lundi 25 mai 2026

L'influence des Glaneuses de Demeny plus profonde qu'il n'y parait sur Rimbaud ?

Je suis en train de recopier et classer des profils d'alexandrins, parfois d'octosyllabes du recueil Les Glaneuses de Paul Demeny. Cela prend du temps et je vais devoir accompagner cela d'un relevé équivalent au moins du côté des poèmes de 1869 et 1870 d'Arthur Rimbaud pour effectuer une comparaison parlante entre les deux poètes. Mais cela fera l'objet d'un article à part assez long et je suis naturellement amené à séparer le relevé de sources potentielles.
Au plan de la versification, je parlerai aussi de la question des sources à cause du "de" à la césure dans un alexandrin de Demeny, et j'envisage une influence en sens inverse de Rimbaud sur Demeny pour la préposition "par" devant la césure qui passe du sonnet "Le Mal" au poème "La Soeur du fédéré", mais tout ça je ne pourrai en parler que dans une grande étude statistique. Qui plus est, il y a des faits très intéressants à commenter dans la métrique de Demeny, que ce soit au plan quantitatif ou au plan de quelques cas particuliers.
Pour cette fois, on va se contenter donc de la question des sources.
 
On le sait, à cause de la mention du thème de la "soeur de charité" dans la lettre de Rimbaud à Demeny du 17 avril 1871, on pense à une influence de Demeny sur la genèse du poème "Les Soeurs de charité", influence qui serait plutôt prosaïque, puisqu'on pressent que c'est ce que disait Demeny à ce sujet, qui nous est inconnu, mais à quoi Rimbaud répond, qui aurait déterminé Rimbaud à créer un poème sur ce motif. Le poème "La Soeur du fédéré" récemment révélé par Jacques Bienvenu sur son blog vient renforcer ce sentiment, même si le poème en lui-même, que dis-je la plaquette ! n'impose pas l'idée d'allusions évidentes de la part de Rimbaud. Toutefois, le syntagme "muse ardente" du poème de Rimbaud semble une reprise du poème quasi liminaire "Les Glaneuses", titre éponyme du recueil de 1870 qui plus est.
Certains passages des Glaneuses peuvent faire songer aux "Etrennes des orphelins" ou bien à certains vers de "Credo in unam", "Ophélie" et même "Par les beaux soirs d'été...", mais il s'agit de coïncidences d'époque. C'est le contexte des habitudes d'époque qui crée le vertige des rapprochements. Il y a un poème des Glaneuses qui est daté de février 1870, ce qui suffit à prouver l'impossibilité d'une influence sur "Les Etrennes des orphelins" et cela rend même improbable l'idée d'une influence sur les poèmes envoyés à Banville en mai 1870. Avec un pareil avertissement, vous serez peut-être réticents à ce que j'ose d'autres rapprochements, mais vous allez voir que ça devient pertinent à un moment donné.
Jacques Bienvenu dans son article "Rimbaud et Paul Demeny (Première partie)" nous a révélé un compte rendu du 16 août 1870 dans le journal Le Constitutionnel par un certain Charnay qui étrille Demeny pour ses mauvaises rimes, faisant semblant de tenir un éloge pour le reste. Charnay réagit en particulier à un poème où Demeny a critiqué Boileau et son goût pour le métier, puisque Charnay montre à Demeny qu'il ne connaît pas le métier. Sur les rimes, Charnay s'aligne sur la tendance d'époque à la rime riche héritée en grande partie de Banville, il dénonce de mauvaises rimes. Mais Charnay a aussi épinglé une faute de français qu'il nomme un "barbarisme" : Demeny a accordé le mot masculin "effluves" au féminin. Il s'agit en réalité d'une faute courante à l'époque. Elle doit se rencontrer dans un passage d'Isidore Ducasse, et dans des vers de Musset ou d'autres poètes. Il faudrait faire une recherche à ce sujet. Et Demeny a accordé le mot avec l'adjectif "mystérieux", ce qui a donné "effluves mystérieuses". Je savais qu'on reprochait à Rimbaud un emploi au féminin du nom "effluves" et j'ai fait une recherche d'abord sur "Soleil et Chair" ensuite sur Un coeur sous une soutane, parce que je ne savais plus où ça se trouvait, et en fait Rimbaud emploie à deux reprises "effluves mystérieuses" dans la prose de la nouvelle Un coeur sous une soutane, et dans un contexte évident de persiflage ironique.
Et les conséquences sont en cascade.
Rimbaud pratique lui aussi de mauvaises rimes dénoncées par Charnay avant et après le 9 août, ce qui veut dire qu'il peut prendre pour lui-même la critique. Et Charnay parlant de rime riche fait écho au discours de Banville, lequel a répondu à Rimbaud pour sa lettre du 24 mai 1870 contenant trois poèmes avec justement des rimes discutables.
Ensuite, en employant "effluves mystérieuses", Rimbaud nous apprend qu'il a lu le compte rendu et que sa nouvelle est postérieure au 9 août 1870. Et le 25 août(, Rimbaud dira bien à Izambard être "descendu" à la lecture des Glaneuses. Cela conforte sinon confirme ce que je dis depuis des années : nous nous trompons à cause des lettres qui nous sont parvenues, le destinataire principal était Izambard et Demeny était un confident secondaire, un moyen de compenser par rapport à la fin de non-recevoir du professeur.
Rimbaud a écrit le 25 août à Izambard son mépris pour les vers des Glaneuses. Izambard était donc informé de la piètre estime de Rimbaud, il savait que c'était une relation hypocrite de la part de Rimbaud.
Mais ce n'est pas tout. Le poème "Ce qui retient Nina" contient pas mal de rimes douteuses, dont celle-ci exceptionnelle : "rosés"/"sais". Demeny est un peu un modèle d'amant de cette Nina du poème, et il est cible aussi dans le Léonard de Un coeur sous une soutane et cela rejoint aussi ce que je dis depuis des années au sujet du poème "Roman" que le consensus présente comme un exemple d'autodérision, alors que moi j'y vois une attaque plus rosse contre un mauvais poète et j'ai souligné que Demeny pouvait très bien être visé. Le poème est écrit avec Douai pour cadre, daté de la fin du premier séjour douaisien et Demeny était alors amoureux d'une femme de dix-sept ans beaucoup plus jeune que lui, qu'il était en train de mettre enceinte et qu'il allait bientôt épouser. Rimbaud quand il écrit au crayon sur ses manuscrits en vers avant de quitter Douai souhaite "Bonne chance" à Demeny, ne le trouve pas chez lui (normal, il fabrique un enfant...) et il le félicite pour sa "soeur de charité" quelques mois plus tard le 17 avril après le mariage. En fait, dans "Roman", Rimbaud décrit le Demeny qu'il a sous les yeux en lui prêtant l'âge de sa belle.
Demeny exprimait son amour pour les femmes plus jeunes dans ses poèmes, et notamment la pièce intitulée "Dix-huit ans" des Glaneuses à laquelle il est fort probable que Rimbaud reprenne l'exclamation "Dix-sept ans" du poème "Roman" :
 
Dix-huit ans  !... Quel trésor vaut ce clair diamant ?
Comme la route à suivre est tout ensoleillée !
Ainsi qu'un point obscur perdu dans la vallée,
La nuit est loin. - On voit fuir les jours en s'aimant.
 
Ce vers ouvre le quatrain final où se loge la rime "ensoleillée"/"vallée" dénoncée par Charnay et qui est sans doute le modèle perfidement suivi par la rime "rosés"/"sais" de "Ce qui retient Nina". Rimbaud reprend en le modifiant "Dix-huit ans", retient l'idée du mot "ensoleillée" et la mention de la nuit avec "Nuit de juin", et il pratique l'inversion où le "point obscur" de la "nuit" est remplacé par la vue lointaine de la femme : "tout petit chiffon / D'azur sombre" qu'on aperçoit.
 
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! - On se laisser griser.
 Et l'ironie à l'égard de Demeny est extrêmement violente si on compare le vers célèbre qui passe à tort pour un slogan rimbaldien : "On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans !" et ce vers olé-olé du poème de Demeny : "Mais qu'est-ce qu'une femme, hélas !, sans la jeunesse ?"
Je vous laisse relire tout le poème de Demeny, quatre quatrains de rimes embrassées.
Je reviens maintenant sur le poème de Léonard qui nous vaut la confidence des "effluves mystérieuses". Il s'intitule "La Brise" et s'inspire en particulier de vers précis de Banville. Ce poème "La Brise" contient le mot "suave" qui sera lui aussi persiflé par les personnages secondaires de la nouvelle rimbaldienne. Ce mot se trouve dans Banville, mais il a aussi plusieurs occurrences dans Les Glaneuses, ce qui n'est tout de même pas si banal que ç (voyez notamment "Sous le charme", "Une apparition" et "Des larmes").
Le poème "Sous le charme" contient aussi l'expression à la rime "sacrer poëtes" qu'on retrouvera dans "Mes petites amoureuses", poème sur le modèle de quatrain de "Ce qui reitent Nina, alternance d'un octosyllabe et d'un quadrisyllabe, le modèle étant la "Chanson de Fortunio" de Musset.
Le poème "Anomalies" malgré sa chute ratée est à lire pour son anaphore "J'ai vu" et ses images, il s'agit d'un modèle parmi d'autres (Lamartine...) pour une suite de quatrains du "Bateau ivre".
Je parlais de "Roman", je rappelle aussi que Rimbaud y reprend un hémistiche des Intimités de François Coppée "Les tilleuls sentent bon" et justement Demeny a dédicacé "A M. François Coppée" un poème intitulé "L'Allée" dans son recueil de 1870.
Mais, le 10 juin 1871, Rimbaud a envoyé trois poèmes à Demeny. Il y a "Le Coeur du pitre" qui est une version différente du "Coeur supplicié" envoyé à Izambard, et ce poème contient l'occurrence du mot qu'on va dire douaisien "abracadabrantesque(s)". Il y a aussi le poème "Les Poètes de sept ans" qui ouvre la lettre, et enfin la pièce intitulée "Les Pauvres à l'Eglise". Ce dernier poème fait penser à un poème de Coppée dédié je crois à Verlaine dans son Reliquaire, mais aussi à plusieurs poèmes des Glaneuses.
Le poème "Les Pauvres à l'Eglise" démarque clairement le poème intitulé "Le Chapelet" qui est au début des Glaneuses. Il s'agit à chaque fois d'une sorte de scène vue à l'église, avec une inversion entre la fille édifiante décrite par Demeny et la scène hypocrite brocardée par Rimbaud. Toutefois, il y a plusieurs poèmes des Glaneuses où Demeny évoque son passage à l'église, et il faut en particulier citer le poème "Une Apparition" qui est l'autre poème source évident des "Pauvres à l'Eglise". Demeny y dénonce alors l'hypocrisie des gens qui vont à la messe en employant précisément ce mot, et le mot "mysticités" sous la plume de Rimbaud fait écho à "mystères" et "impudicité". Comparez "Et les mysticités prennent des tons pressants" avec "Etalant devant Dieu leur impudicité" ! Demeny dénonce alors "le luxe effréné, les toilettes mondaines".
Ce n'est pas tout le poème "Une Apparition" offre une opposition entre un passage à Notre-Dame de Paris et une révélation heureuse dans une église de village, ce qui fait penser aux "Premières communions" où on passe des églises de village à l'église parisienne. Et, le mot "cadence" à la rime semble venir du poème "Le Vieux château" où il est aussi question de l'église.
Bref, Demeny a eu une influence sur "Les Pauvres à l'Eglise" et "Les Premières communions", ainsi que sur "Les Soeurs de charités", mais le poème "Une Apparition" dont l'influence est justement sur à la fois "Les Pauvres à l'Eglise" et "Les Premières communions" contient précisément le mot "indiennes" à la rime et mot qui désigne alors des vêtements comme dans "Les Poètes de sept ans", ce poème qui ouvre la lettre du 10 juin à Demeny et voisine avec "Les Pauvres à l'Eglise", ce poème qui est lancé par la dédicace "A M. Paul Demeny" sur le modèle des dédicaces des Glabneuses : "A M. François Coppée", "A M. Théophile Gautier".
Je ne vous dis pas tout, relisez les poèmes que j'ai cités ci-dessus. C'est du conséquent.

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