vendredi 26 juin 2026

Techniques d'écriture dans Une saison en enfer + "l'enfer des femmes, là-bas"

Je vous offre deux articles en un d'où l'originalité du titre ci-dessus.
Commençons par un point de compréhension d'ensemble du livre Une saison en enfer ou "en Enfer" comme semble le corriger systématiquement Verlaine sur les épreuves des Poètes maudits. Dans les derniers alinéas de "Adieu", Rimbaud fait allusion aux plaquettes de Tony-Révillon et d'Alexandre Dumas fils. Notre poète cite une formule cynique que Tony-Révillon attribue aux grands écrivains : "Il faut être de son temps", formule de compromission avec le pouvoir, les institutions. La volonté de citation est confirmée par la commune délimitation sous forme d'alinéa : "Il faut être de son temps" devenant "Il faut être absolument moderne." Rimbaud n'impose pas une formule synonyme, il l'intègre dans un propos d'une autre nature qui en oriente différemment le sens. Notre temps est celui d'un "monde moderne" dont un aspect essentiel est décrit dans "Ville", poème des Illuminations : "une métropole crue moderne parce que tout goût connu a été éludé [...] Ici vous ne signaleriez les traces d'aucun monument de superstition." Et il faut même citer la phrase suivante : "La morale et la langue sont réduites à leur plus simple expression, enfin !" En clair, quand Rimbaud imite la formule cynique de Tony-Révillon : "Il faut être de son temps", il le fait dans un contexte précis où se coordonne une certaine idée de la modernité, ce qui fait que les deux formules sont loin d'être à peu près synonymes. Rimbaud dit qu'il faut être absolument moderne et la suite immédiate éclaire sa pensée : "être absolument moderne", c'est ne pas chanter de cantiques. Il faut réduire cela à sa plus simple expression "tenir le pas gagné". Mais la synonymie est présente néanmoins, le cynisme du temps joue à plein dans la posture et c'est cette actualité de la modernité qui permet ce jeu. On sait que Rimbaud décrie le "monde moderne" un peu en amont dans "L'Impossible". Notons que les rimbaldiens n'ont ni la lecture selon laquelle "être absolument moderne" signifie ne pas chanter de cantiques, ni la lecture selon laquelle il s'agit d'être hypocritement et cyniquement de son temps. Et face à ces deux lectures, ils choisiront peut-être la première exclusivement dans la mesure où elle implique l'avancée du discours dans son régime argumentatif, mais je prétends bien qu'il faut, sur le principe du "littéralement et dans tous les sens" articuler les deux dimensions, car "tenir le pas gagné" est bien l'affirmation d'une scène sur laquelle on joue un rôle. Plusieurs phrases de "Adieu" respirent l'ironie. Rimbaud fait semblant de "chercher la clarté divine", jouant sur le sous-entendu de chrétienté qu'on est tenté de lui prêter spontanément. Il s'adressait à la boue des villes, rouge et noire, et maintenant il parle de leur splendeur. Il est clair que son mépris de la main amie et son désir de rire des couples menteurs ne font pas de lui un converti à l'air ambiant, mais un dissimulateur, un maître des faux-semblants. On ne le rappellera jamais assez, mais après ce qu'il dit ici dans "Adieu", au plan de la fiction Rimbaud est supposé écrire encore la prose liminaire où il dédie à Satan le reste de l'ouvrage, "Adieu" inclus !
Rimbaud fait également allusion à un propos de Dumas qui dit ce que Dieu doit faire, puis lâche qu'il ne lui est pas nécessaire de conseiller Dieu, cette formule arrogante est épinglée par Tony-Révillon qui se moque de Dumas fils qui dit : "Moi et Dieu", qui se met d'égal à égal avec Dieu. Loin d'être pieuse, la formule de Rimbaud : "la vision de la justice est le plaisir de Dieu seul" épingle les discours de chrétiens vindicateurs qui au nom de leurs convictions religieuses parlent à la place de Dieu et légitiment des massacres d'êtres humains. Dumas fils parle de légitimer des massacres au nom de la religion dans une lettre sur "les choses du jour" où il dit aussi pis que pendre sur les communards massacrés, défaits et sur leurs femelles. Il y a donc deux allusions très nettes à Dumas fils dans les derniers alinéas de "Adieu" après l'allusion explicité à La Dame aux camélias à la fin de "Vierge folle". Or, à la fin de "Vierge folle", la mention "Dufour" renvoie à une autre plaquette de Dumas fils, celle intitulée La Question de la Femme. Il s'agit d'une plaquette féministe, mais à partir d'une anthologie de citations du seul Alexandre Dumas fils dont on peut apprécier les dérapages sur les femmes de la Commune dans sa plaquette d'un an antérieur "Une lettre sur les choses du jour" de juin 1871. Et Rimbaud suppose bien que l'ardente féministe qui publie une anthologie de textes de Dumas fils ne porte pas elle non plus la Commune dans son cœur. Elle aurait dû demander des explications à Dumas fils sur ses propos odieux à l'égard des femelles des communards, ce dont elle semble royalement se contre-ficher. Les allusions ont toutefois l'air d'être sur la bande. Une saison en enfer est très loin d'une réponse point par point aux trois publications de Dumas fils. Toutefois, si on revient à la fin de "Adieu", il est de nouveau question d'une allusion à la plaquette La Question de la Femme. Il y a la mention "Dufour" et il y a la mention "l'enfer des femmes", cette dernière mention étant la troisième allusion rapprochée aux plaquettes de Dumas fils dans les tout derniers alinéas de la Saison.
On pourrait galérer à opérer d'autres rapprochements entre les plaquettes de Dumas-fils ou Tony-Révillon et Une saison en enfer. Il y a les citations éparses de l'ouvrage La Question de la femme et il y a aussi les pièces de théâtre de Dumas fils à éplucher. Mais, revenons sur ce que dit Rimbaud et qui peut paraître étrange. Rimbaud a raconté sa propre vie en enfer, sa "saison", il n'y intègre que la confession de la "Vierge folle" dont le statut de femme est délicat à affirmer, pas simplement parce que ce serait un travestissement pour Verlaine, mais parce que le poète a expliqué qu'il ne pouvait fréquenter les femmes, parce qu'à la Vierge folle elle-même l'Epoux infernal parle de son incapacité à faire des femmes de bonnes camarades, ce qui veut dire que la "Vierge folle" n'est pas une femme au regard de la société, mais une femelle voire une prostituée. Et j'en arrive à l'idée que quand Rimbaud dit qu'il a vu "l'enfer des femmes là-bas" il ne parle pas de la "Vierge folle", mais bien des femmes dont la camaraderie lui est interdite.
Et la clef se trouve bien dans la confession de la Vierge folle, mais précisément dans un passage où la Vierge folle ne parle pas d'elle-même. Elle rapporte les propos de l'Epoux infernal qui prend à témoin la Vierge folle qu'il n'aime pas les femmes, en l'excluant nettement de cette catégorie : "Je n'aime pas les femmes. L'amour est à réinventer, on le sait. Elles ne peuvent plus que vouloir une position assurée. La position gagnée, cœur et beauté sont mis de côté : il ne reste que froid dédain, l'aliment du mariage aujourd'hui." Et il continue avec les femmes qui ont en elles des "signes du bonheur" mais qui sont la proie de brutes, les bûchers alimentant précisément une imagerie infernale. C'est de cet enfer que Rimbaud parle à la fin de "Adieu", pas de celui de la Vierge folle dont il rapporte la confession. Le poète reproche alors aux femmes de ne pas réinventer l'amour, et on pourrait répliquer que notre poète est sorti de cette impasse, ce dont "Alchimie du verbe" a fait le récit et ce que la première section de "Adieu" explicite aussi. En revanche, dans "Matin", le poète parle pour les siens d'une dimension d'esclaves ce qui est à rapprocher du mot que nous connaissons de la grande lettre du voyant sur "l'infini servage de la femme", et au plan des propos rapportés de l'Epoux infernal, à côté de la réinvention de l'amour, il y a l'attitude de soumission au modèle de ce monde : "froid dédain", vie dans le mariage sans le coeur ni la beauté. Et pensons aussi à l'attaque de la prose liminaire où loin de l'ouverture de tous les cœurs la beauté dégoûtait amèrement le poète. Il est évident qu'il conviendrait de citer ici les vers du poème "Les Soeurs de charité". Il est très clair que Rimbaud parle du "servage de la Femme" quand il dit qu'il a vu "l'enfer des femmes là-bas" et bien évidemment la féministe est bien niaise qui publie les écrits de Dumas fils sur une place de la femme en société qui demeure clairement un jeu de dupes.
Voilà la lecture très articulée que je parviens à dessiner au sujet des derniers alinéas de "Adieu". J'ai aussi souligné une technique de mise en perspective par des reprises symétriques entre "Matin" et "Adieu", puisque j'ai identifié que "Le chant du ciel, la marche des peuples" était une bipartition anticipant volontairement l'alinéa où Rimbaud explique qu'il passe à l'absolue modernité en se délestant des cantiques, du "chant du ciel" pour une "marche" simple où il suffit de "tenir le pas gagné", et j'ai souligné aussi que cet adjectif "gagné" était un rappel volontaire de la prose liminaire : "Gagne la mort" en précisant que Satan parle de faire le dernier pas pour l'atteindre !
Je n'aurai pas le temps de dire tout ce que je prévoyais de dire sur les techniques d'écriture dans Une saison en enfer, le second article devant commencer ici. Toutefois, j'entends lâcher un peu quelques idées.
Rimbaud renonçant à la versification, je remarque qu'il use de certaines facilités au plan stylistique dans la prose d'Une saison en enfer. J'ai déjà par le passé fait remarquer que la rime interne "l'orgie et la camaraderie" est rendue exceptionnelle par le choix des mots, le jeu sur le sens, mais le principe en lui-même était une facilité. Et il y a d'autres exemples. Je suis en train de relire Laura ou Voyage dans le cristal de George Sand, et j'y trouve des jeux d'échos plus subtils dans les coordinations : "étude aride ou riante" (admirez la reprise "ri" de l'un à l'autre adjectif par-delà leur opposition sémantique, et puis le jeu d'appui du "d" avec les fins communes des mots successifs "étude" et "aride". Quelques pages plus loin, Sans fait une autre coordination moins riche mais bénéficiant de l'effet de cette première audace ostentatoire avec l'adjectif "rude", mais il me faudrait retrouver le passage maintenant. Les facilités sont ailleurs encore dans l'écriture de Rimbaud et il y a une espèce d'abandon à des échos sonores familiers immédiats. On connaît les passages : "peur" et "pleure" ou "horreur de l'horreur", mais il y a aussi le retour quasi discret mais brutaliste "-re" dans la phrase suivante : "Car je puis dire que la victoire m'est acquise". Rimbaud tisse une toile d'échos sonores faciles mais efficaces, parvenant à les déployer sans basculer dans quelque chose de grossier qui heurterait le lecteur.
Il y a très peu de jeu sur les syllabes. Pour le passage : "Dieu fait ma force et je loue Dieu", Cavallaro dans son édition prétend identifier un chiasme au sein d'un octosyllabe, mais le "e" de "loue" ne justifie pas de parler d'octosyllabe et la symétrie des segments courts "Dieu fait ma force" puis "et je loue Dieu" aurait déjà invité à parler de deux segments de quatre syllabes, ce que le second segment n'est pas à cause du "e" de "loue". Le chiasme y est, mais c'est surtout une imitation de parole liturgique. Rimbaud s'autorise un cas remarquable dans "L'Eclair" : "Que la prière galope et que la lumière gronde", ainsi que dans la fin de la prose liminaire : "où tous les vins coulaient, où s'ouvraient tous les coeurs", ou bien il y a une suite de trois fois six syllabes pour une juxtaposition de groupes nominaux : "les grincements de dents, les sifflements de feu, les soupirs empestés".
Mais on ne peut pas définir la poésie de la prose d'Une saison en enfer en identifiant des rimes éparses disposées originalement dans la prose : "l'orgie et la camaraderie" ni des moments rares de référence à la mesure syllabique. Il y a une grande idée à creuser, celle d'une prose fortement scandée. Quand on écrit en vers ou quand on lit des vers, il y a un effet de scansion inévitable avec les délimitations des vers ou des hémistiches, même si les rejets et contre-rejets y sont plus ou moins abondants. Dans l'écriture en prose, il y a souvent des passages d'une seule et longue coulée qui excèdent de beaucoup les limites d'un vers ou d'un hémistiche, et en les auscultant on se dit qu'ils n'entreraient pas immédiatement dans la composition d'un poème en vers, il faudrait retravailler tout le détail de l'expression. Baudelaire a écrit des poèmes en prose en tournant résolument le dos à la scansion, alors que Rimbaud, non ! On va identifier une scansion qui ne crée pas les mesures égales du vers, on va avoir des suites syllabiques irrégulières, on va voit qu'il n'y a aucune tendance au vers, et pourtant on va sentir que le discours est scandé, qu'on n'a pas une longue phrase alanguie aux articulations molles d'un récit voluptueusement en prose.
Mais assez sur ces sujets pour aujourd'hui. On range l'élixir de vie dans le placard, on reprendra un verre dans les jours qui viennent. Savourons chacun de nos apports rimbaldiens comme il se doit et berçons-nous pour ce soir de tout ce que je viens de délier dans l'atmosphère.

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