vendredi 19 juin 2026

Illuminations, le problème n'est pas que d'une alternative avec ou sans article !

Le diable se cache dans les détails et il faut revenir sur la manière de poser le débat en ce qui concerne le titre "Illuminations" ou "Les Illuminations" du recueil de Rimbaud.
En 1984, Antoine Fongaro a publié un recueil de ses articles qu'il a intitulé "Lire [Illuminations]", signifiant qu'il ne fallait pas inclure l'article. En 2004, conscient que le recueil avait été initialement publié avec un article et que ce n'était que suite à l'intervention de Bouillane de Lacoste que le titre s'était imposé sans article, Steve Murphy a publié un article sur ce sujet où il prônait le rétablissement de l'article. Un des arguments était qu'André Guyaux s'était trompé face à une coquille d'une mention par Verlaine où il manquait les italiques. Steve Murphy fait d'une pierre trois coups : il révisait le titre du recueil, mouchait Fongaro et soulignait une erreur d'André Guyaux. Or, déjà en 2004, j'accueillais l'article de Murphy avec des réserves. J'ai des doutes sur la démonstration.
Mais, avant tout chose, il faut préciser aussi un point du débat. Il n'y a pas la simple alternative "Illuminations" ou "Les Illuminations", ou du moins cette alternative ne concerne que la mention sur la couverture du recueil. Fongaro prônait carrément de citer le titre du recueil sans article : "Illuminations est un très beau recueil, etc." Or, il faut faire attention à ce point, car il existe une autre voie où on peut citer le titre "Illuminations" dans une phrase en lui adjoignant un article, même si on considère que l'article ne fait pas partie du titre. Ce point est implicite dans le débat, mais il faut le poser clairement.
Une des raisons pour lesquelles Steve Murphy et ceux qui le suivent crient victoire, c'est qu'André Guyaux a cité une édition des Poètes maudits de Verlaine où il est écrit "les Illuminations", et partant de ce constat Guyaux a écrit que l'article n'était pas en italique, donc il ne faisait pas partie du titre selon Verlaine. Guyaux faisait confiance à une édition ultérieure, mais si on se reportait à l'édition originale, il y avait bien les italiques, et donc selon la logique même appliquée par Guyaux, s'il y avait des italiques c'est que l'article faisait partie du titre.
Pour illustrer cela, je cite un extrait de la notice de Cavallaro à son édition rimbaldienne dans la collection Folio Classique (Tome II, page 277) :
 
   [...] Malheureusement, André Guyaux donnait alors une citation erronée ("les Illuminations", au lieu de "les Illuminations") [...]
 
Toutefois, cet argument n'a aucune valeur. Dans les épreuves de 1888; Verlaine ne corrige pas l'erreur évidente "l'oraison du soir". Il laisse se confronter des leçons contradictoires "les Chercheuses de Poux" ou "les Chercheuses de poux", "Les Assis" ou "LES ASSIS", etc., et justement "l'oraison du soir" et "ORAISON DU SOIR". Verlaine est indifférent au problème et s'il ne corrige pas, alors que les contradictions sont manifestes, on ne peut pas affirmer que c'est Verlaine et non le prote qui a mis ou non des italiques à "l'oraison du soir" ou "les Illuminations". Pour "l'oraison du soir", il est tentant de penser que sur le manuscrit seul le titre réel était souligné mais avec l'apostrophe le prote a trouvé bon de fondre cela en un seul ensemble en italique. Et si c'est Verlaine qui a agi de la sorte, ça change. Pour le titre "Les Assis", le texte imprimé offre un début de phrase où le déterminant "Les" est en caractères romains, seul le nom "Assis" étant en italique, ce qui semble assez aberrant, à moins que quelqu'un, le prote de la revue Lutèce ou bien Verlaine rechignait à lancer une phrase avec un déterminant en italique, même s'il est dans le titre du poème. Je lance simplement une hypothèse qui puisse rendre compte des anomalies de traitement des titres dans l'ouvrage de Verlaine, je n'affirme rien.
Mais, les épreuves de 1888 ne sont pas n'importe quel document. Verlaine corrige le texte imprimé antérieur, et on voit que, malgré d'évidentes contradictions, il se désintéresse du sujet, purement et simplement. Cela contredit complètement l'argument d'Alain Bardel d'un Verlaine scrupuleux en la matière. Mais, les épreuves offrent des corrections manuscrites qui doivent expressément devenir du texte imprimé. Or, à la toute fin de l'article imprimé sur Arthur Rimbaud, Verlaine écrit une note de bas de page pour contredire le texte de 1883 quand, s'inquiétant des réticences de Charles de Sivry à les lui rendre, il s'imaginait une perte à jamais des précieuses poésies. Il s'agit d'une note de bas de page qui est censée être publiée dans l'édition de 1888. Dans son livre Rimbaud l'Obscur, Bardel évoque cette note de bas de page, mais dit quelque chose d'incohérent. Il dit que ce n'est qu'une note de bas de page manuscrite et non pas un texte imprimé, Verlaine faisait moins attention à ce genre de texte. Mais non, c'est un texte manuscrit spécifiquement écrit dans le but d'être imprimé, et au contraire le fait que la note soit manuscrite permet de se confronter à un écrit de Verlaine qu'on ne peut pas suspecter d'avoir été altéré par un prote, et Verlaine a donc lancé sa phrase ainsi : "Les Illuminations...", le soulignement veut dire que le mot "Illuminations" doit être en italique sur le texte imprimé, et l'article n'est pas inclus. Je pourrais triompher et dire que nous avons la preuve des preuves que Verlaine ne considère pas le déterminant comme faisant partie du titre, mais je reste prudent à cause du cas étrange "Les Assis..." que Verlaine n'a pas corrigé sur ces épreuves. Il n'en reste pas moins que dans l'absolu la balance penche du côté d'une non prise en compte de l'article dans le titre du recueil. C'est un contre-argument objectif à la thèse de Murphy, Bardel et Cavallaro qu'il faut écrire : "Les Illuminations" et non pas "Les Illuminations. L'idée est que Verlaine est assez indifférent aux normes d'usage. En tout cas, Verlaine ne cite pas ce titre ainsi que Fongaro le préconise.
La deuxième idée de victoire, c'est que le recueil a été publié initialement avec un article : "LES ILLUMINATIONS". Sur le site Rimbaud ivre, un article de Franck Delaunoy fait toutefois remarquer que l'article était imprimé en caractères étonnamment plus petits que ceux du nom "Illuminations", ce qui voudrait dire que même sur une page de couverture, même sur une page de titre, l'article peut avoir un statut secondaire. Pourquoi ce compromis de l'article miniaturisé ?
J'en viens ici à une autre idée. Victor Hugo a d'abord publié en 1853 un recueil intitulé Châtiments avant que le titre ne soit révisé en Les Châtiments. Il y aurait une relative indifférence des gens à l'époque pour ce problème de l'article ou une pression sociale pour le rétablir. Une importance était-elle accordée aux titres sans articles Méditations poétiquesOrientales et pour citer Verlaine Fêtes galantesPoëmes saturniensRomances sans paroles ? L'absence d'article s'impose aisément pour Sagesse, mais pour Poëmes saturniens ? Il y a une zone de flottement qui pourrait concerner le titre "Illuminations" et expliquer que l'article se soit imposé sans qu'on y attache une réelle importance.
Bouillane de Lacoste a avancé que le mot Illuminations étant anglais comme l'a précisé Verlaine il fallait le publier sans article. Dans son essai Rimbaud l'Obscur, Bardel réplique que le mot est riche de connotations en français et qu'on ne saurait limiter le sens du mot à son acception en anglais. Mais, le contre-argument de Bardel n'en est pas un sur la question de l'article, puisque c'est sans article que le mot "Illuminations" peut avoir à la fois les acceptions de la langue française et de la langue anglaise. Avec l'article, le titre est restrictif. Le recueil aurait dû avoir un sous-titre "Painted plates", éventuellement sa corruption "coloured plates" et surtout la première mention par Verlaine dans une lettre en 1878 est clairement de l'ordre de ce que prône Fongaro : "Avoir relu "Illuminations" (painted plates) du sieur que tu sais..." Murphy, et à sa suite, Bardel et Cavallaro, parlent pour cette lettre d'un style télégraphique, notamment au plan des élisions d'article. Or, c'est faux ! Le passage n'est pas en style télégraphique : Verlaine n'écrit : "Relu Illuminations" ou "Ai relu Illuminations", il écrit "Avoir relui "Illuminations", et la suite immédiate n'est pas en style télégraphique non plus "du sieur que tu sais", ce qui n'est pas très économe soit dit en passant, et il n'y a aucune élision de déterminant, il y a des formes contractées "du sieur", ce qui n'a rien à voir avec la suppression des déterminants. Le seul déterminant qui manque c'est celui devant "Illuminations", le mot étant clairement mentionné à la manière préconisée par Fongaro. Murphy, et à sa suite, Bardel et Cavallaro font remarquer que Bouillane de Lacoste s'est trompé en citant "Illuminécheunes" sans article, alors que Verlaine a écrit : "les Illuminécheunes". Certes, Bouillane s'est trompé et la mention "les Illuminécheunes" est assez comique et parvient à maintenir la référence anglaise du nom en présence de l'article. Toutefois, il n'en reste pas moins que si la TOUTE première fois, Verlaine a écrit "Illuminations" sans article, c'est qu'il y a une raison et que ce titre lui a été présenté de la sorte. Ni Bouillane de Lacoste, ni Fongaro ne se trompent sur l'analyse de "Avoir relu 'Illuminations' ...", tandis que Murphy, Bardel et Cavallaro se trompent en parlant de style télégraphique. Et je suis désolé, mais cette phrase de la correspondance de Verlaine pèse très lourd dans la balance. Elle suffit à me convaincre que Rimbaud ne pensait pas mettre un article au titre de son recueil. Et Verlaine a écrit au plan manuscrit : "Les Illuminations", pas "Les Illuminations", ce qui laisse bien entendre que l'article ne s'impose pas dans son esprit. Les deux principales mentions manuscrits de Verlaine dans le débat sont soit le titre sans article, soit une mention où l'article est à part, précisément les deux leçons que Murphy, Bardel et Cavallaro récusent au profit de la leçon Les Illuminations. Oui, il y a la mention imprimée dès 1883 : "les Illuminations", mais l'article est avant la majuscule, on ne sait pas si c'est une volonté expresse de Verlaine ou une correction du prote et on a les preuves que Verlaine ne s'intéresse pas à ce problème et qu'il n'a pas d'idée arrêtée sur les citations de titre dans une phrase au vu des épreuves corrigées des Poètes maudits en 1888.
Moi, je veux bien qu'on mette l'article Les Illuminations, mais dire ça avec la satisfaction du problème résolu, ça ne passe pas. Rigoureusement, la démonstration n'est pas faite.

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