Dans Une saison en enfer, Rimbaud a créé une discontinuité dans le journal du damné. Normalement, la lecture de "Mauvais sang" puis "Nuit de l'enfer" doit se poursuivre par celle des quatre sections finales "L'Impossible", "L'Eclair", "Matin" et "Adieu". Il faut d'ailleurs insister sur le fait qu'une partie de la réflexion et du dispositif rhétorique de "Mauvais sang" sont repris dans "L'Impossible", ces deux textes semblant correspondre à un même moment de la composition.
Entre "Nuit de l'enfer" et "L'Impossible", Rimbaud a incrusté deux récits d'une nature un peu différente qu'il a réunis sous le surtitre commun Délires. "Vierge folle" est surtitré "Délires I" et "Alchimie du verbe" est surtitré "Délires II".
Ils sont d'une nature différente pour plusieurs raisons. Ils racontent des histoires du passé qui tendent à nous sortir de la chronologie du récit allant à grande vitesse des atermoiements de "Nuit de l'enfer" à la résolution finale. Le récit de "Vierge folle", malgré ses nombreux échos volontaires avec "Mauvais sang", développe l'idée d'une relation de couple qui n'apparaissait pas du tout en toile de fond dans "Mauvais sang" et "Nuit de l'enfer", ce qui va même jusqu'à l'impression d'une contradiction interne dans le récit, ce qui se négocie en différenciant la "vierge folle" perceptible comme prostituée, femme déchue de mauvaise vie, d'une vraie femme honnête dont la camaraderie est interdite au poète. Le récit "Alchimie du verbe" comme la confession de la vierge sont des récits rétrospectifs d'une certaine étendue avec une distance critique importante par rapport à ce qui est raconté.
Le surtitre "Délires" a un apport de sens tellement évident qu'on peut ne pas y porter la plus grande attention, et ce sens est rendu encore plus trop évident par l'attaque du récit "Alchimie du verbe" : "A moi. L'histoire d'une de mes folies." Le terme "folies" fait écho au nom composé "Vierge folle", ce qui renforce le sens premier de l'adjectif "folle" dans la compréhension de ce nom composé "Vierge folle". On peut en déduire que folie va avec enfer dans l'alignement des titres du premier récit : surtitre "Délires", titre "Vierge folle" et sous-titre "L'Epoux infernal". Cette idée que l'enfer est lié à la folie est confortée par le parallélisme des attaques des deux récits : "la confession d'un compagnon d'enfer" et "l'histoire d'une de mes folies".
Le mot "délires" n'apparaît pas dans "Alchimie du verbe" où nous voyons déjà que "folies" remplit son office. Dans "Vierge folle", le nom au pluriel a deux occurrences. Il en a une première au tout début du récit. "Je cite l'alinéa en entier pour cause de rapprochements à venir :
"A présent, je suis au fond du monde ! Ô mes amies !... non, pas mes amies... Jamais délires, ni tortures semblables... Est-ce bête !
La deuxième occurrence se rencontre à la fin du récit et elle est d'une telle importance particulière qu'il convient de la contextualiser avant de la citer. Rimbaud introduit dans le récit à la première personne du livre Une saison en enfer une confession d'un autre personnage, à tel point que le mot "confession" est répété de la première à la deuxième phrase du récit "Vierge folle", et au sein de cette confession la "Vierge folle" va rapporter plusieurs propos de l'Epoux infernal. Les propos rapportés s'enchâssent un peu à la façon des poupées gigognes, mais ici les propos de l'Epoux infernal renvoient en jeu de miroir aux propos du damné narrateur d'ensemble de la Saison. On ne cesse d'identifier les éléments du portrait dressé notamment dans "Mauvais sang". Evidemment, le point de vue intéressé du narrateur dans "Mauvais sang" qui peut arranger sa vérité est contre-balancé ici par l'incontrôlable portée pour lui des points de vue de la Vierge folle qui le juge, et qui n'hésite pas à le faire négativement ou à le faire passer pour un affabulateur, mais après le narrateur assume d'être critiqué puisqu'il intègre la confession à son récit. Il va de soi que l'identification du narrateur à l'Epoux infernal n'a pas à faire débat.
Et donc vers la fin de sa confession, la Vierge folle qui rapporte des paroles éparses de l'Epoux infernal ajoute encore ceci sous une forme indirecte de propos rapportés :
[...] Hélas ! il avait des jours où tous les hommes agissant lui paraissaient les jouets de délires grotesques : il riait affreusement, longtemps. [...]
Il y a dans la composition rimbaldienne de ce passage un sel de la plaisanterie indéniable, puisque l'Epoux infernal taxe de délires les propos de tous les hommes au sein d'une confession qui surtitré "Délires" au pluriel, surtitre qui s'applique à l'état de la Vierge folle comme à l'état de l'Epoux infernal, et on peut même parler d'une transition préparée puisque justement le narrateur va s'inclure dans "tous les hommes" en s'écriant "A moi. L'histoire d'une de mes folies."
Mais l'intérêt de ce mot "délires" peut encore aller plus loin. Le mot, toujours au pluriel, n'apparaît qu'à deux reprises au sein du texte "Vierge folle" et qu'à deux reprises en tant que surtitres. Il n'apparaît plus jamais dans le reste du livre Une saison en enfer. A ce moment, il convient de passer à des équivalents, des synonymes, comme les mots de la famille de "folie", "fou", "folle". Le mot "folie" a une occurrence dans la prose liminaire, plusieurs dans "Mauvais sang", une dans "Nuit de l'enfer", plusieurs dans "Alchimie du verbe". Le mot "délires" n'apparaît sur les brouillons où on ne trouve qu'une seule occurrence du mot "folie" dans un passage d'Alchimie du verbe. Notez que "folle" n'apparaît que dans "Vierge folle", quasi exclusivement dans l'expression même "vierge folle" avec une exception en toute fin de récit à nouveau dans la phrase : "Je suis folle". Quant à l'adjectif "fou", il n'apparaît lui aussi que dans le récit de la Vierge folle, il s'agit d'un propos rapporté de l'Epoux infernal qui dit : "Je veux devenir bien fou de rage".
Mais j'ai un biais pour prolonger l'enquête. L'Epoux infernal attribuait à tous les hommes d'être les "jouets de délires grotesques", et je choisis donc de retrouver les mentions de l'adjectif "grotesque". En réalité, j'y ai pensé spontanément au rapprochement que je vais faire, mais par acquit de conscience j'explore le reste. Dans le texte imprimé, l'unique occurrence de "grotesques" est donc celle des "délires grotesques", mais sur le brouillon de "Mauvais sang" nous avons droit à la formule "Autre marché grotesque" qui qualifie précisément une prétention d'élan vers la perfection, ce qui nous rapproche sur un mode de l'inversion tout de même de la première occurrence du mot "délires" dans la confession de la Vierge folle et il y a deux bonnes raisons à ce rapprochement : le fait que dans les deux cas la personne se considère au fond du monde et le fait que dans les deux cas nous ayons une exclamation comparable : "est-ce bête" ou "je suis bête ?"
Ah ! je suis tellement délaissé que j'offre à n'importe quelle divine image des élans vers la perfection. Autre marché grotesque.O mon abnégation, o ma charité inouïes. De profundis, domine ! je suis bête ?
La version définitive de l'exclamation est "suis-je bête !" avec un point d'exclamation qui nous rapproche plus de l'exclamation de "Vierge folle".
Ces échos sont mûrement réfléchis par Rimbaud, ils n'ont rien d'anodin. Ils ont une portée quant à la signification de l'oeuvre.
Ajoutons pour l'occasion une autre remarque importante.
Dans la confession de la "Vierge folle"', les rimbaldiens s'empressent d'identifier Verlaine, ce qui se conçoit mais est un peu rapide, et s'empressent aussi de supposer une mise en conserve méchante de la part de Rimbaud, ce qui peut se concevoir, mais qui est déjà plus problématique au plan de l'intérêt réel de ce développement au plan littéraire. Notons que la Vierge folle ne reflète pas le récit de "Mauvais sang" qu'à travers les propos rapportés qu'elle attribue à l'Epoux infernal, mais ses propres discours personnels entrent en résonance avec ceux du narrateur de "Mauvais sang".
Ensuite, il y a un autre point très important. On le sait, il y a deux formules rimbaldiennes célèbres dans le récit de la Vierge folle qu'on attribue à Rimbaud sans prendre garde que dans le récit elles sont prises en charge par la Vierge folle supposée être ridiculisée par Rimbaud selon le consensus des rimbaldiens. Ces deux phrases sont "changer la vie" qui est en italique et "La vraie vie est ailleurs". Cavallaro s'épanche sur ces deux formules dans son édition pour la collection Folio classique des Oeuvres (presque) complètes d'Arthur Rimbaud. Il fait remarquer que la formule "La vraie vie est ailleurs" (bien prise en charge à titre personnel par la Vierge folle et non par m'Epoux infernal, faut-il aussi préciser) dérive d'un vers que Rimbaud avait transcrit isolé sur un manuscrit et qu'on sait aujourd'hui être une citation d'un vers du poème "C'est moi" de Marceline Desbordes-Valmore, poème dont personne à part moi n'a vu jusqu'à présent qu'il était réécrit massivement dans la première des "Ariettes oubliées" de Verlaine : "Prends-y garde, ô ma vie absente !" Or, l'expression "changer la vie" vient aussi d'un vers de Marceline Desbordes-Valmore, avec juste une altération sur le déterminant dans mon souvenir : "change ma vie". Et cette fois, la formule "changer la vie" est associée à la pensée de l'Epoux infernal. L'influence valmorienne est un nouvel élément pour nuancer les lectures qui ne voient dans la Vierge folle qu'un portrait-charge de Verlaine, parce que, de toute évidence, cette lecture réductrice manque des subtilités du dispositif rimbaldien.
J'ajoute que j'ai identifié dans la série "Duval, Dufour, Armand, Maurice", à côté de la référence depuis longtemps connue au personnage masculin principal de La Dame aux camélias ; Armand Duval, une allusion à François Barthélémy Arlès-Dufour, le saint-simonien qui a publié avec Julie-Victoire Daubié la plaquette "La Question de la femme" qui réunit plusieurs extraits des ouvrages d'Alexandre Dumas fils. Dumas fils, auteur de théâtre à la mode a écrit des plaquettes très connues contre la Commune qui ont fait réagir et des plaquettes donc sur "La Question de la femme". Et dans "Adieu", l'alinéa : "Il faut être absolument moderne" est très clairement l'imitation de l'alinéa : "Il faut être de son temps" de ce conflit par plaquettes interposées, et toujours dans "Adieu" où il est question de "l'enfer des femmes" nous avons la phrase : "La vision de la justice est le plaisir de Dieu seul" qui fait allusion à la prétention de Dumas fils qui disait ne pas vouloir donner des conseils à Dieu, ce qu'épinglait par plaquette interposé un contradicteur à sympathie communaliste.
On remarquera que les rimbaldiens ne s'en sont pas saisis, puisque cela n'apparaît nulle part dans leurs écrits. Mais puisque "Vierge folle" n'est qu'un travestissement pour désigner Verlaine, pourquoi s'embêteraient-ils à interroger la réflexion d'époque sur le féminisme et sur les pièces de théâtre de Dumas fils si oubliées aujourd'hui.
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