lundi 4 mai 2026

Illuminations et Illusions : Vingt ans, Solde, Aube, Veillées, Dévotion (CR du livre Rimbaud l'Obscur)

Dans le précédent article, sans apporter une source nouvelle, j'ai montré qu'avec un peu de méthode et d'attention à la composition du poème "Vingt ans", on pouvait comprendre l'idée générale et s'éloigner du consensus des rimbaldiens qui donnent un sens erroné à des expressions abstraites imprécises. Alain Bardel comme Pierre Brunel lisent une référence à l'école dans "voix instructives exilées", alors que personne ne commet cet impair au sujet de "l'absence des facultés descriptives ou instructives" dans Une saison en enfer. Je me suis appuyé sur l'emploi de "rassise" à proximité pour rappeler qu'aux deux pointes du poème "Après le Déluge", nous avons un parallélisme imparable avec le début de "Vingt ans" : "l'ingénuité physique amèrement rassise" rappelle "l'idée du Déluge" elle aussi "rassise", tandis que les "voix instructives exilées" rappellent dans le décor où les "pierres précieuses" se cachent et s'enfouissent la fin de l'espoir d'une révélation auprès d'une Reine ou Sorcière, qui allume sa braise dans le pot de terre, équivalent donc de la voix féminine arrivée au fond des volcans dans "Barbare". La Sorcière refuse désormais de révéler ce qu'elle sait et que nous ignorons. J'insiste sur le rapprochement entre la Sorcière ou Reine et "la voix féminine arrivée au fond des volcans", parce que nous passons à la mention au singulier "voix" et comprenons donc qu'elle est en exil si la Sorcière refuse de nous déniaiser. Dans "Vingt ans", il est question de la rupture ennuyeuse pour le poète des vingt ans, sorte de seuil dans la vie en société, ce qui provoque une dernière expansion du souvenir sur le dernier été vécu avant ce tournant. Dans "Après le Déluge", il est question de l'ennui du monde qui se reforme après avoir évité le Déluge. Il y a aussi un lien important entre "Vingt ans" et "Solde", à tel point qu'on pourrait remettre sur le tapis, par la seule analyse des textes, l'idée que le "V" de "Solde" suit volontairement le "IV" de la série "Jeunesse", puisque dans "Solde", nous avons les "Voix reconstituées", qui, dans ma lecture de "Vingt ans", se rapprochent naturellement de l'idée des "voix instructives exilées", alors que dans le consensus suivi par Bardel et Brunel les deux expressions n'ont rien à voir, et nous avons dans le même alinéa de "Solde" "l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales" où l'adjectif "chorales" renvoie à la double occurrence de "chœur" dans "Vingt ans" : "Un chœur, pour calmer l'impuissance et l'absence ! Un chœur de verres, de mélodies nocturnes..." Il faut ajouter que le poème "Solde" se termine par une mention au singulier du nom "commission" qui est au pluriel le dernier mot du poème-série intitulé "Vies", comme si "Solde" prolongeait la série "Jeunesse" dont le titre justifie le rapprochement avec "Vies". Toutefois, "Solde" ne s'aligne pas sur le rapport au moi de la série "Jeunesse", puisqu'il dénonce la pratique de "Solde" de la société des "vendeurs", et sur ce point je m'éloigne nettement des lectures consensuelles qui veulent que "Solde" mettent en vente la poétique rimbaldienne, ce qui n'a d'ailleurs pas vraiment un sens cohérent.
Mais reprenons car il y aura un temps pour parler de "Solde", etc.
Dans "Vingt ans", j'ai souligné la valeur positive de la musique et aussi l'unité de l'appel musical en réunissant "Adagio", "airs", "chœur de verres", "mélodies nocturnes", et j'ai donc fait une lecture inverse des rimbaldiens en général qui voient l'adagio comme un ennui, alors que non Rimbaud le regrette et l'appelle à la rescousse dans l'ennui des vingt ans. Rimbaud ne dit pas que l'exil des voix et l'amertume de la perte de l'ingénuité physique sont un déplorable adagio, mais au contraire c'est la remémoration des voix malgré l'exil et le souvenir de l'ingénuité physique perdue qui sont un adagio compensatoire. J'attaquais notamment le consensus sur l'idée de "l'égoïsme infini de l'adolescence". Loin de dénoncer cet égoïsme, Rimbaud le célébrait. Evidemment, on peut penser que l'égoïsme s'oppose à un "éveil fraternel" pour citer "Solde", mais ce n'est pas l'idée de vanter l'égoïsme qu'il faut cerner, mais l'idée que dans cet adolescence le poète pouvait être tout à soi, exalter son égoïsme infini, par opposition à l'atteinte des "vingt ans" où clairement le poète va se devoir à la Société pour citer la lettre à Izambard du 13 mai 1871. Il faut comprendre les nuances et ne pas prendre simplement au premier degré l'affirmation de l'égoïsme comme valeur (immorale ou amorale). Le mot "adolescence" aurait dû orienter la lecture, puisqu'il est assez clair que le nom "adolescence" s'oppose au seuil des "vingt ans" du titre du poème. Et dans "Dévotion" précisément, le poète consacre précisément une ligne "à l'adolescent qu[il] fu[t]."
Maintenant que j'ai fait ces rappels, il est temps d'en venir à un problème que me posent les interprétations récurrentes de Bardel des poèmes de Rimbaud.
Pour la ligne finale de "Dévotion", Bardel met un point d'honneur à intervenir. Je rappelle que dans ce livre intitulé significativement Rimbaud l'Obscur Bardel a commencé dans son "Avant-propos" par citer un extrait d'un article de Tzvetan Todorov qui invitait, absurdement, à renoncer à comprendre ce que disait Rimbau. Et Todorov citait trois exemples, deux étaient pris au poème "Barbare" et un au poème "Dévotion". Bardel a essayé de répondre pour les deux expressions citées de "Barbare" au début de son essai "L'écriture de l'énigme", mais j'ai démontré qu'il se trompait : "Le pavillon en viande saignante" n'est pas une simple métaphore du ciel au couchant, mais il s'agit d'une métaphore dont la source visuelle vient paradoxalement après dans le poème et il est même piquant de constater par rapport aux citations de Todorov que sa deuxième métaphore inexplicable "les feux à la pluie du vent de diamants" est une partie de l'explication fournie par Rimbaud lui-même à la première métaphore qu'il cite du "pavillon en viande saignante", et j'insistais sur l'expression "cœur éternellement carbonisé pour nous" pour bien montrer que la suite du poème "Barbare" explicitait aussi "en viande saignante". Cette méthode, je l'ai encore utilisée pour commenter "Vingt ans" où je fais jouer les mots du poème entre eux de "voix instructives exilées" à "calmer l'impuissance et l'absence", par exemple.
La formule inexplicable pour Todorov du poème "Dévotion", c'est la phrase finale avec des italiques : "Mais plus alors."
Dans son essai "L'écriture de l'énigme", Bardel considère que Rimbaud adopte une écriture elliptique qu'il dit "piégeuse" à certains moments, et ce serait le cas pour la formule "Mais plus alors." Bardel fait remarquer que tous les rimbaldiens, Claisse y compris, lisent la formule comme négative, et cela vaut pour les traducteurs qui en anglais donnent du "no more" et non du "more". Steinmetz est celui qui hésite entre deux sens contraires autour du mot "plus", et Bardel bascule lui dans l'idée que "plus" s'oppose à moins. Rimbau aurait voulu dire : "Mais encore plus alors." Personnellement, dans une telle situation d'ambiguïté sur un mot, j'aurais spontanément ajouté un appui du type "encore", et je suis persuadé que Rimbaud en aurait fait autant. Par ailleurs, s'il peut m'arriver d'être d'accord seul contre tous avec Claisse ou Fongaro, j'avoue que j'ai un préjugé qui m'empêche de le faire avec Steinmetz ou Bardel. Pour moi, il est clair comme de l'eau de roche que Rimbaud écrit simplement la forme négative : "Mais il n'en est plus question dans ce passé." Et je fais volontiers de la ligne citée plus haut : "A l'adolescent que je fus", une preuve que cette lecture par automatisme de quasi tous les lecteurs est la bonne. La ligne finale reconduit toutes les dévotions à condition d'aller de l'avant, en quelque sorte. Moi, c'est ce que je comprends.
Passons maintenant à deux autres lectures de Bardel, sa lecture du dernier alinéa de "Veillées III" et sa lecture du poème "Aube".
Le poème "Veillées III" est composé de quatre alinéas, mais avec une ligne "en pointillé" ou "de pointillés" (ce basculement du singulier au pluriel m'amuse) qui isole le dernier alinéa. A la page 202, en vis-à-vis à la transcription du poème, Bardel fournit une note en deux parties. La première expose sa lecture et la deuxième concède un consensus différent de "la plupart des commentateurs" au sujet de la dernière phrase du poème. Et comme les deux lectures sont contradictoires, Bardel conclut par une pirouette : "Rimbaud a-t-il délibérément recherché cette ambiguïté ? Ce n'est pas impossible."
Rimbaud s'ingénie simplement à être pénible à lire, bravo pour la thèse d'une poétique très intéressante de la difficulté de lecture. Moi, je me rappelle une amie et même collègue de Licence de Lettres modernes quand j'étais étudiant à l'Université de Toulouse le Mirail, qui me disait que Rimbaud, ça ne lui plaisait pas, qu'elle ne voyait pas l'intérêt de lire quelque chose auquel elle ne comprend rien, qu'elle avait mieux à faire de son temps. Et je suis désolé pour tous les amateurs de Rimbaud du monde qui se satisfont de l'obscurité de ce qu'ils lisent, mais je n'avais rien à lui répliquer. Je trouvais qu'elle avait indiscutablement raison. Heureusement que je ne travaille pas sur dix Rimbaud à la fois et qu'on comprend mieux les poésies des autres grands poètes. Même si je privilégie Rimbaud par passion, moi, je suis désolé, mais je ne trouve pas si pertinent que ça qu'il ait produit une œuvre aussi ardue à comprendre. Il y a des failles dans le projet de Rimbaud, à un moment donné il faut s'avouer les choses. On n'est pas face à un poète parfait, ce n'est pas vrai. Et, de toute façon, si vous voulez le croire parfait, épargnez-nous alors les lectures erronées de ses poèmes, puisque ce que vous consacrez comme parfait c'est le rendu de vos impressions de lecture.
Quel est le problème ici ?
Dans son essai "L'écriture de l'énigme", Bardel revient sur ce dernier alinéa de "Veillée" devenu "III" et il précise suivre dans les grandes lignes une analyse de Fongaro. La ligne de pointillés ou en pointillé correspondrait à un endormissement du poète au cours de la veillée, et je n'ai pas de problème avec ce point de l'interprétation qui est d'ailleurs compatible avec les lectures des autres commentateurs. Là où je ne suis pas d'accord, c'est sur l'analyse du dernier alinéa lui-même. Selon Fongaro et Bardel, la "plaque du foyer noir" signifie que le foyer est éteint, et donc qu'il n'est pas possible des lumières métaphorisées comme autant de "soleils sur les grèves" à l'intérieur. Il se brode alors une lecture réaliste que précisément le texte du poème lui-même ne soutient pas, n'encourage pas ! Le poète se réveillerait et dans sa semi-conscience il ferait des phrases nominales séquençant les constats au réveil, il constate que le foyer est éteint : "la plaque du foyer noir", puis il croit voir des "soleils des grèves" qui prolongerait sa rêverie ayant précédé l'endormissement, puis il se se ressaisit et se dit : "ah ! quel poète je fais, c'est un jeu de mon imagination qui me trompe, quel puits des magies que mon cerveau de poète" et enfin il verrait l'aurore et réaliserait que c'était elle qui donnait l'impression de petits soleils.
Voilà la lecture du dernier alinéa que Bardel développe avec le plus grand sérieux, alors qu'elle est profondément ridicule.
Surtout, ce n'est pas cohérent. Pourquoi le poète s'il se réveille reprendrait-il son rêve où il l'a laissé ? Pourquoi passe-t-on des "lampes" qui fournissaient l'éclairage à l'intérieur du "foyer noir" ? Pourquoi Rimbaud s'il émerge du sommeil prendrait-il la peine de dire que les "soleils" sont "réels" ? Et pourquoi dire "seule vue d'aurore, cette fois" au sens limpide et clair d'une aspiration, si le but du texte est de mimer un déniaisement : je crois voir de "réels soleils des grèves", ah non ça vient du puits des magies de mon imagination, maintenant je vois bien la seule aurore. Pourquoi ce tour emphatique : "seule vue d'aurore" si on suit la lecture de Fongaro et Bardel ?
Peut-on d'ailleurs affirmer que "La plaque du foyer noir" signifie que la plaque est complètement éteinte ? J'avoue ne pas être spécialiste de l'éclairage au dix-neuvième siècle. Je me rappelle de vieux fours chez mes grands-parents fermiers, mais avec un matériel sans doute anachronique, où la plaque vitrée était noire et pourtant à l'intérieur il y avait la partie centrale rougeoyante qui chauffait la pièce. Et assez naturellement à la lecture, on fait le lien entre "plaque du foyer noir" et "puits des magies", passage à comparer aux "puits de feu" de l'avant-dernier alinéa de "Enfance V" qui plus est. Ma conviction est que la lecture de Fongaro avec celle de Bardel ne sont pas recevables. Au-delà de la relation entre la "plaque du foyer noir" et les "réels soleils des grèves", il n'est pas discutable que Rimbaud affirme les métaphoriques "soleils des grèves" comme réels et qu'il les oppose à toutes les autres aurores comme la seule "vue d'aurore" valable. En clair, c'est exactement l'inverse de la lecture de Fongaro et Bardel qui est au demeurant assez méprisante à l'égard de la poésie.
J'ajoute que, puisque Bardel est un grand tenant de l'ordre du recueil perçu comme significatif, le poème initialement intitulé "Veillée" fait partie d'une transcription continue sur deux feuillets qui réunit quatre poèmes : "Veillée", "Mystique", "Aube" et "Fleurs". Les fins des quatre poèmes sont étonnamment similaires : "seule vue d'aurore cette fois", "fait l'abîme fleurant et bleu là-dessous", "Au réveil, il était midi" et "Tels qu'un dieux aux énormes yeux bleus... la mer et le ciel attirent... la foule des jeunes et fortes roses." Je n'ai pas l'impression que la lecture réalisto-déceptive (pardon pour l'invention comique) soit en phase avec cette symétrie patente entre les quatre fins de poèmes. J'ajoute que "Veillée" devenu "III" rejoint donc la série de trois poèmes sous le titre "Veillées", thèse que soutient bien sûr clairement Bardel. Or, Guyaux lui-même a publié jadis un article sur cette série où il faisait remarquer l'unité dans l'attaque des trois poèmes avec la mention de l'éclairage, d'abord d'un texte à l'autre un écho lexical net : "C'est le repos éclairé...", "L'éclairage..." puis un mot qui relève clairement du thème de l'éclairage : "Les lampes..."
Bref, la lumière ne venait pas de "La plaque du foyer noir", c'est ce qu'on peut conclure après cette revue de la lecture de Fongaro et Bardel.
Mais, la lecture réalisto-déceptive, Bardel l'applique aussi au poème "Aube".
Bardel se garde bien de citer à un quelconque moment mon étude de ce poème publié dans le numéro de la revue Littératures en 2006 par Yves Reboul, lequel m'avait très clairement inclus dans une série très fermée de rimbaldiens dont il considérait le discours comme intéressant, puisque, évidemment, le sommaire montre qu'il y a eu un tri sélectif assez sévère des intervenants, vu la place prise par les paroles les plus officielles : Murphy, Reboul, Steinmetz, Guyaux, etc. Enfin, bref !
A propos du poème "Aube", ma lecture, qui est tout de même considérée comme bonne dans le milieu rimbaldien, au vu des quelques recensions ou mises en valeur bibliographiques que j'ai pu glaner, consiste à prendre le contrepied de la lecture frustrante et ridicule qui fait consensus.
Moi, j'aime la poésie, ce qui n'est pas le cas de tout le monde. Je ne trouve aucun intérêt à lire des poèmes qui vous émerveillent et qui, à la dernière ligne, vous explique que tout cela c'est du néant écrit pour passer le temps. Or, c'est la lecture consensuelle des rimbaldiens au sujet du poème "Aube", et la méthode de cette lecture est appliquée par Bardel à bien d'autres poèmes, pas seulement "Aube" et "Veillées III", et je déteste à mort cette façon de rendre compte d'un poème. J'ai horreur de ça ! Et je ne vois évidemment pas en quoi ces formules déniaisantes de dernière minute feraient honneur à Rimbaud : "Ah ! excusez-moi, je viens d'écrire un poème, c'est du vent !" Mais, déchire-le ton poème, si tu te rends compte que c'est idiot de rêver tout ça au lieu de, sinon nous le vendre, nous le faire parvenir." Il n'y a pas besoin de le faire en poète de dire que la poésie c'est nul.
Je n'arrive pas à comprendre que des rimbaldiens soutiennent comme si c'était intelligent que Rimbaud prévienne son lecteur qu'il faut arrêter de prendre au premier degré les fantaisies des poètes.
Et dans le cas de "Aube", j'ai apporté des preuves que j'avais raison et que la fin du poème n'exprimait pas une désillusion. Le poème suit un développement chronologique, mais seulement du deuxième au dernier alinéa. Le premier alinéa surplombe tout le récit et il affirme ceci : "J'ai embrassé l'aube d'été." Il s'agit donc d'une phrase qui présente l'ensemble du récit comme une réussite. Donc, "Au réveil il était midi", c'est l'achèvement du triomphe.
Bardel passe complètement à côté de cette preuve flagrante, il maintient la lecture antipoétique. Je croyais embrasser l'aube, mais en fait ce n'était qu'un rêve, j'étais pas bien, je ne me suis réveillé qu'à midi.
Non, "midi" est un instant privilégié dans la symbolique solaire rimbaldienne, et "midi" est une exaltation des promesses précisément de l'aube qui désigne la lumière du même soleil qui nous fait un éclat de midi.
Bardel préfère alors mêler à sa lecture déceptive une lecture obscène. Il reprend l'idée de 1973 de l'article d'Ascione et Chambon sur les "zolismes de Rimbaud" parus dans la revue Europe où, au prétexte que dans le dictionnaire de Delvau il est écrit que "il est midi" signifie le pénis en érection il faudrait identifier ce sens obscène dans la dernière ligne du poème "Aube".
A part que Verlaine a prétendu qu'il y avait un "tas de zolismes avant l'heure" dans les proses rimbaldiennes et que si on commence à en rejeter plusieurs ça se réduit comme peau de chagrin et contredit Verlaine, je ne vois pas au nom de quoi la lecture obscène s'imposerait à cette phrase de Rimbaud. Quand quelqu'un vous dit : "il est midi!" il faut un contexte pour penser à l'érection. Et pour précision, le dictionnaire Delvau confond les métaphores et les définitions, car "il est midi" pour désigner l'érection c'est une métaphore et non une signification seconde de "il est midi". Je ne crois pas un seul instant qu'il soit question d'érection, même pas matinale, dans la dernière ligne de "Aube". Je vois l'exaltation de l'instant : "il est midi", instant qui est la réalisation des promesses de l'aube, cohérence imparable de tout le poème.
Et si on tient à tout prix à la lecture obscène, elle est compatible avec ma lecture positive justement, et pas du tout avec la lecture débile qui fait consensus : "Ah ! ce n'était qu'un rêve, je bande !" Qu'est-ce que c'est que ce charabia ? Le poète superposerait l'affirmation qu'il bande à sa déception de n'avoir que rêvé !
Puis, ça n'a rien de subtil : "il est midi", ça veut dire l'érection. Rimbaud, ce n'est pas un gamin de huit ans qui découvre l'obscénité quand il écrit "Aube", c'est à huit ou dix ans qu'un enfant écrit plein de paroles obscènes en y trouvant quelque chose d'inédit. C'est un peu l'état d'esprit du "saperpouillote" du "Cahier des dix ans" justement. Je n'arrive pas à comprendre comment les rimbaldiens célèbrent comme génie littéraire des obscénités puériles. Il y a des obscénités dans les poésies de Rimbaud, mais il sait les tourner de manière intéressante. Ici, là, on en fait quoi de la lecture potache qui gâche par ailleurs tout le charme du morceau ?
Vous ajoutez un "Au réveil il était midi" à une page de Chateaubriand et vous criez au génie ! Peut-être pas du christianisme, mais au génie quand même ! A ce moment-là, il n'y a plus de débat. Vous vous exclamez "Génial !" quand ça vous plaît, quand vous croyez comprendre, et on n'en débat plus. Il n'y a plus de socle à partir duquel s'accorder, c'est la porte ouverte aux affirmations les plus saugrenues, on peut tout dire et son contraire.
Moi, j'attends qu'on m'explique l'intérêt de la lecture obscène du dernier alinéa par rapport à tout ce qui précède, et qu'en prime on l'explique dans le cadre de la lecture frustrante qui fait consensus.
Plus logique dans ma lecture, je fais remarquer que dans l'avant-dernier alinéa : "L'aube et l'enfant tombèrent au bas du bois", ce qui est compatible avec un endormissement non raconté entre les deux derniers alinéas. J'ajoute que la lumière de l'aube si elle se propage suit le mouvement forcément descendant du soleil sur la terre, donc l'aube disparaît en laissant la place au jour qui la continue. Cet avant-dernier alinéa contient la scène érotique : l'enfant s'unit à l'aube, et semble ne pas l'embrasser que légèrement, à tel point que l'érection viendrait un peu tard au réveil à midi...
Puis, dans ma lecture, j'ai fait remarquer avec ma sensibilité à la poésie que dans la phrase : "une fleur qui me dit son nom", il faut comprendre que la fleur parle un langage de lumière, puisque l'aube révèle à ce moment-là au poète cette fleur. Plutôt que de lire cette prose comme de la poésie, Bardel la lit comme un texte prosaïque : il  a une fleur, et là elle lui dit son nom, et après il passe à autre chose. Je me pose du coup énormément de questions sur les lectures qui sont faites de Rimbaud par la plupart des gens qui le lisent pourtant assidûment. Je me demande dans quel état de passivité profonde ils peuvent être quand ils le lisent.
Ils ont une réponse toujours prête : la poésie, ce n'est que des récits d'illusions, et le meilleur poète c'est celui qui le dit.
Ben non ! ce n'est pas aussi simple !

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