Je
constate à l'instant que Jacques Bienvenu a mis en ligne un article sur
Demeny. Je m'attendais à cet article et c'est ce qui explique qu'hier
j'ai songé à publier un article au sujet de Proth avec un indice des
plus sérieux que j'avais en réserve, la phrase : "Si quelqu'un ce fut
soi, ce fut lui" qui joue sur l'équivalence de "soi" à "lui".
Même si je me doute que les lecteurs de mon blog consultent systématiquement le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu, je renvoie en lien à son article qu'il vous faut lire avant ma réaction :
L'article contient deux pépites.
La
première, c'est la révélation qu'au moment où Rimbaud lui écrivait
Demeny publiait un poème sous forme de plaquette intitulé "La Sœur du
fédéré".
Nuançons
toutefois : Bienvenu insère dans son article une photographie de la
première de couverture de cette plaquette. Il y a une précision de date
"- Mai 1871 -", mais il s'agit d'un élément de datation en lien avec le
titre, il ne s'agit pas d'une datation de la publication elle-même qui
peut être plus tardive. Des revues d'époque précisaient les dates de
composition, j'en ai déjà eu sous les mains pour le recueil Avril, mai, juin,
plus précisément pour l'année de publication de ce recueil. Il faudrait
un outil de vérification pour la date exacte de publication du poème de
Demeny, mais son titre et pour ceux qui l'ont lu, son contenu, invitent
à penser que c'est une sacrée prise de risque de publier ce
développement moral après la Semaine sanglante. J'imagine que la
plaquette a d^^u sortir en mai sinon juin et que Demeny a dû ensuite
éviter d'en faire la publicité.
Mais
ce qui m'étonne, c'est que Bienvenu ne rappelle pas la lettre du 17
avril 1871 de Rimbaud à Demeny où il lui dit qu'il a trouvé la sœur de
charité. En effet, la "sœur du fédéré" est précisément l'équivalent
d'une sœur de charité, même si cela n'est jamais dit clairement. C'est
d'ailleurs un peu le sel de la phrase de bouclage dans la bouche de
cette femme : "C'est ma faute, ma très grande faute". Elle se reproche
son âme charitable en quelque sorte. Pour précision, elle a couvert son
frère pile au moment de la fusillade, et elle en mourra.
Une
explication toute simple remplissait jusqu'à présent l'espace quant à
la lettre à Demeny du 17 avril. Rimbaud le félicitait pour son mariage
et lui disait que lui ne trouverait jamais la femme idéale en gros. Mais
avec l'existence de cette plaquette, de deux choses l'une : ou Rimbaud
savait que l'écriture du poème était en préparation, quitte à ce que
Rimbaud n'ait été que vaguement informé d'une intention de Demeny, ou
Demeny a l'art de s'inspirer de Rimbaud. Sa "Soeur du fédéré"
rebondirait sur la réaction de Rimbaud, sauf que si Rimbaud dit que lui
ne trouvera pas sa soeur de charité c'est qu'il répond à une lettre où
Demeny parlait de ce thème. Aucun manuscrit de "La Soeur de charité" ne
nous est parvenu via Demeny. Le poème de Rimbaud est daté de juin 1871
sur l'unique manuscrit connu de la main de Verlaine. Même s'il est
fugace, il y a un lien entre les deux poèmes. Par ailleurs, Bienvenu
souligne du coup les sympathies de Demeny pour la Commune. Et si je dis
que Demeny peut lui aussi s'inspirer de Rimbaud, c'est que feu Daniel
Vandenhoecq, douaisien, a publié des études sur Demeny et Rimbaud où il
soulignait que le second recueil de Demeny s'intitulait Les Visions et
contenait un sonnet intitulé "Les Voyants". Ce recueil était clairement
postérieur à la lettre de Rimbaud du 15 mai, il est clair que Demeny
identifiait quelque chose de vendeur dans la lettre de Rimbaud et qu'il
se l'est accaparé, sans prendre pleinement conscience de la différence
de portée entre son offre poétique et le discours par lettre d'un
Rimbaud.
Passons
maintenant à la deuxième pépite. Bienvenu nous apprend que Demeny a
publié une occurrence du fameux adjectif "abracadabrantesques" avec un
emploi au pluriel comme Rimbaud et non au singulier comme Mario Proth.
Le terme n'apparaît pas dans un vers, mais dans un titre, et un titre
journalistique de poésies : "Poésies écornifistibulantes,
tintamarresques et abracadabrantesques". Je découvre ce titre avec la
mise en ligne de l'article de Bienvenu. Clairement inférieur à un
Rimbaud, Demeny en fait trop et cherche visiblement des cautions. Il
balance en premier une invention chargée : "écornifidtibulantes", ce qui
est un peu gaminou. Il fait allusion au tintamarre. Bref, il avance
prudemment.
L'emprunt
au poème de Rimbaud est évident et Bienvenu nous livre un deuxième
indice dans les photographies d'illustration puisque le titre "Guer o
prussien" avec ses fautes d'orthographe qui renvoie à une littérature
caricaturale qu'affectionnait Rimbaud semble une démarcation du titre du
poème "Chant de guerre Parisien" qui lance la fameuse lettre du 15 mai
1871. Je relève aussi la mention "barde Douaisien" qui fait écho à la
dérision de "barde d'Armor" dans "L'Homme juste". On a clairement des
références comiques communes dans cette pièce de Demeny et dans divers
pièces rimbaldiennes.
Je vais essayer de lire la suite du coup.
Autre
fait amusant, la publication date du 20 octobre 1872, pile la date
anniversaire de Rimbaud qui a pile dix-huit ans à ce moment-là, mais se
balade en Angleterre. C'est aussi à peu de distance de la publication
des "Corbeaux" dans La Renaissance littéraire et artistique où Demeny a aussi publié un poème peu avant que ne paraisse celui de Rimbaud.
Je me demande si ce n'est pas fait exprès.
Je
m'éloigne évidemment des dernières lignes de l'article de Bienvenu.
D'une part, il est délicat de trancher si Rimbaud écrit
"abracadabrantesques" après en avoir parlé avec Demeny ou non. Je pars
du principe que la coïncidence de l'origine douaisienne de Mario Proth
explique que Rimbaud ait eu connaissance dès septembre-octobre 1870 de
ce livre et si Demeny emploie l'adjectif je me dis qu'il ne faut pas
exclure que Rimbaud lui ai fait remarquer ce mot très drôle en
septembre, sinon octobre 1870 dans le livre de Proth, ce qui est
parfaitement indépendant du mûrissement des idées de Rimbaud sur la
poétique du voyant. Mais ce n'est pas tout. Pour moi, Proth est
douaisien, il est le seul avant Rimbaud à écrire "abracadabrantesque",
il le fait dans un panorama critique de l'histoire de la littérature où
il traite avec désinvolture certains grands noms ce qui ressemble à la
lettre du 15 mai et au reproche qu'Izambard fera à propos d'une lettre
hélas inconnue où Rimbaud aurait fait un panorama aussi bouffon à
l'intention d'Izambard. Le livre a pour thème les "vagabonds" et en,
1870 Rimbaud pense à être un bohémien et les rimbaldiens méprisaient la
référence à Murger au point d'ignorer qu'il avait écrit un poème
intitulé "Ophélie", ce qui expliquait certains poèmes de Banville soit
dit en passant. Le mot "Vagabonds" est le titre d'un poème des Illuminations et
Verlaine y fait encore écho avec le titre latin "Laeti et errabundi".
Rimbaud écrit aussi : "Plus de vagabonds, plus de guerres vagues" en
jouant sur les mots dans Une saison en enfer. Proth est médiocre
autant qu'on veut, mais son thème retenait clairement l'attention de
Rimbaud. Proth cite le mot "abracadabrantesque" à côté d'une exaltation
de l'appel des flots pour prendre le large et à côté d'une mention de
Musset en tant que "Rolla", lequel Musset est critiqué pour son
incapacité à être un authentique byronien. Proth loue Byron pour son
désir de liberté et de retour de Douai Rimbaud écrit à Izambard sa
fameuse formule d'un désir de "liberté libre".
Enfin,
la formule appliquée à Byron "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui" est
clairement un calembour grammatical précurseur du "Je est un autre". Les
deux formules jouent de manière comique sur l'écart avec notre propre
identité. Je est un autre, donc n'est pas lui-même, et "Si quelqu'un fut
soi, ce fut lui plutôt que les autres qui n'étaient pas vraiment
eux-mêmes."
Et
autant quand on annonce une source à Rimbaud, les gens sont scandalisés
parce que leur grand poète semble reprendre son idée à quelqu'un
d'autre, autant ici on a le cas où du calembour d'origine de Proth à
celui de Rimbaud le propos prend une tout autre perspective, et pourtant
les continuités sont aussi présentes. Rimbaud parle bien de se chercher
soi-même, de se connaître, de ne pas être subjectivement fadasse,
d'être objectivement soi-même, et cet objectivement va de pair avec un
désir d'émancipation, de "liberté libre".
Et
Rimbaud utilise le mot "voyant" qui dans tous les cas n'est pas de lui,
mais est de son temps ! Les continuités, elles sont là. C'est la
critique du vingtième siècle qui nous a habitué à ne penser Rimbaud que
comme une rupture, que comme quelque chose sorti de rien et qui a tout
changé à jamais.
Je vais faire prochainement un article où j'étudie les vers de Demeny. Je n'ai pas accès à son recueil Les Voyants, mais avec ce que j'ai sous la main je peux faire un article intéressant quand même.
A suivre, ça s'entremêlera avec la suite de mon étude contre l'idée du semi-ternaire dans les alexandrins.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire