Dans un monde normal, mon article "Tête de faune ou la vieillesse de Cornulier" serait une référence immédiate. Malheureusement, nous vivons dans un monde où il suffit d'afficher le déni ou de parler sans réfléchir. Je ne pense pas que c'était le public visé par Rimbaud, mais en gros il faut bien s'adapter et montrer le problème à tous ceux qui n'ont pas de temps à accorder aux études métriques, soit parce que ce n'est pas leur priorité, soit parce qu'ils les dédaignent.
"Tête de faune" est un poème en vers en principe à hémistiches qui ne s'étend que sur trois quatrains, ce qui nous rapproche de la dimension d'un sonnet : douze contre quatorze vers. En partant de ce principe, je vais montrer visuellement pourquoi l'analyse de "Tête de faune" par Cornulier, Dominicy, Rocher, Murat, Bobillot, Gouvard, Cavallaro et d'autres ne tient pas !
Commençons par citer une des deux versions connues du poème, sachant que pour onze des douze vers l'analyse est identique quelle que soit la version choisie. Je vais citer la version la plus connue, puisque c'est celle à partir de laquelle ont essentiellement "travaillé" les métriciens que je viens de citer. Et je souligne par des couleurs l'opposition apparente de 46, 55 et 64 dans la suite de décasyllabes que forme cette pièce :
Dans la feuillée écrin vert taché d'orDans la feuillée incertaine et fleurieDe fleurs splendides où le baiser dort,Vif et crevant l'exquise broderie,Un faune effaré montre ses deux yeuxEt mord les fleurs rouges de ses dents blanches :Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieuxSa lèvre éclate en rires sous les branches.Et quand il a fui - tel qu'un écureuil -Son rire tremble encore à chaque feuilleEt l'on voit épeuré par un bouvreuilLe Baiser d'or du Bois, qui se recueille.
Vous le constatez. Les rimbaldiens n'ont procédé à aucune analyse particulière. Pour tous les lecteurs, le premier quatrain a une apparence 4-6, moyennant une césure à l'italienne pour le vers 3. Pour tous les lecteurs, les vers 5, 7 et 9 ont une apparence immédiate 5-5. J'ai ajouté le vers 6 à cet ensemble, mais dans l'absolu on constate déjà une fragilité, car il y a une césure à l'italienne qui cette fois permet de penser à une persistance du 4-6. La césure à l'italienne ne crée pas de concurrence au vers 3, mais au vers 6 si ! Mais peu importe, vous avez donc quatre 5-5 apparents et ils ne concernent pas les quatre vers du second quatrain, mais seulement trois d'entre eux que vient compléter le premier vers du troisième quatrain.
Les rimbaldiens et métriciens ne font que maquiller en analyse ce constat sur des apparences que tous les lecteurs font spontanément. Leur analyse n'est qu'une maquillage d'une perception immédiate fondée sur les seules apparences !
Le pire est à venir avec le 64, puisque sa perception ne s'impose que pour un seul vers, le onzième. Je n'ai pas souligné les hémistiches apparents des vers 8, 10 et 12 pour m'aligner sur l'analyse des métriciens. Ceci dit, pour le vers 10, tous les lecteurs de vers devraient identifier un 4-6 : "Son rire tremble... encore à chaque feuille", car le déport de l'adverbe "encore" après la césure est typique des vers classiques, et cela vaut pour le vers 12 où la relative dans un esprit classique est solidaire du nom "Bois", ce qui veut dire que au-delà de la ponctuation un lecteur de vers classiques identifie facilement la séquence "du Bois, qui se recueille." C'est sur ce principe que bien des alexandrins classiques sont analysés comme n'ayant pas le moindre rejet à la césure.
En clair, les métriciens ont étendu le constat du vers 11 aux deux vers voisins parce que c'était possible.
La lecture des métriciens et rimbaldiens, ce n'est rien d'autre que ça. Certains appelleront ça une "extrapolation", mais en langage familier ça s'appelle du "foutage de gueule".
Et on se retrouve avec le discours habillé suivant : le premier quatrain est en 4-6, le second quatrain est en 5-5 mais avec une perturbation au vers 8 et le dernier quatrain est en 6-4 mais avec un premier vers en 5-5 qui perturbe ce nouvel ensemble.
Et là, les lecteurs disent : "c'est vrai ! c'est bien ça comme j'ai lu le poème !"
N'importe quoi !
Je rappelle que la leçon de Théorie du vers de Cornulier, c'est de ne pas déplacer la césure au gré des apparences rythmiques. Il y a une pression d'ensemble du poème qui fait que quand un vers semble déviant, en réalité il y a simplement une césure acrobatique réelle à opposer au rythme apparent du poème.
On peut illustrer ça par deux vers du "Bateau ivre" :
Dans les clapotements furieux des maréesMoi l'autre hiver plus sourd que les cerveaux d'enfantsJe courus ! Et les Péninsules démarréesN'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
Le mot "Péninsules" enjambe la césure normale, puis c'est le tour du mot "tohu-bohus". Sur les cent vers du "Bateau ivre", il s'agit des deux seuls cas d'enjambement de mot. Le vers avec "tohu-bohus" peut se lire comme un trimètre apparemment. La leçon des métriciens, c'est de ne pas lire en 3-9 : "Je courus ! Et les Péninsules démarrées", mais de le lire en 6-6 avec une césure provocatrice au milieu d'un mot, césure qui joue sur l'étymologie latine du nom "péninsule", pén- pour presque et insule pour île. Et il faut lire la césure normale sur trait d'union malgré le rythme de trimètre du vers suivant.
Donc, pourquoi ne pas chercher à appliquer ce principe sur les trois seuls vers à enjambement de mot de "Tête de faune" ?
Dans la feuillée écrin vert taché d'orDans la feuillée incertaine et fleurieDe fleurs splendides où le baiser dort,Vif et crevant l'exquise broderie,Un faune effaré montre ses deux yeuxEt mord les fleurs rouges de ses dents blanches :Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieuxSa lèvre éclate en rires sous les branches.Et quand il a fui - tel qu'un écureuil -Son rire tremble encore à chaque feuilleEt l'on voit épeuré par un bouvreuilLe Baiser d'or du Bois, qui se recueille.
Il suffit de comparer avec les sonnets les plus chahutés qu'ait composé Rimbaud. A cause du mélange des vers où il ne se retrouve qu'à huit, "Rêvé pour l'hiver" offre les alexandrins les plus chahutés pour l'année 1870 :
L'hiver, nous irons dans un petit wagon roseNous serons bien. Un nid de baisers fous reposeTu fermeras l’œil, pour ne point voir, par la glace,Ces monstruosités hargneuses, populacePuis tu te sentiras la joue égratignée...Un petit baiser, comme une folle araignée,Et tu me diras : "Cherche !", en inclinant la tête ;- Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
Sur huit alexandrins, nous avons trois césures acrobatiques après un mot grammatical d'une syllabe dont le placement devant la césure était proscrit dans la poésie classique, presque la moitié des alexandrins du poème. Or, il y a aussi un rejet d'épithète : "hargneuses" sur un autre vers. "Tête de faune", composé non pas avant le 15 septembre 1871, mais forcément en février 1872, sinon au tout début de mars 1872, passe à l'audace des enjambements de mot qu'atteste "Le Bateau ivre", mais aussi depuis déjà une décennie ("pensivement") plusieurs vers de différents poètes, à quoi ajouter l'exemple précoce de Borel en 1833 "redise". Les rimbaldiens n'ont aucune raison de ne pas chercher la régularité métrique dans "Tête de faune", puisqu'ils l'admettent comme allant de soi dans les alexandrins de "Rêvé pour l'hiver".
C'est du pur bon sens.
J'ajouterai ceci. l'adjectif "splendides" crée une césure à l'italienne au vers et est repris au vers 3 de "Est-elle almée ?" mais pour créer un enjambement de mot en tant que tel entre les syllabes "splen" et "di".
J'en profite pour vous citer ce commentaire d'un vers de Verlaine par Jean-Michel Gouvard à la page 228 de son livre Critique du vers :
[...] dans le poème dédié "A Arthur Rimbaud sur un croquis de lui par sa soeur" et composé en 1893, l'auteur écrit [...] :[...] En- dehors de ces Paris-Londres moins que laids, P4 F8tandis que la logique propre [aux vers traités précédemment] ferait attendre le L6 "*En dehors des Paris-Londres vraiment très laids", avec une concordance entre le lexème "Paris" et la fin du premier hémistiche. L'originalité de (47) en regard de (46) s'explique de nouveau par le souci d'éviter de composer un alexandrin L6 qui eût été, surtout dans un poème-hommage à Rimbaud, trop peu marqué ou marquant. [...]
Gouvard ne plaide pourtant pas une lecture à césure forcée des vers de Rimbaud, pas même des vers de Verlaine. Il constate ces faits, mais pour les enregistrer comme des entraves à l'identification de la césure. Ceci dit, il explique précisément pourquoi Rimbaud ou Verlaine s'amuse une fois une audace métrique pratiquée à passer à un décalage d'une syllabe qui aggrave la provocation. J'ai cité le cas de "voulez-vous" pour "Colloque sentimental" et la comédie Les Uns et les autres, j'ai cité "jusqu'à" traité différemment de Victor Hugo et de Catulle Mendès par Paul Verlaine, dans le fameux obscène même qui orne le quasi tout début de l'Album zutique, je cite maintenant ce cas sur "Paris" grâce à Gouvard, et j'ai cité "splendide(s)" aux vers 3 de "Tête de faune" et "Est-elle almée ?..."
Procédons à un autre visuel avec le poème intitulé "Juillet".
Je parlais de deux séries avec un même effet de sens dans "Tête de faune" :
Vif et crevant l'exquise broderie,Et mord les fleurs rouges de ses dents blanchesBrunie et sanglante ainsi qu'un vin vieuxSa lèvre éclate en rires sous les branches.
Ces quatre vers sont quasi consécutifs, vers 4 et 6 à 8 de "Tête de faune", et tous les quatre expriment la même idée d'une déchirure : celle de la broderie frontière entre l'intérieur et l'extérieur, celle des fleurs rouges mordues autre idée de pénétration, celle enfin de la lèvre même du faune qui "éclate" avec du sang qui passe de lui au bois.
L'autre série concerne aussi le rapport entre intérieur et extérieur : "devant l'exquise broderie" pour l'autre version du vers 4, "Un faune effaré montre ses deux yeux" (au seuil de la broderie), "Et quand il a fui", fuite de l'endroit d'où s'est joué la pénétration avec la morsure et les rires. Cette série concerne une deuxième fois le vers 4, mais elle concerne maintenant les vers 5 et 9, ce qui veut dire que les deux séries créent une seule série continue des vers 4 à 9. Il s'agit de six vers d'un poème de douze vers, la moitié, et il s'agit du centre, puisque nous avons de côté les trois premiers vers et les trois derniers. La construction est parfaitement symétrique.
Face à cela, quel est l'analyse métrique des métriciens et rimbaldiens qui irait un tant soit peu au-delà des apparences immédiates pour tout lecteur ?
Il n'y a pas de "oui, mais ce sont des importants éditeurs, des importants universitaires, ils sont plus nombreux que toi, ils font consensus entre eux, ils ont fait des analyses brillantes par ailleurs, tatati tatata !" Non, ça ne marche pas comme ça. Ou ils ont des arguments ou ils n'en ont pas ! Là, ils n'ont rien à répondre, en tout cas ils ne répondent rien. Ils sont dé-mu-nis.
Passons à "Juillet" !
Est-ce que quelqu'un peut douter un instant que la série suivante ne soit un fait exprès ?
Cage de la petite veuve !.... QuellesKiosque de la Folle par affection.Fenêtre du duc qui fais que je pense
Pour cette première série, vous pouvez admettre la symétrie d'ensemble. Pour l'idée de la césure, vous plaiderez peut-être la coïncidence, mais l'accumulation des faits lève mécaniquement tous les doutes !
Voici une deuxième série, courte mais éloquente !
Et liane ont ici leurs jeux enclos,Ombreux et très-bas de la Juliette.Qui dort ici-bas au soleil. Et puis
Nous sommes d'accord qu'il y a une symétrie plus que flagrante du "rejet" de "-bas" à la césure normale du décasyllabe dans les deux derniers vers, le dernier reprenant l'adverbe "ici" du premier vers cité mais devant la césure cette fois ! Vous êtes d'accord que vous ne voulez pas qu'on dise de vous que vous êtes sots ! On est d'accord ?
On passe à la série suivante :
Après les fes/ses des rosiers, balconFenêtre du duc qui fais que je penseAu poison des escargots et du buis
On est d'accord qu'il y a une répétition de part et d'autre de la césure normale des mêmes graphies pour ce qui est du mot "fesses" et que la même graphie "es" est reprise dans "des escargots" toujours de part et d'autre de la césure normale avec cette fois une même prononciation de part et d'autre de la césure, et vous avez même deux vers consécutifs avec cet effet appelé par Malherbe de cacophonie qui est de part et d'autre de la césure" du duc" et "des es..." Vous ne voudriez pas qu'on dise de vous que vous êtes aussi lents à la détente que les escargots de Bourgogne du poème ? On est d'accord ? Vous y tenez à votre amour-propre ? C'est un bien qui vous est cher. On est d'accord ?
Il y a un autre cas de cacophonie, mais complètement rejeté après la césure cette fois :
Où mille dia/bles bleus dansent dans l'air !
Cela me sert de transition pour le relevé d'une autre série :
Platebandes / d'amaranthes jusqu'àL'agréable / palais de Jupiter.Mêles ton Bleu / presque de Sahara !- La Juliette, / ça rappelle l'HenrietteBavardage / des enfants et des cages.
On est d'accord qu'il y a dans ces cinq vers quatre césures lyriques et que le deuxième vers cité a son écho dans "Bleu" avec un effet de symétrie d'hémistiche à hémistiche pour les vers 2 et 4 du premier quatrain : "ble" et "Bleu", ce qui coïncide avec le rejet "bles bleus" que je venais d'exhiber. Notez la saturation en "a" pour "Bavardage", "a" qu'on retrouve à la rime dans ce vers avec "cages".
On est d'accord que ces séries sont solidaires avec la lecture du poème. Il se passe quelque chose, oui ou non ? Vous lisez le poème sans être sensible aux symétries ? Mais à quoi bon un Rimbaud qui se décarcasse à une mise en forme poétique si vous ne vous sentez pas concernés ?
Le jeu de mots sur la Bourgogne "duc" et "escargots" il est anachronique en juillet 1872 ?
Le "poison des escargots", il ne renvoie pas à la fin tragique de Roméo et Juliette. Les symétries que nous soulignons jouent clairement à vous orienter du côté de ces allusions implicites.
Cornulier a identifié la référence à "Henriette", il s'agit d'un renvoi à la légende de Damon et Henriette, citée précisément à l'époque dans des vers de Verlaine.
Dans Roméo et Juliette, qui est, comme Tristan et Yseult, une réécriture de Pyrame et Thisbé, il y a un faux-poison qui donne l'apparence de la mort et cela permet de retrouver la donnée de Pyrame et Thisbé. Il y aussi un amour rendu impossible par les conflits entre familles. Dans Damon et Henriette, Henriette est refusée par son père à Damon, père qui enferme sa fille et plus tard quand Henriette croit Damon mort elle change de cage pour le couvent. C'est exactement la trame narrative clef que souligne la symétrie du poème de Rimbaud : "Cage de la...", "kiosque de la...", "Fenêtre du...", ce que renforce d'autres vers ou séries.
Et dans les 28 vers de "Juillet", le seul enjambement de mot (non adouci par une césure à l'italienne) est sur le mot "station" au vers 14 du poème, son milieu, mot "station" qui est plein d'équivoques, station religieuse et lien contrasté au mot "cage" :
Charmante station du chemin de fer
Ce principe de l'enjambement de mot au milieu de poème est appliqué dans "Famille maudite" et conservé dans sa version remaniée "Mémoire". Ce principe du milieu de poème concerne aussi le poème "Mouvement" où le vers 14 au milieu donc d'un poème en vingt-six vers commence par le mot "Repos" qui est l'opposé en physique du "mouvement", et le vers 14 "Repos et vertige" fait cinq syllabes avec une coordination, ce qui est symétrique de "Et chante et se poste", le vers final de "Mouvement".
Si vous trouvez que cette symétrie est nulle, que c'est débile de composer ainsi un poème parce que personne ne peut humainement ressentir le lien entre le vers 14 et le vers 26 de "Mouvement", je n'ai qu'une chose à vous dire : "Ne pouvant plus porter vos récriminations à Rimbaud, changez de poète préféré !"
Fans "Jeune ménage", il y a un hiatus au vers suivant, hiatus étrangement accompagné d'une virgule qui ne change rien à la réalité du hiatus :
Le marié, a le vent qui le floue
et ce hiatus a pile lieu à l'endroit de la césure normale dans un décasyllabe !
J'en arrive à une dernière considération !
On pourrait croire que tout ce que je dis n'appartiens qu'à ceux qui analysent les mesures des poèmes, mais il n'y a même pas besoin d'analyser les poèmes pour poser dans le débat l'alternative ou les alternatives de départ.
Soit les poèmes "nouvelle manière" ont une césure, soit la césure s'y déplace, soit ils n'en ont pas.
Qu'on m'explique pourquoi les métriciens ne posent même pas l'hypothèse de la lecture en césure forcée. Pour eux, soit la césure s'est déplacée, soit le poème n'en a pas. En un demi-siècle de réflexions poussées, l'anomalie du postulat de départ n'a jamais été révisée. Vous imaginez où on en serait si Newton, Kepler, etc., n'avaient jamais clairement posé au départ les données du problème à résoudre ? S'ils avaient pratiqué leur science avec des œillères ?
Non seulement je considère que mes conclusions s'imposent, mais je dénonce le fait que l'hypothèse ne soit même pas prise en considération au départ de la réflexion !
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