La fin d'Une saison en Enfer fourmille de phrases spectaculaires : "Il faut être absolument moderne", "la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul", "posséder la vérité dans une âme et un corps". Ne serait-ce pas tout simplement du théâtre ?
Dans la seconde moitié de sa confession, la "Vierge folle" finissait par persifler les lubies de son compagnon : "Il feignait d'être éclairé sur tout", "Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non, il ne fait qu'en chercher", "Il l'a faite vingt fois cette promesse d'amant. C'était aussi frivole que moi lui disant : 'Je te comprends.' "
Et, à la fin de son récit, la Vierge folle rapporte des paroles de l'Epoux infernal qui formule un modèle de repoussoir, le théâtre alors en vogue d'Alexandre Dumas fils : "- Tu vois cet élégant jeune homme, entrant dans la belle et calme maison : il s'appelle Duval, Dufour, Armand, Maurice, que sais-je ? Une femme s'est dévouée à aimer ce méchant idiot : elle est morte, c'est certes une sainte au ciel, à présent. Tu me feras mourir comme il a fait mourir cette femme. C'est notre sort, à nous, cœurs charitables..." Il va de soi que la mention "cœurs charitables" suppose un certain recul ironique, mais ce n'est pas le sujet que je veux traiter, je me contente de rapidement mettre en garde contre une lecture au premier degré. On remarque aussi une inversion, puisque c'est la Vierge folle qui est assimilée au personnage masculin de l'intrigue de La Dame aux camélias qui existe à la fois en roman et en pièce de théâtre. On a depuis longtemps reconnu l'allusion au héros Armand Duval du roman à succès d'Alexandre Dumas fils, et on sait que le roman transpose des éléments de la vie même de l'auteur, ce que conforte la relation onomastique entre le personnage et l'auteur : A...and dans Armand rappelle le prénom Alexandre, tandis que Duval est une variation évidente sur le nom Dumas. Mais pourquoi "Dufour" et "Maurice" à côté d'une référence aussi limpide ? Le nom "Dufour" peut passer pour une invention rimbaldienne. Notre poète poursuivrait le jeu de glissement : Dumas, Duval, Dufour. En réalité, en 1872, l'année qui précède la composition d'Une saison en enfer, une "Association pour l'Emancipation progressive de la Femme" a publié un livre de citations d'Alexandre Dumas fils intitulé La Question de la Femme. Cette association a été créée par Julie-Victoire Daubié et François-Barthélémy Arlès-Dufour. Arlès-Dufour est mort en janvier 1872. Il a épousé en Allemagne une descendante d'huguenots et a décidé par souci d'égalité d'ajouter le nom de son épouse au sien. Il a soutenu ensuite Julie-Victoire Daubié qui est devenue la première bachelière de France et c'est avec elle qu'il a créé la société qui a publié peu après sa mort la plaquette La Question de la Femme d'Alexandre Dumas fils. Il était également impliqué dans la création du Crédit lyonnais, dans le développement du chemin de fer. C'était un saint-simonien et sous l'Empire il avait des relations d'amitié avec Napoléon III et l'impératrice Eugénie. Son nom composé apparaît sur la société de négoce de tissus qui vient de sa belle-famille allemande, puisque c'est le nom "Arlès" qui finalement a augmenté le nom de l'entreprise : "Maison Dufour" devenue "Maison Arlès-Dufour et Cie".
Il ne reste plus que le prénom "Maurice" à expliquer dans la série d'allusions fines qui clôt la confession de la Vierge folle.
Notons que à la toute fin de "Adieu", le poète nous dit qu'il a vu "l'enfer des femmes là-bas", signe patent que le poète médite lui aussi sur "la question de la Femme". On sait par sa correspondance que Verlaine également méditait les écrits de Dumas
Toutefois, à la même époque, Alexandre Dumas fils s'est fait connaître pour d'autres plaquettes, des "Lettres sur les choses du jour", dont l'une très célèbre où il refuse le nom de "femmes" aux femelles des communards. En 1872, Tony-Révillon prend la plume pour répliquer. Il écrit une plaquette qui se vend à un franc, comme cela aurait dû être le cas d'Une saison en enfer, un an plus tard. Ce prix de Un franc figure à peu près au même niveau sur la première de couverture : "Prix : 1 franc" contre "Prix : Un franc" pour Une saison en Enfer. On peut également comparer les mentions d'éditeurs : "Association ouvrière" face à "Alliance typographique" (j'essaie d'intégrer à la suite de cet article une capture de la photographie fac-similaire du document en fichier PDF en provenance du site Gallica de la BNF).
La première phrase de cette lettre est une adresse ironique à Alexandre Dumas fils où domine la mention du mot "vérité", ce que je vous invite d'ores et déjà à rapprocher des derniers mots en italique d'Une saison en Enfer : "posséder la vérité dans une âme et un corps." Je cite ce début :
Vous êtes un esprit curieux, Monsieur, épris de la vérité. Artiste par l'éducation, les fréquentations, le milieu, vous vous êtes de bonne heure aperçu qu'il vous manquait quelque chose, et vous avez trouvé que c'était la règle, l'ordre, le bien par 2 et 2 font 4, c'est-à-dire ce qui manque aux artistes. Alors vous avez fourragé dans les idées et les choses de votre temps pour y trouver des points d'appui à vos thèses, et nous avons eu, - au théâtre et dans le livre, - quelque chose d'imprévu, de compliqué, de personnel, qui étonne, qui heurte, mais qui s'impose par le talent.Catholique et physiologiste, disciple de Jésus et élève de Desbarolles, lisant tour à tour dans les âmes et dans le creux de la main, lyrique comme un prophète et railleur comme un auteur de parodies, vous prodiguez les majuscules : l'Homme, la Femme, le Sexe, L Création, l'Instinct, l'Idéal, la Matière, l'Esprit, le Précurseur, l'Elu, etc. ; et, quand les mots ainsi présentés nous en imposent par leur gravité, vous détruisez tout l'effet de cette mise en scène par des phrases qui semblent tirées d'Orphée aux enfers [...]
J'ai volontairement interrompu ma citation sur ce titre qui n'est pas sans écho possible avec celui du livre de Rimbaud. Je ne saute que quelques mots et cite l'intégralité du paragraphe suivant maintenant :
Votre père disait : Victor Hugo, Lamartine, et moi ! Vous dites : Dieu et moi ! Naïf à croire que vous avez découvert la femme, comme votre père avait découvert Marseille, roué à le faire croire à autrui par le détail infini de votre analyse, brutal à froid, ce qui est une préciosité, vous mêlez le langage des Pères de l'Eglise à celui de l'atelier Couture pour rendre plus complètement votre pensée; vous recherchez l'élément pittoresque, la tournure inattendue, le mot à effet et le succès parisien.
Nous avions une prétention à la vérité, le portrait se complète par une audace à traiter d'égal à égal avec Dieu et par une prétention à rapporter une connaissance de ce qu'est la femme. A la fin d'Une saison en Enfer, le narrateur, bien qu'il veuille demander pardon pour s'être nourri de mensonge, prétend toujours à la possession exclusive de la vérité, il prétend avoir découvert ce qu'est "l'enfer des femmes" et il ne se différencie nettement que par ce mot : "la vision de la justice est le plaisir de dieu seul."
On peut penser aussi à un équivalent d'ambition pour le "succès parisien" quand il s'écrie : "Tenir le pas gagné." L'importance toute particulière du succès pour Dumas fils est le sujet du paragraphe suivant de Tony-Révillon. Puis, le paragraphe suivant établit une transition. Tony-Révillon est tout de même d'accord avec un développement de la seconde de ces lettres sur les choses du jour : on ne doit pas dénier à l'homme de lettres la possibilité et la capacité "de s'occuper des choses de son pays et de son temps", il ne doit pas être frappé pour cela d'une "indignité politique". Tony6révillon prétend alors expliquer une des causes du retrait de l'homme de lettres : la plupart se laissent corrompre et vont briguer une reconnaissance dans les institutions en place, quoi qu'ils en pensent de bon ou de mal. Je vais citer ce passage parce qu'il enchaîne précisément avec un alinéa qui intéresse notre lecture de la fin d'Une saison en Enfer. Dumas-fils a été sommé de choisir dix hommes de lettres capables d'influence positivement les foules, et Tony-Révillon continue ainsi :
Les avez-vous choisis ? Demandez-vous maintenant chez combien l'indépendance et la dignité sont à la hauteur du talent ! En trouvez-vous un seul qui n'ai pas accepté la croix du gouvernement dont il méprisait l'origine et dont il blâmait la direction, - qui ne soit pas allé solliciter, pour entrer à l'Académie, les suffrages de gens dont le séparaient ses convictions et son passé, - qui, philosophe, n'ait consenti, pour faire un bon mariage, à subit un sacrement, - qui, religieux, n'ait transigé avec les philosophes, - qui, pauvre, n'ait demandé une bibliothèque ou une pension, - qui, riche, ne soit allé à Compiègne dîner chez Napoléon III et ne dîne aujourd'hui chez M. Thiers ?Que si on les interrogeait, tous répondraient la même chose :Il faut être de son temps !Il faut être de son temps veut dire qu'après s'être illustré par ses œuvres, il est permis de s'abaisser par ses actes ; cela veut dire encore que, pour faire ses orges dans le champ, il est permis de ménager le fermier, et que, dans une société basée sur les aristocraties, le talent serait bien sot de ne pas jouir des mêmes privilèges que la noblesse héréditaire et l'argent.Cependant les jeunes gens sur qui ces exemples descendent se demandent si les vers des poëtes, les maximes des philosophes, les récits des historiens ne sont pas des mensonges. L'étude des lettres leur avait inspiré l'amour du beau et du bien, la haine et le mépris du succès injuste. A défaut des lettres, ils avaient les admirations et les colères généreuses propres aux jeunes âmes. Ils s'étaient faits des dieux des grands écrivains contemporains. Tout à coup, les dieux disparaissent, et ils se trouvent en présence de mandarins à deux ou trois boutons !On pourra leur dire que sous l'écrivain il y a l'homme et que tous les hommes se ressemblent. Ils répondront : Non ! Ceux qui pensent et parlent mieux que les autres doivent mieux agir aussi.Après quoi, ils se laisseront aller au courant de la jouissance ; ils seront de leur temps ! Mais, lorsque l'écrivain leur parlera, ils lui crieront : - Blagueur ! [...]
Le sujet a l'air différent de celui traité par Rimbaud. On parle ici du désenchantement des jeunes âmes face à l'hypocrisie générale des hommes de lettres qui se disent pourtant des guides pour la société. Notez tout de même certains parallèles. Les jeunes traiteront de "Blagueur" l'homme de lettres comme le narrateur de la saison rira des vieilles amours mensongères et des couples hypocrites. La Saison parle aussi d'une désillusion sur les prétentions magiques de la parole du poète. Et d'autant qu'il y a dans les deux cas la délimitation stricte dans un alinéa, on ne peut manquer de relever la quasi synonymie entre "Il faut être de son temps !" et "Il faut être absolument moderne."
Cette phrase a attiré l'attention d'Henri Meschonnic dans son livre de 1988 Modernité modernité. Jean-Pierre Bobillot a publié un article sur ce slogan dans la revue Parade sauvage. Quelques années plus tard, Bruno Claisse, qui n'avait jamais cité Meschonnic, en a fait une référence intellectuelle, ce qui n'avait pas lieu d'être, et s'est mis à citer la phrase de Meschonnic, mais dès 2003 il s'éloignait de l'interprétation trop basique du linguiste pour viser à une "ironie plus amère". Certains rimbaldiens, comme Yann Frémy, était sur la réserve quant à l'idée que cette phrase était aussi ironique que le prétendait Meschonnic. Dans son livre paru en 2023 sur la Saison, Vaillant ne dit presque rien sur cette phrase devenue centrale dans les réflexions rimbaldiennes, mais il lui fait tout de même un sort aux pages 144 et 145 :
[...] Et c'est dans le prolongement logique de cette volonté, irrévocable et totale, de tourner la page qu'il faut interpréter la célèbre phrase, qui a donné lieu à tant de commentaires très inventifs : "Il faut être absolument moderne." Il ne faut évidemment pas y voir, après tout ce qu'il a dit de son époque, stupidement vouée au progrès, une adhésion admirative au monde moderne, et encore moins un éloge de la "modernité" baudelairienne : l'adjectif "moderne", je l'ai dit, est de la plus grande banalité - avant, pendant et après Baudelaire et renvoyer toujours au poète des Fleurs du Mal dès qu'il apparaît dans un texte littéraire relève de l'arbitraire le plus absurde. Il n'est pas non plus utile de soupçonner une ironie antiphrastique, comme on est tenté de le faire chaque fois que l'on n'est pas bien sûr de ce qu'un écrivain veut dire. Pourtant, l'idée est simple. Il ne fait que redire autrement qu'il est "rendu au sol", et ce sol est, évidemment et absolument, le monde moderne où il vit. [...]
Si Vaillant rejette l'ironie antiphrastique, il peut rester l'idée d'une ironie plus diffuse tout de même. Quant à confondre le fait d'être absolument moderne avec le fait d'être rendu au sol, c'est particulièrement contradictoire avec la situation de l'occident en 2026 qui a accepté passivement vaccination et confinement il y a peu, qui va accepter qu'à partir de septembre l'état est une connaissance légale de tout ce qu'il lit sur internet (l''équivalent à l'époque de Rimbaud : ce serait un gendarme dans chaque maison qui prend une copie à jamais de tout écrit quel qu'ils soit, séditieux communard, etc.). On est en train d'assister à une volonté délibérée des puissants de précipiter une guerre nucléaire avec la Russie pour préserver le luxe d'une société epsteinienne au-dessus des institutions. Je ne pense pas que les fashionistas, les tik-tokeurs absolument modernes embrassent la réalité rugueuse, et je ne le pense pas un instant non plus des anciens encore en vie, leur état absolument moderne, c'est de marcher les yeux fermés le long du ravin plutôt. Les écologistes n'ont pas reproché la destruction de NordStream aux américains : Tant qu'une guerre est un génocide slave, la préservation de la planète peut attendre. Et l'aveuglement moderne est remarquable sur plein d'autres plans. Le pouvoir d'achat s'effondre. Le prolétaire serre les dents comme jamais, et les riches seront bientôt rattrapés à leur tour. Les médecins sont macronistes tant qu'ils croient stupidement à la résilience éternelle du pays, mais dans vingt ans ou moins ils vont suivre la fuite massive des ingénieurs vers l'Asie. Trump va servir d'écran par son caractère et sa folie, mais vous voyez bien que c'est tout un pouvoir qui se braque pour poursuivre les coups tordus, dans l'impunité de la puissance physique, face à l'Iran, la Russie, le Venezuela et la Chine, et quand ça ne marche on a la folie de jouer l'escalade et de vous faire passer ça pour normal grâce aux médias. Bref, je vois spontanément un écart entre le fait d'être résolument moderne, authentiquement Zeitgeist, et le fait d'embrasser le sol. Le rapprochement que je fais avec le texte de Tony-Révillon dégage une idée de cynisme : "être absolument moderne", c'est peut-être bien être cynique, mais avec une vue à court-terme. Dans son livre Une saison en enfer ou Rimbaud l'Introuvable, Bardel annote cette phrase en commençant par dire que Rimbaud n'a pas écrit : "Il faut absolument être moderne", mais "Il faut être absolument moderne". Or, c'est justement ce qui est incongru, puisque le "moderne" est de l'ordre de la relativité, le contraire de l'absolu. Bardel pourrait à la limite s'en sortir en énonçant que le traitement de l'adverbe "absolument" est familier et banal à cette époque et que Rimbaud ne joue pas ici de la contradiction linguistique sensible entre les deux termes qui sont particulièrement délicats à faire communier. Bardel poursuit ensuite avec la conviction que la phrase s'oppose aux "arriérés" et qu'il faut la prendre sincèrement. Il écrit, page 174 : "Impossible de voir dans cette maxime, comme on le lit souvent, un soupir de résignation à une modernité honnie !". Bardel est convaincu que l'opposition de Rimbaud est simple et lumineuse entre d'une côté "les arriérés de toutes sortes", "les vieilles amours mensongères" et de l'autre "l'heure nouvelle" et l'entrée "demain" dans "les splendides villes". Mais heu ? les splendides villes, elles n'étaient pas déjà en place hier ? Les "vieilles amours mensongères", elles ne seront pas les rencontres exclusives du narrateur demain dans les splendides villes ? Pourquoi il parle d'absence de main amie, si le fait d'en chercher n'est que remis à demain ? Et l'heure nouvelle ou "tenir le pas gagné", c'est à mettre sur le même plan que les "vieilles amours mensongères" ? C'est aussi absurde que si on disait le nouveau c'est l'espace, l'ancien c'est le temps. C'est quoi les catégories logiques qui président à l'opposition de l'ancien et du nouveau dans une telle mise à plat ?
Dans son édition pour la collection Folio Classique, Adrien Cavallaro dit que le sens de la formule est d'accepter "ontologiquement, plutôt que socialement" ce que Rimbaud appelle "la réalité rugueuse à étreindre" avant de dénoncer le caractère réducteur de la lecture de Meschonnic qui y voyait "la seule reprise sarcastique d'une injonction contemporaine" quand il "ferraillait dans les années 1980 contre la pensée postmoderniste".
Moi, je vous cite un cas flagrant : Rimbaud s'inspire bien d'une injonction lue dans un livre paru même pas un an auparavant. Et l'injonction est clairement présentée comme cynique par Tony-Révillon, elle n'a même pas une apparence sympathique. Tony-Révillon n'emploie pas l'adjectif "moderne", mais une expression quelque peu équivalente : "de son temps".
La lettre à Andrieu, les reproches de Verlaine dans ses lettres, il se trouve que Rimbaud adopte bien une posture assez cynique dans les années qui suivent l'écriture de la Saison. Evidemment qu'il y a de la malice dans la fin d'Une saison en enfer.
Et je vous ai cité déjà l'autre formule railleuse de Tony-Révillon : Dieu et moi. Or, je vais rapidement parler du reste de la lettre de Tony-Révillon pour dégager d'autres rapprochements importants.
Tony-Révillon épingle Dumas fils qui admire Thiers et se moque de Gambetta, en le faisant parler pour un phraseur qui parle dans tous les sens, et Tony-Révillon fait remarquer que les lettres de Dumas fils sont écrites sans ordre avec énormément d'images mal amenées. Tony-Révillon dénonce le caractère superficiel de la haine de la Commune par Dumas fils et fait remarquer qu'en assimilant autant d'hommes à des animaux il escamote la recherche nécessaire de l'idée qui forcément explique ce mouvement de tant d'humains. Et Tony-Révillon précise que lui en revanche essaie déjà de trouver ce que peut être l'Idée de Dumas fils. Il cite alors un extrait :
Dans votre première lettre, je trouve ces mots : "Il ne s'agit plus de s'en remettre aux autres et d'attendre un Homme-Ange. Cet homme, vous l'avez tous sous la main ; c'est vous, c'est moi, c'est chacun de nous."Dans votre seconde lettre, vous dites au contraire : "Le Précurseur est là, bien visible ; l'Elu est en marche !"
Tony-Révillon observe la contradiction entre la "théorie démocratique" de la première lettre et la "donnée providentielle" de la seconde. Notez que dans "Adieu", le narrateur se reproche de s'être pris pour un "ange". Et froidement brutal à son tour, Tony-Révillon déclare que les lettres seraient illisibles si deux passages ne venaient tout éclairer. Je cite ces deux passages avec les guillemets qui ajoutent nécessairement Tony-Révillon :
"Faut-il décidément, oui ou non, qu'il y ait un Dieu, une morale, une société, une famille, une solidarité humaine ?"Oui. Alors que ce soit ainsi, et mort à tous ceux qui ne voudront pas que cela soit, ceux-là fussent-ils nos frères, fussent-ils nos fils !.........................................................................................."Que nul n'étende la main vers le pouvoir, s'il ne sait bien ce qu'il fait, s'il n'est résolu à exterminer toute une race et à immoler au Dieu de justice et de vérité la plus grande hécatombe humaine qui aura ensanglanté la terre."
Tony-Révillon identifie la parole d'un juste-milieu de 1830, d'un bourgeois qui veille à maintenir sa dignité supérieure d'homme riche. Mais cette politique n'a qu'un nom : l'égoïsme. Les travailleurs de la ville et de la campagne ne peuvent se plaindre, ils n'ont qu'à s'enrichir et qu'à s'instruire. Et s'ils sont trop pressés, on en fait une hécatombe.
Je pense bien évidemment au recul de la phrase rimbaldienne : "La vision de la justice est le plaisir de Dieu seul". Ici, il y a une vraie différence avec Dumas fils qui s'exalte dans des pensées de massacre de masse au nom d'un Dieu de justice et de vérité. Rimbaud s'est "armé contre la justice" et il dénonce le mensonge d'une société qui n'a aucun accès réel à la vérité.
Il est clair que Rimbaud connaît assez bien la littérature de Dumas fils et les réactions qu'elle peut susciter, surtout si en prime il est question de la Commune. Or, Tony-Révillon rappelle à Dumas fils sa prétention à dire : "Dieu et moi" par allusion à une phrase des lettres sur les choses du jour où Dumas fils écrit, on a envie de dire "candidement", qu'il ne va tout de même pas donner des conseils à Dieu.
Je vois donc mal comment Rimbaud pourrait épingler Dumas fils à la fin de "Vierge folle" et dans une phrase telle que : "La vision de la justice est le plaisir de Dieu seul" sans avoir été influencé par la phrase alinéa "Il faut être de son temps" pour écrire "Il faut être absolument moderne" juste avant le paragraphe peu long qui se termine justement par "la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul", cela à deux paragraphes de la fin, et donc à quelques lignes d'un mention de "l'enfer des femmes" ce qui signifie donc une allusion à la question de la Femme. Nous savons qu'au même moment Verlaine médite la question de la femme dans le théâtre de Dumas fils, puisqu'il s'en vante dans sa correspondance.
Et la lecture ironique de "Il faut être absolument moderne", la voilà qui se réinvite de plein droit dans le débat rimbaldien...
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