Le recueil Les Glaneuses et Les Visions font à peu près le même nombre de pages d'après mes renseignements, mais je n'ai accès qu'au premier. Je vais faire une recension des Glaneuses, puis de quelques poèmes épars de Demeny, faute de mieux.
Le recueil Les Glaneuses contient une proportion importante de poèmes en vers de huit syllabes : le quatrain liminaire "A ma mère" quasi décomposable en 44, "Les Glaneuses", "Coeur de lierre", "Tes sourcils noirs et ton front blanc", "Le Ruisseau", "Ave Stella", "Le Vent" qui a un remarquable premier vers au plan de la syllabation : "Le vent veut enlever ma page", "A une statue", "Fronton grec" et le poème "Tréteaux - Avant le rideau" qui introduit la pièce "La Flèche de Diane".
"L'Allée" adressé "A M. François Coppée" est un poème en strophe d'alexandrins, mais avec une strophe en octosyllabes qui revient à plusieurs reprises en guise de refrain ce qu'on peut comparer au bouclage de "Bal des pendus". Mais je dis bien "en guise de refrain", car les octosyllabes ne sont pas identiques d'une strophe à l'autre. Ce poème contient aussi une anomalie qui aurait pu être citée dans sa critique de la forme par Charnay : "Qui, dans leurs baisers fous, tuent l'arbre, leur amant." Demeny n'a pas compté le "e" de "tuent" comme une voyelle à part entière alors que ça n'a rien à voir avec l'élision du type "à tue-tête", vers où je relève la même mention "baisers fous" que dans "Rêvé pour l'hiver". L'entremêlement est bien construit : les octosyllabes font contraste au discours d'amour des alexandrins et crée une tonalité qui annonce bien sûr la chute et le fait que l'histoire se referme sur la mort, les alexandrins exaltant l'amour par un suicide et par un jeu sur la mémoire "Te souviens-tu..." Le contrepoint est pas mal fait. Le premier vers en octosyllabe de l'espèce de refrain a une efficacité réelle à chaque fois qu'on y revient : "L'allée était..."
"Sursum corda" est un poème en alexandrins, mais lui aussi est lancé par une strophe en octosyllabes. Il n'y aura pas d'autres strophe en octosyllabe, mais tout de même à la fin de la partie numéroté V nous avons une strophe où le dernier vers au lieu d'être un alexandrin est un octosyllabe, le poème se poursuivant en alexandrins au-delà. L'attaque de "Sursum corda" peut justifier de nouveau un rapprochement avec "Bal des pendus".
Les autres poèmes du recueil sont en alexandrins avec de temps une strophe d'alexandrins où se mêle minimalement l'octosyllabe conclusif de strophe.
Le recours à l'octosyllabe fait penser à l'influence d'époque du recueil Emaux et camées et, bien qu'en alexandrins, le premier poème dédicacé du recueil l'est précisément "A M. Théophile Gautier", avec le poème "Les Géants". Le poème suivant "Le Chapelet" est dédicacé au frère du poète : "A mon frère Georges Demeny".Les dédicaces ne sont pas nombreuses, il y a "Les Papillons" "A Alphonse Allenet", "Des larmes" "A une mère", "Fusain" "A Hector Dereux", "Le vieux château" au père du poète, "Ganymède" à Gustave Rivet connu aussi sous le pseudonyme "Hector l'Estraz", le recueil et le poème "L'Aveu" à la mère du poète, "Sursum corda" "A Louis Fiaux",
et "Enfant et poète" est dédicacé "A Alphonse Bacot" qui sera le dédicataire de "La Soeur du fédéré".
"Pygmalion" est dédicacé "A Eugène Anceau", mais l'épigraphe est plus intéressante ici : Demeny cite Victor de Laprade : "Plus haut, toujours plus haut !" On pense inévitablement au "Altitudo altitudinum" du séminariste Léonard dont j'ai montré qu'il citait "effluves mystérieuses" de Demeny en référence à la critique du recueil Les Glaneuses dans Le Constittuionnel le 16 août 1870.
Dès le premier poème en tant que tel du recueil, celui intitulé "Les Glaneuses", il se confirme que le poème "Les Soeurs de charité" a été composé en fonction d'échanges avec Demeny. Le poème de Rimbaud contient le vers : "Viennent la Muse verte et la Justice ardente", tandis que le poème en octosyllabes de Demeny contient la mention "muse ardente" dans le quatrain suivant qui n'est que le deuxième du poème "Les Glaneuses" :
Large est le guéret poétique :Laissons-y glaner tour à tourLa muse ardente de l'amourAvec sa soeur blonde et mystique.
Et j'observe que ce quatrain contient significativement le verbe "glaner" qui renvoie au titre "glaneuses".
Le second alexandrin de "L'Idéal" peut être comparé au "loin, bien loin" de "Sensation", mais il ne s'agit que d'une coïncidence ou plutôt convergence d'époque, Rimbaud s'étant inspiré bien plus directement de modèles antérieurs : "Que vous alliez bien loin, oh ! bien loin, dans un monde [...]".
Pour l'essentiel, les alexandrins de Demeny ont une construction assez sage. On verra quelques exceptions bien senties, mais le début du recueil est clairement classique. Même le vers présent : "On entend le fracas prolongé de l'orage," est de facture classique. Il y a un rejet d'épithète, mais les classiques s'autorisaient ce rejet à partir du moment où l'épithète était suivi d'un groupe prépositionnel complément du nom "le fracas de l'orage", "le fracas prolongé de l'orage". Il y a plusieurs vers sur ce patron dans le recueil Les Glaneuses. Ce poème en offre d'ailleurs un autre exemple : "Là-bas, dans le lointain bleuâtre des espaces[.]"
Un vers du même poème toutefois me surprend, car je ne peux m'empêcher de la rapprocher d'un vers des "Etrennes des orphelins" : "Votre aile s'alourdit aux vapeurs du nuage[.]" Il me faudrait faire une recherche sur la nature de cliché d'époque du vers : "Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux" (citation de mémoire). Ici, il ne s'agit que d'une coïncidence. Le trouble s'augmente pourtant avec le récit à la fin du poème à partir du pronom indéfini "on" : "On vole, on vole... / On va toucher... / On frémit... Tout à coup, voici que l'on s'éveille." Il doit s'agir d'une convergence d'époque.
Dans son premier recueil, Demeny ne pratique pas les prépositions et proclitiques d'une syllabe devant la césure à une exception remarquable près, mais il s'autorise à la suite des romantiques des césures après des mots grammaticaux de deux syllabes, et plusieurs fois il va s'autoriser une césure après la préposition "avec" qu'il affectionne donc tout particulièrement dans cet emploi, ainsi dans ce vers de "L'Idéal" dédicacé à Théophile Gautier : "Noire et pressée, avec les rumeurs de la houle[.]"
Demeny offre un premier exemple de rejet d'épithète mais pas à la césure, à l'entrevers : "au-dessus de la foule / Confuse". On a affaire à un poète résolument prudent qui donne des gages quand il pratique une audace. Notons que le sonnet "L'Idéal" est précisément celui qui contient la rime "fantômes"/"hommes" épinglé par Charnay, et il a dû y être d'autant plus sensible que les rimes des tercets sont disposées en rimes plates et qu'il s'agit de la rime conclusive elle-même. Et le poème est dédié à Gautier, le maître de la forme, rappelons-le !
Le poème "Anomalies" est en quatrains d'alexandrins à octosyllabe conclusif, et il offre une remarquable anaphore "J'ai vu...", procédé déjà utilisé par Lamartine, Houssaye et d'autres, mais ce poème peut entrer dans la série à mettre en regard du "Bateau ivre", vu les visions déployées, je ne cite que le tout premier quatrain :
J'ai vu le flot porter ses baves amoureusesSur les rocs où rugit un éternel hiver,Et lancer sur l'or fin des plages lumineusesL'algue et les crabes au dos vert.[...]
Je vous préviens, la fin du poème n'a rien d'exaltant, ne criez pas au génie.
Le poème "Le Chapelet" dédié au frère Georges a ceci de frappant qu'il rend compréhensible l'envoi du poème "Les Pauvres à l'église" à Paul Demeny dans la lettre du 10 juin 1871 :
A l'Eglise, as-tu vu contre un pilier obscurEn noir, se détachant sur la blancheur du mur,Une pâme orpheline à genoux, recueillie ?[...]
Il y a d'autres poèmes qui confortent l'impression que "Les Pauvres à l'Eglise" suppose une lecture des Glaneuses, mais c'est le poème "Le Chapelet" qui en fournit l'impression la plus nette. Je note que pour le premier vers des deux poèmes on passe de "A l'église" en début d'alexandrin à "aux coins d'église" à la rime : "Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église". "Parqués" et "coins" font clairement écho à "contre un pilier obscur" par ailleurs. Le poème "Les Pauvres à l'église" contient précisément une césure après la préposition "avec", procédé particulièrement récurrent dont nous avons cité déjà un exemple dans le recueil de Demeny. On a une importance du regard dans les deux poèmes, une opposition entre la timidité de l'orpheline de Demeny : "Elle craint de lever un regard sur l'auteul," et l'effronterie des pauvres comme des dames des quartiers distingués chez Rimbaud. Et on peut opposer "mystères" à "mysticités" entre les deux morceaux : "Et frissonne au seul nom des mystères du ciel[,]" "Et les mysticités prennent des tons pressants[.]" Demeny reprend le principe renforcé par Banville de l'adverbe en "-ment" de la taille d'un hémistiche de six syllabes, procédé non pas initié par Banville mais renforcé par sa pratique : "silencieusement" est un hémistiche du poème de Demeny. Vigny, revenu à une versification classique dans Les Destinées, pratique lui aussi l'hémistiche comme un seul adverbe en "-ment". Pour rappel, malgré l'hémistiche "Nabuchodonosor", Hugo ne semble pas pratiquer l'hémistiche d'un adverbe de six syllabes en "-ment", ce qui fait que c'est toujours intéressant à relever si on aime à nuancer les pratiques poète par poète.
Demeny pratique justement un rejet verbal à la Chénier, à la Vigny trois vers plus loin : "Et les vastes piliers grandissent. - Chaque saint / [...]"
Enfin, dans la manière, les deux derniers vers sont à rapprocher de l'image finale des "Pauvres à l'Eglise" :
Et la vierge est toujours au sein de l'ombre noire,Egrenant doucement son chapelet d'ivoire.
On penserait pour égrener au "Châtiment de Tartufe", mais on voit aussi l'opposition aux dames qui font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
Notons que dans le poème suivant "Coeur de lierre" on a en octosyllabes un "tremblement jaune des cierges". Par ailleurs, je remarque que Demeny sait assez bien tourné les octosyllabes, à part dans un sonnet mal fichu. Ils sont même plus charmants que ses alexandrins, malgré une tendance à démarrer par des quatrains aux rimes lourdement symétriques au plan grammatical, mais il s'en émancipe vite.
Le poème "Coeur de lierre" mentionne aussi le "baiser d'or de l'absent".
Dans "Les papillons noirs", je constate un rejet d'épithète mais d'épithète détachée : "Les cierges vacillaient livides dans la nuit."
"Sanzio" offre un nouvel exemple de césure après "avec" : "Quel bel enfant avec ses granbds yeux bleu de ciel," et l'effet est très réussi sans doute facilité par la lecture influente de Victor Hugo, François Coppée et quelques autres.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que le recueil Les Glaneuses est un recueil en retard sur les audaces du Parnasse, mais qui prend soudainement le train en marche et vous allez voir tout à l'heure une audace particulièrement prononcée. C'est similaire au cas de Rimbaud avant septembre 1870. Il y a peu d'enjambements prononcés dans les manuscrits remis à Izambard ou dans la lettre à Banville de mai 1870, même s'il y a un "que" à la césure dans "Les Etrennes des orphelins". Demeny pratique moins que Rimbaud les rejets pourtant banalisés avant Les Fleurs du Mal de 1857 et 1861, Baudelaire n'ayant rien inventé, mais ayant accentué la prégnance de ces procédés. Le poème "La Soeur du fédéré" témoigne d'un bon en avant, donc quand Rimbaud recopie ses poèmes pour Demeny en octobre 1870 en accentuant la pratique de césures audacieuses Demeny était à un tournant similaire dans sa propre pratique. Il commençait à oser progresser en audace. Il n'ira bien sûr jamais aussi loin que Rimbaud, mais en octobre 1870 il devait évaluer Rimbaud comme un débutant certes précoce mais encore quasi au même point que lui d'évolution.
Ce poème "Sanzio" permet aussi d'identifier l'influence principale sur Demeny avec le vers : "A parlé je ne sais quelle adorable voix". Le jeu à la césure sur l'expression "je ne sais quel" est typiquement hugolien avec des exemples dans la première Légende des siècles, c'est à vérifier mais je le dis avec un instinct en lequel j'ai une très bonne confiance.
Je vais éviter désormais de tout relever, le rejet "et l'effraye", les rejets d'apostrophe qui sont classiques depuis Corneille, etc.
Notons que "Sanzio" en alexandrins et "Ave Stella" en octosyllabes qui le suit ont des vers d'une licence sensuelle particulièrement sensible.
Même si "Ave, Stella" est le poème où Charnay a épinglé le "barbarisme" "effluves mystérieuses".
Demeny s'intéresse aussi au thème de la fille de "dix-huit ans", quand Rimbaud privilégie le motif de l'adolescent de dix-sept ans, Demeny étant plus porté à accompagner ce thème d'un désir sexuel. Le poème "Dix-huit ans" où je relève le passage : "Jeunesse, amour," qui me fait penser au second alinéa de "Angoisse" des Illuminations, contient un vers où la césure est semi-intéressante à relever au passage : "Être femme... c'est presque être un archange au ciel !" Il s'agit d'une césure plutôt hugolienne, à cause de la distribution et répétition de "être", la césure étant après "presque".
C'est ce poème qui contient vers sa fin la rime critiquée "ensoleillée"/"vallée". Moi, je trouve la facture imprécise tout à fait dans la note du poème, ça ne me choque pas du tout. Au contraire !
Les tercets du poème "Le Vent" font penser à certains de Verlaine, mais je passe plus vite.
Dans la pièce très connotée romantique "Sous le charme", je relève un rejet de coordination d'épithète : "et lourd" suivi d'un vers où la tête de locution prépositionnelle "avant" est devant la césure, puis on a de nouveau un rejet de coordination d'épithète "et terrible". On sent un désir d'émancipation et ce poème contient aussi l'expression "ou les sacrer poëtes" que Demeny pouvait reconnaître dans le "qui me sacra poète" des "Petites amoureuses". Toujours dans ce poème, on trouve un rejet d'épithète acceptable chez les classiques, et un rejet qui fait penser à un vers bien connu des "Poètes de sept ans" : "Car je préfère au rire insensible qui ment". Et enfin ce poème contient le sursaut soudain d'une césure avant-gardiste, un "de" à la césure qui a si j'ai bien compris été publié avant celui de Rimbaud dans son trimètre : "Morts de Valmy, Mort de Fleurus, Morts d'Italie[.]" Et je rappelle que dans les poèmes remis à Demeny, Rimbaud osait le "je" calé devant la césure dans deux sonnets "Ma Bohême" et "Au cabaret-vert". Voici donc le vers remarquable dans l'histoire métrique de Demeny :
Que de créer ! - que de faire rire ou pleurer !
Ce vers ne peut pas être un trimètre, "e" de "faire" en huitième syllabe, et ce n'est pas non plus un semi-ternaire 4-8 à mon sens, car c'est la recherche acrobatique amenée en deux syllabes qui crée involontairement le partage grammatical 4-8 bien évidemment.
Cet article aura une suite bien évidemment, j'irai plus vite sur le reste des Glaneuses et nous parlerons de "La Soeur du fédéré" et d'une césure sur la préposition "par" !
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