J'ai choisi d'encoder les 8 vers du poème "Est-elle almée ?" (abstraction faite de l'éventualité d'un poème dont le début ne nous serait pas parvenu) selon les critères de la métricométrie : M pour l'enjambement de mot, s pour la césure à l'italienne (enjambement de mot relatif car détachement du seul "e" final du mot), F (présence d'un "e" féminin), C (proclitique ou forme contractée préposition et proclitique), P (préposition). J'ai ajouté le signe M- pour les enjambements de mots ou de séquences sur trait d'union, entrave acceptable chez un Hugo dès Cromwell, le signe ! pour des cas variés non encodés par la métricométrie, et le signe (!) pour une configuration admise chez les classiques mais qui reste particulière, suspens du verbe "est".
J'ai souligné systématiquement la voyelle finale surnuméraire puisque le poème est tout en rimes féminines. J'ai triché pour la configuration "puisque" où j'ai noté le "e" comme un "e féminin" F alors qu'il s'agit plutôt d'un "e" stable, mais ça m'aurait obligé à ajouter un critère.
|
M- |
|
M |
|
C |
M |
s |
F |
s |
F |
|
(F) |
|
C |
M |
M |
M- |
s |
F |
s |
F |
C |
|
|
(F) |
|
M |
|
C |
M |
|
M |
M |
|
! |
C |
|
(F) |
|
M |
|
C |
|
M |
M |
M |
|
M |
M |
|
(F) |
|
(!) |
! |
|
(!) |
! |
|
! |
(!) |
M |
M |
|
(F) |
|
P |
C |
M |
|
! |
C |
M |
|
C |
M |
|
(F) |
|
! |
M |
|
s |
F |
C |
M |
|
s |
F |
|
(F) |
|
M |
|
C |
s |
F |
C |
|
P |
C |
|
|
(F) |
La onzième syllabe n'est jamais entravée. A deux reprises, la dixième syllabe ne l'est pas non plus, mais un critère affiné sur les épithètes révélerait dans les deux cas une entrave : "fleurs feues" et "mer pure". La neuvième syllabe est pas mal entravée et cela de manière variée.
La huitième syllabe peut sembler assez peu entravée, Le fait est flagrant pour les vers 3, 4 et 6 grâce aux groupes de trois syllabes "où l'on sente", "florissante" et "du Corsaire". Un critère affiné au plan des épithètes révèle tout de même une entrave supplémentaire au vers 7 "derniers masques". Quant au vers 5, si le signe (!) laisse planer l'idée d'une faible entrave dans l'absolu, en réalité il s'agit de la troisième occurrence de "c'est" dans le même vers dont un rythme ternaire se dégage du fait précisément de la répétition : "C'est... c'est... mais c'est...."
Enfin, l'idée d'une césure après la huitième syllabe est tout de même particulièrement choquante pour les deux premiers vers. Le manque d'euphonie fait clairement barrage à ce sujet au premier vers : "premières / heures".
De toutes les positions syllabiques, la quatrième est la plus favorable à l'établissement d'une césure. Le premier vers la favorise nettement : "Est-elle almée ?", détachement net d'un premier groupe de quatre syllabes avec mise en relief du nom "almée" rare et précieux. Le second vers offre dans ce cas de figure une césure sur trait d'union avec le pronom "elle" en rejet qui renvoie précisément à la supposée "almée". La lecture à césure pour ce vers est particulièrement expressive : "Se détruira-t-elle", la séquence "t-elle" mime précisément la désintégration à la césure. Deux autres vers flattent clairement la lecture en hémistiches de quatre et sept syllabes : "Souffler la ville...", "- Pour la Pêcheuse..." Les deux derniers vers offrent des franchissements souples à la césure : "Et aussi puisque" ou "Encore aux fêt-..."
La grande difficulté viendrait de l'enjambement de mot au vers 3. Il n'y a pas d'enjambement de mot à la huitième syllabe et il n'y en a qu'un seul à la cinquième syllabe dans notre tableau de synthèse. L'idée d'une construction ternaire 443 est importante et joue certainement un rôle dans la composition du morceau ce qui est à rapprocher du premier vers de "Larme" qui fait une allusion trompeuse au trimètre : "Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises", mais on passe donc du rythme 434 au rythme 443.
Mais l'enjambement de mot a lieu sur le mot "splendide" ce qui était déjà le cas dans le premier quatrain de "Tête de faune" : "De fleurs splendides où le baiser dort". Dans "Tête de faune", la césure sur "splendides" est à l'italienne, l'audace est aggravée dans "Est-elle almée ?" avec un enjambement décalé d'une syllabe qui vaut enjambement de mot au sens fort. Ce principe de décalage est exactement celui suivi par Verlaine de "Colloque sentimental" des Fêtes galantes à un alexandrin de la comédie Les Uns et les autres : "Pourquoi voulez-vous donc qu'il m'en souvienne". Dans la comédie, Verlaine décale l'expression pour que la césure ne soit plus sur le trait d'union, mais devant la terminaion "ez" du verbe "voulez".
"Larme" et "Est-elle almée ?" ont en commun un travail volontaire de Rimbaud sur un rythme ternaire dont le premier membre est de quatre syllabes, parce qu'il fait figure de premier hémistiche en même temps qu'il est le premier des trois membres du rythme ternaire du vers. Une relative élasticité du traitement du rythme ternaire amène à douter que le vers ait trois "hémistiches". La césure est après quatre syllabes. Les outils de la métricométrie favorisent plutôt la huitième syllabe que la quatrième pour l'identification d'une césure, mais une approche en termes d'euphonie renverse rapidement cette impression : "aux premières / heures bleus", "comme / les fleurs feues", "mais c'est nécessaire", "les derniers masques crurent", "sur la mer pure".
Une lecture de "Est-elle almée" en hémistiches forcés de quatre et sept syllabes garantit de nombreux effets de sens intéressants : "se détruira-/-t-elle", mise en relief de l'adjectif "splendide" dans un cadre de floraison lumineuse hyperbolique. Jeu de la césure qui permet de nuancer la prononciation d'une répétition : "C'est trop beau ! c'est / trop beau ! Mais c'est nécessaire", la troisième occurrence de "c'est" étant précisément suivie d'une correction de l'expression. Nous avons un suspens affecté du raisonnement au vers "Et aussi puis/que". Le mot "fêtes" enjambé à la césure rejoint l'idée du mot "splendide". Enfin, le premier vers affirme clairement cette mesure qui du coup est facile à pressentir vers après vers, malgré le chahut métrique.
Objectivement, pour la quatrième syllabe, seul le vers 3 avec "splendide" fournit une entrave réelle. Sur les sept autres vers, il y a un trait d'union ou deux césures à l'italienne. Il n'y a aucun des huit vers qui ait le critère C ou P à la quatrième syllabe. Il n'y aussi aucun critère F sur la quatrième syllabe, alors que ce critère est pratiquement le seul qui entrave les huitièmes syllabes. Il faudrait approfondir la réflexion sur le caractère plus nettement entravant du critère F dans le cas de certains poèmes, "Qu'est-ce", "Juillet" et "Jeune ménage" étant de claires exceptions à ce sujet.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire