En principe, pour publier un article sur une ou plusieurs sources d'un poème de Rimbaud, il faut avoir trouvé ou croire avoir trouvé cette ou ces sources lors de nos lectures. Il faut avoir lu cette source éventuelle et aussi il faut penser à l'envisager comme source, puis il faut voir si on parvient à étayer l'hypothèse, jusqu'à ce qu'elle soit certaine, probable ou plausible.
Il y a peu, j'ai montré que deux passages étonnants du poème "Guerre" s'inspiraient du même poème "Mon enfance" des Odes et ballades de Victor Hugo : "Je songe à une Guerre" qui réécrit l'attaque hugolienne "J'ai des songes de guerre" et "respecté de l'enfance étrange" qui s'inspire de vers un peu différents mais fondés sur ces mots au milieu de l'ode hugolienne. On ignore quand cela sera avalisé dans le milieu rimbaldien, évidemment. Je faisais remarquer aussi un lien possible avec "Fairy" à cause de la mention du nom "fée". Le poème "Guerre" aurait partie liée avec une lecture d'un poème des débuts de Victor Hugo et il faudrait dès lors étudier l'art du contrepoint intellectuel rimbaldien et pas seulement affronter son hermétisme échevelé. Plus récemment, pour "Fairy", j'effectuais un rapprochement avec un poème très secondaire de Vigny : "Bain d'une dame romaine", fragment. Je signalais à l'attention la brièveté du morceau, sa fin musicale comparable, son occurrence "indolents" et plus accessoirement une ressemblance de tour prépositionnel vers le début : "Pour nouer ses cheveux" face à "Pour l'enfance d'Hélène...". Notez que l'adjectif "indolents" se retrouve au masculin pluriel à la rime du quatrième vers du poème similaire de Vigny : "Le Bain fragment d'un poème de Suzanne", et "ombre" est alors à la rime au vers 2. Ces rapprochements ont l'air dérisoire, mais dans "Fairy", Rimbaud parle de "l'indolence requise", ce qui veut dire qu'il cible une manière littéraire dont les deux poèmes de "bain" de Vigny font partie d'une manière ou d'une autre.
Vigny est surtout cité pour "La Maison du berger" à cause de "Nocturne vulgaire" et des trains de la lettre à Demeny du 15 mai (pas aujourd'hui, mais en 1871). Il est cité également pour le poème "La Sauvage" qu'on rapproche souvent de la fin de "Villes", mais le rapprochement reste là aussi difficile à étayer, mais l'idéologie dans "La Sauvage" a un vrai relief : le protestant arrogant va assimiler comme chrétienne l'indienne qui vient lui demander asile, Rimbaud n'étant certainement pas très friand de la préférence qui serait à donner au protestantisme sur le catholicisme selon les intellectuels, lui Rimbaud n'a pas l'air d'être dans l'idée que le change a de la valeur. Et, il y a aussi toute une description de l'habitation anglo-saxonne qui transforme les déserts américains. Dans tous les cas, le rapprochement est parlant. Pour "Fairy" et les deux "bain(s)", c'est pour l'instant un sujet moins évident.
Passons à "Jeunesse II Sonnet", poème que personne ne peut lire en l'état, vu qu'on n'arrive pas à en fixer le texte. Le poème parle d'une sorte d'époque mythique. Il faut trouver d'évidence les modèles à ce poème rimbaldien, ce qui va au-delà du seul renvoi au sonnet "Invocation" de Verlaine.
Or, le poème "Le Déluge" est une pièce clef du premier recueil de Vigny. Il est suivi du sous-titre "Mystère", et il s'agit comme pour "La Femme Adultère" d'une mise en scène poétique avec des amplifications d'un récit biblique. Le morceau "La Femme adultère" a le mérite de sembler un récit autonome jusqu'à ce que nous rejoignions le récit célèbre où Jésus-Christ parle de jeter la première pierre. Dans le cas du poème "Le Déluge", le poète raconte simplement une version poétique du déluge. Il n'y a pas cet effet de surprise. Toutefois, en remplissant sa matière, Vigny a des idées géniales qui ont marqué un Victor Hugo, lequel s'en inspire assez clairement quand il écrit "Le Sacre de la Femme". Mais s'il a moins de génie dans les détails, Vigny a tout de même un certain génie de conception. Il parle de la lumière du jour au moment du Déluge comme d'une lumière qui est celle encore de la création divine du monde en six jours. Vigny manie aussi superbement l'idée d'un monde où tout était encore à sa place, parce que rien n'avait encore été déplacé par le déluge. Et cela signifiait une beauté affirmée dans le charme de son enfance, puisque tout était à sa place natale. Et c'est dans ce cadre que Vigny développe la thèse imagée d'un homme alors méchant, et tout ce passage est d'évidence intéressant à comparer à la manière de Rimbaud dans "Jeunesse II Sonnet" :
Les peuples déjà vieux, les races déjà mûres,Avaient vu jusqu'au fond des sciences obscures ;Les mortels savaient tout, et tout les affligeait ;Le prince était sans joie ainsi que le sujet ;[...]
Je ne cite que quatre vers, il faut prolonger la lecture bien sûr. Rimbaud décrit quelque chose d'opposé à la scène de Vigny, mais le principe d'exposition est le même.
Je ne parle pas d'une source au poème de Rimbaud. Je montre qu'il existe une connexion rhétorique entre les deux textes, ce qui permet de réorienter la recherche d'une source au poème rimbaldien.
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