mercredi 6 mai 2026

L'encre et le crayon sur les manuscrits des Illuminations, et la pagination ! (partie 1/2 : le crayon pour corriger les titres et les textes !)

Ne soignons pas la présentation de notre étude, il faut directement aller à l'essentiel pour que l'ensemble des lecteurs suivent avec aisance.
Sur les manuscrits des Illuminations, l'essentiel est écrit à l'encre, il y a quelques cas d'une encre divergente, comme l'encre brune, mais nous allons nous intéresser aux passages au crayon et aux éléments qui sont à la fois passés au crayon et à l'encre.
Dans un premier temps, nous allons nous pencher sur l'essentiel des manuscrits : les titres et les poèmes, c'est la partie des manuscrits vouée à être reproduite fidèlement pour l'impression.
Sur les 35 folios connus par des fac-similés, 34 feuillets dont un cas unique de transcription au recto et au verso, nous rencontrons un léger problème avec le cas de deux fac-similés qui ont été toilettés ("Mouvement" d'un côté et le couple "Bottom" et "H"). Notre étude va se concentrer sur les 33 autres fac-similés et sur les aspects évidents des deux fac-similés qui ont été toilettés.
 
I. Les titres des poèmes et des séries de poèmes :
 
Pour les titres des poèmes de Rimbaud, tous sont écrits à l'encre et cette remarque s'étend aux chiffres romains qui servent à créer des séries de poèmes régies par un titre principal : "Enfance", "Vies", "Jeunesse" et "Veillées", à quoi inclure le geste avorté des chiffres romains pour les deux "Villes". L'exception est le titre "Veillées" écrit au crayon d'une main qui n'est pas celle de Rimbaud à côté du IV du quatrième poème de la série "Jeunesse". Ce titre n'a justement pas été pris en considération par Vanier dans son édition originale du poème en 1895, ce qui achève de prouver que cette intervention au crayon n'a rien à voir avec Rimbaud, que le crayon est employé par les éditeurs, Rimbaud n'ayant utilisé que l'encre pour ses transcriptions des titres. Toutefois, d'après le fac-similé, l'écriture du titre "Jeunesse" est particulièrement pâle et aussi pâle que le "IV" réputé au crayon qui le précède. Le mot "Jeunesse" serait bien écrit à l'encre. Ne possédant pas le livre Poétique du fragment d'André Guyaux, je reprends une citation de Pierre Brunel à ce sujet, page 570 de son édition critique des Illuminations : Eclats de la violence parue en 2004 : "S'il n'y avait pas ce mot de Jeunesse [...] écrit de cette plume et et de cette encre, on ne songerait pas nécessairement à un rapport entre les deux suites de textes". C'est un point capital de l'étude des manuscrits des Illuminations. Il est capital de préciser si le "IV" et le titre "Jeunesse" alignés sont tous deux au crayon, tous deux à l'encre, ou l'un au crayon et l'autre à l'encre. Cette importance n'a pas été saisie par Guyaux, Murphy, Brunel, Bardel et les rimbaldiens en général. Si ce titre était transcrit au crayon, cela donnerait un os à ronger aux tenants de la pagination autographe, puisque ce serait le seul espoir de prétendre prouver que Rimbaud a écrit au crayon de temps en temps sur ses manuscrits, surtout si l'étude du mot confirmait l'écriture autographe. En l'état, il est considéré comme ayant été écrit à l'encre et s'oppose à la non prise en considération par Vanier du titre d'une main allographe écrit au crayon "Veillées" à côté d'un autre chiffre romain "IV" qui lui est écrit à l'encre.
Pour ce qui concerne la série "Veillées", le titre initial "Veillée" biffé est à l'encre, il est biffé à l'encre et remplacé par un "III" à l'encre.
Le principe discriminant est le suivant : les remaniements exclusivement à l'encre sont de Rimbaud. Les éditeurs auraient remanié au crayon uniquement ou au moins ils auraient opéré préalablement un remaniement au crayon, avant de le repasser à l'encre. Dans l'absolu, il n'est pas impossible que les éditeurs fassent immédiatement des corrections à l'encre, mais c'est un cas peu probable, et surtout nous allons éprouver par l'étude des textes ce qu'il faisait exactement. Mais pour ne plus y revenir, nous annonçons déjà que nous confirmons par l'étude discriminante des recours à l'encre et au crayon que la série "Veillées" a été créée par Rimbaud et que c'est Rimbaud lui-même qui a placé le feuillet d'un format différent contenant "Veillées" I et II devant le feuillet commençant par "Veillée" devenu III. Précisions toutefois que cela ne préjuge rien au sujet de la pagination qui est un problème distinct. Cela ne préjuge rien non plus au sujet de la série "Phrases" telle qu'elle est éditée.
 
Un petit point complémentaire : Rimbaud a écrit la plupart des titres sans article, sauf quand la locution titre était prépositionnelle : "Après le Déluge" et "A une Raison". L'exception est le titre "Les Ponts" qui comme le rappelle Fongaro nous épargne le peu gracieux : "Ponts". Toutefois, initialement, sur le même manuscrit que "Les Ponts", le titre du précédent poème conservait l'article, peut-être par solidarité entre deux titres d'un même manuscrit : "Les Ouvriers". Rimbaud a renoncé visiblement à l'article et on ne voit que lui pour le faire. Il a biffé l'article. Les rimbaldiens ne précisent pas si c'est au crayon ou à l'encre, mais ça a tout l'air d'être à l'encre, et Rimbaud l'a biffé de plusieurs traits, "à plusieurs traits" comme dit Brunel à la page 279 de son édition où il précise "sans qu'il y ait lieu de supposer une main étrangère." On voit se mettre en place un constat récurrent selon lequel les corrections à l'encre sont de Rimbaud, celles des éditeurs au crayon. 
 
II. Les corrections au crayon sur les textes des poèmes eux-mêmes : 
 
Passons maintenant au domaine plus vaste des transcriptions des poèmes. Les copies ne sont pas si propres et soignées qu'on le prétend, elles ne sont quasi jamais abouties. Il y a des lacunes de ponctuation sur le manuscrit de "Après le Déluge", sur celui de la série "Enfance". Rimbaud n'a jamais pris la peine d'y remédier, il nous reste alors à partir du principe que nous sommes invités à un compensation simple selon les contextes : point ou virgule, sous réserve de ne pas ajouter une virgule indue à certains moments.
Rimbaud oublie parfois un mot ou des passages entiers ("Antique", "Promontoire"), mais il biffe et corrige immédiatement à l'encre. Rimbaud fait des erreurs de transcription par inattention, il biffe immédiatement à l'encre, comme c'est le cas dans "Ouvriers" où il a écrit : "Henrika avait avait une jupe..", mais en biffant le deuxième verbe "avait". Rimbaud change parfois de mots lors de la transcription et il corrige toujours tout à l'encre, ce qui est assez naturel. Pour le premier alinéa de "Départ", il écrit initialement "sous tous les airs", mais biffe la préposition "sous" pour la remplacer par un "à" à côté : "à tous les airs". Il y a un cas problématique dans "Mouvement" : Fongaro a fait remarquer que Rimbaud a corrigé "au delà" en "en delà", et Murphy expédie le débat dans une note en passant dans un compte rendu que personne ne lit en prétendant que la correction est en sens inverse de "en délà" à "au delà". Sur le manuscrit en mauvais état qui nous est parvenu, j'ai du mal à décider moi-même la bonne leçon. La deuxième lettre n'est pas corrigée, seule la première l'est. Si on regarde sans attention, un "a" semble prédominer et former un corps de lettre plus gros et donc être la correction. On retrouve le même cas de figure que le "ou" de "ou daines" que Guyaux, Cervoni, Murphy, Cornulier et Cavallaro confondent avec un "d". Comme l'écriture du "o" et du "d" chez Rimbaud peuvent suivre le même mouvement de la main au point que les gens inattentifs les confondront, l'écriture est parfois absolument identique entre un "u" et un "n", problème qui ne concerne pas que Rimbaud. Dans le cas de "Mouvement", la lettre "u" ou "n" est d'une écriture quasi parfaitement identique au "u" de "fuyard" et identique au "n" de "harmonique" deux vers après, et si réellement Rimbaud a corrigé "au delà" en "en delà" ou "en delà" en "au delà" nous avons la preuve que Rimbaud était conscient ce cet amalgame de forme puisqu'il n'a pas daigné corriger la deuxième lettre. Il considère que changer la première lettre induit une modification mentale de la deuxième dans l'esprit du lecteur ! En zoomant sur l'image du fac-similé fournie sur le site d'Alain Bardel, je ne trouve pas évident d'affirmer que la correction soit d'un "e" vers un "a". L'inverse peut se défendre. J'ai même envie de dire qu'il n'est pas certain qu'il y ait eu un "e" sur la transcription initiale. La forme dominante d'un "a" est peut-être une impression surdéterminée par le fait que le fac-similé confond l'écriture initiale et la correction à l’œil du lecteur. J'aimerais bien être sûr de moi, mais je n'y arrive pas. J'ai une légère préférence pour "au delà" corrigé en "en delà", parce que j'imagine mal Rimbaud repasser un "a" par un "a". Mais je n'exclus pas de me tromper complètement, parce que le trait droit de liaison de la première lettre à la deuxième (comparable au trait droit allongeant "digue") est une singularité à cet endroit qui avec l'impression forte de la boucle invite à percevoir la dominante d'un "a", ce qui a d'ailleurs été le cas au plan de l'édition originale qui a opté sans sourciller pour "au delà". J'aimerais consulter un meilleur fac-similé du manuscrit. Je ne vais pas recenser toutes les corrections à l'encre de Rimbaud, il y en a beaucoup trop, on a compris le principe. Il faut toutefois apporter une précision. Dans le cas de "Enfance II", la transcription comportait le mot "'maisonnettes" qui a été biffé et au-dessus Rimbaud a apporté la leçon définitive "loges". Il y a une correction comparable dans le cas de "Barbare" où les deux mentions originelles "fournaises" ont été remplacées par "brasiers".
Dans son édition critique de 2004, Pierre Brunel écrit à la page 73 que la correction n'est pas de la même écriture que la transcription d'ensemble du poème, ce qui suppose que la correction n'a pas été immédiate. Je cite le texte de Brunel : "La correction "loges", au-dessus de "maisonnettes" biffé, atteste une autre graphie, proche, selon cette description, de celle de "Conte"."
Personnellement, je considère que rien de tel n'est attesté, je n'identifie pas une autre graphie du tout. Et d'ailleurs il s'agit d'un seul mot en suscription, mot de cinq lettres, la graphie pourrait être indifféremment divergente et pour autant avoir suivi immédiatement la transcription du poème. En revanche, ce qui m'intéresse, c'est qu'est soulevée l'hypothèse de corrections faites par Rimbaud un certain temps après la transcription, ce qui est possible pour "maisonnettes", et ce qui est évident pour "fournaises" dans "Barbare", puisque deux mentions ont été corrigées. Il ne s'agit donc pas d'une correction immédiate au moment même où Rimbaud écrit la ligne avec l'élément qu'il va corriger, les deux mots "fournaises "ont été corrigés après la transcription d'ensemble de "Barbare" et cela a l'air d'être le cas aussi pour "maisonnettes". Or, Rimbaud corrige à l'encre.
Maintenant, il y a les cas où des corrections ont été opérées au crayon sur le corps des textes de Rimbaud.
Ces cas sont exceptionnels, peut-être un peu difficile à observer sur des fac-similés qui ne différencient pas clairement le crayon et l'encre, mais ils sont recensés par Guyaux, Brunel ou Bardel, et ce qui est important c'est ce qu'en disent ces rimbaldiens.
Et puisque nous en étions au manuscrit de "Enfance II", j'en profite pour d'emblée vous présenter un élément très important. On le sait, le poème "Enfance II" contient un mot qu'on imprime en italique, ce qui veut dire que Rimbaud l'a souligné sur le manuscrit. Il y a plusieurs mots soulignés sur les poèmes en prose que les éditeurs rendent en italique, avec un cas particulier, celui de "Génie" où Vanier avait négligé de rendre en italique plusieurs mots soulignés,k ce qui n'a été corrigé qu'à partir de la révélation d'un fac-similé de "Génie" autour de 2004. Sur "Enfance II", Rimbaud a donc écrit : "Les talus le berçaient." Le pronom "le" est en italique parce qu'il est souligné sur le manuscrit. A la page 148 de son livre Rimbaud l'Obscur, Bardel nous dit que "le pronom personnel est fortement souligné" ce qui est facile à vérifier sur le fac-similé du manuscrit consultable sur le site Gallica de la BNF. Mais, dans son édition critique de 2004, Pierre Brunel précise à la page 73, en se fondant sur la description de Guyaux, que "Un trait fin à l'encre soulignait déjà "le" avant qu'une autre main, sans doute celle d'un correcteur, n'ajoute deux traits de soulignement au crayon gras."
Nous avons un cas unique au plan des textes des poèmes eux-mêmes de double passage au crayon et à l'encre, avec un cas unique où le crayon repasse l'encre. Nous voyons Brunel considérer qu'un tel usage du crayon est le propre d'un "correcteur" du côté de l'édition à venir ! Et cette remarque, vous allez la retrouver souvent dans ce qui suit. Bien que le passage soit à l'encre, il est repassé au crayon. Les éditeurs n'interviennent pas volontiers à l'encre sur le texte à imprimer fidèlement d'un auteur !
Et bien sûr, repasser ce qui est déjà écrit est un acte de correcteur.
Il y a un autre cas similaire. Sur le manuscrit de "Génie", Rimbaud a corrigé le mot "guerres" par le mot "invasions". Pour clarifier la lecture, le correcteur a reporté au crayon à côté la mention décisive "invasions". Il s'agit d'un deuxième cas où le crayon repasse pour le fixer ce qui est écrit à l'encre initialement. Tous les rimbaldiens attribuent cette intervention à l'éditeur !
Relevons maintenant les corrections au crayon. Il y a un cas célèbre, celui de "Vies I" où la leçon à l'encre "campagne" est corrigée en "compagne" par simple correction au crayon du "a" de "campagne" transformé" en "o". Seul ce "o" est au crayon. L'idée est que le "a" apparent est une graphie trompeuse d'un "o" mal formé. Cette leçon "compagne" a été adoptée par la revue La Vogue. Depuis qu'ils connaissent le fac-similé du manuscrit, tous les rimbaldiens considèrent que ce "o" est une correction de Béotien par un correcteur qui trouvait absurde "la main de la campagne". Je cite la remarque de Brunel à la page 169 de son édition critique : "Sur le manuscrit la correction de "campagne" en "compagne" (o surchargeant le a) a été faite au crayon et est donc le fait d'un lecteur du manuscrit." Brunel ne juge pas le caractère fermé à la poésie de cette correction, mais son emploi de "donc" exprime clairement l'idée que la correction au crayon est naturellement imputable à un relecteur du manuscrit de la revue La Vogue. Bardel ne dit pas autre chose, il semble même s'inspirer directement du texte de Brunel pour sa propre rédaction, jusqu'à l'emploi du mot "lecteur" au lieu de "relecteur" plus conforme : "Sur le manuscrit, une main a inscrit au crayon un o en surcharge du premier de "campagne". Probablement, celle d'un lecteur croyant à une coquille." Et Bardel persifle même ceux qui avaient transcrit "compagne" : "Certains éditeurs du passé n'ont pas hésité à "corriger" ici Rimbaud.
Au fait, Bardel édite ainsi deux vers de "L'Homme juste" : "[...] daines" et "[...] qui chante", parce qu'il a reçu la consigne de ne pas avaliser les démonstrations ducoffriennes "de daines" et "Nuit qui chante", tandis que Cavallaro tourne cela en chanson : "Un cavalier qui surgit hors de la nuit. Son nom, il le signe à la pointe de la plume, d'un "d" qui veut dire "zéro" : cavallaro, cavallaro". Excusez-moi, c'était trop tentant !
J'ajoute que, obéissant à la consigne de ne pas entériner la coquille "outils" pour "autels" dans "Mauvais sang", Bardel, Vaillant et plusieurs rimbaldiens du côté de la revue Parade sauvage créée par Steve Murphy mettent en doute cette coquille et assure contre l'écriture du brouillon de la main de Rimbaud qui porte clairement "autels" que Rimbaud a bien opté pour la leçon "outils". 
Passons au relevé des autres corrections au crayon. Il y a celui de la correction "ornamentales" en "ornementales". Nous avons un cas similaire à "compagne" pour "compagne", une lettre pour une autre, correction minimale. La différence, c'est que cette fois il s'agit d'une correction de l'ordre de la correction linguistique en française où le bon adjectif est en principe "ornementales". Il s'agit ici d'un cas d'affectation de la part de Rimbaud. Le premier "a" de "ornamentales" est corrigé au crayon par un "e". De nouveau, Brunel fait du recours au crayon une preuve d'intervention du correcteur sur le manuscrit (page 519) : "Le e qui surcharge le premier a de "ornamentales" est au crayon : c'est donc une correction du préparateur du manuscrit." Bardel ne relève pas ce point dans sa notice à la page 238 de son édition du recueil. Il préfèfe ne remarquer que l'ajout au crayon d'un "I" au haut du manuscrit qui fait double emploi avec la mention à l'encre sous le titre.
Je prends en charge cette étude pour la compléter et je fais donc remarquer que sur le manuscrit de "Fairy" il y a plusieurs éléments au crayon, plusieurs éléments périphériques, le "I" dont nous venons de parler et sur lequel nous reviendrons. Le demi-cercle devant le titre "Fairy" va de pair avec après le titre la mention "- cap. 10". Nous avons en oblique (principe typique des préparateurs des manuscrits chez Vanier) le nom au crayon de l'ouvrier-typographe qui a construit la plaque pour ce texte. C'est à cet ensemble que s'ajoute la correction du "e" au crayon. Voilà qui peut achever de vous convaincre que la correction a été faite par un préparateur du manuscrit, nous avons peut-être même son nom en haut à gauche du manuscrit ! Allez le déchiffrer !
Il est un autre cas célèbre de correction attribuée au préparateur du manuscrit. Il s'agit du mot "après" biffé au premier alinéa de "Après le Déluge". Il s'agit là encore d'un point capital, puisqu'il s'agit de déterminer si la correction a été faite au crayon ou à l'encre ! Les rimbaldiens, à quelques exceptions près comme Brunel, rejettent l'idée que Rimbaud ait biffé lui-même ce mot "après". Dans un premier temps, Rimbaud a écrit : "Aussitôt que l'idée du Déluge...", mais il s'est ravisé et a ajouté au-dessus de la ligne la précision "après" qui se rapproche du pléonasme, mais s'en démarque par un effet d'expressivité : "Aussitôt après que..." Bardel maintient la mention "après" ce qui signifie qu'il considère que le mot a été biffé par une intervention allographe, mais il ne précise pas que le mot a été biffé et ne précise donc pas s'il l'a été au crayon ou bien à l'encre (page 144 de son édition uniquement consultée pour l'occasion). Brunel revient lui plusieurs fois sur ce problème, et il écrit ceci à la page 41 de son édition critique : "Le mot "après", qui a été ajouté sur le manuscrit, en surcharge, puis biffé (on ne sait de quelle main, ni dans un cas ni dans l'autre), paraît superfétatoire." En clair, au nom du bon goût, Brunel juge Rimbaud, puisque c'est un fait que Rimbaud a pensé au moins un temps à ajouter ce mot "après" à son texte ! Ici, le raisonnement subjectif prédomine dans les choix de Brunel, ce qui n'est pas recevable. Il élimine le mot parce qu'il n'est pas à son goût. Or, à la page 40, Brunel écrit déjà ceci sur le même sujet : " "après" a été biffé au crayon après "aussitôt". Guyaux le rétablit (éd. crit. p. 65), considérant cette biffure comme étrangère à la main de Rimbaud. En raison du doute, et surtout parce que la qualité poétique du texte n'y gagne rien, - au contraire -, je ne le conserve pas."
Le propos de Brunel est clairement partisan et il est en contradiction avec tous les autres cas où Brunel identifie automatiquement la main du préparateur du manuscrit dans les corrections au crayon. Le fac-similé ne permet pas clairement sur Gallica de faire la différence entre encre et crayon, le fac-similé plus récent de Bardel fait penser au crayon bleu qui sur le même manuscrit a servi à transcrire "Neuf élzévir", et Brunel ayant déjà parlé de "crayon gras" on peut penser que le mot a été biffé au crayon gras, éventuellement bleu. Pour précision, Brunel parle du crayon gras pour le soulignement du pronom "le" sur le manuscrit de "Enfance II", le troisième folio de la série paginée, ce qui nous rapproche de "Après le Déluge", le folio paginé 1. Le raisonnement partisan de Brunel étant à écarter, il s'agit là encore d'une correction au crayon que les rimbaldiens admettent clairement comme imputable à l'éditeur. Il est important de constater que les tenants de la pagination autographe (Murphy, Bardel) le pensent aussi, puisqu'ils réduisent à rien la possibilité d'affirmer que la pagination au crayon puisse être de Rimbaud !
Je rappelle aussi que pour "Vies" nous avons des corrections immédiatement à l'encre, "un" remplacé par "mon" pour "atroce scepticisme" et dans "Fairy" nous avons la correction à l'encre "du cri" en "des cri" avec pluriel à inférer pour "cri".
Dans "Matinée d'ivresse", nous avons une correction minimale d'ordre grammatical : "nous si dignes" est corrigé en "nous si digne", le "s" a été biffé, en principe à l'encre. Il  s'agit donc d'une correction imputable à Rimbaud, pour créer un "nous" de majesté, correction qu'on imagine mal venir à l'esprit d'un préparateur qui n'est pas censé réprouver le pluriel "nous si dignes" d'un poème qui pourrait très bien impliquer une expérience collective.
 
Revenons aux corrections au crayon. Il en est de peu connues. A la page 302 de son édition critique, Brunel écrit ceci à propos de "Ville" : "Le "et" devant "un Amour désespéré" , n'ayant été biffé qu'au crayon, doit être maintenu." Bardel rapporte ce fait, mais se montre moins confiant dans la conclusion à en tirer, page 188 de son Rimbaud l'Obscur : "Le manuscrit montre un "et" biffé devant "un Amour désespéré". Plusieurs éditeurs le maintiennent, estimant que la conjonction est barrée au crayon, donc probablement par une main étrangère. Dans sa transcription du poème, Bardel maintient ou rétablit, c'est selon, le "et" de toute façon. Pourquoi Bardel hésite-t-il ? Parce qu'il a étudié la syntaxe compliquée de cette fin de poème et que les études compliquées peuvent créer des incertitudes qui n'ont pas lieu d'être. A la fin de son essai, Bardel fournit sur quelques pages une analyse syntaxique de cette fin du poème "Ville" et il y maintient le "et", déconsidérant de facto la biffure au crayon qu'il assimile à un fait allographe.
En revanche, pour un manuscrit dont l'édition originelle et originale revient à Vanier, Bardel va déconsidérer un cas identique de "et" biffé au crayon. Dans la notice au poème "Jeunesse I Dimanche", Bardel écrit ceci page 244 : "On remarque sur l'autographe de "Jeunesse I. Dimanche" qu'un "et" a été biffé, au crayon, au début de la deuxième ligne, et remplacé par une virgule, au crayon aussi, devant "la visite des souvenirs". Je maintiens le "et" (pour la justification, voir 3e partie de cet ouvrage, "Bizarreries de style", "Jeunesse I")."
Il me semble qu'à un moment donné il y a un renvoi à une partie qui n'existe pas dans le livre de Bardel, mais ici le renvoi est correct : à la page 318, Bardel opère la justification dans une section "Bizarreries de style". Bardel écrit ceci : "Si c'est par Rimbaud lui-même, ce qui est possible, force est tout de même de constater qu'il n'a pas validé la correction par un repassage à l'encre." Donc le texte définitif de Rimbaud doit être en principe tout uniment à l'encre ! La justification relève de l' "incidence sur l'interprétation du texte". Je ne vais pas rapporter le débat de compréhension du texte. Je me contente de remarquer qu'encore une fois le crayon est la marque des préparateurs du manuscrit dans la pensée des rimbaldiens. Et je suis d'autant plus acquis à cette idée que je trouve amusants les atermoiements locaux de Bardel ("Ville") ou Brunel ("Après le Déluge") quand pour le reste systématiquement ils dénient que l'intervention au crayon puisse être de Rimbaud sur son texte.
Pour ces interventions au crayon, Pierre Brunel à la page 573 de son édition critique écrit : "Il n'y a pas lieu de rétablir comme le fait Albert Henry après "ciel" la virgule qui, comme l'a fait observer André Guyaux, n'est qu'au crayon sur le manuscrit, comme est biffé au crayon le premier "et". Et Brunel offre une deuxième note sur un autre "et" biffré au crayon, ce que ne mentionne pas il me semble Bardel de son côté : "Le premier "et" de ce deuxième alinéa a été lui aussi biffé au crayon, par un relecteur sévère, le préparateur du texte pour Vanier." Je précise que le manuscrit en question est le très petit bout de papier comportant "Jeunesse I Dimanche", avec le titre "Jeunesse" ajouté mais apparemment à l'encre et surtout avec le "IV" ajouté devant "Jeunesse" lui aussi au crayon, ce dont nous reparlerons dans la deuxième et dernière partie de cet article !
Respirez un instant avant de reprendre, nous venons de traiter un manuscrit clef dans le débat. 
 
Dans "Scènes", nous avons un autre cas où Bardel affirme sa position à des fins polémiques, puisqu'il s'agit d'épingler une erreur de Guyaux. Bardel écrit ceci à la page 224 de son ouvrage : "Dans "couronné par les taillis", "par les" est biffé et surmonté d'un "de", et pas l'inverse comme Guyaux l'indique à tort (2009, p. 976, b.)." Mais seulement au crayon, alors que les autres corrections ont été inscrites à l'encre : je maintiens donc "par les"." La formule : "Je maintiens" semble imiter ce que fait Brunel à l'occasion dans son ouvrage de 2004. La mention "à tort" est connotée dans le milieu de la revue Parade sauvage. Je l'avais employé au sujet de Lefrère dans un article pour le volume collectif La Poésie jubilatoire, à l'époque du conflit sur la photographie du "Coin de table à Aden", et Seth Whidden m'avait demandé de la corriger. Personnellement, je ne considérais pas que l'expression "à tort" était plus connotée que "par erreur", mais je me suis exécuté. En tout cas ici, nous avons plusieurs éléments qui témoignent d'une humeur à l'encontre de Guyaux, puisque "à tort" auquel je ne trouve rien à reprendre personnellement est précédé par "et pas l'inverse" qui est assez sec. Il y a une anomalie sensible du traitement de la personne de Guyaux dans les écrits de Bardel qui vient d'évidence d'un alignement clanique. En tout cas, c'est l'occasion pour Bardel d'affirmer que le crayon c'est plutôt l'outil du relecteur d'un manuscrit que de Rimbaud lui-même. J'en profite pour préciser également que Bardel m'anonymise régulièrement dans ses écrits. Outre qu'il n'évoque pas mes écrits, quand il évoque un de mes arguments clefs, il parle vaguement d'éditeurs, de personnes non précisées qui pensent que, ou il attribue à un autre mes découvertes. Il joue sur la confusion avec Bienvenu au sujet de la démonstration du repassage à l'encre pour les neuf premières pages des Illuminations par la revue, ou il attribue à Claisse ma découverte de la source chez Vigny de "rouler sur l'aboi des dogues", alors que Claisse ne l'a jamais écrit (Bardel ne sait pas forcément que Claisse m'a piqué la source à "Soir historique" dans "Solvet seclum" que je lui ai rapportée en juin 2003, mon antériorité sur le net étant fourni par les archives du forum de discussion du site canadien "Les Poetes.com", mais dans le cas de "Nocturne vulgaire" Claisse n'a jamais formulé ce que Bardel et maintenant Dominciy lui attribue !). Bardel prétend fournir un travail philologique, ce qu'il fait à mon égard est en parfaite contradiction avec ce qu'il affiche. 
Dans son édition critique de 2004, Brunel parle de la correction, mais n'identifie pas qu'elle a été faite au crayon. Il s'agirait d'une mise au point postérieure ou d'une mise au point lui ayant échappé. Il y a toutefois une contradiction avec Bardel, c'est que Brunel précise que "par les" n'est pas biffé, il y a simplement un "de" ajouté au-dessus. Sur le fac-similé fourni par Bardel sur son site, je donne raison à ce dernier. La mention "par les" est biffée légèrement au crayon et le "de" au crayon est ajouté en haut dans l'interligne entre "les" biffé et "taillis". Il faut quand même une certaine arrogance à la Jean-Jacques Lefrère pour donner ainsi une leçon de français au texte du poète qu'on imprime parce qu'en passe de devenir prestigieux !
Il y a un autre cas important dans les manuscrits publiés par Vanier en 1895. Dans le texte de "Solde", le verbe "ignore" nous dit Brunel, page 554 de son édition, "a été corrigé en "ignorent", les deux dernières lettres ayant été ajoutées au crayon par une main étrangère." A la page précédente, Brunel transcrit le poème sans tenir compte de cette correction qui fait un peu penser aux accords fautifs psychologiques de la période classique avec Racine, etc. Le singulier ne semble toutefois pas défendable dans le cas présent. Bardel transcrit le poème à la page 253 avec le pluriel correct "ignorent", mais sans rien dire de cette correction au crayon qu'il semble ignorer justement. Elle est pourtant visible sur le fac-similé connu du manuscrit. J'ai vérifié.
 
Notre recension est désormais terminée et la conclusion est sans appel. Les interventions au crayon sont toutes le fait des préparateurs du manuscrit, la revue La Vogue et Vanier se relayant l'un l'autre. Les rimbaldiens sont acquis à cette idée, même si de temps en temps on observe des inconséquences dans leurs considérations, Brunel qui rejette le mot "après" ou Bardel qui est moins sûr dans le cas de "Ville" parce qu'il affectionne la complexité syntaxique du poème, cela participerait du plaisir de l'énigme en quelque sorte.
Je n'ai pas traité d'un cas particulier, les interventions à l'encre de Nouveau dans ses transcriptions en-dehors du simple travail de copiste, puisqu'il y a le point d'interrogation entre parenthèses, mais ceci n'entrait pas dans mon sujet. J'ai montré dans les grandes lignes que Rimbaud effectuait les corrections directement à l'encre, même quand il y avait eu un délai après la transcription ("brasiers" et "loges"). Ajoutons que dans le cas de "Promontoire" un "et" a été ajouté selon Brunel devant "leurs railways". Il n'est pas précisé que c'est à l'encre, mais on peut penser que si c'était au crayon Brunel l'aurait précisé d'emblée. Ce "et" est-il repris sur le document allographe et dans l'édition originale à partir de l'allographe ? Je suppose que oui, vous pouvez vérifier à ma place. Je fatigue un peu. Ce cas autographe rimbaldien à l'encre est à rapprocher des cas traités autour de "Ville" et "Jeunesse I Dimanche". Puis, il est intéressant, car Bardel étudie la syntaxe particulièrement retorse de "Promontoire" dans son essai à la fin de son livre de 2026, et il y a un problème d'identification des sujets des trois verbes : "flanquent, creusent, surplombent". En lecture spontanée, c'est "leurs railways", mais étrangement Bardel affirme que tous les groupes nominaux qui précèdent sont eux aussi sujets de ces trois verbes. Cela pourra faire l'objet d'une étude à part ultérieure... 
 Pour l'instant, nous en sommes à un premier constat, le crayon est l'affaire des éditeurs et nous avons aussi souligner l'intérêt de remarquer comme un ensemble tous les éléments au crayon sur un feuillet manuscrit, les rimbaldiens étudiant séparément tous les éléments.
Dans la deuxième partie de cet article, nous étudierons donc la pagination en fonction de la distribution d'ensemble des marques au crayon sur les feuillets.

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