée. Pour le dizain "Les soirs d'été...", Chevrier ne relève même pas ma révélation que la signature "Francis Coppée" n'est pas inventée par Rimbaud, puisqu'elle est employée par la cible même et figure au bas de "Ce qu'on prend pour une vocation". Chevrier assimile "Francis Coppée" sous la plume de Rimbaud à une coquille qu'il corrige sans la commenter.
Les notices de Chevrier sont particulièrement sèches. Pour "Etat de siège", voici une idée du contenu : le prosaïsme de Coppée est imité par l'hémistiche "où les gendarmes sont", tandis que "l'honnête intérieur" réécrit "l'intérieur honnête" d'un dizain de Coppée. Rien de plus. La "verte ouate" est renvoyée à d'autres descriptions du ciel chez Rimbaud, mais pas à celles de Coppée dans ses vers. Le titre est dit renvoyer au siège pour s'asseoir du postillon et à Paris deux fois assiégé récemment, sauf que l'expression "état de siège" est une locution figée qui fait que le renvoi aux deux sièges de Paris ne va pas forcément de soi, tandis que les liens que j'établis avec des poèmes des Intimités permettent de rire de l'idée de l'heure indélicate où les oiseaux s'indignent des amoureux qui baisouillent à la tombée de la nuit dans les bois.
Chevrier se contente de reprendre les données telles quelles qui sont non pas à la conclusion mais au départ de l'article de Murphy en 1990.
Chevrier a fait les notices sur "Le Balai", "Etat de siège", "Aux livres de chevet...", "Les soirs d'été...", mais à part sur ce dernier dizain il n'écrit qu'un paragraphe sommaire. Il ne développe rien sur "chiendent" à propos du "Balai", et du coup ne fait évidemment aucun lien avec la mention "pissenlits" dans un dizain significatif de Coppée qui dit tout aimer jusqu'aux pissenlits dans les coins !!!
Il fait celle aussi sur "J'occupais un wagon..." sans faire le lien avec les dizains que Verlaine a envoyés le 14 juillet à Valade, et il mentionne avec des réserves les identifications proposées par Ascione avec le duc d'Aumale et monseigneur Dupanloup, sujet sur lequel il me faudra revenir.
La notice sur "Je préfère sans doute..." est aussi de lui et il parle de deux dizains l'un en-dessous de l'autre, et pas d'un enchaînement.
A raison, Chevrier développe l'identification par Steinmetz d'une allusion à François de Pâris et aux convulsionnaires de l'époque, mais sans faire de lien avec la Commune, et sans rien dire de plus sur le dizain et surtout sur les réécritures de Coppée.
Les notices sur "Les Remembrances du vieillard idiot" et "Ressouvenir" sont faites par Seth Whidden qui trouve le moyen d'être encore plus lacunaire que Chevrier. Sa notice sur "Les Remembrances du vieillard idiot" tient un mince paragraphe ouvert comiquement par la mention "Long poème..." On dirait que Whidden a fait ses notices à contre-coeur en guise de remplissage. Il n'a pas dû passer une heure de temps à rédiger les deux notices.
Celle sur "Ressouvenir" est un cas d'école. Les premières lignes sont l'introduction mécanique sans effort : "Dizain de l'Album zutique présentant une satire du signataire apocryphe du poème, François Coppée, dont la servilité supposée est particulièrement ciblée ici." La mention "servilité" mériterait d'être précisée, mais bref tout le monde peut dire que nous avons affaire à un dizain de l'Album zutique qui parodie Coppée. Comme il y a un dessin, on le mentionne en quelques lignes. Puis on cite des extraits du dizain "Ressouvenir" lui-même et heureusement il y a un trait d'esprit dans les dernières lignes pour sauver la notice : "c'est le poète impérial Coppée qui est caricaturé bien plus que l'Empereur." L'honneur est sauf.
La notice sur "Coppée" lui-même est faite par Saint-Amand, mais n'a pas grand intérêt.
Donc, pour apprendre des choses sur les parodies coppéennes, vous avez ma flopée d'articles récents.
Mais, dans une de ses notices sur les dizains, Chevrier fait remarquer que c'est typique de Coppée de faire des césures sur un mot grammatical d'une syllabe. J'en profite donc pour apporter ce complément.
Pour les deux premiers dizains enchaînés de Rimbaud, j'ai commenté les rejets de groupes prépositionnels, j'ai identifié les modèles chez Coppée et chez Verlaine. Je tiens à attirer l'attention sur le fait que Rimbaud s'étant inspiré de Verlaine : "Le sous-chef est absent du bureau : j'en profite" pour "J'occupais un wagon de troisième : un vieux prêtre", il y a une reconduction frappante du même procédé pour le premier vers du "Balai" : "C'est un humble balai de chiendent : trop dur".
Ensuite, dans les dizains zutiques de Rimbaud, il y a peu de poèmes où des mots grammaticaux sont à la césure. Par exemple, dans "Je préfère sans doute", Rimbaud place bien le "où" après la césure dans "Sur la table d'ardoise" où l'an dix-sept cent vingt" sachant que "Sur la table d'ardoise" démarque un hémistiche de Coppée "sur les tables de bois". En revanche, le "où" est à la césure dans ce vers de "Ressouvenir" : "D'un Paris limpide où des N d'or et de neige", poème "Ressouvenir" qui contient l'enjambement sur adverbe à la Banville : "tricolorement".
Le dizain "Le Balai" et le poème "Les Remembrances du vieillard idiot" sont les deux seules autres parodies à contenir des mots grammaticaux d'une syllabe à la césure. Rimbaud n'y recourt pas dans les autres dizains de l'Album zutique.
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