Il y a quelques années, j'ai rapporté sur ce blog qu'une personne sur internet fournissait enfin une source au célèbre adjectif "abracadabrantesques" à la rime dans le célèbre poème "Le Cœur supplicié" réintitulé "Le Cœur du pitre" et enfin devenu "Le Cœur volé". Le mot "abracadabrantesque" figure au singulier dans le livre de 1865 intitulé Les Vagabonds de Mario Proth. Ce fait est connu de la communauté rimbaldienne, puisque, profitant de ma présence, certains en ont parlé lors du colloque Les Saisons de Rimbaud, en 2017 je crois. Et en aparté, certains m'ont signifié leur mépris pour cette découverte. Le livre de Mario Proth est mauvais, cela n'a rien d'intéressant, etc. Et l'idée est demeurée de considérer que Rimbaud reprenait plutôt une mention probablement faite par Théophile Gautier, mais qui avait jusque-là échappé aux sourciers. S'ajoute à cela la prétention d'Alain Rey dans l'un des dictionnaires qu'il a composés d'avoir résolu l'affaire en attribuant l'origine de cet adjectif à Gautier justement, sauf que j'attends toujours une référence précise où Rey exhiberait une mention de cet adjectif même par Gautier. Comme la réponse du côté de Rey n'est jamais venue, mon projet d'approfondissement du côté du livre de Mario Proth a été trop longtemps laissé de côté, délaissé et même oublié.
J'y reviens pourtant.
Mario Proth est douaisien d'origine, coïncidence énorme dans cette affaire, puisque Rimbaud envoie les deux premières versions de son poème aux deux personnes avec lesquelles il a pu avoir des discussions littéraires lors de ses deux séjours douaisiens en septembre et en octobre 1870. La première version a été envoyée à Izambard, mais celui-ci qui témoignait sur les poèmes n'a jamais évoqué le livre de Mario Proth. La deuxième version a été envoyée à Paul Demeny, poète douaisien donc.
Je sens un clair parfum de revendication de gloire locale dans cette affaire. Rimbaud a connu le livre de Mario Proth parce qu'on lui en a parlé lors de ses deux séjours douaisiens. Depuis des mois, Rimbaud exaltait la figure du bohémien, on lui a alors mis entre les mains un livre intitulé Les Vagabonds pour lui montrer qu'il n'était pas le seul à y penser, puisque le livre de Mario Proth est une histoire des grands écrivains assimilés à des vagabonds au sens prestigieux d'hommes qui sont toujours en mouvement. En gros, quand Rimbaud composer le sonnet "Ma Bohême" en octobre 1870, à Douai même, Demeny ou un autre lui a fait connaître le livre de Mario Proth. Izambard n'arrive qu'un peu après Rimbaud à Douai et il ne sera plus désormais dans les mêmes dispositions littéraires favorables. A cette aune, employer l'adjectif "abracadabrantesques" dans un poème envoyé personnellement à Izambard et à Demeny a du sens, ce serait un moyen de leur rappeler des discussions et un moyen aussi de jouer à la comparaison entre la médiocrité de Proth et le souffle rimbaldien surpuissant.
La lettre du 15 mai 1871 contient une histoire de la littérature sous le prisme non du bohémien, mais du voyant. Toutefois, elle ne contient pas le poème "Le Cœur du pitre" qui ne sera envoyé à Demeny que dans une lettre du 10 juin. En revanche, le poème figure dans la petite lettre du "voyant" envoyée le 13 mai à Izambard. Les lettres du 13 et du 15 mai 1871 ont en commun le désir de devenir "voyant" et la claironnante formule "Je est un autre". Dans ses témoignages, Izambard précise avoir reçu, je crois avant le 13 mai, sa propre lettre d'histoire de la littérature.
Mais vous me direz que, que ce soit pour Izambard ou que ce soit pour Demeny, le poème ne va pas de pair avec une histoire de la littérature ou de la poésie. Les deux faits sont tout de même proches l'un de l'autre.
Puis, vous voudrez revenir au cas Gautier.
Alors, accordons-nous un dernier petit détour à ce sujet avant de revenir à Mario Proth.
Rimbaud est très clairement sensible aux mots rares chez les écrivains, "bombinant" ne vient pas directement de Rabelais, Rimbaud a identifié des emplois de "bombinent", etc., avant de remonter à Rabelais. Rimbaud a affectionné "strideurs" que Gautier emploie dans ses Tableaux du siège, mais Rimbaud a identifié un emploi plus ancien par Philothée O'Neddy, un ancien compagnon de route de Gautier. Dans "Voyelles", Rimbaud emploie le néologisme au pluriel "vibrements" que Gautier a inventé et préféré à "vibration". Un emploi se rencontre dans la nouvelle "La Cafetière" et un autre au vers 9 d'un sonnet des Premières poésies, position reprise par Rimbaud dans "Voyelles" justement. Rimbaud reprend aussi aux poètes du dix-septième siècle le verbe "Incaguer" à partir d'une lecture des Grotesques de Gautier. Il y a, entre autres, un article de Bienvenu à ce sujet sur son blog Rimbaud ivre. Et Gautier semble avoir créé les néologismes "abracadabrant" et "abracadabresque". Dans "Le Cœur supplicé", la juxtaposition des suffixes fond les deux créations en une seule, savoureuse : "abracadabrantesque", et on peut penser à la dérision d'une autre invention célèbre d'époque, l'adjectif "rocambolesque" passé dans le langage courant depuis. L'adjectif fait aussi penser à "funambulesques" d'un titre de recueil célèbre de Banville, très prisé par Rimbaud. Mais si Gautier a créé cette forme, il faut que Rimbaud l'ait lue quelque part, sachant que Gautier emploie depuis des décennies déjà "abracadabrant" et "abracadabresque". Je ne m'explique pas que les sourciers n'aient jamais trouvé une attestation de "abracadabrantesque" sous la plume de Gautier. Il y a bien une piste qui reste tout de même sérieuse. Gautier se serait moqué de son amie prolixe la duchesse d'Abrantès en l'appelant la duchesse d'Abracadabrantès. J'aimerais une mise au point sur les sources au sujet de ce calembour qu'on prête à Gautier. Quelles sont les attestations écrites de ce calembour d'époque ? On peut imaginer que Mario Proth ait récupéré une déformation de "duchesse d'Abracadabrantès" à "abracadabrantesque", et qu'il en ait usé à l'écrit. Mais, ce qui reste, c'est que pour parvenir à Rimbaud le mot n'est attesté que par le livre de Mario Proth. Toute la feinte éventuelle n'est pas parvenue à Rimbaud.
En revanche, il y a d'autres faits troublants dans le livre Les Vagabonds.
Le mot "abracadabrantesque" est employé dans le chapitre septième. Ce chapitre septième commence à la page 109 et vous avez avant sa lecture un long chapeau de mentions brèves qui donnent par bribes des idées énigmatiques de son contenu. En réalité, le chapitre parle de trois auteurs : Chateaubriand, Madame de Staël et Lord Byron. Mario Proth ironie férocement à l'encontre de Chateaubriand qui, il est vrai, ne l'a pas volé, et il conclut que Chateaubriand a du talent, parfois un fort talent, mais pas de génie, parce qu'il n'a ni cœur, ni volonté. Je mentionne exprès l'organe qui figure dans le titre du poème de Rimbaud. Je n'oublie pas de préciser que Proth plus d'une fois reproche à Chateaubriand de ne jamais parler de l'avenir. Proth oppose alors à Chateaubriand Madame de Staël une authentique "vagabonde" à ses yeux. Puis pour introduire Lord Byron, Proth revient sur un aveu de Chateaubriand. Son Atala avait tellement de succès qu'il lui aurait fallu vingt secrétaires pour répondre à tout son courrier, et il déplore alors de ne pas avoir répondu à un jeune enthousiaste qui n'était autre que Lord Byron, poète à venir qui observera désormais le silence au sujet de Chateaubriand. Et c'est dans la partie consacrée à Lord Byron que figure l'emploi de l'adjectif "abracadabrantesque", il qualifie alors le mot "orgie". Mais, Lord Byron est un poète que la société anglaise ne reconnaît pas volontiers et la thèse du vagabond selon Proth a ici un sujet évident à traiter. Byron va partir et voyager, et comme il vient d'une île il doit prendre la mer, et plusieurs fois Proth va mentionner les "flots". Dans "Le Cœur supplicié", ce sont les "flots" qui sont "abracadabrantesques". Et les flots doivent sauver le cœur de Rimbaud comme le poète Lord Byron de l'ennui de sa patrie peu reconnaissante. Et ça ne s'arrête pas là. Mario Proth précise que les français prennent volontiers les artistes étrangers pour leur dieu, même quand ils ne sont pas prophètes en leur pays, et la France va avoir plein de disciples de Byron, parmi lesquels un certain Musset que Proth nomme "Rolla", et après le repoussoir de Chateaubriand on a un Musset étrillé, ce que fera précisément Rimbaud dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871. Proth et Rimbaud s'en prennent au même poète. Proth parle alors de l'idée du vagabond, de l'importance aussi de la liberté pour Lord Byron et il ironise avec la formule qui revient deux fois : "N'est pas byronien qui veut." Dans sa lettre à Demeny, Rimbaud ironise sur la mécompréhension de ce qu'est le romantisme par les romantiques eux-mêmes. Et j'en arrive alors au "Je est un autre". Si on s'en tient au corps du texte, Proth ne parle pas tout à fait clairement du rapport d'un auteur à sa propre identité, il parle plutôt de sincérité à avoir quand on tient la plume, et Musset ou d'autres jouent à endosser un rôle qui ne leur est pas naturel. Mais je parlais du chapeau en tête du chapitre. Je vous cite quelques bribes qui concernent la partie finale du chapitre septième, celle donc sur Lord Byron : "Vingt secrétaires pour un seul homme. - Vingt personnages en un seul homme ! - ours agrégé, chien mort ! - Sur la terre et sur l'onde. - Brûler son ami. - Nouveau Léandre. - Si quelqu'un fut soi, ce fut lui ! - N'est pas byronien qui veut. - Saint Michel n'est point mon homme. - Repose-toi."
L'adjectif "abracadabrantesque" est dans la partie "ours agrégé, chien mort !" et les "flots" sont bien sûr dans celle qui suit immédiatement "Sur la terre et sur l'onde." La critique de Musset et d'autres se trouvent dans les deux parties successives : "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui. - N'est pas byronien qui veut." Et bien sûr, je vous demande de vous intéresser un instant à cette formule : "Si quelqu'un fut soit, ce fut lui", à laquelle répond la formule de Rimbaud : "Car Je est un autre."
Loin de moi de trouver bon l'ouvrage de Proth, mais le cerveau de Rimbaud en le lisant c'est le cerveau de Rimbaud, non ?
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