En laissant de côté le sujet des illustrations, que pourrait bien être une bonne édition des oeuvres de Rimbaud ?
On nous annonce à paraître une édition en deux tomes avec les Titres Oeuvres complètes I et Oeuvres complètes II. Je pense que ce n'est pas accrocheur. Je préfère un tome pour la poésie en vers et un tome pour les textes plutôt en prose, même si des vers sont inclus "Mouvement", les poèmes dans "Alchimie du verbe" et Un coeur sous une soutane. Et du coup, je renonce à une chronologie où le tome I contient des textes tous antérieurs au tome II. D'ailleurs, l'édition annoncée à paraître pose d'emblée un problème de percption chronologique. Le tome I est flanqué de la mention 1868-1871 alors qu'il va contenir des poèmes du début de l'année 1872 : une évidence pour "Les Mains de Jeanne-Marie", un très haut degré de probabilité pour "Voyelles", "Tête de faune" et même "Le Bateau ivre".
Sur les quatrièmes de couverture des deux tomes annoncés, je ne suis pas très fan de cette énumération pesante de petits titres jusqu'au mention "et autres textes" pour chaque tome. Je n'aime pas du tout cette présentation. Puis, je n'aime pas du tout l'appellation "Poèmes de 1872", ni même celle de "Poèmes de 1871". Je déplore que les tomes commencent par les compositions latines et leurs traductions. Je déplore aussi que les poèmes "nouvelle manière" soient isolés des autres vers au début du second tome, avec en prime les doublons immédiats à la lecture que causera l'enchaînement avec Une saison en enfer. Franchement, je trouve plus pertinent de faire un volume sur les poèmes en vers et un autre sur les textes plutôt en prose. Et je ne mettrais pas en tête les créations scolaires. Il y a évidemment un problème particulier à traiter celui de l'Album zutique. A quelle place met-on ses poèmes dans le tome consacré aux vers ?
J'adopterais aussi un autre principe, celui de mettre en avant une seule version des poèmes dans le corps principal de l'ouvrage. Je mettrais les différentes versions dans des parties dédiées à cela en fin de tome.
Cela suppose que certains choix soient faits entre les versions.
Pour les titres, il va de soi que "Recueil Demeny" et à plus forte raison "Cahiers de Douai" sont à proscrire. Le mieux est en principe de n'éditer que les poèmes sans créer de distribution en sous-groupes, et cela implique aussi de séparer les poèmes compris dans des lettres des lettres elles-mêmes.
Les éditions actuelles ont une prétention absurde à rendre témoignage au plan philologique, ce que de toute façon elles font assez mal avec leurs partis pris subjectifs, voire erronés.
Un soin particulier doit être apporté à l'établissement des textes, en fonction des manuscrits ou en fonction de ce que nous pouvons déterminer quant aux textes imprimés. Pour Une saison en enfer, il y a plusieurs arbitrages auxquels il convient de procéder. Une édition qui se veut sérieuse doit rendre compte de l'édition critique de Bouillane de Lacoste, puis bien réunir tous les points de débat qui transparaissent à la lecture cumulée de l'édition de La Pléiade, de l'édition critique de Brunel en 1987 et dans une moindre mesure du très dispensable volume de 2023, et il faut aussi tenir compte du présent blog et de mes travaux à cause de la coquille "outils" pour "autels", de la coquille réanalysée : "Après, la domesticité même trop loin" où rétablir un "est" et certainement pas adopté un "mène".
Une bonne édition devra écarter en annexe "L'Enfant qui ramassa les balles..." où en toute rigueur le poème sera cité avec celui de Verlaine avec lequel il forme un diptyque, et on expliquera que recopier par Rimbaud le poème est signé "PV" et doit donc faire partie des poésies de Verlaine, non de Rimbaud. Je n'ai pas encore vérifié ce que faisait Olivier Bivort à ce sujet dans sa récente édition des textes de Verlaine dans la collection de La Pléiade.
Pour l'établissement du texte des Illuminations, j'ai des doutes sur la légitimité de l'article "les", même s'il est vrai que l'édition originale comportait cette mention. Mais je pense que la perte du sous-titre "painted plates" est sensible. La disparition de ce sous-titre ne vient pas de Rimbaud. En 1878, Verlaine exhibe ce sous-titre et dans la première préface il le mentionne en le corrompant "coloured plates" et on comprend que la corruption de la mémoire a fait que Verlaine ne se soit pas battu pour ce sous-titre. Il le mentionne tout de même avec importance dans la préface. Le problème est tout de même plus important qu'on ne veut bien le dire.
Ensuite, il y a le problème des alinéas pour "Marine". Les rimbaldiens ont fait n'importe quoi à ce sujet.
On le voit sur le site d'Alain Bardel, il y a énormément d'appels du pied solidaires entre Bardel, Murphy et Cavallaro. Le titre Les Illuminations, la prétention à un respect des manuscrits par Cavallaro qui va de pair avec les éditions fac-similaires de Bardel, le fait que Bardel cite scrupuleusement des conférences, articles et publications à venir de Cavallaro dans les Actualités de son blog, la relation à la revue Parade sauvage, etc., la date du 16 février pour une publication de chacun des deux, le fait que les dernières publications de Cavallaro préparaient le terrain à une publication, tout cela fait qu'on va s'empresser de vérifier l'établissement du texte des Illuminations. J'attends au tournant la disposition alinéaire de "Marine", le traitement de la ponctuation au deuxième alinéa de "Angoisse", l'établissement de "Jeunesse II Sonnet". J'attends aussi de voir le discours tenu sur la pagination et l'ordre du recueil. Je verrai si on a droit à une bonne ou mauvaise édition des Illuminations, je ne suis pas confiant. Je me dis que ce sera sans doute une édition qui restera quelques décennies vu les cas précédents, mais que ce sera peut-être la dernière édition imbuvable des oeuvres complètes de Rimbaud. C'est maintenant qu'un éditeur peut tout gagner en contre-battant les erreurs d'établissement des textes de Murphy-Bardel-Cavallaro-Guyaux. Il y a un boulevard magnifique à prendre pour un éditeur.
Evidemment, il y aura une tache flagrante dans l'édition de "L'Homme juste". Une bonne édition doit éditer "ou daines" sans crochets de mise en doute et "Nuit qui chante" sans crochets de mise en doute. Et évitez d'attribuer au seul Murphy le déchiffrement de "Nuit qui chante" puisque lui disait ne pas être sûr, alors que moi j'ai dit que c'était ça la solution, que c'était évident, du pur bon sens et j'expliquais techniquement pourquoi.
Ici, Cavallaro a fait une énorme erreur d'appréciation. Il a publié un article sur "ou daines" où il conteste l'évidente lecture correcte pour s'aligner sur le problème de blocage psychologique de rimbaldiens qui n'admettent pas, Guyaux et Murphy, ne pas avoir trouvé eux-mêmes la leçon exacte en se confrontant au manuscrit. Cavallaro a félicité Murphy et Cornulier pour leur contribution, il parle d'une élucidation qui d'ailleurs n'en est pas une de sa part puisqu'il reprend passivement la lecture à laquelle il est erronément habitué avec l'édition de 2009 dans la Pléiade, et l'article précède de peu l'édition qu'il dirige. En clair, il ne s'est pas donné le temps d'évaluer les réactions à son article. Il s'est piégé tout seul, il va devoir affirmer que "de daines" est la leçon du manuscrit et ajouter une virgule entre crochets pour faire passer la pseudo-lecture. Il aurait dû éviter d'affirmer sa lecture dans son article, il aurait dû éviter d'impliquer des autorités rimbaldiennes, il aurait dû bien évidemment se confronter aux"o" manuscrits comme y invitait clairement mon article initial. Il aurait dû profiter de mes réactions à son article pour évaluer ce qu'il devait faire quand à son édition.
Le pire est donc peut-être à venir, il va faire passer "de daines" la leçon manuscrite authentique en l'imprimant sans crochet et en renvoyant à son article en note. Ou alors, il va mettre "de daines" entre crochets signalant qu'il y a un conflit même si la lecture erronée a sa préférence.
C'est vraiment moche ce qui est en train d'arriver.
Vous imaginez que moi en 2009 j'étais tellement content et je voulais tellement que le public en profite du bon établissement du texte que j'ai contacté Guyaux que je ne connaissais pas. Et le résultat, ç'a été la corruption de la solution "ou daines" en "de daines". Pendant quinze ans, les rimbaldiens ont boudé. Murphy, il était tellement vexé de ne pas avoir trouvé cela lui-même qu'il m'attribuait des lectures "d'aines", etc.Il faisait un blocage complet. Puis il y a eu l'article hallucinant de Marc Dominciy qui prétendait lire "et de naines", et maintenant on a le retour à "de daines". Et ça va rester. On a des rimbaldiens qui ont décrété que soit ce sera "de daines" soit le manuscrit offre une incertitude de déchiffrement à jamais. C'est tellement honteux comme histoire.
Enfin, une bonne édition doit aussi avoir un discours qui se défend, et c'est pour ça aussi que je suis très inquiet des accroches de quatrième de couverture. On ne peut pas dire quelque chose d'aussi scolairement banal que "Rimbaud se proclame voyant", "les Illuminations hantent la poésie mondiale", etc. Ce n'est pas tenable. Forestier, Steinmetz, Brunel ne tenaient pas des discours solides, mais c'était au moins alimenté. Là, les quatrièmes de couverture des deux tomes à paraître, n'importe quel lycéen a ce niveau de réflexion à la lecture immédiate des poèmes de Rimbaud, ça sent le vide. Il n'y a pas de contenu. Il en faut un, il faut que le discours sur Rimbaud soit alimenté. Là, il ne l'est pas, et c'est pour ça que j'ironise sur le fait que Verlaine quand il parle des poésies de Rimbaud il ne sort pas le slogan du "Je est un autre" et du "voyant". C'est l'indice très fort qu'on n'a rien à dire quand on se rabat sur ces slogans. C'est l'indice aussi qu'ils sont problématiques et que l'équation "voyant"="Je est un autre"="nouveauté radicale" n'est pas pertinente pour poser un discours critique sur Rimbaud, pour inviter à le lire.
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