jeudi 21 mai 2026

Le problème du semi-ternaire dans Théorie du vers de Cornulier (Partie 2 : confusion du mètre et du rythme, et pourquoi c'est important)

Dans la première partie de l'article, nous avons vu un premier problème qui fragilise l'approche de Cornulier. Je fais des rappels à ce sujet avant de repartir de plus belle. Citons la quatrième de couverture du livre Théorie du vers : "la mesure par un nombre supérieur à huit donc pas accessible à la perception." C'est ce qui explique qu'il n'y ait pas une tradition de vers de neuf syllabes ou plus sans césure. Et Cornulier ajoute ceci, je cite toujours la quatrième de couverture : "le seul rapport arithmétique qui se montre reconnaissable entre nombres syllabiques, est l'égalité." En clair, quand on lit des vers d'un certain nombre de syllabes, on ne perçoit pas ce nombre, mais seulement l'égalité entre les vers. C'est pour cela que la versification est étroitement liée à la notion de mesure. On perçoit l'égalité et rien d'autre. On ne percevra pas qu'un vers est plus long ou plus court d'une syllabe, on ne percevra pas des rapports proportionnels : la moitié d'une quantité syllabique, les deux tiers, etc.
Mais, en rendant compte des tests "psychométriques" qu'il a élaborés, Cornulier précise que les gens qui arrivent à ressentir l'égalité jusqu'à huit syllabes sont rares. L'écrasante majorité des gens n'y arrivent pas. Et cela rejoint aussi le fait que nous n'avons pas non plus une tradition de poèmes en vers de seize syllabes aux deux hémistiches de huit syllabes, mais surtout cela veut dire que la plupart des gens sont sensibles aux alexandrins, aux deux types de décasyllabes et aux vers d'une à six syllabes, mais moins aux vers de sept syllabes, et très rarement aux vers de huit syllabes, aux vers de treize syllabes sur le modèle de Scarron et Verlaine (5+8), aux vers de Verlaine de seize syllabes (6+8). Et Cornulier va faire comme si tous les poètes faisaient partie d'office de la minorité qui perçoit l'égalité des vers ou des hémistiches jusqu'à huit syllabes, alors qu'il n'existe pas une société séparant les amateurs de poésies selon qu'ils sont sensible à l'égalité jusqu'à six, sept ou huit syllabes. N'importe qui peut écrire des vers de huit syllabes, par le seul fait qu'ils appartiennent à la tradition et qu'on peut compenser le défaut de perception en comptant sur ses doigts. C'est pour cela que l'argument de la masse de vers de huit syllabes est intéressant dans les cas de Victor Hugo et Théophile Gautier, encore qu'on ne peut totalement exclure la possibilité qu'ils aient compté sur leurs doigts vers après vers. C'est un fait, dans le cas de Rimbaud, qu'il commet souvent des erreurs sur ses manuscrits, alors même que les copies manuscrites de Rimbaud sont rares. "Famille maudite" n'était pas une copie quelconque, c'était une mise au propre que le poète décidait de conserver. "Ce qui retient Nina" était un poème envoyé au professeur par courrier. Et cela vaut aussi pour "Les Pauvres à l'Eglise", même si ici il y a plus l'idée d'une distraction.
Cornulier n'a pas à présupposer le fonctionnement psychologique du poète en lui accordant le bénéfice de la capacité de perception maximale mais rare parmi les humains.
Et ce problème se retrouve de manière criante, mais différente, dans le cas du semi-ternaire.
Moi, je pense que le vers de douze syllabes qui est un pur semi-ternaire a été inventé par des gens que l'histoire de la poésie n'a pas retenus ou dédaigne : Challamel cité par Ténint pouvait s'adonner le premier à un trimètre sans césure normale après la sixième syllabe, qui connaît un poème de Challamel ? Qui a jamais lu ne fût-ce que le poème d'où Ténint extrait le trimètre pur de Challamel ? Le semi-ternaire pur 4-8 ou 8-4 a fini par avoir une réalité à la toute fin du dix-neuvième siècle. Mais qui l'a inventé ? Un grand poète ? Verlaine ? un des symbolistes ou décadents dont on connaît le nom ? Ou bien de parfaits inconnus qui publiaient des vers à la fin du dix-neuvième siècle et qui auraient inventé le semi-ternaire avant que je ne sais quel poète plus connu du vingtième le pratique à son tour naïvement ?
Dans le cas d'un Victor Hugo ou d'un Charles Baudelaire, Cornulier referme la porte, vu l'absence chez ces poètes d'enjambement de la césure normale de l'alexandrin au milieu d'un mot, cas à part des traits d'union.
Or, l'idée de Cornulier, c'est de supposer que le passage de l'alexandrin 66 aux semi-ternaires purs, c'est fait par acclimatation progressive. Et Cornulier va supposer que même si tous les alexandrins sont 66, les poètes s'appuient sur le semi-ternaire pour ne pas que le vers paraisse trop prosaïque.
Mais, pour oser affirmer cela, il faut déjà considérer qu'on sait de source sûr que le poète étudié maîtrise la portée maximale de la perception des égalités syllabiques. Parce que vous êtes un poète publié, et aussi parce que vous êtes morts et ne pouvez plus être soumis à des tests, Cornulier vous accorde la capacité de reconnaître l'égalité entre vers ou hémistiches de huit syllabes spontanément, messieurs Racine, Hugo, Rimbaud, Ronsard, etc. Non ! Si la majorité de la population n'atteint pas la limite maximale, au nom de quoi l'accorder sans preuve aux poètes, sous prétexte que leurs vers sont les plus beaux, etc. ?
Surtout que ce 48 ou 84, ce semi-ternaire donc, n'étant formulé nulle part à l'époque de Rimbaud et Hugo, il faut leur supposer une perception dont ils ne prennent même pas spécialement conscience, mais qui les conditionnerait. Cela n'a aucun sens. Et Cornulier puis Gouvard ont construit des corpus pour faire croire à une réalité statistique, sauf que j'ai exhibé des preuves que cette réalité statistique était factice, avec des enjambements de mots qui n'avaient pas été relevés chez Borel, en jouant sur le recoupement de plusieurs critères dont certains refoulés un peu vite par Cornulier, etc., en dénonçant la facilité avec laquelle Cornulier intégrait la césure à l'italienne dans ses relevés de semi-ternaires.
J'ai aussi souligné que les jeux acrobatiques à la césure étant souvent d'une, deux ou trois syllabes, mécaniquement de nombreux vers donneront l'impression d'une coupe soit à la quatrième syllabe, soit à la huitième syllabe, proportion considérablement augmentée avec les tolérances pour certains faits grammaticaux marginaux et pour les césures à l'italienne.
Cornulier se fonde aussi sur le trimètre comme tremplin vers le semi-ternaire, ce qui là a du sens, mais en réalité le passage du trimètre au semi-ternaire est beaucoup plus problématique qu'il ne veut bien le dire.
Et surtout, si la césure normale est maintenue, quoique chahutée, est-ce que le poète perd son temps à envisager une harmonie compensatoire 48 ou 84 ? Et Cornulier dit même "tous les poètes" puisqu'il leur accorde à tous la même logique comportementale, et la même perception maximale.
Je rappelle qu'Hugo, Rimbaud et les autres ne connaissent pas ce qu'est un semi-ternaire. C'est une invention du début du vingtième siècle chez les théoriciens du vers, de la fin du dix-neuvième siècle chez des poètes dont moi-même je suis incapable de citer un seul nom (il y avait un poète qui en faisait un dans le dossier sur Armand Silvestre à la bibliothèque de Toulouse, pas la municipale, une départementale avec une rubrique nécrologqiue et des coupures de presse, c'est le premier semi-ternaire authentique dont je sois sûr, et je ne sais même pas citer le nom de celui qui l'a écrit). Et Cornulier a lui-même exclu les rapports du simple au double, ou du simple à la moitié, ce qui fait qu'on se demande sur quoi il se fonde pour parler de l'harmonie compensatoire du 84 ou du 48, surtout quand ce 48 ou 84 ne fait qu'avoir une occurrence dans un poème en plusieurs alexandrins 66, puisque le 48 ne renverra à une égalité qu'avec des exemples isolés, épars et clairsemés qu'on ne trouve qu'une fois tous les dix mille vers à la lecture.
Je trouve le problème abyssal.
L'idée serait que les poètes aient recouru à la double mesure tout au long du dix-neuvième siècle. Il y aurait ainsi de nombreux semi-ternaires chez Hugo, et non pas un tous les dix mille vers. Mais c'est faux ! Hugo ne pratique que deux trimètres à la Corneille sur les plus de cinq mille ou six mille alexandrins de son Cromwell. Et au moins jusqu'à l'exil, dans son théâtre comme dans sa poésie lyrique, Hugo ne pratique pas le trimètre à tout va. Du coup, avant l'exil, la question du semi-ternaire chez Hugo ne se pose même pas en réalité. Et sous un autre angle, les rejets peuvent être d'une, deux, trois ou quatre syllabes, parfois cinq. Mais, à cause de la loi des huit syllabes, on ne prend jamais en considération les cas 1/11, 2/10, 3/9 ou 9/3, 10/2 et 11/1. On supposera toujours la reconnaissance de la césure normale dans les segments de 11, 10 ou 9 syllabes. Et il reste alors les configurations 7/5 et 5/7 où la tension par rapport à la césure n'est que d'une syllabe. C'est uniquement à cause de cette discrimination progressive qu'il existe l'illusion que le semi-ternaire peut se dégager statistiquement, et en réalité c'est faux. C'est aussi partiellement lié au fait que le recours au trimètre va s'assouplir, mais là encore c'est une pétition de principe d'affirmer que la désintégration du trimètre va de pair avec un appui de type semi-ternaire.
Tout ça, c'est de la fable.
Et Cornulier vient lui-même sur ce terrain. Sur la quatrième de couverture de  Théorie du vers, il le dit lui-même que les découpages en "coupes mobiles", en "pieds", etc., confondent le rythme et le mètre, le rythme étant, précise Cornulier, tout aussi présent dans la prose que dans le vers. C'est le mètre qui sépare le vers de la prose.
Dans le livre, il y a un chapitre "Mesures complexes" qui commence par une partie intitulée "Confusion du mètre et du rythme Invention de l'alexandrin tétramètre". Le fameux 3333 parfait qu'on peut assouplir avec des 42 et des 24, tétramètre qu'on enseignait encore dans la dernière décennie du vingtième siècle au lycée comme à l'Université, bien qu'aucun écrit n'attestait l'idée à l'époque d'un Ronsard, d'un Racine, d'un Corneille, etc.
Mais, justement, le trimètre n'est pas une double mesure, il est un rythme. Je citerai prochaine des passages où Cornulier le dit lui-même précocement dans son livre, mais s'en écarte au moment où il traite enfin le sujet en tant que tel.
Et ce problème de glissement du rythme au mètre, c'est exactement ce que je dénonce dans la lecture de "Tête de faune" où Cornulier a lancé une idée que d'autres métriciens ont suivie d'une césure qui tendait à changer d'emplacement quatrain après quatrain, mais toujours quelque peu approximativement. 
Depuis 1998, Cornulier n'en parle plus vraiment du semi-ternaire, mais il a façonné tout son discours. La théorie de l'évolution de l'alexandrin au dix-neuvième siècle qu'on a dans Critique du vers de Gouvard s'appuie explicitement là-dessus.
J'ai déjà contre-argumenté en indiquant que si Cornulier, Gouvard, Bobillot et d'autres voyaient des semi-ternaires de compensation quand la césure était chahutée par "comme", une préposition "sous", "par", etc., par un déterminant "leur", etc., il se trouvait que les mêmes poètes pratiquaient ces audaces parfois à l'entrevers : "Comme une / Aile de papillon" (Musset), parfois dans des vers de dix syllabes, et que les poètes ne se posaient pas la question de l'harmonie compensatoire. Pourquoi alors s'en poseraient-ils dans le cas de la césure normale de l'alexandrin ?
Et justement, Cornulier analyse les vers de 1872 de Rimbaud, ceux de dix, onze et douze syllabes, comme des cas de dissolution rythmique de la mesure, alors que, moi, j'ai adopté une autre méthode critique. J'ai préféré souligné les convergences d'une même forme de provocation à la césure sur plusieurs vers, et j'ai aussi utilisé différemment les critères de Cornulier. Au lieu de faire une étude avec tous les critères en même temps, je regarde déjà ce qu'il se passe avec le critère le plus important, celui de l'enjambement de mot, et j'ai pu en conclure que "Juillet" et "Mémoire" n'avaient d'enjambement de mot à la césure qu'exactement au milieu du poème : vers 14 de "Juillet" sur "station" et vers 21 et 24 du même quatrain post-médian dans "Famille maudite", résultat conservé dans "Mémoire" malgré les remaniements.
Pourquoi les métriciens : Cornulier et tous les autres, gardent-ils le silence sur ma méthode statistique ? il s'agit de preuves par les faits. C'est imparable. Le hiatus dans "Jeune ménage" est précisément à la place de la césure normale pour un décasyllabe littéraire.
Si le semi-ternaire est enfin mis à mort dans le modèle théorique, il devient sensible que les analyses des vers de 1872 de Rimbaud par les métriciens, Cornulier ou autres, sont du même ordre de confusion du mètre et du rythme que les analyses qu'ils ont dénoncé de l'alexandrin tétramètre chez Quicherat, Martinon et consorts.
Et enfin, on pourra analyser réellement ce qu'a voulu faire Rimbaud, et non plus affirmer que les vers sont flasques, sans césure, et que c'était le jeu de Rimbaud de s'ingénier à ce qu'il n'y ait pas de césure. Pour ne pas qu'il y ait de césure, il suffit de composer sans y prêter la moindre attention, de toute façon, ce qui ne suppose aucun génie, simplement un effort d'application pour ne pas faire revenir l'habitude mentale de l'hémistiche. 


A suivre !

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