Les rimbaldiens échouent à identifier les sources des parodies de Coppée par Rimbaud. Ils n'en découvrent qu'une petite partie et cela alors que nous connaissons les poèmes de l'Album zutique, du moins ceux attribués à Rimbaud, depuis environ 80 ans.
Pascal Pia, éditeur de l'Album zutique admiré de Jean-Jacques Lefrère, rédigeait des notices où il se plaignait de ne pas identifier le style de Coppée dans les parodies de Rimbaud. Il n'identifiait pratiquement aucune source. Et d'autres se plaignaient de poèmes qui n'étaient que des blagues obscènes. Murphy épingle tout cela dans son livre Le Premier Rimbaud ou l'apprentissage de la subversion en 1990. Mais trente-six ans plus tard, nous ne sommes pas beaucoup plus avancés. Murphy énumérait l'évidente reprise de la forme du dizain de rimes plates et il se contentait de faire remarquer qu'une poignée de mots était représentatif de la poésie de Coppée : humble, doux, intérieur, etc. A l'époque, les études métriques des césures étaient encore inexistantes parmi les rimbaldiens malgré les premières publications de Cornulier dans la revue Parade sauvage, mais même les études métriques n'ont jamais jusqu'à présent profiter à une étude serrée des parodies de Coppée par Rimbaud.
Murphy a bien identifié quelques sources ou plus précisément certaines sources lui ont été communiquées. Pour "Etat de siège ?" Murphy relève bien en passant que "honnête intérieur" est la reprise du syntagme "intérieur honnête" d'un dizain, mais il précise que cette découverte a été faite par Marc Ascione et passe outre. Pour "Les Remembrances du vieillard idiot", Murphy déploie un article inhabituel où il dénonce les lectures psychanalytiques du poème qui ne tiennent pas compte de la signature "François Coppée" qui suppose que le "Je" du poème n'est pas Rimbaud, mais Coppée lui-même. Cela nous vaut quelques pages d'articles qui enfoncent des portes ouvertes comme dirait Yves Reboul, puisqu'à côté de ceux qui identifiaient Rimbaud sans autre forme de procès à la voix du poème il y avait tous ceux qui comprenaient déjà d'évidence que c'était une parodie contre Coppée. L'article donne une illusion de progrès dans l'approche du poème, alors qu'il ne fait qu'enfoncer les psychanalystes de pacotille. Par ailleurs, cet article se perd aussi dans des considérations qui avaient encore cours à l'époque : les théories farfelues de Freud (lapsus, sexualité infantile, symbolique du refoulé des rêves, autant de théories démenties par la science) avaient déjà des ébauches intellectuelles avancées avant que Freud ne s'en empare. Certes, mais ces théories sont fausses et en même temps inutiles à la lecture des parodies de Rimbaud. Il ne suffit pas de déplacer la lecture psychanalytique en replaçant Coppée au milieu du poème à la place de Rimbaud, non plus ! Et enfin, l'article posait qu'il fallait voir le poème comme maîtrisé et parodique et non comme des aveux inconscients de Rimbaud, mais Murphy ne citait pas de vers de Coppée. Il ne fait qu'évoquer une étude alors inédite de Michael Pakenham qui envisage des liens avec des vers de "Angelus" et "Une sainte", mais sans rien citer.
Puis, sur le dizain "Je préfère sans doute...", Murphy déploie plutôt une méthode de déchiffrement ou décryptage en supposant qu'il suffit pour les mots du poème de Rimbaud de se reporter à des sens obscènes qui résulteraient d'une composition faite à partir du Dictionnaire érotique moderne de Delvau, l'un des auteurs du Parnassiculet contemporain, sachant qu'à un moment donné on a moins affaire à des définitions de mots obscènes qu'à un recensement de métaphores obscènes qu'il est possible de faire et que parfois on pratique dans la vie courante. Mais le résultat systématique appliqué à un dizain est assez étrange, même si fatalement une partie de la composition volontairement obscène est ainsi débusquée.
Mais le déchiffrement obscène permet de comprendre le sens du poème de Rimbaud en nous détournant de la logique parodique qui a une contrainte : il faut que la création parodique distorde quelque chose de sa cible de départ.
Je n'ai pas le volume Rimbaud et la ménagerie impériale sous la main. Je sais que Murphy connaît la rime "redingote"/"gargote" reprise à Coppée, mais en gros il s'agit d'une clef et je ne pense pas que Murphy ait poussé cette clef à fond pour mettre à jour tous les rapprochements à faire entre le dizain "Croquis de banlieue" et "Ressouvenir" de Rimbaud. Je remarque que Cavallaro ne cite pas même cette rime dans son édition de 2026. Il y a quelques jours j'ai produit un article où j'ai exploité maximalement la clef. Pour "Etat de siège ?", il en va différemment, j'ai relu l'article de Murphy, il a la clef fournie par Ascione comme dit plus haut, et Cavallaro cite cette clef, mais ni Murphy ni Cavallaro ne disent rien de ce qui dans l'ensemble du dizain identifié par Ascione a nourri la composition du dizain de Rimbaud. Qui plus est, j'ai découvert plusieurs sources dans quelques poèmes du recueil Intimités.
En clair, on comprend que à part moi, Murphy et quelque peu Pakenham ou Ascione, personne ne lit les poésies de Coppée. Quand un rimbaldien parle des sources, il ne fait que reprendre ce que les rimbaldiens ont dit avant eux, ils font confiance à ces résultats et s'en contentent. Parfois même, ils laissent de côté ces résultats parce qu'ils ne voient qu'une coïncidence. Donc, non seulement ils ne trouvent rien parce qu'ils ne lisent pas les poésies de Coppée, déguisant habilement cette lacune dans leurs dictionnaires, éditions, articles et notices, mais ils ne cherchent que des reprises voyantes et du coup ils ne savent pas les exploiter.
Ils ont un problème de méthode. Il est évident que Rimbaud ne reprend pas les imaginations de Coppée telles quelles et qu'il invente les siennes. La recherche ne doit pas être d'identifier telle quelle tout un pan d'un poème de Coppée, il faut faire des rapprochements quant aux arrière-plans et ça les rimbaldiens ne savent pas faire.
Le lien que je fais entre "Les Remembrances du vieillard idiot" et "Le Banc" part de l'identification du mot "jeune" qui dans les deux cas est mis en relief par une suspension métrique. Les rimbaldiens ne font déjà pas attention à la métrique pour la plupart, et ils ne s'appuient pas dessus pour justifier des rapprochements, comme si elle n'était pas un acte de langage. Ils ne voient que l'emploi d'un même mot "jeune" et ils ne vont rien supposer comme rapprochement, c'est le même mot qui est employé, c'est inévitable de rencontrer le mot "jeune" dans des textes. Or, dans les deux poèmes, le mot "jeune" est mis en relief par la césure. Peu importe que dans un cas "jeune" est devant, dans l'autre après la césure, le point commun est la mise en relief métrique d'un motif clef, la jeunesse. Dans les deux cas, l'idée d'être "jeune" est soulignée de manière ostentatoire. C'est ça qui est important. Et je rappelle que "Les Remembrances du vieillard idiot" fait témoigner un vieux sur sa vie qui commence par se voir "jeune", tandis que dans "Le Banc", le poète en identifiant une attitude "jeune" pose en personne plus vieille qui observe.
Pour "Le Balai", au lieu de chercher des rapprochements en masse dans un dizain, il suffit d'une amorce, puis on explore plus en détail et on s'aperçoit que des liens discrets s'établissent. Le mot "pissenlits" n'est pas une répétition de "chiendent", mais un cerveau attentif voit le lien : "pisse-en-lits" et "chie-en-dents". Pour rappel, le dizain "Le Balai" suppose une diérèse à "chiendents" comme l'a bien vu Chambon et il va de soi qu'il faut prononce "en" et non "in" le "en" pour que ce soit comique.
Les rimbaldiens ont aussi négligé d'étudier la posture du poète Coppée dans ses recueils. Il se définit comme impur à jamais pour avoir cédé aux plaisirs indignes. Il se considère comme dépravé moralement et cela au plan sexuel. Il joue au libertin repentant. Plusieurs poèmes des Intimités sont des confessions érotiques troubles, et plusieurs de ses poèmes où il se met en observateur s'interprètent facilement comme du voyeurisme avec un émoi pour des scènes érotiques peu excessives, le baiser notamment dans "Le Banc". Il est alors très facile de tourner ces aspects de sa poétique en dérision et de supposer que si un simple baiser excite son voyeurisme c'est qu'en voir beaucoup plus le comblerait intensément.
Et Coppée parlant de son amour pour les pissenlits dans les coins, cela devient une ode au balai de chiottes. Rimbaud n'est pas parti de rien pour écrire que Coppée aime la saveur désolée du balai de chiottes. Il a fait parler un dizain précis de Coppée.
Il y a une méconnaissance des poésies de Coppée qui fait que les rimbaldiens voient le détail obscène des parodies, mais pas la motivation qui justifie que Coppée précisément soit la cible du discours obscène. Et ça n'a rien à voir avec une lecture psychanalytique.
Pour "Les Remembrances du vieillard idiot", je vous donne une nouvelle source hautement probable. Après la scène des ânes, le poème décrit une scène concernant le père, une autre concernant la mère et un autre concernant la soeur, et enfin on a une revue d'objets que le poète affectionnait dans la maison parce qu'il lui permettait d'assouvir ses désirs d'exploration sexuelle, ce qui implique qu'il s'introduisait le crucifix dans l'ourlet...
Or, prenez les premiers vers de la "Lettre d'un mobile breton" paru en plaquette pendant le siège :
Maman, et toi, vieux père, et toi, ma soeur mignonne,Ce soir, en attendant que le couvre-feu sonne,Je mets la plume en main pour vous dire commentJe pense tous les jours à vous très-tendrement,Très-tristement aussi, malgré toute espérance :[...]Je ne puis pas songer au pays sans revoirLa maison, le buffet et ses vaisselles peintes,La table, le poiré qui mousse dans les pintes,La soupière de choux qui fume et qui sent bon,[...]Et papa [...]Fait sa croix sur le pain avant de le couper.
Le premier vers nomme mère, père et soeur mignonne, le troisième de plume en main, le quatrième d'une pensée quotidienne des plus tendres. La liste des éléments de la maison se termine comme chez Rimbaud par une image de la croix.
Dès qu'on cherche un peu avec de la méthode, on s'en rend vite compte que les parodies ciblent des passages précis. Evidemment, la déformation va assez loin.
Une autre lacune des rimbaldiens, c'est de négliger les dizains des autres contributeurs, notamment les deux enchaînés de Verlaine de sa lettre à Valade de juillet qui sont une source aux deux dizains enchaînés de Rimbaud. Par exception, Teyssèdre fait une remarque pertinente quand il lie les "soeurs mortes" du balai" aux deux vers de "La Mort des cochons" où "en balayant" disparaissent les spermes éteints et les règles mortes qui peuvent trôner sur une Lune arrière-train de corps humain.
Je dois aller travailler, qu'est-ce que vous feriez sans moi ? Je fais gagner mille ans aux études rimbaldiennes.
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