Aux pages 307 à 311 de son essai Les Illuminations ou Rimbaud l'Obscur, Alain Bardel revient à la suite du livre L'Art de Rimbaud de Michel Murat sur la syntaxe de "Promontoire". Dans l'introduction de sa sous-partie intitulée "La Phrase labyrinthique", Bardel dit que "Rimbaud préfère souvent la phrase nominale", mais il va être question à l'inverse de phrases surchargées (coordination, subordination). Et la seconde phrase de "Promontoire" est la première choisie pour illustrer le procédé. Bardel écarte donc la première phrase du poème et commente la deuxième. Il prétend que nous avons une juxtaposition de dix ou onze groupes nominaux qui sont tous en fonction sujet des trois verbes : "flanquent, creusent, surplombent".
Selon Bardel, et peut-être Murat, les sujets de ces trois verbes sont (si on se permet la réduction logique traditionnelle en grammaire au nom, la linguistique actuelle faisant une fixette sur le groupe nominal complet) "fanums", "vues", "dunes", "canaux", "Embankments", "éruptions", "crevasses", "lavoirs", "talus", "façades" et "railways". Dans cette série, l'impermanence des "éruptions" me paraît incongrue. Qui plus est, spontanément, nous lisons plutôt les seuls "railways" comme sujet des verbes "flanquent, creusent, surplombent".
Notez un cas intéressant. Sur le manuscrit autographe, ce passage est recopié deux fois. Le fac-similé du manuscrit autographe peut être consulté sur le site Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu :
Rimbaud après le mot "Allemagne" a écrit : "et les façades circulaires". Il a visiblement oublié une partie du texte lors du recopiage. Il a alors biffé toute la partie écrite trop tôt et a repris avec "des talus de parcs singuliers...", puis il a repris la séquence biffée "et les façades circulaires..." et la suite. Or, ça ne s'arrête pas là. Sur la partie biffée, Rimbaud avait oublié le "et" devant "leurs railways", il l'a ajouté dans la marge avant de biffer le passage. Ensuite, quand il a recommencé la transcription de ce passage, il n'a oublié ni le "et" devant "les façades", ni celui devant "leurs railways", mais il a fini par biffer le "et" devant "les façades circulaires".
Pourquoi si Rimbaud savait dès le départ que "façades" n'était pas le dernier sujet à énumérer de cette phrase a-t-il connu un pareil flottement ? Il a fini par le biffer, mais sur la deuxième transcription seulement, alors qu'il sait pertinemment avec la partie biffée que "et leurs railways" doit suivre. S'il a supprimé ce "et", ce n'est pas pour des raisons grammaticales, mais pour des raisons rythmiques. Ou peut-être est-ce pour des raisons grammaticales, mais contraires à ce que pense Bardel ? Rimbaud ne voulait pas qu'on pense que "façades" était un sujet des verbes "flanquent, creusent, surplombent", dynamique de lecture que tendait à imposer l'accumulation des deux "et".
On peut hésiter sur l'argument du "et", mais la ponctuation offre un argument plus difficile à contourner. Rimbaud utilise les points-virgules pour séparer la plupart de ces groupes nominaux, ce qui ne me semble pas un choix logique s'il s'agit de juxtaposer dix groupes nominaux en fonction sujet, surtout à partir du moment où il n'y a aucune virgule à l'intérieur d'un quelconque de ces groupes nominaux. Le point-virgule aurait pu créer une hiérarchie entre ce qui délimite les groupes nominaux en fonction sujet et les éléments à l'intérieur des groupes nominaux, mais ce n'est pas le cas. Je vous cite les groupes nominaux, aucun n'a de virgule interne :
Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories
d'immenses vues de la défense des côtes modernes
des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales
de grands canaux de Carthage
et des Embankments d'une Venise louche
de molles éruptions d'Etnas
et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers
des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne
des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbres du Japon
(et) les façades circulaires des "Royal" ou des "Grand" de Scarbro ou de Brooklyn
et leurs railways
J'ai intégré à cette énumération les coordinations "et", même celle initiale devant "les façades" mais en la mettant pour sa part entre parenthèses.
On ne comprend pas bien s'il s'agit d'une énumération de onze sujets des verbes à venir pourquoi il y a cet "et" devant "des Embankments", ni cet autre devant "et des crevasses".
En revanche, si on rétablit la ponctuation, on s'aperçoit qu'il y a bien une virgule, mais elle est entre les deux premiers groupes nominaux avec les noms têtes "fanums" et "vues", les points-virgules séparant tous les autres groupes nominaux sauf dans les couples formés par le recours au "et" : éruptions et crevasses, canaux et Embankments, couples thématiques quelque peu sensibles !
En clair, la réponse est dans l'introduction du texte "La Phrase labyrinthique" de Bardel, nous avons affaire à des propositions nominales successives, avant un retour à une proposition verbale où les trois verbes ont un seul sujet "railways" :
Des fanums qu'éclaire la rentrée des théories, d'immenses vues de la défense des côtes modernes ;
des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales ;
de grands canaux de Carthage et des Embankments d'une Venise louche ;
de molles éruptions d'Etnas et des crevasses de fleurs et d'eaux des glaciers ;
des lavoirs entourés de peupliers d'Allemagne ;
des talus de parcs singuliers penchant des têtes d'Arbres du Japon ;
les façades circulaires des "Royal" ou des "Grand" de Scarbro ou de Brooklyn ;
Voilà pour la série de sept propositions où noter les constructions souvent binaires, et cela est prolongé par une phrase verbale :
et leurs railways flanquent, creusent, surplombent les dispositions de cet Hôtel [...]
Ce que dit ensuite Bardel sur le sens du mot "dispositions" et son analyse du reste de la phrase sont plus pertinents, mais son découpage du début en dix ou onze groupes nominaux tous en fonction sujet de trois verbes n'est pas recevable.
Nota bene : "proposition" s'emploie à l'intérieur d'une phrase pour éviter de dire "la phrase dans la phrase".
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