mercredi 17 juin 2026

Illuminations ou Les Illuminations, retour sur un élément capital du témoignage verlainien !

Un spécialiste de Verlaine, que je remercie, a pris la peine de m'écrire après avoir lu un des mes articles et m'a confirmé que "crevant" est une erreur de transcription pour "devant" dans la transcription de la version de "Tête de faune" qui a été publiée en 1884 dans la Revue critique par Charles Morice. Il m'a communiqué aussi des photographies fac-similaires de la transcription du poème. Pour ce qui est des épreuves des Poètes maudits, il ne semble pas y en avoir pour la publication de "Pauvre Lélian" en 1886, mais les épreuves pour le volume de 1888 sont à la BNF et un fac-similé est même disponible sur son site Gallica.
Pour précision, si la leçon "crevant" avait été confirmée, nécessairement, "devant" serait devenu une coquille des Poètes maudits. Ce ne sera pas le cas. Il reste le problème délicat de la ponctuation, mais sur ce point le spécialiste de Verlaine m'avertit aussi qu'il faut rester prudent, les typographes n'hésitant pas à intervenir.
J'ai consulté les épreuves de 1888. Et il n'y a aucune annotation de Verlaine sur les deux poèmes de Rimbaud qu'il cite dans la partie le concernant "Pauvre Lélian", il n'y aucune annotation ni sur "Le Cœur volé", ni sur "Tête de faune". Pour précision, sur le volume du Reliquaire utilisé par Vanier pour créer son édition de 1895, outre les quatrains manuscrits inédits pour "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", il y avait cette mention au crayon "cop. Vne" à côté du "Cœur volé". On a bien l'impression que plusieurs manuscrits aujourd'hui disparu étaient entre les mains de Vanier à la mort de Verlaine : "Le Cœur volé" en deux strophes, "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple", "Poison perdu", etc. Et du coup j'aimerais replonger dans cet exemplaire bruxellois, il y a peut-être une annotation dont l'intérêt m'a échappé à propos de "Tête de faune".
La ponctuation de "Tête de faune" dans "Pauvre Lélian" a visiblement été remaniée dès 1886 par un typographe, et cela est forcément allé au-delà du contrôle de Verlaine, lequel n'aurait plus eu les manuscrits entre ses mains en 1888. La virgule entre le deuxième et le troisième vers n'est pas cohérente par rapport au choix rythmique évident de Rimbaud : "fleurie D'énormes fleurs..." avec une répétition du type "vivre sa vie". Morice n'a pas mis de virgule et la version "fleurie / De fleurs splendides" n'en a pas non plus sur le manuscrit copié par Verlaine.
Mais, j'ai profité de ma consultation des épreuves des Poètes maudits pour évaluer la manière de Verlaine de considérer les titres. Il y a énormément de corrections, mais Verlaine n'en fait guère à propos des titres avec article ou non, alors même qu'il y a plein de contradictions.
Verlaine cite un petit nombre de poèmes, mais ils sont introduits par sa prose. Quand Verlaine modifie le déterminant, il ne le met pas dans le titre : "son sonnet des / Voyelles", "son / Bateau ivre", mais "Oraison du soir", "Les Assis", "Les Effarés", "Les Chercheuses de poux". Toutefois, il y a une anomalie du texte imprimé qu'il ne corrige pas sur les épreuves quand il cite dans un paragraphe les deux poèmes qu'il va offrir : "A preuve l'Oraison du soir, et ces Assis à se mettre à genoux devant !" Le déterminant "ces" n'appartient pas au titre "Les Assis", il est en caractères romains, mais l'article devant "Oraison du soir" est en italique, alors qu'il n'appartient pas au poème, ce qu'illustre la transcription du poème et du seul titre "Oraison du soir" immédiatement après l'extrait que nous venons de citer. On constate une flagrante lacune dans la correction des épreuves, alors qu'Alain Bardel dans son essai Rimbaud l'Obscur prétend que sur ce point-là précisément Verlaine est tout particulièrement scrupuleux quand il s'agit d'impression, alors qu'il le serait moins pour un écrit manuscrit qui n'est pas prévu pour une grande diffusion. Je cite Bardel lui-même, page 20 : "Verlaine exerce sans doute sur ses publications une vigilance supérieure à celle dont il est coutumier dans sa correspondance." Nous avons la preuve que non ! Cliquez ici pour lire la non correction d'épreuve pour "l'Oraison du soir" !
Ensuite, il est écrit "Les Assis" à la page suivante. Le déterminant n'est pas transcrit en italique. Verlaine n'a pas corrigé ce point, alors que le poème est à son tour cité à la page suivante avec le titre en majuscules "LES ASSIS". Verlaine prend la peine de demander de rétablir des minuscules à "Française" dans "Intelligence française, bien française" un peu plus loin, mais sur ces déterminants il laisse traîner des usages flottants et parfois contradictoires. Verlaine ne reprend pas le titre "Les Effarés" dans sa prose, mais pour "Les Chercheuses de poux" il le mentionne une première fois avant d'en offrir la transcription et cette fois l'article "les" est en italique : "les Chercheuses de Poux". Notez au passage qu'il opte pour la majuscule au nom "Poux". Pour "Le Bateau ivre", il corrige le pluriel "oiseaux" en "oiseau", sans doute à cause de la rime avec "eau", bien que Rimbaud affectionnait les rimes qu'on dit d'un singulier et d'un pluriel, mais il ne corrige pas "Presqu'île". Il ne semble pas avoir les manuscrits sur lui en 1888. Il ne corrige que des évidences, par exemple le double point après "Golfes d'ombre" est corrigé en "point-virgule" dans le cas de "Voyelles", et il a hésité à introduire une virgule "O, l'Oméga" avant d'y renoncer, biffant la correction dans un second temps. Verlaine fait surtout remarquer qu'il n'aime pas ce qu'il appelle des rejets, c'est-à-dire qu'en fin de ligne il y a des mots reportés avec un crochet, sinon des syllabes, ce que Verlaine trouve à raison du plus mauvais effet. Il corrige un déterminant évident dans "Les Effarés", quelques lacunes de virgules dans "Le Bateau ivre" : "et les ressacs et les courants".
Evoquant "Les Premières Communions", Verlaine transcrit le titre en italique, mais le déterminant en caractères romains. Il ne corrige pas l'épreuve pour autant. Pour "les Veilleurs", pas de correction du déterminant laissé en caractères romains. Puis, il cite à nouveau ce titre en tête d'une énumération de poèmes perdus de Rimbaud et cette fois le déterminant est en italique : "les Veilleurs". Verlaine cite plusieurs titres et il est amusant de noter qu'il cite sans article "Douaniers" ou "Soeur de charité" passé qui plus est au singulier. Notez que sur l'épreuve il ajoute à la main des titres soulignés, articles inclus : "les Pauvres à l'égliseles Réveilleurs de la nuit". Il cite "les Corbeaux" avec le déterminant en italique ensuite. Pour le titre du livre de 1873, Verlaine se montr en revanche très scrupuleux, il récuse ce qu'il avait sans doute écrit initialement : "La Saison en enfer", pour "Une saison en enfer", il corrige la majuscule à "Saison" en minuscule, et à l'inverse il met une majuscule à "Enfer". En revanche, plus loin, il ne modifie pas "sa Saison en enfer", sauf le "e" minuscule qu'il change en majuscule dans "Enfer". C'est entre les deux qu'il mentionne pour la première fois le titre "les Illuminations", et si le déterminant est en italique et n'est pas corrigé, nous savons déjà par tout ce qui précède que ça n'a aucune signification pour l'emploi ou non du déterminant dans le titre ! Cet usage n'est pas fixé dans l'esprit de Verlaine.Et c'est à la page 40, à la fin du texte sur Rimbaud, que nous avons droit à une adjonction manuscrite en bas de page où Verlaine écrit : "Les Illuminations ont été retrouvées [...]".
Verlaine a souligné le titre, mais pas le déterminant cette fois.
Bardel mentionne dans son essai cette mention manuscrite, mais il l'oppose au texte imprimé "les Illuminations" que nous venons de traiter juste avant, sauf que Bardel oppose le manuscrit comme secondaire par rapport à un texte imprimé, ce qui est complètement illogique, puisque l'adjonction manuscrite fait partie des épreuves !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
Je cite Bardel, page 20 : "Mais une correspondance rédigée en style télégraphique et une petite note de bas de page ne peuvent pas peser autant, dans notre enquête, que l'exemple contraire des textes imprimés." La suite immédiate a été citée plus haut.
Je n'avais pas fait attention à ce point tendancieux de l'essai d'Alain Bardel. Il fait passer pour une note de bas de page un élément manuscrit à insérer dans le texte imprimé. Peut-être que cette adjonction n'a pas été imprimée par Vanier, puisque les Illuminations ont été publiée par la concurrence, la revue La Vogue, en 1886. Mais Bardel ne peut pas soutenir qu'en écrivant cette note Verlaine lui apporte moins de soin que pour un texte à imprimer, puisqu'il s'agit d'une adjonction sur des épreuves.
Encore une fois, de manière tendancieuse, on a la minimisation critique d'un contre-argument et d'un contre-argument qui est de l'ordre du fait avéré ! Verlaine écrit clairement "Les Illuminations", ce qui devient si la transposition est respectée : "Les Illuminations" en caractère d'imprimerie. Je rappelle que j'ai déjà dénoncé le mensonge de Murphy, Bardel et Cavallaro sur le prétendu style télégraphique de la lettre de 1878 : "Avoir relu "Illuminations"..." Il n'y a aucun style télégraphique dans ce passage et surtout aucune autre élision de déterminants.
On nous impose le titre Les Illuminations avec une argumentation bancale qui se trompe dans l'analyse (style télégraphique, note de bas de page non prévue pour l'impression, soins scrupuleux de Verlaine quand il cite les contours d'un titre avec ou sans déterminant), en arrangeant les faits, en n'affrontant pas correctement les contradictions et contre-exemples. 
 

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