Le dizain sans titre "Aux livres de chevet..." est visiblement l'une des contributions zutiques rimbaldiennes les plus négligées par la critique rimbaldienne. Dans le Dictionnaire Rimbaud des éditions Classiques Garnier, Alain Chevrier lui consacre une notice assez brève, mais c'est ce qu'il fait pour à peu près tous les poèmes zutiques dont il rédige la notice et en bibliographie il fournit trois références. Il cite d'abord l'article de Denis Saint-Amand "François Coppée ou les inimitiés électives" qui est en ligne depuis 2009. Mais je viens de survoler cet article, je constate que plusieurs parodies sont citées dont deux de Rimbaud, mais pas le dizain en question. Il s'agit d'un article général sur Coppée cible zutique. Chevrier cite ensuite le volume de Bernard Teyssèdre que je n'ai pas sous la main, puis un article plus ancien de Lawrence Watson, paru dans la revue Parade sauvage, qui identifiait plus précisément ce qu'était ce traité du docteur Venetti.
Dans son commentaire, Chevrier assimile sans autre forme de procès le locuteur du dizain rimbaldien à l'auteur parodié qu'est Coppée, ce qui semble logique, mais qui pose un petit problème. Il s'agit ici d'un Coppée imaginé et déformé par Rimbaud, le dizain ne se nourrit pas d'un substrat biographique authentique.
Senancour, Madame de Genlis, Gresset et Boileau appelleraient des précisions. L'histoire de Ver-Vert jure tout de même quelque peu dans cet ensemble, il s'agit d'un récit en vers plus licencieux, mais qui entre de ce que Coppée semble pouvoir modérément paraître accepté, vu que dans ses poésies et donc dans ce qu'il publie Coppée se crée une image d'homme perverti, mais repentant, d'un homme qui aime les plaisirs malicieux mais vit dans le regret de la perte de la quête d'un amour pur. Une fois qu'on a fauté, il n'est plus d'amour pur possible, l'âme est souillée. Les poésies de Coppée racontent très souvent l'histoire de personnages qui ne connaissent pas l'amour et qui vivent seul toute leur vie, et malgré les débauches qu'il revendique Coppée témoigne vivre socialement en éternel garçon célibataire. Mais donc ce que je décris est un mélange de données biographiques et de considérations clefs qu'on peut tirer de la lecture des publications de François Coppée, et celui-ci peut parler de lui-même, mais aussi de personnages sur lesquels il s'attendrit, des "humbles" pour lâcher le grand mot du recueil en cours de parution quand Rimbaud invente et transcrit ses parodies zutiques.
Or, le dizain "Aux livres de chevet..." qu'on cite par son premier hémistiche étant donné son absence de titre débute par une citation de l'expression "livres de chevet" qui figure à la rime du poème intitulé "Un fils" qui a eu une pré-originale dans Le Monde illustré ou dans Le Moniteur universel avant octobre 1871 (j'ai moi-même découvert et précisé ces pré-originales, mais à l'instant j'ai oublié la référence exacte), ce qui fait qu'on ne peut en aucun cas douter que Rimbaud n'y fasse directement allusion.
Je rappelle que le poème "Un fils" contient le vers : "Le calembourg stupide et dont il faut qu'on rie ;" que Murphy mentionnait comme source au vers du "Balai" : "L'usage en est navrant et ne vaut pas qu'on rie". J'ai découvert la pré-originale qui permettait d'affirmer que Rimbaud avait lu ce poème, puisque le recueil des Humbles est postérieur aux contributions zutiques de Rimbaud, de peu il est vrai. Certes, Verlaine et Rimbaud ont eu accès à des manuscrits visiblement, mais ceci est un autre sujet. Le poème "Un fils" raconte l'histoire d'un enfant naturel. Sa mère apprenait le chant à un jeune bourgeois qui a entretenu une relation avec elle. Ce jeune bourgeois est mort rapidement ensuite sans que l'enfant ne soit reconnu comme sien à l'état civil. A partir de là, la mère vit une situation dramatique faite d'endettements, et l'enfant qui ignore tout cela vit simplement en remportant les premiers prix à l'école, mais à un certain âge la mère lui apprend sa situation réelle, il est un enfant sans père, sa mère a des dettes, il va falloir tout sacrifier et travailler. C'est la fin de toute ascension sociale, de toute réussite. Le garçon va alors perdre pied. Il travaille modestement ayant renoncé aux études, il joue du violon pour gagner de l'argent mais sans profiter de l'ambiance des soirées musicales, puis Coppée mêle à cela une timidité irrépressible qui fait que le garçon va refuser de connaître l'amour de femmes s'intéressant à lui. La force du poème tient dans la manifestation récurrente du point de vue du portier qui voit arriver des gens modestes, et même des petites gens, puis qui constate que le foyer est honnête et l'enfant studieux et prometteur. Mais quand la mère révèle au garçon sa situation et qu'il va falloir renoncer à tout, le portier recommence à porter des jugements dépréciateurs. Il rêvait un instant de marier ce garçon à sa fille, et puis ça tourne en mépris complet.
Ce fils va alors vieillir, mais il ne s'agit pas d'une vieillesse désirée comme pour le locuteur du dizain "Aux livres de chevet...", puisque la vie lui échappe et l'horloge tourne contre lui.
Quand sa mère lui apprend qu'il va devoir renoncer aux livres du savoir le poète crée un contrepoint :
[...]A ce naïf, à cet heureux, à ce vainqueur,Elle livra le mot de la science amère.
Que l'équivoque soit voulue entre "livre" et "livra", la "science amère" va s'opposer à la culture des livres adulés par les corps enseignants.
Le soir de cette révélation qui voue le garçon à travailler dans un bureau, celui-ci fait un éternel adieu à ses lectures :
Le soir, quand il fut seul, l'enfant de dix-sept ans,En rangeant, à côté des autres sur leurs planches,Ses livres gaufrés d'or et tout dorés sur tranches,A ses rêves d'hier pour toujours dit adieu.
Quelle est la suite du récit ? Le portier apprenant la décision du garçon d'un emploi modeste renonce à son projet de le marier à sa fille. Il se défausse en considérant que c'était le souhait de sa femme et non le sien. Ce projet n'est pas connu de notre garçon, mais le poème nous le raconte, et nous apprend à faire une équation entre misère sociale et misère sexuelle, parce que Coppée veut nous faire croire qu'un employé de bureau ne peut pas se marier, on ne sait même rien de précis sur les dettes de la mère. Une fois qu'il ne peut plus avoir d'ambition, le garçon ne peut plus se marier. Rimbaud n'est évidemment pas convaincu par cette équation. Le garçon était tout simplement trop fier pour épouser une femme de condition modeste. Mais le récit de Coppée va s'attarder comme souvent sur la frustration sexuelle. Le seul amour connu par ce garçon fut celui pour sa mère, il voit qu'il n'en aura pas d'autre. Une fille s'intéresse à lui avec pitié, mais il ne supporte pas sa familiarité avec d'autres hommes et quand elle meurt il s'imagine l'avoir pourtant presque aimée. Et à la fin, les années passant, Ce garçon qui prend de l'âge regarde avec regret pour ne pas dire plus les filles modestes en robes blanches qui jouent avec les garçons.
Et sa vie tournant à l'ennui, il n'a même plus l'énergie de lire après minuit quand il rentre de son concert où il est violoniste un de ses livres de chevet :
[...]Vers minuit seulement, enfin il se levait,Rentrait, ouvrait parfois ses livres de chevet,Mais de lire n'ayant même plus l'énergie,Il se couchait, afin d'épargner la bougie.
Il est assez évident que le dizain de Rimbaud s'inspire de tout ce que je viens de décrire dans le poème "Un fils", même si certaines données sont différentes. J'ajoute que même l'expression "revenu du public abêti" a son équivalent dans ce morceau de Coppée, puisque nous avons la description aussi de l'ennui du garçon face à ses collègues quand il joue du violon au café-concert, cela précède même immédiatement le passage sur les livres de chevet.
Mais, il y a un autre élément clef dans "Aux livres de chevet", l'appel de la vieillesse : "la vieillesse étant enfin venue". Ceci fait contrepoint aux souffrances du héros du poème "Un fils", mais Rimbaud rebondit sur une confidence du poète dans une autre pièce du recueil à venir des Humbles que là encore Rimbaud connaissait par une pré-originale. Dans le poème "Petits bourgeois", le premier vers prend le contrepied du portier dans "Un fils" : "Je n'ai jamais compris l'ambition [...]" et le vers 4 formule explicitement le voeu de la vieillesse : "et si je deviens vieux". Il faut citer le sort que se souhaite le poète :
[...]Et le modeste sort dont je suis envieux,Si je travaille bien et si je deviens vieuxSans que mon coeur de gloire ou de luxe s'affame,C'est celui d'un vieil homme avec sa vieille femme,[...]
Coppée ne dit pas nettement qu'il rêve d'être vieux pour connaître le bonheur de vivre avec une vieille, mais l'équivoque ne s'en impose pas moins à l'esprit vu la façon dont ces vers sont tournés. Et notez que ce poème parle aussi d'une vision d'omnibus... puisque vous l'aurez compris "Le Balai" ou "Etat de siège ?" font tourner à vide le ruminement des misères sexuelles du vieux poète célibataire que Coppée met volens nolens en scène dans ses poésies.
En fait d'art serein, il est également question de célébrer les gens calmes qui "ont choisi / Les douces voluptés que l'habitude engendre." Il est précisément question d'ajouter à l'art serain la consultation régulière des gravures obscènes du traité du docteur Venetti (je passe sur les déformations que relève l'article de Watson).
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