Le lundi 18 mai 2026, Jacques Bienvenu a mis en ligne la "première partie" d'un article intitulé "Rimbaud et Paul Demeny". Il va y avoir une suite, visiblement.
Cette première partie révélait un emploi par Demeny du néologisme "abracadabrantesques" qui vient en l'état actuel de nos connaissances de Mario Proth et de son livre Les Vagabonds (au tout début de son livre, Mario Proth précise qu'il a publié des articles dans une revue vers 1861 qui préfigurait le livre en question, ce qui peut ouvrir la voie à une nouvelle recherche). Rimbaud a identifié le mot rare et l'a employé dans son poème "Le Cœur supplicié" dont Izambard a été le premier destinataire le 13 mai. Demeny n'a reçu une version que dans une lettre du 10 juin 1871, plusieurs semaines, presque un mois, après la célèbre lettre dite "du voyant" datée du 15 mai. Et la version reçue par Demeny a un titre qui lui est propre : "Le Cœur du pitre", ce qui a aussi son importance.
On peut penser que cette découverte est sans véritable importance, puisque les gens ne s'intéressent pas à l'influence de Rimbaud sur Demeny, mais c'est une grave erreur de raisonner ainsi, car ce que fait Demeny a quelque chose à dire aux rimbaldiens.
On va voir ça plus bas.
Dans la foulée, Jacques Bienvenu a révélé l'existence d'une plaquette de Demeny intitulée "La Soeur du fédéré" avec une mention épigraphe de couverture "Mai 1871" qui, selon moi, ne doit pas se confondre avec la date de publication exacte de la plaquette. Ce poème révèle que Demeny avait une certaine sympathie pour la Commune, il convient toutefois de relativiser cette sympathie. Au moins publiquement, Demeny modère ses propos. La "sœur du fédéré" n'est pas elle-même une fédérée, elle utilise un argument à un moment donné qui était plutôt employé, hypocritement, par les versaillais : une guerre fratricide de deux camps devant l'ennemi prussien, et elle utilise aussi un jugement négatif contre Paris, ville folle à réprouver moralement aujourd'hui, alors qu'elle parle quand la guerre des versaillais contre la Commune est toujours en cours. Evidemment, Demeny a peut-être plus de sympathie encore pour les communards et il jouerait la prudence. Il faut ajouter que le titre "La Soeur du fédéré" fait un écho étonnant avec les propos de Rimbaud à Demeny dans sa lettre du 17 avril 1871 oiù il félicite Demeny pour sa chance et lui dit qu'il en est qui ne trouveront pas leur soeur de charité, ce qui fera l'objet d'un poème daté de juin 1871 sur le seul manuscrit connu. Le poème "La Soeur du fédéré" décrit une scène de confession d'une femme à l'article de la mort, avec un vers de bouclage, procédé dont Rimbaud use pas mal dans les poèmes qu'il a d'ailleurs remis à Demeny : "C'est ma faute, ma faute, et ma très grande faute." On a une scène de repentance paradoxale puisque cette femme va raconter au prêtre qu'elle s'est( sacrifiée pour sauver la vie de son frère, acte charitable s'il en est. Cette plaquette a été publiée par la Librairie Artistique où Demeny occupe des fonctions, et je rappelle que dans la lettre du 17 avril à Demeny non seulement Rimbaud parle du motif de la "soeur de charité", mais il précise qu'il est allé à la Librairie Artistique pour y quêter l'adresse d'Eugène Vermersch, l'un des plus célèbres communards. Il me semble assez clair qu'il y avait un profil communard de cette Librairie qui plaisait à Vermersch et Rimbaud, et que cela tend à montrer que Demeny était sans doute lui-même proche de la Commune. Rimbaud se confie très ouvertement à lui sur le sujet le 15 mai, après tout. Précisons toutefois que Rimbaud parle d'une recherche de l'adresse de Vermersch pour une période antérieure à la Commune, celle entre le 20 février et le 10 mars à peu près. Les combats ont véritablement commencé le 2 avril environ, donc je ne vais pas considérer que Demeny parlait à Rimbaud du poème "La Soeur du fédéré", mais il est clair, vu la réponse de Rimbaud, que Demeny était dans l'étape antérieure à la création de son poème, il méditait sur l'idée de "soeur de charité", et l'actualité va lui fournir l'occasion d'un jeu de miroir du concept chrétien à la "sœur du fédéré", ce poème étant quelque peu flanqué d'une sympathie communarde, mais pouvant se prémunir de toute attaque au nom de la dénonciation d'une guerre fratricide.
Il faudrait préciser qui est ce André Bacot auquel est dédié le poème, puisque ça permettrait d'affiner la compréhension des implications politiques de la plaquette de Demeny. Il faudrait aussi préciser quand exactement cette plaquette a été publiée, la mention "Mai 1871" étant plutôt une information complémentaire utile à la lecture du poème.
A ces deux révélations importantes, Bienvenu en a joint une autre : un compte rendu daté du 16 août 1870 dans Le Constitutionnel du recueil Les Glaneuses. Il se trouve que dans ce compte rendu l'auteur, Charnay, épingle un "barbarisme" : Demeny a employé le nom "effluves" au féminin et non au masculin, erreur répandue à l'époque qu'on rencontre chez d'autres poètes. Or, l'erreur est lisible chez Demeny à cause de l'accord de l'adjectif qui suit : "mystérieuses", et Rimbaud a lui-même pratiqué le mot "effluves" au féminin, mais pas dans ses poèmes en vers, et cela dans la prose de Léonard au sein de la nouvelle Un cœur sous une soutane. Léonard emploie précisément l'expression de Demeny épinglée par Charnay : "effluves mystérieuses", et jusqu'à présent Rimbaud passait pour avoir commis une erreur courante à son époque, croire que "effluve" est un nom féminin. En réalité, l'expression fait partie du journal intime de Léonard qui tombe sous la main du supérieur qui répète à son tour avec mépris l'expression "effluves mystérieuses", puisque l'expression a deux occurrences dans la nouvelle de Rimbaud, et la reprise par le supérieur permet de comprendre que Rimbaud fait exprès d'exhiber cette erreur, et nous en avons désormais la preuve avec la recension des Glaneuses par Charnay. Cela veut clairement dire que la nouvelle un cœur sous une soutane a été écrite assez tard, et n'a pu être remise à Izambard qu'en septembre 1870 en gros. Songeons que Rimbaud écrira à Izambard "ce sans-coeur de Rimbaud", puis que l'expression "Un coeur sous une soutane" entre en résonance avec le titre "Le Coeur supplicié" devenu "Coeur du pitre", puis "Coeur volé".
J'ajoute que si le compte rendu date du 16 août et a été lu par Rimbaud comme nous en avons la preuve, cela signifie que le 25 août 1870 quand Rimbaud écrit sa lettre à Izambard il a relu Les Glaneuses en sachant pertinemment que ce recueil était violemment critiqué pour la forme et notamment pour la faiblesse des rimes par Charnay. Oui, Rimbaud parle avec dédain de ce recueil : "je suis descendu", parce qu'il sait à quoi s'en tenir sur les avis dans la presse. L'avis de Charnay est très négatif. On n'est pas dans la presse du vingtième ou du vingt-et-unième siècle où on dit assez clairement son mépris. Charnay fait un éloge de fourbe. Il fait quelques remarques élogieuses, mais c'est le principe rhétorique du type qui tient la main paume ouverte en l'air comme s'il tenait un objet, qui vous dit : "C'est bien ça, c'est bien ça !", et puis il retourne sa main vers le sol, faisant comprendre que ça peut tomber par terre quand même et que le "c'est bien" n'était que feint. Tout au long de sa recension, Charnay parle de Demeny comme d'un élève qui doit prendre des leçons. Vous imaginez bien que quelqu'un qui publie un recueil de poésies il attend des éloges autres que le mérite prometteur d'un élève s'il se montre plus studieux à l'avenir. Charnay se moque de la science des rimes de Demeny. Et il cite Boileau significativement, puisque dans son recueil Demeny dit détester le côté censeur de Boileau et préférer la fraîcheur poétique à l'exercice de style tracé au cordeau. Et ne croyez pas que Charnay ménage Demeny en prenant en considération cette fraîcheur poétique, il lui dit qu'il n'a que cette fraîcheur poétique et que c'est bien dommage qu'il n'ait que ça.
Pourtant, la lettre du 25 août 1870 contenait d'après les investigations menées le poème "Ce qui retient Nina". Rimbaud dit envoyer un poème dans sa lettre et on a déterminé que ça ne pouvait être que "Ce qui retient Nina". Et justement, même si les rimes que Charnay dénonce dans le recueil de Demeny se rencontrent dans différents poèmes de Rimbaud antérieurs comme postérieurs au compte rendu du 16 août, le poème "Ce qui retient Nina" véhicule le cliché du mauvais poète à la Musset et contient plus que les autres un certain nombre de mauvaises rimes. Je les ai énumérées récemment, mais il faut mentionner tout particulièrement la rime "rosés"/"que tu sais" où on a l'opposition entre voyelle fermée et voyelle ouverte, ce que renforce l'opposition des consonnes d'appui où [z] est la correspondante sonore de la consonne sourde [s]. Ce compte rendu dans Le Constitutionnel est la troisième pépite de l'article de Bienvenu, ça renouvelle l'approche de "Ce qui retient Nina", de "Un coeur sous une soutane" aussi.
Mais, revenons au mot "abracadabrantesques". En fait, Gautier a créé les deux néologisme "abracadabrant" et "abracadabresque". Le suffixe "-esque" est d'origine italienne et il sert aussi à former à l'époque l'adjectif "rocambolesque" à partir d'un personnage célèbre de la littérature populaire d'époque, à partir du Rocambole de romans à succès de Ponson du Terrail. Je ne serais pas surpris que Proth ait piqué un jeu de mots diffusé seulement à l'oral sur la duchesse d'Abrantès, mais il me faudrait déjà des attestations écrites du calembour par Gautier, la duchesse d'Abracadabrantès. Or, je n'en connais pas, je lis des gens qui en parlent, mais ils ne donnent jamais de sources. Si le mot avait été écrit dans un texte de Gautier, on l'aurait déjà retrouvé. Rimbaud a rencontré une mention écrite inespérée, et à défaut d'un historique de sa formation on peut dire qu'avec son suffixe en "-esque" appliqué à "abracadabrant", le mot fait un joli effet italien justement du type "excellentissime".
Mario Proth est indéniablement un esprit médiocre et un écrivain médiocre. De plus, il est républicain et franc-maçon, donc il est assez idiot pour s'inscrire dans un mouvement qui prône une République antidémocratique. Pensez aux discours à la télévision actuellement d'un Alain Bauer. Pensez que vous vivez dans une République qui se dit représentative, mais où un candidat à l'élection présidentielle n'a aucune contrainte qui l'amènerait à suivre le programme pour lequel il a fait campagne. Chirac a été le premier président élu qui a complètement tourné le dos à ses promesses de campagne une fois élu, Mitterand et Giscard étant déjà problématiques par ailleurs, et depuis vous avez eu Sarkozy, Hollande et maintenant Macron. Et ne vous faites pas d'illusions sur les prochaines élections. Comprenez aussi qu'il n'est pas normal que des partis décident des candidats à l'élection, puisque c'est une préselection qui vous force la main pour la suite. Comprenez que le second tour où vous devez faire barrage, c'est un piège préparé d'avance qu'on vous rejoue à plusieurs reprises en faisant mine que c'est la fatalité et que c'est le résultat du conflit entre les seuls électeurs. La franc-maçonnerie, c'est un jeu de cet ordre sur une fausse représentativité, et vous n'êtes pas face à des gens qui jouent cartes sur table, et depuis quand on fait passer une groupe comme inaltérable par les gens qui se succèdent à sa tête ? Vous êtes bêtes ou quoi ? Enfin, je ne vais pas m'appesantir, je vous préviens juste que la franc-maçonnerie c'est de la manipulation des masses et un totalitarisme insidieux qui ne dit pas son nom. Qui plus est, l'image en était peut-être un chouya plus présentable au dix-neuvième siècle. Puis, Rimbaud et Verlaine n'étant pas francs-maçons, ça me fait bien rire qu'on vienne faire retomber de la gloire sur les francs-maçons qui les ont un tant soit peu côtoyés. Passons sur cet aspect ridicule des choses. J'en reviens à Mario Proth qui n'est pas génial, mais pas aussi ridicule que l'actuel Alain Bauer. Peu importe que son texte soit faible. Rimbaud prend son bien où il le trouve. Il sait que Proth est nul, mais d'époque. Il identifie le thème des vagabonds, et Rimbaud le médite lui-même ensuite. Rimbaud reprend "abracadabrantesque" et en fait un emploi remarquable, loin du sans âme "orgie abracadabrantesque" de Proth, mais il faut identifier aussi le thème des "flots" dans le texte de Proth pour cerner la pensée subtile et implicite de Rimbaud dans son "Coeur supplicié". C'est en cela que je trouve anormal le mépris des rimbaldiens pour un document littéraire. Et je maintiens que la phrase de Proth "Si quelqu'un fut soi, ce fut lui" est une source sensible au "Je est un autre" de Rimbaud.
Je pense très clairement que Rimbaud a parlé de ce mot qui le frappait à Demeny et Izambard en octobre 1870 même. Rimbaud n'a pas relu Mario Proth en avril ou mai après l'avoir découvert en octobre 1870. Il a tout de suite repéré deux phrases étonnantes et il les a mûries pour créer "je est un autre" et "ô flots abracadabrantesques".
Mais il y a maintenant l'emploi par Demeny.
Demeny a publié un titre comportant le mot "abracadabrantesques" le 20 octobre 1872, le jour même de l'anniversaire d'Arthur Rimbaud, sachant que le 20 octobre 1870 Rimbaud était à Douai. Bienvenu le fait remarquer dans un commentaire à la suite de son article, mais j'avais déjà cette idée en tête quand je disais que Demeny avait fait exprès de publier son article le 20 octobre 1872. Il cite donc clairement Rimbaud. Je n'ai pas accès à la suite de l'article, mais je repère un poème "Guer o prusien" avec sa mauvaise orthographe qui vient d'une presse adonnée à la caricature qu'affectionnait Rimbaud. Je suis immédiatement frappé par la ressemblance d'allure avec le titre "Chant de guerre Parisien" qui parodie "Chant de guerre circassien" de François Coppée. il y a une ressemblance sonore entre "Prussien" et "Parisien", il y a le même mot "guerre" dans les deux cas, et dans la lettre du voyant le poème "Chant de guerre Parisien" est balancé de but en blanc, dès le début de la lettre, ce qu'on retrouve ici.
Ce n'est pas tout. A Douai, libéré de la prison de Mazas, Rimbaud a assisté à des réunions politiques et il a rédigé deux textes. Certes, il rédigeait en partie ce qu'on lui demandait, mais au témoignage d'Izambard Rimbaud faisait tout de même certaines interventions personnelles. Il avait choqué une personne en particulier. Tout cela, on le sait par les témoignages d'Izambard. Il y a d'ailleurs différents états connus du compte rendue de la réunion rue d'Esquerchin, il y a l'article publié, le texte transcrit par Izambard et peut-être une épreuve ou un manuscrit. On sait aussi que Rimbaud demande alors des armes. Il s'agit précisément de faire la "guer o prusien" pour défendre la République. Rimbaud et d'autres considèrent qu'il y a alors des traîtres qui veulent que la République perde contre la Prusse et qui ne font pas le nécessaire pour l'armement du pays. Il ne faut pas oublier que la Commune est née aussi pour partie d'une population qui n'a pas compris pourquoi il y a eu l'armistice avec la Prusse à la fin du mois de janvier. En clair, Demeny cite "abracadabrantesques" de Rimbaud et à partir très précisément d'une version intitulée "Le Coeur du pitre" !!! Rappelons la lettre étonnante de Demeny à Darzens qui parle des poèmes de Rimbaud comme d'élucubrations assez curieuses pour donner envie de les collectionner. Je pense qu'il serait intéressant d'avoir la suite immédiate de l'article du 20 octobre 1872 du Triboulet parce que ça donne une idée de l'image de Rimbaud que pouvait avoir Demeny.
Et il y a une autre raison pour laquelle Demeny publie cela le 20 octobre. Demeny a eu la chance de publier un poème dans la naissante Renaissance littéraire et artistique, très peu de temps avant Rimbaud. En août, je crois. Or, Demeny a dû être surpris de voir que presque tout de suite après figurait un poème "Les Corbeaux" signé "Arthur Rimbaud" dans la livraison du 14 septembre 1872. Il ne restait plus qu'un mois avant les dix-huit ans de Rimbaud, et Demeny a dû relire dans l'intervalle les manuscrits rimbaldiens qu'il avait en dépôt et préparer son texte pour le 20 octobre même. j'ajoute que Demeny n'ayant pas accès à "Voyelles", au "Bateau ivre", etc., etc., retrouvait dans "Les Corbeaux" une allusion à la guerre franco-prussienne avec les "morts d'avant-hier". Cela confortait l'image comique qu'il pouvait avoir de cet excité de Rimbaud qui partait au quart de tour quant à l'actualité politique, et notamment militaire : Commune et guerre contre la Prusse pour défendre la République.
Le mot "élucubrations" de Demeny de 1887 peut s'éclairer à la lecture du numéro du Triboulet du 20 octobre 1872, cela ne fait guère de doute.
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