samedi 16 mai 2026

Jours d'ivresse et genoux pénitents

Le titre de mon article me plaît bien, il est parlant, même si le contenu n'est que de petites brèves.
Pour "Matinée d'ivresse", j'ai précisé que le poème avait l'air d'enchaîner sans solution de continuité avec celui du poème "A une Raison", lien de poème à poème que confirme on ne peut plus clairement le retournement de l'expression "nouvelle harmonie" en "ancienne inharmonie", puisque dans "Matinée d'ivresse" si le poète craint le retour à l'ancienne inharmonie c'est qu'il est toujours dans l'expérience de la "nouvelle harmonie" lancée dans le poème précédent. Je rappelle que dans "A une Raison" nous avons une répétition clef du verbe "commencer" : "commence la nouvelle harmonie", "à commencer par le temps". Ce verbe "commencer" a aussi des occurrences clefs dans "Matinée d'ivresse" : "Cela commença... cela finira...", "Cela commença... et cela finit... cela finit...", "Cela commençait... voici que cela finit..." ce que complète la clausule : "Voici le temps des Assassins."
Il faut bien préciser que les enfants dont il est question dans "A une Raison" se retrouvent aussi dans "Matinée d'ivresse" : "sous les rires des enfants", "Rires des enfants". En jouant sur le couplage des verbes "commencer" et "finir", Rimbaud a étendu les possibilités de scander le changement en cours de l'expérience qui reflue. Nous n'avons pas un seul verbe conjugué à un temps du futur, au présent et à un temps du passé. On a un système de chevauchement plus subtil qui accentue l'impression de vivre une altération prise sur le vif : on a un premier couple qui va du passé (verbe au passé simple) au futur (indicatif future simple finira). Dans le second couple, "commencer" se maintient au passé simple "commença", mais "finit" tourne au présent de l'indicatif et il est répété une deuxième fois. Dans le troisième couple, le verbe "commencer" reste conjugué à un temps du passé, mais nous passons subtilement du passé simple à l'imparfait, tandis que le verbe finit reste au présent de l'indicatif.
Le jeu sur les temps verbaux est d'une très grande finesse. Pour le couple central, on remarque avec l'occurrence répétée "finit" qu'il y a une explication donnée : il est impossible de s'emparer immédiatement de l'éternité, l'ivresse ne sera pas permanente.
Dans "A une Raison", il est question d'abolir l'expérience du temps comme fléau, et dans "Matinée d'ivresse", nous passons de "voici que cela finit..." à "Voici le temps des Assassins." L'assassinat fait de ce temps un fléau, et la mention "temps" est en principe récusée par le poète. C'est ce qui m'a fait écrire que peut-être tout le monde s'était trompé sur l'avènement de la clausule. En réalité, la matinée d'ivresse étant terminé, le "temps des Assassins" est le retour à l'ancienne inharmonie. Les assassins ne seraient pas les voyants, mais les ennemis du poète, autrement dit les "anciens assassins" de "Barbare" en tant que tels.
Et une de mes idées, c'est que le titre "Matinée d'ivresse" cache un renvoi à l'expression "jour d'ivresse" où le choix "Matinée" souligne l'importance à la lecture du poème de cette rupture avec l'expérience de l'ivresse.
 
Si vous suivez régulièrement mon blog, vous savez que je m'étonne de la bêtise passive avec laquelle les rimbaldiens ne font rien de l'expression à la rime "ivresses pénitentes", oxymore spectaculaire calé à la fin des quatrains, moment de tremplin du côté des tercets.
J'ai déjà une piste du côté des poésies de Barbier, et elle est pas mal à exploiter. Ici, j'en ai une qui ne me convainc pas dans le poème "La Prison" de Vigny, mais je préfère quand même en parler et cerner les contours de ce que cela présuppose comme recours.
Dans le poème "La Prison", Vigny s'aligne sur la légende lancée par Voltaire selon laquelle le Masque de fer serait le frère jumeau de Louis XIV. Le poème raconte la visite d'un prêtre au prisonnier et, comme le prisonnier se rebelle en employant des répliques ironiques bien senties, le prêtre essaie de reprendre la main. Vigny s'inspire, mais sans amplification, de la rhétorique des tragédies. Peut-être le masque de fer est-il un roi, mais le Sauveur était Dieu, il ne faut pas comparer orgueilleusement sa souffrance à celle de Dieu pour nous. Cela posé, le prêtre passe à la mise en valeur de sa propre personne dont les souffrances seraient autres que celles du Masque de fer, ce qui est en réalité un peu osé, et c'est là qu'il va parler de ses "genoux pénitents", il y aura le mot "ivresse" à la rime ("impuissante ivresse" deux à trois pages plus loin dans le même poème).
Il est clair que la fin des quatrains de "Voyelles" ironise sur les pénitences de prêtres et autres chrétiens modèles pour parler du sort de ceux qui meurent pour les "ivresses" opposables à ce monde chrétien, et ils meurent donc en martyrs contre-chrétiens. Je ne vois pas ce que cette fin des quatrains de "Voyelles" pourrait raconter d'autre.
Pour l'instant, mon enquête rimique continue, j'ai une rime chez Vigny, un autre chez Barbier. Je lis aussi les poètes obscurs. Par exemple, je me sers des dédicaces des recueils de Victor Hugo, Vigny, Musset et Lamartine pour identifier les poètes à lire. Je me sers aussi des anthologies. J'ai lu les poésies d'Alexandre Guiraud, par exemple, et j'ai trouvé ça extrêmement mauvais. J'en suis même à constater, ce que je soupçonnais déjà, que la décennie 1820 est paradoxale, elle fixe trois poètes qui pour le siècle entier sont des références, surtout les deux premiers : Lamartine, Hugo et Vigny, elle lance la carrière de Musset, elle voit se développer aussi les débuts de Marceline Desbordes-Valmore, mais après ça tombe très vite. Soumet a du charme, ça se lit, mais ce n'est pas terrible. Casimir Delavigne a un peu plus de raison de demeurer peut-être. Pour les frères Deschamps, il vaut mieux Antony que son frère pourtant plus mis en avant par les dédicaces hugoliennes. Il y a ensuite Sainte-Beuve, puis ça tombe très vite. J'aurai beaucoup plus de poètes à lire attentivement dans les décennies qui vont suivre. La décennie 1820 tient vraiment à un petit nombre de poètes d'exception, mais il n'y avait pas encore le flux des artistes qui ont des ambitions, il y avait encore surtout des amateurs de poésies. Et ce n'est pas étonnant que Rimbaud comme on le voit avec "Bonne pensée du matin" ait plutôt retenu un Desaugiers qu'un Béranger ou que la plupart des poètes obscurs des trente premières années de son siècle. 
 
 
A suivre...

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