dimanche 3 mai 2026

Comprendre le poème "Vingt ans" de la série "Jeunesse" !

Le poème "Vingt ans" n'est certainement pas l'un des plus commentés parmi les poèmes des Illuminations. Or, en lisant les lignes consacrées à ce poème par Alain Bardel en 2026 et par Pierre Brunel en 2004, j'ai eu envie d'intervenir.
Dans son livre Les Illuminations ou Rimbaud l'Obscur, Alain Bardel consacre fatalement une notice à la page 248 face à la transcription qu'il fournit. Il prétend identifier un "schéma ternaire habituel des sections de la série 'Jeunesse' ". Il considère que le poème commence par évoquer un "passé au bilan mitigé", puis passe à un "présent morose" et aboutit à un "avenir, enfin, tablant sur l’œuvre future et la fraternité humaine". Mais, Bardel rapporte au passé l'optimisme studieux et au présent l'adagio, alors que dans le déroulement du texte le mot "Adagio" vient avant l'expression "optimisme studieux", tandis qu'il est un peu rapide d'assimiler l'expression "chœur de verres" à un idéal de "fraternité humaine" parce que cela ferait contrepoids à un sentiment d'absence, d'ailleurs non précisé. Personnellement, je n'identifie pas ce schéma ternaire passé, présent et avenir, ni un discours sur la fraternité humaine à partir d'une création qui resterait à élaborer. Surtout, je considère que les articulations clefs du poème sont autour des mentions "Adagio", "airs", "chœur de verres", "mélodies nocturnes", "les nerfs vont vite chasser".
Avant de répondre, relisons ce court poème ! Pour les points de suspension, la norme est désormais de trois points, je ne pense pas pertinent de compter jusqu'à quatre après "exilées", "rassise" et "mourant". Il existait un flottement à l'époque de Rimbaud.
 
                                   Vingt ans
 
   Les voix instructives exilées... - L'ingénuité physique amèrement rassise... - Adagio - Ah ! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme studieux : que le monde était plein de fleurs cet été ! Les airs et les formes mourant... - Un chœur, pour calmer l'impuissance et l'absence ! Un chœur de verres, de mélodies nocturnes... En effet, les nerfs vont vite chasser.
 Certes, le poème passe du passé au présent, sinon au futur proche, mais cela ne justifie pas de dégager un schéma ternaire. Encore une fois, Bardel identifie de manière indue dans les expressions abstraites et imprécises de Rimbaud une référence à son travail de poète au sens le plus terre à terre : Rimbaud regretterait les années d'apprentissage et on ne sait sur quoi se fonde Bardel pour dire ça "les maîtres qu'il s'était donnés en poésie et en politique". Bardel croit entendre l'expression d'une lassitude à l'encontre de la chair, et c'est à se demander s'il parle bien du poème que nous avons sous les yeux.
Pour l'adagio, Bardel parle d'une "impression d'extrême lenteur", de "stérilité" même qui nous vaut un "présent morose".
Reprenons. Vous n'êtes pas sans avoir remarqué la mention "rassise" qui fait écho à la fin du premier alinéa du poème "Après le Déluge" :
 
   Aussitôt après que l'idée du Déluge se fut rassise,
 car Pierre Brunel lui-même y pense spontanément et en parle en passant dans sa brève étude du poème au sein de son édition critique de 2004 intitulée Eclats de la violence (page 594) :
 
[...] "Rassis" suppose une chute de tension, une diminution d'intensité (c'est ainsi que l'idée du Déluge est dite "rassise" au début d' "Après le Déluge"). [...]
 Mais Brunel ne reste pas sur ce rapprochement et comme Bardel il identifie "Les Voix instructives exilées" au temps passé des études, celui de l'école et du collège. Je ne comprends pas bien en quoi on pourrait qualifier d'exilées de telles "Voix instructives", et spontanément je pense bien plutôt à des "voix" de la Nature qui sont "exilées" parce que le monde ne les laisse pas s'exprimer. Et la mention "rassise" me permet d'étayer mon propos, non seulement l'ingénuité physique est à considérer comme un équivalent de "l'idée du Déluge" opposable à ce monde, mais "Les voix instructives exilées" ont du coup un répondant à l'autre extrémité du poème "Après le Déluge" avec la Reine ou Sorcière qui "ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait, et que nous ignorons." L'instruction qui vient de ces voix, c'est celle du poème "Credo in unam". Je n'y réfléchis même pas, c'est du pur bon sens, c'est un automatisme de lecture. Je suis carrément surpris que Bardel et Brunel riment la même explication par les études scolaires ou parascolaires. L'optimisime studieux, cela me semble assez clairement signifier que l'optimisme porte le poète à être attentif à ces voix. Décidément, je ne lis pas le même poème que Bardel et Brunel. Dans sa notice, Bardel prétend que Rimbaud regrette les voix et l'ingénuité, mais qu'il se reproche l'égoïsme. Au nom de quelle analyse grammaticale du poème peut-on opposer "voix", "ingénuité", "optimisme" d'un côté à "l'égoïsme infini de l'adolescence" qui serait mauvais ? J'ai plutôt l'impression que l'égoïsme est rendu charmant d'appartenir à l'infini des prétentions adolescentes. Pour moi, Bardel est en plein contresens. Enfin, Rimbaud ne mentionne pas l'adagio dans une phrase, mais il en fait une sorte d'exclamation. Bardel prétend qu'il s'agit d'un persiflage contre la morosité ambiante. Il dirait de tout cela que ce n'est qu'adagio. Je ne suis clairement pas d'accord avec cette impression de lecture. L'expression italienne peut se traduire par "à l'aise". L'adagio est un tempo musical qu'on retrouve en particulier dans les sonates et les symphonies, il précède souvent l'allegro dans les symphonies ce qui tend déjà à l'associer à la joie. Il est proche du rythme de l'andante exhibé par Rimbaud dans "Les Reparties de Nina". Dans "Vingt ans", il y a un appel à la musique et même en particulier à des "mélodies nocturnes". Enfin, l'adagio symbolise le "repos", une sérénité qu'on retrouve, ce qui permet de faire contrepoint à la crise de nerfs qui menace. Moi, en lisant le poème, je comprends que Rimbaud se sent apaisé quand il revit la présence des "voix instructives", quand son "ingénuité physique" se déploie librement dans l'égoïsme infini de son adolescence, quand rien ne le limite et qu'un optimisme le pousse à l'étude du réel. Il se rappelle un récent été qui correspondait à un "adagio" avec un monde "plein de fleurs". Il se rappelle une extase virant à la petite mort : "Les airs et les formes mourant..." Et ce souvenir s'oppose à un présent qui vient plus tard que ne le dit Bardel dans le poème, un présent dans lequel on ne s'immerge pas, qui n'est là que par une allusion en miroir : le poète est en train de souffrir de son sentiment d'impuissance et d'un sentiment d'absence qui forcément renvoie aux voix instructives... exilées. Et, oui, mille fois oui, le "chœur de verres" désigne l'harmonica à lames de verres et non l'harmonica à bouche. Bardel cite à raison la mise au point de Fongaro qui a identifié un cliché romantique qui remonte à Chateaubriand, lequel parlait de "soupirs de verres", et Fongaro citait aussi, ce qu'oublie de préciser Bardel, un extrait des Poëmes saturniens de Verlaine où l'instrument est explicitement décrit dans son fonctionnement : "un de ces airs [...] Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas" ("Nocturne parisien"). Il suffit alors de relire les sources de Chateaubriand, Verlaine et de quelques autres au sujet de l'impression romantique de l'harmonica à lames de verre pour comprendre le vrai sujet du poème de Rimbaud. C'est même étonnant qu'avec la lumineuse révélation de Fongaro en main Bardel analyse aussi mal tous les autres détails du poème. "Adagio", c'est un repos, un tempo musical apaisant, "les airs et les formes mourant", c'est un repos où la mort est l'idée de volupté du corps qui échappe à la crise de nerfs. Et, ce "chœur" mentionné deux fois, il compense "l'absence" des "voix exilées", il compense la dimension chorale perdue bien évidemment. Et même si la dernière phrase ne m'est pas familière : "les nerfs vont vite chasser", je comprends qu'il y a un appel au secours, l'adagio, l'harmonica et les mélodies nocturnes doivent conjurer la crise de nerfs. Et, pourquoi vont-ils "chasser", c'est que l'adolescent pouvait laisser libre cours à son "égoïsme infini", ce qui ne sera plus possible à partir de "vingt ans". Il s'agit d'une entrée dans la vie adulte où le poète ressent qu'il perd quelque chose de lui-même. Il était déjà question de la limite des "vingt ans" dans "L'Eclair" d'Une saison en enfer, comme le rappelle Brunel, et dans "L'Eclair" il est question du "travail humain". A partir de "vingt ans", il faut entrer dans le monde du travail, il n'est plus possible de s'y soustraire. Il n'est pas question de considérations personnelles sur l'avenir poétique d'un Rimbaud s'estimant à un tournant comme le soutient Bardel, mais bien d'une mélancolie sur le passage à un âge adulte compromettant qui est vrai pour la plupart des gens de vingt ans à l'époque, même si bien évidemment Rimbaud a connu l'école, puis une drôle de vie dans le milieu des poètes parisiens. Il ne pourra plus être entretenu, et il sent qu'un piège se referme sur lui et son désir de "liberté libre", mais cela est formulé dans le poème de manière à ce que ne s'impose pas aux lecteurs le cas personnel de l'auteur.

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