En 1982, Benoît de Cornulier a publié son livre Théorie du vers : Rimbaud, Verlaine et Mallarmé. Cela fait suite à un certain nombre d'articles et à une thèse du même auteur. Malgré la forte influence de Jacques Roubaud qui a l'antériorité avec ses propres articles et son livre La Vieillesse d'Alexandre, le livre de Cornulier n'est pas une redite autrement du livre de Roubaud. Jacques Roubaud est cité parfois dans Théorie du vers et il est référencé dans la bibliographie pour son livre de 1978 et deux articles plus anciens encore de 1974 et 1975. Ce qui est vrai, c'est que le travail de Cornulier finirait par occulter l'apport décisif de Roubaud qui joue un rôle déclencheur évident.
Le livre de 1982 de Cornulier est particulièrement dense et part dans des considérations analytiques qui sont bien plus complexes que tout ce qu'il fera par la suite, puisque par la suite Cornulier évoluera au sein du cadre balisé par l'ouvrage Théorie du vers, alors que Théorie du vers partait dans toutes les directions pour justifier le cadre. On ne peut pas se contenter des synthèses abouties plus récentes de Cornulier. Il faut nécessairement se confronter à Théorie du vers. J'y trouve d'ailleurs des phrases qui sont précieuses pour moi à mémoriser et dont je peux faire quelque chose par la suite. J'aimerais beaucoup un jour relire le livre L'Art poëtique de 1994, mais cela ne revêt pas la même importance que le livre de 1982 pour lequel j'ai tenu absolument à posséder un exemplaire personnel.
Il serait fatigant et fastidieux pour moi d'essayer de rendre compte de l'ensemble de ce livre. Je vais aller directement à l'essentiel, sans bien poser les choses par une introduction, en espérant que vous pourrez suivre, l'intérêt étant tout de même de vous fournir un texte pas trop conséquent et simple d'accès, puisqu'en principe la discussion métrique rebute l'écrasante majorité des amateurs de poésies !
Le livre commence par une batterie de tests et une première loi empirique est formulée : les gens ne perçoivent pas les égalités syllabiques simples au-delà de huit syllabes. Ceci explique qu'il n'y ait pas de vers sans césure de plus de huit syllabes, cas à part d'un poème en vers de neuf syllabes fourni visiblement par défi par Ronsard, avant les poèmes rimbaldiens de 1872. Les tests suffisent à appuyer l'idée, mais Cornulier étaie son propos par des références scientifiques qui n'ont rien à voir avec la mesure des vers. Ainsi, il cite la traduction en 1974 d'un article de G. Miller de 1956 : "Le nombre magique 7 plus ou moins 2 : sur quelques limites de notre capacité à traiter l'information" qui relève de la "psycholinguistique" apparemment. Cornulier signale aussi à plusieurs reprises des propos de gens qui analysant le vers se sont approchés de la solution apportée par Roubaud et Cornulier. Beaucoup pensaient déjà qu'il y avait une limite à la perception d'un nombre égal de syllabes entre les vers. Le problème était alors mal posé ou n'était tout simplement pas approfondi du tout.
Je suis inévitablement d'accord avec cette limite empirique posé par Cornulier, limite qui n'est pas démontrée scientifiquement, mais qui est établie par des constats convergents. Je précise que Cornulier m'a testé en 2002 lors d'un repas à un colloque Rimbaud à Charleville-Mézières. Il récitait des vers et j'identifiais sans peine le vers faux pour les vers de trois à cinq syllabes. Pour le vers de six syllabes, il y a eu un problème. Cornulier a raté la création de son vers faux, et je lui ai dit que je n'identifiais pas de vers faux, et effectivement il s'en est rendu compte lui-même. Il a recommencé et j'ai identifié le vers faux sans problème. Mais, après, je n'ai pas identifié le vers faux dans les heptasyllabes ni le vers faux dans les octosyllabes.
Dans Théorie du vers, Cornulier essaie de rassurer les gens qui n'ont pas la limite maximale en disant que ça n'a rien à voir avec le goût, le jugement littéraire. Tout de même, une proportion non négligeable des vers que nous lisons sont des octosyllabes, les vers de sept syllabes sont loin d'être si rares que ça, et il existe des hémistiches de huit syllabes pour certains vers : le vers de treize syllabes passé de Scarron à Verlaine ou le vers de quatorze syllabes de Verlaine. Et il va être aussi question ici du problème du semi-ternaire !
Puis, Cornulier commet une imprudence critique. Il parle de lui-même comme maîtrisant spontanément la reconnaissance des égalités syllabiques jusqu'à la limite maximale, limite maximale qui est donc celle justement du patrimoine de la poésie française. L'erreur vient du moment où Cornulier considère que tous les poètes maîtrisent cette limite maximale.
A un moment donné, il y a une justification de ce propos qui doit être prise en considération. En effet, un poète qui va écrire de très nombreux vers de huit syllabes a tout intérêt à maîtriser cette limite maximale, en sachant que Cornulier précise qu'il est impossible de progresser à ce sujet : nous avons une limite maximale à vie, elle est de six ou de huit, sinon de sept ou de cinq, et ça ne changera jamais.
Cornulier déclare implicitement que seuls ceux qui atteignent la limite maximale peuvent devenir de grands poètes. Mais, son propos n'est recevable que pour les poètes qui produisent tant d'octosyllabes qu'il faut nécessairement qu'ils aient une aisance à le faire. Le propos ne peut pas s'appliquer de la sorte aux poètes qui n'ont produit que de loin en loin des poèmes en vers de huit syllabes, puisque le modèle du vers de huit syllabes étant courant rien n'empêche quiconque de créer des poèmes de huit syllabes quitte à compter sur ses doigts pour ne pas faire d'erreur.
Hugo et Gautier ont produit tellement de vers de huit syllabes qu'on peut concevoir qu'ils ne comptaient pas sans arrêt sur leurs doigts pour y arriver, sinon ils auraient été rebutés et se seraient rabattus derrière l'alexandrin. Ou alors ils étaient masochistes.
Or, beaucoup de poètes n'ont produit que quelques poèmes en vers de huit syllabes et ils se sont plutôt concentrés sur le recours à l'alexandrin.
Prenons le cas de Rimbaud ! Il n'a pas composé une quantité d'octosyllabes suffisamment frappante pour qu'on puisse dire qu'il lui était naturel d'écrire en octosyllabes. On constate d'ailleurs sur les manuscrits que Rimbaud a justement tendance à se tromper. Pas moins de trois fois ! Il se trompe sur le manuscrit de "Famille maudite", il est vrai dans un cadre métrique particulier. Il oublie deux syllabes dans un alexandrin d'un poème pourtant soigneusement recopié "Les Pauvres à l'église", vers que nous ne pourrons jamais rétablir : "Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribotte :" transcription tronquée d'alexandrin qu'on peut étudier sur un fac-similé disponible sur le site Gallica de la BNF : Cliquer ici pour le consulter !
On sent qu'il y a eu une interruption entre "Dehors le froid, la faim," et "l'homme en ribotte :" il y a un petit espace entre les deux parties du vers et la second ligne est légèrement plus haute que la première. En clair, Rimbaud a oublié de reporter ce qui devait correspondre à un léger rejet de deux syllabes après "la faim". Ou il a oublié les deux syllabes qui introduisaient l'expression "l'homme en ribotte". Je ne vois pas comment une enquête pourrait retrouver ce qui manque.
Cette erreur de recopiage à elle seule ne prouve rien sur la limite de reconnaissance d'égalité syllabique de Rimbaud, mais elle est déjà un indice que ce n'est peut-être pas son point fort, ce qui rejoint le cas de "Famille maudite" où Rimbaud se trompe dans le décompte syllabique de certains vers, et cela rejoint le cas d'un poème où un vers qui devrait compter huit syllabes n'en compte que sept : "Comme moi ? petite tête," vers faux de "Ce qui retient Nina", poème envoyé à Izambard en août 1870. Le vers en question et même le quatrain qui le contient sont remaniés dans l'autre version connue du poème : "Les Reparties de Nina" remise à Demeny.
Visiblement, Rimbaud devait compter sur ses doigts pour composer des vers de huit syllabes. Il n'atteignait pas comme Cornulier, Hugo ou Gautier la limite maximale visiblement.
Certes, Rimbaud a composé plusieurs fois des poèmes en octosyllabes, mais cela ne s'impose pas comme une constante. Nous avons le court poème "Trois baisers" tout en octosyllabes. Pour "Bal des pendus", Rimbaud ne pratique l'octosyllabe que pour le quatrain de bouclage, alors même qu'il s'inspire de poèmes en vers de huit syllabes du recueil Emaux et camées de Gautier. Il a préféré l'alexandrin. Pour "Rêvé pour l'hiver", Rimbaud met finalement sur le même plan deux vers de huit syllabes et quatre vers de six syllabes, ce qui semble indiquer qu'il n'est pas assez sensible à l'importance de l'égalité. "Les Effarés" et "Ce qui retient Nina" ont des vers de quatre syllabes, mais ils rejoignent "Première soirée" pour former les trois poèmes en octosyllabes de Rimbaud pour l'année 1870. Il faut y ajouter le court poème inspiré de modèles "La Brise" dans Un coeur sous une soutane. En 1871, Rimbaud semble essayer de persévérer dans ce recours avec "Chant de guerre Parisien", "Mes petites amoureuses", "Le Coeur supplicié" et "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs", mais la forme cède clairement le pas ensuite à des poèmes en alexandrins avec juste un retour dans le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" qui a là encore pour modèle le recueil Emaux et camées de Gautier. "Bannières de mai" et "Bonne pensée du matin" seront les deux dernières expériences liées à la référence à l'octosyllabe, mais avec un délitement métrique évident dans le cas du dernier poème mentionné. Et ces deux poèmes sont liés à une époque où il est clair que pour composer des vers Rimbaud compte sur ses doigts puisqu'il estompe la césure au maximum ou glisse des vers faux exprès.
Au-delà du cas de Rimbaud, il y a plein de poètes qui n'ont guère composé qu'en alexandrins, et dans la thèse du semi-ternaire Cornulier admet donc deux formes 84 et 48 qui présuppose que pour le créateur du vers il avait non seulement une limite maximale de perception à huit syllabes, mais qu'il ressentait cette égalité culturellement, puisque la spécificité des semi-ternaires c'est d'offrir un 84 ou un 48 parfaitement isolé dans un environnement d'alexandrins 66.
Si Cornulier étudie transversalement la possibilité d'une présence diffuse de semi-ternaires 84 et 48 sans considérer qu'il étudie des vers de poètes différents, c'est qu'il présuppose que les poètes ont tous la capacité maximale de reconnaissance d'une égalité de huit syllabes, alors que Cornulier a montré empiriquement par ses tests que cette capacité était minoritaire en société !
Et j'ai signalé avec le plus grand sérieux les éléments qui amènent à douter que Rimbaud lui-même ait eu cette compétence maximale, parce que Rimbaud est le poète par excellence qui a démoli le sentiment d'égalité dans la mesure des vers, et parce que l'analyse des vers ne peut être la même si on considère que Rimbaud maîtrise ou non la reconnaissance d'une égalité syllabique de huit syllabes. Il faut bien comprendre qu'on ne peut pas dire que Rimbaud compose spontanément un 84 du genre : "Déserts, soleils, rives, savanes ! Il s'aidait", si on n'a pas prouvé qu'il avait cette limite maximale. Il se trouve que pour ce vers la correction en "rios" a éliminé la question du semi-ternaire, mais comme on va le voir la question du semi-ternaire ne se résout pas à un tel cas exceptionnel.
A suivre !
Nota bene : j'ai oublié de mentionner le sonnet en 14 octosyllabes "Poison perdu", mais ça ne change rien au constat d'un Rimbaud qui ne compose pas des octosyllabes par plâtrées.
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