dimanche 28 juin 2026

Les énigmes manuscrites du poème "Ô saisons ! ô châteaux !"

Le poème "Ô saisons ! ô châteaux" est le dernier cité dans l'économie du récit "Alchimie du verbe", c'est aussi un poème très atypique qui ne se fond pas pleinement dans l'ensemble des vers "nouvelle manière" que Rimbaud a composés au printemps et à l'été 1872.
Faisons une petite revue de ces poèmes. "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur" et "Famille maudite"/"Mémoire" sont deux poèmes en quatrains de vers de douze syllabes (d'alexandrins si nous pratiquons la lecture forcée des césures). "Larme", "Michel et Christine", ainsi que "Est-elle almée ?..." sont trois poèmes en quatrains de vers de onze syllabes. "Tête de faune", "Jeune ménage" et "Juillet" sont trois poèmes en quatrains de vers de dix syllabes (avec une césure après la quatrième syllabe, mode de lecture forcée). Face à ces poèmes, nous avons "Bonne pensée du matin" qui est en quatrains d'octosyllabes avec contraste de vers plus courts, puis d'un alexandrin conclusif. Le poème "La Rivière de Cassis" est en sizains avec une alternance de vers de onze syllabes et de vers plus courts de cinq ou sept syllabes. Parmi les "Fêtes de la patience", "Chanson de la plus haute Tour" et "L'Eternité" sont l'un en sizains, l'autre en quatrains de vers courts, "Âge d'or" s'en écarte par un passage du quatrain au quintil. Le poème "Bannières de mai" est en séquences de vers de huit syllabes, "Entends comme brame" est en quatrains de vers courts avec un vers faux final. "Honte" est en quatrains de vers de sept syllabes.
Tous les poèmes que je viens de citer sont donc malgré les irrégularités des poèmes littéraires adoptant la strophe quatrain, sizain en général et avec un vers de référence qui prédomine.
Il ne reste que trois cas particuliers : "Comédie de la Soif", "Fêtes de la faim" et "Ô saisons ! ô châteaux !" Et il n'est sans doute pas anodin de relever le parallèle des deux premiers titres : "Comédie de la Soif" et "Fêtes de la faim". Il y a des irrégularités très particulières dans les pièces qui composent "Comédie de la soif", Par exemple, le glissement du vers de six syllabes au vers de cinq syllabes au milieu de la strophe centrale de "3. Les Amis". Malgré tout, cette partie 3 est en quatrains, les parties 4 et 5 sont respectivement en quintils et en quatrains. La partie 2 fait alterner deux vers courts dans une série de quatre quatrains. La partie "I. Les Parents" a une forme qui rappelle un peu les poèmes de la Renaissance de Ronsard, mais il y a une dominante claire du vers de sept syllabes, une strophe maintenue de part en part, les problèmes étant surtout au plan des rimes;
De fil en aiguille, il ne reste qu'un cas tout particulier "Fêtes de la faim" daté tardivement d'août 1872 sur un manuscrit. "Fêtes de la faim" est le seul poème qui offre l'équivalent d'un refrain. Nous avons en effet le début et la fin du poème qui ont un même distique de vers bouffons de quatre syllabes. Le poème est constitué d'une alternance de quatrains, un quatrain de vers de sept syllabes alterne avec un quatrain qui lui fait alterner en son sein le vers de sept syllabes et le vers de quatre syllabes. "Fêtes de la faim" est donc le poème le plus proche de la chanson, cas à part de "Ô saisons ! ô châteaux !" Et notons qu'avec les performances contemporaines des Romances sans paroles, nous savons que Verlaine une fois en Angleterre va introduire un refrain de chanson non rimé : "Dansons la gigue !"
Ce cadre étant posé, il faut revenir à "Ô saisons ! ô châteaux". C'est le seul poème de Rimbaud où un refrain existe sous la forme d'une ligne autonome, indépendante de la rime. On me dira que "Ô saisons, ô châteaux" rime avec "Quelle âme est sans défauts ?" Il y a bien une rime minimale, mais Rimbaud reprend à deux reprises comme un refrain l'expression : "Ô saisons, ô châteaux". Ensuite, il y  le fait que "Ô saisons, ô chateaux" et "Quelle âme est sans défauts ?" sont des vers de six syllabes, quand tout le reste de la composition est en vers de sept syllabes.
Dans "Alchimie du verbe", Rimbaud va citer certains des poèmes "nouvelle manière" mais en les remaniant. Bien que sabré, "Larme" ne ressemble toujours pas à une chanson. La nature de chanson s'atténue quelque peu dans le cas de "Faim" puisque le refrain n'est pas fourni. Le seul poème altéré au point de devenir une chanson n'est autre que "Chanson de la plus haute Tour", poème qui rejoint du coup la spécificité de "Ô saisons ! ô châteaux !" Rimbaud crée le refrain : "Qu'il vienne, qu'il vienne, / Le temps dont on s'éprenne[,]" qui crée une irrégularité de la mesure syllabique.
En clair, Rimbaud a eu l'idée de passer du vers chansonnier aux vrais vers de chanson à partir d'août 1872 avec "Fêtes de la faim", il a créé ensuite "Ô saisons ! ô châteaux !" et enfin il remaniera en ce sens "Chanson de la plus haute Tour", et Verlaine fait écho à cela en octobre 1872 avec le refrain "Dansons la gigue !"
Mais on ne sait pas quand le poème "Ô saisons ! ô châteaux !" a été composé, ni quelle était sa première forme.
En effet, le plus ancien manuscrit connu de "Ô saisons ! ô châteaux" pose problème. Il est flanqué d'un commentaire en prose qui signifie déjà que le poème est recopié à distance de sa composition originelle. En effet, Rimbaud commence par écrire sur le manuscrit : "c'est pour dire que ce n'est rien, la vie / voilà donc les saisons". On comprend que "Les Saisons" a servi à désigner le poème, c'est un peu servi ici comme un titre. Mais, surtout, cette introduction signifie que le poème existe déjà. Or, la suite immédiate offre un texte continuellement remanié, comme si le poète improvisait la pièce qu'il nous rapporte.
En réalité, il y a fort à parier que Rimbaud remanie le poème au lieu de le recopier, et il semble s'agir d'un remaniement comparable au cas de "Chanson de la plus haute Tour", puisqu'en réalité Rimbaud commence par écrire un distique de vers de sept syllabes. Du moins, le second vers initial : "L'âme n'est pas sans défauts" formait un vers de sept syllabes. Rimbaud a remplacé le "L" par "Quelle" sans biffer les deux éléments de la négation "n'... pas". Il va de soi qu'il ne cherchait pas à écrire : "Quelle âme n'est pas sans défauts !" ce qui ferait un vers de huit syllabes, même pas de sept ! Comme tous les distiques qui suivent sont en vers de sept syllabes, il n'est pas difficile de comprendre que Rimbaud remanie un travail antérieur tout entier en vers de sept syllabes. Le vers : "L'âme n'est pas sans défauts" est le témoignage sensible d'une version antérieure. On peut aussi penser que la composition originale était plus longue, puisque Rimbaud biffe différentes expressions. Visiblement, il travaille à réduire la matière d'un poème antérieur.
La deuxième version manuscrite connue correspond à ce brouillon, mais Rimbaud y barre les derniers vers, pensant encore raccourcir la version. Mais cette biffure ne doit pas être surinterprété, il ne s'agissait que d'une velléité, puisque dans "Alchimie du verbe" ces vers ont été partiellement rétablis, d'autres ayant été à leur tour supprimés.
En clair, les manuscrits de "Ô saisons..." qui nous sont parvenus ne sont pas les manuscrits correspondant à la période d'invention du poème, mais les brouillons préparatoires de la version remaniée fournie dans "Alchimie du verbe".
Je ne suis pas le seul rimbaldien à le penser, d'autres soutiennent aussi cette évidence, mais ici j'insiste sur des arguments que je ne vois jamais nulle part : 1) la mesure de sept syllabes de la leçon originelle : "L'âme n'est pas sans défauts", 2) la suppression de certains vers du brouillon au deuxième manuscrit connu, 3) le rétablissement de certains vers et la suppression d'autres du dernier manuscrit connu à "Alchimie du verbe", ce qui invite à penser que le second manuscrit est bien un document préparatoire encore incertain de la version d'Alchimie du verbe, et on peut penser à une fenêtre chronologique pour les deux manuscrits se succédant dans le temps. Une étude graphologique comparant les manuscrits de "Ô saisons..." et les brouillons de "Alchimie du verbe" serait ici capitale pour confirmer sinon invalider de telles considérations critiques.
Maintenant, il y a un petit écart. Pour "Alchimie du verbe", nous avons le brouillon qui correspond à l'inclusion de "Ô saisons ! ô châteaux !" Le poème n'y est pas cité, mais il est mentionné par le titre "Bonheur", sauf que ce titre du coup est différent de celui "les saisons" du brouillon qui nous préoccupe.
Mais, Rimbaud peut changer de titre : "Famille maudite" et "Mémoire", "Fausse conversion" et "Nuit de l'enfer", "Comédie de la Soif" et "Enfer de la soif".
Les mots "saisons" et "bonheur" ont tous deux leur importance dans les vers du poème.
Le brouillon déclare que le poème a été écrit pour dire que ce n'est rien, la vie, ce qui correspond aux vers du poème, mais cela correspond aussi à la mise en contexte du poème dans "Alchimie du verbe". le poème est introduit par l'expression ; "Sa dent, douce à la mort", juste après une considération sur une "vie" "trop immense pour être dévouée à la force et à la beauté", ce qui semble contradictoire avec "ce n'est rien, la vie", mais on sent l'écart entre la vie rêvée immense et la vie telle qu'elle est subie. Le poème est aussi inscrit dans l'espace d'un revirement. Le poète dit que sa vie sera toujours trop immense pour être dévouée à la beauté, et juste après le témoignage de cette chanson où sentir un avertissement, le poète salue la beauté, se résigne donc.
Maintenant, en ce qui concerne le brouillon, il y a une partie réputée illisible qui ne laisse pas de m'intriguer et il s'agit précisément du distique avec la rime "envie"/"vie".
Apparemment, Rimbaud aurait d'abord écrit : "Plus d'envie..." en début de vers. Mais il a écrit un "J" majuscule pardessus le "Plus initial", puis la suite immédiate est illisible. Quand on parvient à lire, on croit déchiffrer le verbe "partirai", mais ce n'est pas si simple ! Le "J" est très loin devant "partirai". Il faut se méfier des transcriptions qui peuvent donner l'impression que Rimbaud a remplacé l'attaque "Plus d'envie" par "Je partirai". Qui plus est, Rimbaud a ajouté le "rien" un peu au-dessus de la ligne après la prétendue leçon déchiffrée "partirai". Et il va de soi que Rimbaud n'a sûrement pas voulu écrire "Je partirai rien". Surtout, "rien" a été ajouté après-coup et donc après aussi la fin de vers : "Plus d'envie". En pensant au moule de l'heptasyllabe et à la leçon finale, je me demande si Rimbaud n'a pas biffé tout le long verbe à l'indicatif futur simple et superposé avec de l'espacement un "a" et un "u". Il aurait biffé le verbe et donc la partie qu'on croit lire "parti". Rimbaud aurai écrit "J'aurai rien" de manière acrobatique par-dessus la deuxième version du manuscrit. "Je n'aurai rien ! Plus d'envie", cela fait un vers de sept syllabes, mais je n'identifie ni un "e" ni le "n" de début de négation. Je ne vois clairement rien du tout qui se dégage de la partie illisible pour l'instant.
Le fac-similé de ce brouillon nous vient d'un catalogue de vente Blaizot de 1931 et j'aimerais que le détenteur du manuscrit se manifeste et que nous ayons droit à une nouvelle photographie du document pour pousser plus loin l'analyse graphologique. J'aimerais aussi en savoir plus sur les manuscrits connus de "Ô saisons..." Ils ne sont vraiment pas à minimiser.
Maintenant, un petit bémol quant à l'idée d'un brouillon initiale de "Alchimie du verbe" : la phrase : "c'st pour dire que ce n'est rien, la vie / voilà donc les saisons" ne correspond pas à la psychologie du narrateur de "Alchimie du verbe". On dirait quand même que ça s'insère dans une idée encore balbutiante du projet.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire