mercredi 4 août 2021

Rubrique de l'été : Présentation du livre La Vieillesse d'Alexandre de Jacques Roubaud

L'alexandrin a connu une évolution qui s'est accélérée au cours du dix-neuvième siècle avec en fin de course l'idée pour les poètes désireux d'imposer de la nouveauté qu'il fallait persévérer par d'autres voies que celles du vers traditionnel : vers libres, poèmes en prose, mises en page, etc. L'alexandrin a survécu sur le mode mineur, parfois dans des formes non orthodoxes, mais il a perdu son rôle de grand vers nécessaire à la grande poésie. Il est devenu l'emblème d'une poésie du passé.
Mais l'analyse de l'alexandrin a elle aussi spectaculairement évolué au dix-neuvième puis surtout au vingtième siècle. Roubaud a fait date en montrant ce qu'il s'était joué historiquement avec Rimbaud et en rappelant le problème de régularité de la mesure. Benoît de Cornulier accentuera l'analyse de la régularité métrique en montrant combien les analyses rétrospectives de vers du dix-neuvième siècle sont erronées et fondées sur une pseudo-science non vérifiées par la documentation historique.
Le coup d'envoi à la refonte des études métriques a été donné par le livre La Vieillesse d'Alexandre de Jacques Roubaud paru en 1978, achevé d'imprimer du mois de mai, chez l'éditeur François Maspéro et dans la collection "Action poétique" codirigée précisément par Jacques Roubaud. Il existe deux couvertures distinctes de l'ouvrage. Je possède un volume dont la première de couverture offre une illustration mosaïque noir et blanc qu'on a envie de dire pixellisée, représentant un vieil Alexandre. La quatrième de couverture est du poète Jean Tortel et l'accroche que celui a écrite pour l'occasion contient quelques énoncés marquants : "Le vers français majeur porte un nom de héros", "le vers libre n'est pas libre de n'être pas un vers". Il déclare qu'il faut se poser une question fondamentale aujourd'hui sans réponse : "Qu'est-ce que le vers ?"
L'ouvrage fait à peine 200 pages, il est divisé en 12 chapitres, un chapitre 0. initial et un chapitre 00. final entre lesquels s'intercalent les chapitres 1 à 10.
Le chapitre 0 expose son sujet en déterminant qu'il y a eu une remise en cause radicale de l'alexandrin dans la seconde moitié du dix-neuvième siècle. Les chapitres 2 à 4 étudient trois acteurs de l'événement, mais seul le chapitre 2 étudie les mutations de l'alexandrin chez un poète, chapitre 2 qui porte sur Rimbaud. Le chapitre 3 s'intéresse à Mallarmé, mais plutôt à la réflexion critique du poète, et le chapitre 4 s'intéresse à un auteur en prose : Isidore Ducasse, nommé à l'ancienne Lautréamont dans l'ouvrage.
Les chapitres 4 et 5 exposent alors le modèle théorique de Roubaud pour l'analyse de l'alexandrin pris en tant qu'un "entier à douze positions". Les chapitres VI et Vii étudient les nouvelles voies prises par les poètes du vingtième siècle, puis nous avons encore trois chapitres mélangeant réflexions et mises en perspectives historiques sur divers points.
Il faut remarquer enfin que le chapitre 2, celui qui porte de manière essentielle sur la révolution des audaces radicalisées de Rimbaud, sélectionne comme emblématique le poème "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." Roubaud a la prudence de considérer que la chronologie n'est pas tellement importante pour le débat de fond, il s'appuie en effet sur les considérations erronées d'époque soutenues par Antoine Adam selon lesquelles le poème "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur" aurait été écrit quelques semaines après la semaine sanglante. L'analyse des thèmes du poème est néanmoins juste et Roubaud va ainsi lier la révolution métrique dont ce poème est un parfait exemple à la révolution communaliste célébrée en plus d'un poème par Rimbaud. On observe au passage un piquant détail. Dans cet ouvrage de 1978, Roubaud ironisait de la sorte sur l'aveuglement de ses contemporains au sujet des alexandrins de ce poème :
Comme il est difficile maintenant, plus d'un siècle après 1871, de saisir exactement la portée de cette rupture (au point qu'une édition scolaire récente peut affirmer ingénument : "La versification est à peu près régulière"), je la décrirai assez minutieusement.
Rappelons cruellement que dans son édition au Livre de poche des œuvres complètes d'Arthur Rimbaud, en 1998-1999, Pierre Brunel a placé le poème "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." isolément à la suite des contributions zutiques et avant une page de faux titre "Les poèmes du printemps et de l'été 1872", comme si ce poème devait impérativement dater de 1871. Et dans les notes à cette pièce sans titre, Brunel a écrit ces lignes étonnantes qui sont devenues une scie comique parmi les spécialistes des questions de versification : "L'inspiration, la forme métrique assez peu audacieuse, incitent à le rattacher aux poèmes de la Commune [...]". En clair, Roubaud a puni par anticipation le critique Pierre Brunel de ne l'avoir jamais lu.
L'ouvrage de Jacques Roubaud a inspiré très clairement certains travaux de métriciens à venir : Benoît de Cornulier et Jean-Pierre Bobillot notamment. Dans son livre L'Art de Rimbaud, Michel Murat fait remarquer la filiation militante de Roubaud à Bobillot, ce dernier poursuivant la thèse du premier d'une révolution du vers qui est l'essai et l'expression d'une révolution communarde par la poésie. Pour la manière d'écrire, il y a d'autres ressemblances audibles entre les écrits de Roubaud et de Bobillot, puis dans les titres et sous-titres de son livre Rimbaud, Le meurtre d'Orphée, Bobillot adopte une présentation chiffrée informatique particulière qui a au moins pour point de départ le goût de Roubaud pour les chiffres 0 et 00 en tête de chapitres : Bobillot est friand des "O.O.O", "O.O.1.", etc. On observe que le "m" minuscule pour "Le meurtre d'Orphée" du titre est comparable au goût de Roubaud : "action poétique" et "La vieillesse d'Alexandre", puis "essai". Et l'écho est finalement très sensible de "La vieillesse d'Alexandre" à "Le meurtre d'Orphée". Roubaud et Bobillot ont par ailleurs tous les deux en commun de publier de la poésie. Il faut souligner aussi la filiation de Roubaud à Cornulier, avec des points plus précis comme l'étude de la ponctuation en fonction du vers, le fait qu'un article fondamental de Cornulier soit une étude fouillée, métrique et sémantique à la fois, du poème "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,...", le fait aussi que le premier livre de Cornulier Théorie du vers ait une ressemblance formelle sensible avec le chapitrage du livre de Jacques Roubaud, puisqu'après une partie introductive Cornulier étudie lui aussi trois auteurs, mais cette fois au strict plan des audaces pratiquées sur le régime de leurs alexandrins. Cornulier écarte la perspective très large de Roubaud avec la prose de Mallarmé et Isidore Ducasse, pour privilégier le Mallarmé versificateur et réintroduire Verlaine aux côtés dudit Mallarmé et de Rimbaud. L'ouvrage de Cornulier repart ensuite sur des considérations théoriques qui ont à voir à tout le moins avec les chapitres 4 et 5 du livre de Roubaud. Il y a des différences importantes entre les deux ouvrages par ailleurs et nous en traiterons dans de prochains articles.
Je vais étudier prochainement l'introduction de l'ouvrage de Roubaud et le premier chapitre sur Rimbaud. Je me pencherai à une autre occasion sur les chapitres 4 et 5 plus théoriques.
J'espère me permettre un rythme soutenu de mise en ligne des articles. Demain, dans un moment de détente, je vais essayer de vérifier si tous les poèmes du Moyen Âge du cycle d'Alexandre qui sont cités par Roubaud sont consultables sur internet.
Après la lecture de l'ouvrage de Roubaud, je passerai à un compte rendu du livre Théorie du vers de Cornulier et je confronterai les deux études. D'autres recensions suivront, bien évidemment, mais après les lectures des deux ouvrages de Roubaud et Cornulier, il ne sera pas inutile de faire un retour sur les écrits des siècles passés à propos de vers, alexandrins et césures, pour bien comprendre pourquoi il y a eu cette remise à plat autour de 1978-1982.

Il est 23h13, nous vous laissons avec la suite de vos programmes. Pour la partie musicale, nous écoutions le pianiste Erroll Garner...

mardi 3 août 2021

Qu'en penserait Rimbaud ?

Rimbaud, l'enfant rebelle, serait-il docile face à nos politiques sanitaires qui, paraît-il, sont de bon sens ?
Alors, quelques mathématiques simples.
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D'abord, le cas Pfizer. L'état d'Israël a imposé dans sa population une précoce vaccination au Pfizer, qu'il ne saurait donc désavouer politiquement. Pourtant, une nouvelle étude donne un signal inquiétant qu'a relayé le ministre de la santé du pays. Cette information est relayée dans divers journaux : Le Monde, le Journal du dimanche, etc., avec les minimisations d'usage.
Certes, je ne suis pas médecin, mais on me donne un tableau, je le lis, je suppose que les données dans le graphique ce n'est pas que pour faire joli.



Le tableau offre quatre séries de cinq colonnes. On peut recouper les séries par deux : d'un côté les colonnes sur le simple risque d'infection, et de l'autre les colonnes sur les cas graves. 
Il y a donc une bonne et une mauvaise nouvelle. On résume cela ainsi dans la presse en tenant compte essentiellement des colonnes en "violet de ses yeux" : le vaccin Pfizer protège à 88% contre l'hospitalisation et à 39% contre le risque d'infection. Il y aurait à débattre sur ce que signifie exactement 88%, si c'est un chiffre si remarquable que cela et s'il ne profite pas de la faible létalité envisagée au sujet du variant delta, mais nous n'entrerons pas dans ce débat. OK ! c'est la bonne nouvelle ! Face à cela, il y a la mauvaise nouvelle, le Pfizer ne protège qu'à 39% contre l'infection. Mais, les gens sont contents : protection à 88% qui va même servir à dire qu'il faut être bête pour criser sur les 39% à côté.
Mais, pour bien creuser l'affaire de la mauvaise nouvelle, il faut se reporter à l'autre élément majeur du tableau : l'évolution de l'efficacité du vaccin dans le temps. Il y a un code couleurs : la colonne bleue pour ceux qui étaient vaccinés le 21 janvier, la "orandje" pour le 21 février, la verte pour le 21 mars, la jaune pour le 21 avril, et la colonne violette rassemble les données de tous les vaccinés d'il y a plus de trois mois. OK !
Pour les hospitalisations et cas graves, les colonnes sont stables. En revanche, les gens vaccinés le 21 janvier n'ont une protection contre l'infection que de 16%, ce qui est très bas, ceux de février que de 44%, ceux de mars que de 67% et ceux du 21 avril que de 75%.
Certains prétendent expliquer le chiffre faible de 16% pour les plus anciens vaccinés par le fait qu'on aurait d'abord vacciné les personnes âgées et à fortes comorbidités. Mais cette explication est contredite par la stabilité d'efficacité du vaccin pour les cas graves et les hospitalisations : 82 et 86% d'efficacité face à 88 et 91%. Il y a un problème logique quelque part, si réellement la colonne bleue représente non une période de vaccination, mais la population âgée à comorbidités. Si tel est le cas, la colonne bleue serait plus basse dans les hospitalisations et les cas sévères. Il y a bien le sentiment qu'après six mois le vaccin ne protège quasi plus contre les infections, et on observer une courbe constante : 16% en janvier, 44% en février, 67% en mars et 75% en avril, où il va être de plus en plus douteux d'opposer qualitativement mois après mois la population vaccinée.
Ensuite, il y a le simple chiffre inquiétant du mois d'avril. Après trois mois, le vaccin ne protègerait qu'à 75% contre l'infection virale, mais c'est une mauvaise nouvelle. Le but de la vaccination obligatoire est d'arriver à l'immunité collective. Or, comme il n'y a pas 100% de la population israélienne qui a été vaccinée, on comprend que ces 75% reportés à la population d'ensemble du pays on est déjà très en-dessous des 70% ou requis pour l'immunité collective. On est en train d'apprendre que même en vaccinant tous les trois mois avec des piqûres de rappel, on n'aura jamais une couverture vaccinale de 75% de la population (dans un pays, puisque l'épidémie est mondiale, je le rappelle).
Vous êtes prêts à vous faire vacciner tous les trois mois ?
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Prenons maintenant le cas Astra Zeneca. Gibraltar : 30000 personnes vaccinés à l'Astra Zeneca, 100% de vaccinés, on aura jamais ça dans aucun pays au monde. Pourtant, l'épidémie repart.
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A quel moment vous allez comprendre qu'on vous mène en bateau ? Oui, en bateau ivre, si vous voulez...

samedi 31 juillet 2021

Moi, je veux...

 Un t-shirt de Rimbaud en gilet jaune avec écrit "A bas le pass sanitaire, à bas les Adolphes 1/3".

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Sacré Pfizer, on passe à la troisième dose, on va faire une dose tous les six mois.

"Oui, alors, heu ?; vous prenez la dose en mars, de toute façon en été comme en 2020 la maladie recule, donc c'est peut-être pas intelligent de se faire vacciner avant l'été finalement, parce que euh ? ouais euh ? il faudra faire une nouvelle dose quand l'épidémie reprend en septembre."

"Oui, heu !, alors, le variant delta, le vaccin Pfizer il n'est pas efficace. Heu ? Alors heu ? à Pfizer on a décidé de créer un nouveau vaccin, il sera prêt en 2022. Ne vous inquiétez pas, on s'engage à ne jamais avoir plus de six mois de retard sur l'évolution des variants du virus."

"Oui, c'est moi, Jean Casse-tête, alors, moi, je dis que Pasteur quand il voit tous ces gens qui ne veulent pas se faire vacciner il doit se retourner dans sa tombe. D'ailleurs, les vaccins ça craint rien et ça n'a pas d'effets secondaires. Mais, alors, je suis bête, peut-être que je devrais autoriser le vaccin chinois sinovax et le vaccin russe Spoutnik V. Et tant que j'y suis, je vais arrêter de réserver l'Astra Zeneca et le Jansen & Jansen aux plus de 55 ans."

"Oui, c'est moi, Fauci, l'instrument de la mort, alors heu , oui la science c'est moi, le masque il sert à rien, je finance les laboratoires chinois pour qu'ils étudient les gains de fonction sur les virus."

"Oui, alors, l'ivermectine, non mais, faut l'interdire, et l'approche à partir de multiples médicaments faut pas y penser non plus. S'il n'y a pas assez de morts et pas assez d'hospitalisations, on va pas avoir de quoi justifier une obligation vaccinale."

"Oui, on est en démocratie, pas de problème, la majorité est d'accord avec le pass sanitaire, c'est la fête, même l'amendement pour pas arrêter le pass sanitaire s'il y a fin d'épidémie est passé comme une lettre à la poste."

"L'épidémie repart dans les pays vaccinés. Raah ! mais c'est la faute aux gens qui se font la bise et qui respectent plus les gestes barrières. Ah ! c'est plutôt le fait des gens vaccinés ? Ah ils ont pris ça avec trop de confiance. Boah, après tout, c'est parfait, l'épidémie va durer et il y aura encore plus de sous à se faire avec la vaccination."


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Vous vaccinez les enfants dès douze ans et les femmes enceintes avec une invention de la veille, elle est belle votre fierté !

lundi 26 juillet 2021

Le "suprême clairon", contradiction entre Idéal et Jugement dernier ?

Dans un tout récent article, j'ai mis en avant une reprise passée inaperçue (me semble-t-il) d'un sonnet de L'Olive de du Bellay dans le poème "L'Isolement" de Lamartine qui ouvre les Méditations poétiques, puis j'ai montré comment le principe cosmique lamartinien de l'idéal s'était retrouvé dans les poèmes d'Hugo, Baudelaire et Verlaine. Et ceci a permis une profitable conversation téléphonique avec un ami enthousiasmé où il a été question d'un point particulier, celui du clairon du sonnet "Voyelles" dont l'allusion sensible au Jugement dernier n'est pas incompatible avec l'idée d'accéder à l'Idéal, point évident dès le départ du débat, la discussion consistant à argumenter ce fait et à mieux éclairer la stratégie rhétorique de Rimbaud.

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Je vais faire tout de suite ma petite digression sur le romantisme. Pour reprendre l'article, sans s'intéresser à ceci, se reporter à ce qui suit les trois prochains astérisques. Il y a trois points importants qui permettent de cerner quelque peu la dynamique romantique d'un poète selon moi.
Il y a un point qui concerne l'évolution des formes. Les romantiques, soit allemands, soit français, se sont dressés contre l'idée du classicisme en Littérature. Les modalités sont très différentes entre les deux cultures, et quelque part les romantiques français ont plus créé une forme nouvelle qui avait de fortes caractéristiques formelles ostentatoires, alors que le romantisme allemand est parti sur une remise en cause plus radicale, mais à mon avis pas toujours heureuse non plus. Mais je n'en débattrai pas ici. Ce qu'on peut retenir de simple, et qui concernera de toute façon le romantisme français, même s'il est de fait moins radical que le romantisme allemand, c'est que la construction formelle de l'œuvre romantique remet en cause les règles antérieures d'un classicisme en les interrogeant et aussi en polémiquant avec elles. De ce point de vue-là, les créations poétiques de Rimbaud sont l'aboutissement du romantisme au plan formel. Rimbaud est celui qui a "déglingué" la "mécanique du vers", et après lui le travail ne fut plus à faire. Il a aussi inventé deux régimes de prose, celui narratif du livre Une saison en enfer de l'ordre d'une prose poétique unique au monde, et celui d'une poésie en prose, aux variations formelles importantes, mais aux ressources mélodiques telles que, sans être du vers, ça peut difficilement être reconnu comme de la prose. Et s'il existe au XXe des entreprises formelles sur le vers, le vers libre et la prose, cela ne sera pas dans cette forme d'aboutissement d'un report des réussites de la poésie versifiée classique dans des formes en vers ou en prose polémiques et d'une efficacité inégalée en même temps.
Les deux autres points qui définissent le mouvement romantique sont liés. Le romantisme se caractérise par le renouvellement du Je lyrique. Marot, Ronsard ou Agrippa d'Aubigné peuvent parfois toucher à une dimension cosmique, parler d'eux-mêmes, mais ils vont parler de religion en tant que catholiques ou en tant que protestants, comme ils vont parler d'eux-mêmes avec des signes ostentatoires qu'ils partagent les cadres de pensée de l'humanité commune. Le romantisme accentue l'individualité et la prise de parole sur le plan spirituel devient radicalement personnel. Dans le domaine de la poésie française, les premiers poètes se prétendent les défenseurs du trône et de l'église. Mais Hugo va évoluer, tandis que Vigny et Lamartine ne seront pas orthodoxes en fait de manifestations de la foi. Le discours de Lamartine ne serait sans doute pas encensé par l'église. Mais, il faut encore insister sur la personnalisation du discours lamartinien et sur sa construction de face à face cosmique du poète face à un univers, temple qu'on interroge et où on essaie de cerner la présence divine. L'expression du Je lyrique des romantiques va toutefois s'accompagner d'une sorte d'expansion des sentiments, d'une sorte de facilité à parler longuement de tout sujet qui fera l'objet d'une autocritique au sein du romantisme et au sein de la seconde génération romantique qui est la génération parnassienne. Baudelaire essaiera de refonder un lyrisme personnel qui ne sente pas le clinquant de la prostitution de l'âme. Leconte de Lisle fera semblant de s'en déposséder pour le déplacer, avec un talent que trop peu de gens reconnaissent de nos jours, dans le domaine de la légende qui tient à distance le réel et le personnel. Gautier prétendra à une solution de l'art pour l'art, et Banville, dans la foulée de Victor Hugo, développera l'idée de fantaisie des Orientales et la dérision satirique. Musset sera un romantique particulier, malgré le mépris que lui voua Baudelaire, et Verlaine a bien créé, comme le montre Henri Scepi au sujet de la "Chanson d'automne" un mode d'expression du lyrisme plus condensé et délesté des effets qu'on peut parfois considérés comme de manche de la grande rhétorique. Rimbaud est d'évidence l'héritier du lyrisme romantique. Il parle de "fanfare atroce" et son "Bateau ivre" doit beaucoup aux procédés d'écriture pour capter l'attention d'un Lamartine ou d'un Hugo. Il y a un enthousiasme romantique qui se ressent à la lecture des vers de Rimbaud, dans la prosodie de ses compositions. Et les réflexions sur le "Je est un autre" sont bien évidemment un aboutissement, avec correction des abus du premier romantisme, de la grande réflexion initiée au début du dix-neuvième siècle sur les pouvoirs créateurs du moi.
Le troisième point romantique est lié au précédent et suppose une filiation nette de Victor Hugo à Arthur Rimbaud, c'est l'idée que le poète a un magistère à exercer devant la société. L'image du voyant est exploitée par Hugo et Vigny avant Rimbaud, lequel fait d'ailleurs commencer l'idée avec les poètes romantiques qu'il cite nommément, et cette idée de sacerdoce concerne encore Une saison en enfer, livre dont il dit que son sort dépend, puis ces Illuminations dont le titre, certes quelque peu pince sans-rire par aspects, est volontairement dans la continuité des titres Méditations poétiques et Les Contemplations.
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Reprenons cette question du "Suprême Clairon" dans "Voyelles". Le "Suprême Clairon", c'est la forme inversée de l'expression "clairon suprême" utilisée par Victor Hugo à deux reprises dans son recueil de 1859 La Légende des siècles, seule version de ce recueil que Rimbaud pouvait connaître en 1871 et 1872, moment où il composa le sonnet "Voyelles". Hugo a utilisé l'expression dans "Eviradnus" puis dans le poème "La Trompette du jugement" qu'il y a très longtemps déjà le critique Barrère identifia en source patente au dernier tercet du sonnet "Voyelles".
Il s'agit donc d'une allusion au Jugement dernier, et pour la plupart des lecteurs, je présume, cela devrait donc s'opposer à l'idée d'un idéal cosmique enchanteur dont procède pourtant bien le "rayon violet de Ses Yeux".
Il faut se rappeler qu'à ses débuts Rimbaud a composé le poème "Credo in unam" où, un peu à la façon du courant de l'éclectisme en philosophie française d'époque, il a mêlé des éléments de la religion chrétienne ("rédemption", "exil"), du platonisme ("exil", accès à la sphère supérieure des Idées) et d'un paganisme proche de Lucrèce (et donc Démocrite et Epicure) pour aboutir à l'expression d'une pensée personnelle utilisant des beautés du christianisme contre le christianisme, créant un texte spiritualiste contrecarrant le discours chrétien, mais répondant aussi quelque peu aux expansions poétiques d'un Hugo ("Ce que dit la bouche d'ombre"), d'un Musset ou d'un Lamartine. "Credo in unam" ne saurait se réduire à un centon à partir de lectures de Leconte de Lisle et de Banville. Rimbaud y articule une pensée qui lui est propre et qui est un dialogue de remise en cause des prédécesseurs. La divinité dans "Credo in unam" est bien sûr la Vénus. L'idée de jugement dernier est rejetée et nous voyons se mettre en place une idée rimbaldienne constante qu'il faut poser son front de rebelle face au monde, accepter la mort et vivre l'immédiat présent en tant qu'existence pleine et entière. Dès "Credo in unam", l'idée qui fait oxymore d'une divinité de l'être mortel est explicitement posée. Cette idée va se développer avec constance dans les écrits de Rimbaud avec cette acceptation divine de la finitude humaine qu'on retrouve dans la grande lettre "du voyant" du 15 mai 1871 envoyée à Demeny : si le grand poète s'écroule sous les visions, d'autres poursuivront l'œuvre là où il s'est affaissé. Il y a bien une métaphysique de la divinité de l'homme mortel chez Rimbaud, ce qui est confirmé dans "Génie" où il est question dans des temps de naufrage de savoir identifier le souffle du Génie, de s'en emparer et aussi de "le renvoyer". Le poète accepte d'être un rouage dans les cycles du vivant.
Il n'y a pas d'exclusivisme des notions d'exil et de monde idéal dans "Credo in unam". Rimbaud récupère dans son propre discours des éléments clefs des discours qu'en même temps il contredit et conteste. Dans "Voyelles", l'allusion à une image du "Jugement dernier" ne réintroduira pas l'idée d'une fin de récréation qui serait sifflée pour permettre à Dieu de distribuer les bons et les mauvais points, de récompenser et surtout de punir.
Nous avons un texte de transition qui s'impose, c'est "Paris se repeuple". La personnification de Paris est une très claire figure de substitution à celle de Vénus dans "Credo in unam". Je devrais plutôt parler d'équivalence et non de substitution. Paris est célébré pour son front rebelle dans la tourmente et les hommes morts au combat sont célébrés pour s'être ainsi emparés en rebelles de leur valeur d'existence, avec sacre de l'orage. Le "clairon" est bien évidemment dans "Paris se repeuple" un instrument miliaire, un appel au combat, un moyen de raffermir les âmes. Et le lien avec "Voyelles" est indiscutable avec ne fût-ce que la proximité du même nom rare "strideurs".
Passons maintenant au sonnet "Voyelles" lui-même.
Le clairon est une expression imagée de la lettre "O". Il s'agit d'un instrument. Dans "La Trompette du jugement", Hugo voit le clairon, puis il ne fait que deviner Dieu derrière ou la main d'un ange pouvant se saisir du clairon. Or, Lamartine a créé dans le domaine de la poésie française un mouvement de créations en vers où le poète est dans un face à face cosmique avec l'univers. Vigny interrogera le silence et en fera de sublimes vers avec le poème "La Mort du loup", mais en 1820 Lamartine apportait cette perspective neuve du regard du poète face au cosmos, temple de Dieu qu'on interroge et où on cherche sa présence. On parle beaucoup des visions cosmiques de Victor Hugo en oubliant qu'il est sur ce plan un disciple ou en tout cas héritier de Lamartine. Et il est vrai que la filiation qui va de Victor Hugo à Rimbaud est autrement plus nette, autrement plus sensible. Or, quand Victor Hugo compose son recueil Les Contemplations il pense bien à Lamartine puisque le titre est un écho volontaire aux Méditations poétiques et à certains emplois de la rime "contemple"::"temple" dans ce même recueil. Fongaro a également très bien souligné à quel point le sonnet "Les Correspondances" réécrivaient Chateaubriand et Hugo, et il n'y manquait que les reprises à Lamartine. En 2003, j'ai beaucoup insisté sur la relation sensible entre "Voyelles" et Les Contemplations : idée qu'on peut lire des lettres dans l'univers, jeux sur les effets de l'ombre et de la lumière avec les connotations symboliques qu'en tirent les poètes, etc. Or, le recueil se termine (si on laisse de côté "A celle qui est restée en France") par un long poème qui, s'il n'est pas le meilleur, n'en est pas moins étonnant et significatif : "Ce que dit la bouche d'ombre". Rimbaud a d'évidence médité cette pièce particulière puisqu'il s'en inspire pour affubler d'un sobriquet dérangeant sa propre mère, qu'il baptise donc la "bouche d'ombre". "Credo in unam" ne sera déjà pas pleinement en phase avec "Ce que dit la bouche d'ombre", mais on peut estimer que "Voyelles" prend des distances plus grandes encore. Comme beaucoup d'éléments du recueil Les Contemplations entrent en résonance avec les vers de "Voyelles", beaucoup de comparaisons sont à prodiguer entre "Ce que dit la bouche d'ombre" et le même sonnet "Voyelles". Et dans la comparaison, on peut aussi apprécier des différences. Mais songez un petit peu que la "bouche d'ombre" c'est un peu une nouvelle expression de ce Dieu que Victor Hugo, après Lamartine, cherche dans le fait de sonder le ciel d'un regard inspiré. Dieu n'est pas que jugement dernier quand on regarde le fond du ciel, il peut être lumière, étoile, etc. La "bouche d'ombre" est une figure de l'inspection cosmique et métaphysique de cet univers que, la Terre nous imposant sa seule image sous nos pieds, nous reportons au ciel avec une préférence inévitable pour le mystère étoilé de la nuit dans une atmosphère sans nuages. En même temps, la "bouche d'ombre", comme signe du divin, c'est l'organe à même de s'aboucher au fameux "Suprême Clairon" du Jugement dernier.
Et revenons donc au sonnet "Voyelles" de Rimbaud. Rimbaud accepte la finitude d'un humain pris dans les cycles de la vie, tout en affirmant une sorte d'exaltation de l'existence individuelle partiellement comparable à certains développements de l'existentialisme au vingtième, à certains développements d'un Camus. Rimbaud exalte l'existence de l'homme révolté qui s'empare de sa vie. Une différence toutefois avec le vingtième siècle, c'est que Rimbaud, en personnifiant si profondément l'univers, même s'il récuse le Dieu du christianisme, crée un continuum de l'existence avec le réel perçu à son tour comme volonté. C'est en tout cas ce qu'il met en place dans la métaphysique de ses poèmes. Il y a un plan sur lequel il nous est plus simple d'adhérer, celui d'une éternité où la dynamique est de cycles où la mer rencontre le soleil, et puis il y a cette tendance à une providence à l'œuvre dans l'univers. Que ça plaise ou non à notre humanité philosophe moderne, Rimbaud ne regarde pas le réel comme extérieur au fait de conscience de sa propre existence. Il y a un continuum explicite dans sa poésie entre le fait de son existence et le fait de l'existence du réel. Puis, point moins déconcertant pour l'homme du vingt-et-unième siècle, mais point à mon avis politiquement perdu (on le voit quand l'humanité et notamment les français se couchent devant l'Union européenne, devant les Etats-Unis, devant le "pass" sanitaire, devant une vaccination rendue obligatoire pour un unique vaccin de la veille anormalement chouchoutée par rapport à d'autres, par rapports aux traitements à multiples médicaments et pourtant en perte de vitesse contre le variant du jour, devant le vote inévitable qui reconduira implacablement un Macron par un mécanisme indéboulonnable qu'on croit devoir admettre constitutionnellement bien constitué, objectivement démocratique avec expression qualitative du choix du peuple ; on le voit aussi avec les inondations actuelles dans le monde (peu de France pour cette fois et peu de Luxembourg, mais Belgique, Pays-Bas, Allemagne, Suisse, Autriche, Pologne, Angleterre, Turquie, Oman, Emirats-Arabes-Unis, Inde, Iran, Chine, et même Lagos au Nigéria, et un peu Detroit et le Costa Rica en Amérique), inondations qui viennent sans doute quelque peu d'un changement climatique, mais aussi de manière non négligeable de l'acceptation basse par les peuples et les états de la complète artificialisation des sols (on va jusqu'à préférer construire sur des sols naturels, plutôt que de reprendre un terrain industriel saccagé et à l'abandon) et aussi du fait de déléguer de plus en plus au privé des travaux qui demandent un entretien public incompatible avec leurs intérêts), il faut souligner dans la pensée de Rimbaud cette articulation de la révolte à sa pensée d'éternité. Le "front" est certes un cliché dans la poésie hugolienne, mais Rimbaud identifie classiquement le front à la fierté humaine et à l'exercice de la pensée individuelle. On baisse le front ou on l'abaisse jusqu'au sol quand on se soumet, on dresse au contraire le front face à l'ennemi quand on veut montrer qu'on va se battre et défendre ce qui nous est cher. Dans "Voyelles", selon une des deux versions connues du poème, les "fronts" sont "doux", mais rien de déplorable, car ils sont également "studieux" et dans la version définitive où Rimbaud évite l'ambiguïté de la douceur ils deviennent "grands". Les "grands fronts studieux" montrent des hommes en acte qui ne font pas qu'hériter de la vie des "voyelles-couleurs". Ils croisent le regard avec ce "rayon violet", rappel du "rayon d'amour" venu du ciel dans "Credo in unam", et ces "fronts" sentent l'affirmation de soi qui continue, dans la paix du "U vert", les actions rebelles du "sang craché" et du "rire". Ces "fronts studieux" héritent aussi de l'épreuve oxymorique des "ivresses pénitentes", avec l'idée de pénitence qui admet la réalité d'une douleur imposée à autrui.
Le "Suprême Clairon" n'est pas le Jugement dernier, il fait partie d'une acceptation de la divinité mortelle de l'homme. Le O est un instrument de musique, un clairon. Par conséquent, les cinq voyelles sont des instruments. Regardez pour le "A noir", c'est un corset, et sinon c'est un golfe, autre expression sémantique du corset. Le corset ou le golfe, c'est un instrument, le philtre d'un alchimiste et on mesure bien que dans sa référence explicite à l'alchimie en ce sonnet Rimbaud ne reprend pas platement les ustensiles de l'alchimiste, il a médité sa composition alchimique pour faire des cinq voyelles les bases de la création universelle. Nous avons des idées de vibrations dans chacune des cinq voyelles-couleurs, le E blanc privilégiera l'idée de "frissons" et le "I rouge" l'expression qui sort de l'humain par ses plaies ou sa bouche. Et c'est là qu'il faut mesurer l'importance centrale, c'est le cas de le dire, du vers 9 qui lance le tercet du "U" supposément vert.
Le vers 9 est très précis. Le "U" est l'image graphique du cycle. Et sa réduplication transforme les cycles en réalité : "U, cycles, vibrements divins des mers virides". Dans ce vers, Rimbaud pose une équation forte : la vibration est un cycle, la vibration est la séquence temporelle du cycle et le U en est l'expression graphique. Sur un graphique, la remontée de la courbe du U à sa hauteur initiale suffit à créer un mouvement cyclique complet selon la perspective linéaire temporelle allant de gauche à droite. Il n'est pas besoin du cercle du O pour dessiner un cycle. L'image du cycle commence avec le U. Et le vers 9 déclare nettement l'équation après l'expression graphique de la lettre U, nous avons l'un à côté de l'autre les mots au pluriel "cycles" et "vibrements". Nous pouvons même ajouter que tout tient, messieurs de l'hémicycle, dans un unique hémistiche : "U, cycles, vibrements". Le rejet signifie expressément la valeur de l'énoncé : "divins" sont-ils ces cycles ou ces vibrements. A son époque, Rimbaud savait que le son était une vibration et que la lumière aussi était une vibration. Et des considérations neuves se faisaient sur la lumière avec l'idée de vibrations associées à trois couleurs fondamentales : le rouge, le vert et le bleu ou violet. Rimbaud n'a en rien oublié la dualité bleu ou violet, il s'en sert dans son poème. Helmholtz, après Young, a parlé d'optique et de l'importance fondamentale de la trichromie rouge, vert et bleu ou violet pour l'œil humain, lequel Helmholtz a publié également sur le son, et était à découvrir en français dans des articles de la Revue des deux mondes, prestigieuse à l'époque. Rimbaud fait de la vibration le liant entre son et voyelle et la base de son idée poétique de correspondance entre couleurs et voyelles. Il y a quelque chose du tableau de Mendeléiev dans les cinq voyelles-couleurs pour exprimer tout du monde, découverte d'époque d'ailleurs (1869), mais il y a aussi une sorte de principe physique newtonien pour dire le monde avec cette idée de la vibration qui est derrière tant le son que la couleur. Rimbaud arrive à mobiliser les acquis récents de la science de son époque pour raviver l'idée d'un Verbe divin de lumière. Jamais les choses ne sont dites en ces termes si précis dans les poèmes de Victor Hugo. On rencontre le verbe "vibrer", on a l'idée johannique de la lumière comme verbe, mais on n'a jamais le vers 9 de Rimbaud, jamais le premier hémistiche du vers 9 de "Voyelles", et ce que dit encore le vers 9, c'est que la vibration c'est l'éternité, et quoi de mieux que l'image de la mer pour exprimer que ce mouvement est inarrêtable et d'une dimension qui pour l'humain éveille à la sensibilité de l'infini. Et Rimbaud, qui dissémine les indices graphiques du cycle inarrêtable sous la forme de la lettre "v" issue du "u" latin, appelle les vibrements des flots "divins", ce qui rompt au passage en visière avec l'éloquence cosmique lamartinienne où Dieu peut dire aux flots "Tu n'iras pas plus loin !" C'est cette idée que cible à la même époque "Le Bateau ivre" quand le poète se moque des "pieds lumineux des Maries", c'est-à-dire des bougies votives au pied de statues de la Vierge pour demander à Dieu de maîtriser la vie des flots marins et permettre aux marins pêcheurs de revenir. Rimbaud réplique très clairement à une idée que Lamartine prononce plus d'une fois dans ses vers d'un Dieu qui peut arrêter les flots et les révolutions des hommes dans "Le Bateau ivre", et il ne fait aucun doute que les "vibrements divins des mers virides" replace la courant électrique de la divinité dans son élément naturel et non plus dans la supercherie d'un au-delà convocable à souhait.
Et donc les cinq voyelles sont des instruments complémentaires d'un même acte créateur et d'une même exaltation. Le "clairon" n'est pas comme le jugement dernier, car le "rayon violet", "rayon d'amour" dans "Credo in unam", est le moteur suprême parmi les vibrations, la vibration ultime, moins dernière que première... finalement, et dans ce mouvement articulé complexe la combinatoire des cycles fait que tout repart toujours avec le "A noir", circularité métaphysique du sonnet "Voyelles" qu'il faut savoir apprécier, car sans cela pas de lecture du poème et pas de compréhension du dépassement du "clairon" par l'élan amoureux du dernier vers. Enfin, du "I rouge" au "Oméga", "rayon violet" en passant par le "U vert", nous avons des hommes en acte qui crachent et rient, qui exposent leurs fronts devant le principe divin, qui croisent le regard avec le divin en affirmation de tout leur être, bien que la mort soit confirmée inéluctable.

Top départ !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!

Suite à mon article sur le motif de l'Idéal passant dans les vers de du Bellay, Lamartine et Verlaine pour éclairer puissamment la lecture du dernier tercet de "Voyelles", j'ai eu une conversation téléphonique avec un ami que cela a bien évidemment enthousiasmé. Je vais donc transformer cet échange où mes idées et celles de mon ami se sont rencontrées, dépassées, sublimées, pour pondre un nouvel article sur "Voyelles". Encore un article de la terreur accablante de vivre.
J'en profiterai pour faire une mise au point aussi sur les trois liens de Rimbaud au romantisme suite au démarrage d'une conversation avortée avec quelqu'un d'autre.

samedi 24 juillet 2021

Belladone et pandiculations : mises au point complémentaires

Dans leurs écrits sur le poème "Les Mains de Jeanne-Marie", certains rimbaldiens ont évoqué le livre La Sorcière de Michelet. Je précise qu'il ne faut pas appeler les ouvrages de Michelet Le Peuple, La Mer, La Sorcière ou La Bible de l'humanité comme autant de romans. On pourrait parler d'essais, l'essai étant un genre fourre-tout quelque peu commode en littérature. Spontanément, quand je lis Michelet, j'ai envie de parler d'un roman. Il a une façon de construire les raisonnements analogiques qui est étonnamment proche des manières de Balzac et Hugo, car indépendamment de la grande différence de style qui sépare Balzac et Hugo ces trois auteurs ont des points communs dans la manière d'écrire qui sont sidérantes et qui n'ont pourtant sans doute jamais fait l'objet d'une étude critique comparative. Et il faut dire que Michelet est sans doute un piètre historien et une grande plume de romancier poète. Mais je m'égare. Murphy aurait évoqué le livre La Sorcière comme hypothèse de lecture dans sa thèse publiée en 1986 mais que je n'ai jamais consultée, tandis qu'Yves Reboul a publié un article "Jeanne-Marie, la sorcière" depuis repris en tant que chapitre de son volume Rimbaud dans son temps paru en 2009. Le mot "sorcière" n'apparaît pas dans les quatrains du poème rimbaldien, mais c'est l'action d'aller cueillir les belladones qui permet d'identifier une allusion à ce profil de personnage.
Cependant, dans l'article d'Yves Reboul, la manière d'affirmer qu'il y a une citation expresse de la part de Rimbaud au livre La Sorcière, pour juste qu'elle soit, n'est pas immédiatement compréhensible.
Prenons appui sur l'étude du poème telle qu'elle est reprise dans le livre Rimbaud dans son temps : à la page 136, Reboul commence par souligner que l'interprétation antérieure de Murphy échoue à rendre compte du mot "pandiculations". Reboul rappelle la définition du Littré : "mouvement automatique des bras en haut avec renversement de la tête et du tronc en arrière", et il ajoute "qu'il s'agit là, selon le discours médical de l'époque, d'une manifestation classique de l'hystérie féminine" avec pour origine une "imprégnation religieuse" le plus souvent. Or, comme Jeanne-Marie s'oppose aux femmes trop imprégnées de christianisme, Murphy rejetterait l'explication psycho-pathologique, bien qu'il admette que le mot suggère une représentation de l'hystérie féminine. Personnellement, je considère que le mot "pandiculations" est une mention explicite d'une maladie psycho-pathologique, mais nous conforterons cela plus loin. Pour l'instant, il faut en revenir à la contre-argumentation opérée par Reboul. 
Reboul affirme alors abruptement à la page 317 que, derrière les vers 15-16 il faut identifier une référence au livre La Sorcière de Michelet :
C'est le sang noir des belladones
Qui dans leur paume éclate et dort.
Pour appuyer l'idée que cette source est plausible, Reboul passe par des biais de confirmation. Par exemple, Fongaro a su montrer que dans Une saison en enfer "Vierge folle" s'inspirait des chapitres V et VI de La Sorcière, plutôt que de l'Evangile. Toutefois, "Vierge folle" est un texte de 1873, d'un an et quelques mois postérieur aux quatrains des "Mains de Jeanne-Marie". Reboul prône ensuite les raisons pour lesquelles Rimbaud pourrait s'être intéressé à cet ouvrage précis de Michelet : elles sont de l'ordre de la convergence de vues sur plusieurs points : "procès du christianisme", " 'infini servage de la femme' ", "philosophie naturaliste", "livre de défi et de libération". Et, c'est seulement après tous ces détours que Reboul livre ce qui est pour moi l'argument principal :
Or la belladone y joue un grand rôle et surtout (ce qui est décisif) un rôle qui se prête aisément à la transposition allégorique. On l'y rencontre en effet dès les premières pages et le mot y prend immédiatement sous la plume de Michelet un sens qui pourrait être la clé de sa présence dans Les Mains de Jeanne-Marie [...]"
En fait, je suis d'accord avec ce que développe Reboul, mais j'ai l'impression que l'importance de la référence à la belladone dans l'ouvrage de Michelet n'est pas assez accentuée. Qu'est-ce qui empêche de se demander si la pratique de sorcière d'aller cueillir la belladone ne figure pas dans d'autres ouvrages ?
En gros, dans l'état actuel de la réflexion, ce qui est admis, c'est que nous avons dans ce poème en vers une allusion à une pratique de sorcière du Moyen Âge qui consistait à aller cueillir la belladone. Je n'ai pas le volume de Murphy Rimbaud et la Commune sous la main, mais il me semble qu'il écrit alors que l'allusion au livre de Michelet demeure hypothétique. Et surtout, il faut revenir sur le problème d'articulation entre les mots "belladones" et "pandiculations" sur lesquels s'opposent donc Reboul et Murphy. A défaut d'avoir l'ouvrage de Murphy entre les mains, une petite recherche sur internet me permet de vérifier le partage des positions. Mais avant de dire quelles elles sont, un petit rappel s'impose sur la composition d'ensemble du poème (je traiterai de la seule version longue en seize quatrains pour des raisons de commodités, Verlaine ayant ajouté quelques quatrains au manuscrit autographe).
Trois premiers vers introduisent l'objet de la description poétique. Du vers 4 aux vers 14, nous avons une série de questions rhétoriques pour dire ce que les mains ne sont pas. Et Reboul insiste sur ce point, en faisant remarquer qu'un éditeur des poésies de Rimbaud tel que Steinmetz commet un contresens quand il dit que le poète se demande à qui de telles mains pourraient appartenir. Non, les questions supposent toutes un rejet ironique du vers 4 au vers 14, et c'est ainsi que les vers 15-16 affirment ce que sont ces mains en manière d'opposition.
Ensuite, nous avons une nouvelle série de questions fermées (réponses par oui ou par non) sur ce que pourraient être ces mains. Un premier quatrain n'implique pas de réponses tranchées, même si l'idée de "décanteuses de poisons" a l'air d'affirmer le portrait de sorcières :
Mains chasseresses des diptères
Dont bombinent les bleuisons
Aurorales, vers les nectaires ?
Mains décanteuses de poisons ?
En revanche, la question ouverte (réponse par une précision et un choix donc infini de réponses possibles) qui est formulée dans le quatrain suivant implique une affirmation : ces mains ont bien été victimes de "pandiculations".
Oh ! quel Rêve les a saisies
Dans les pandiculations ?
Un rêve inouï des Asies,
Des Khengavars ou des Sions ?
Je ne veux pas parler ici de la suite de la composition d'ensemble du poème. Ce que je voulais souligner, c'était que, de manière indiscutable, les "mains de Jeanne-Marie" sont victimes de "pandiculations" involontaires. Il est question de saisissement et le terme est médical à souhait.
Et, après un certain temps, Reboul finit par répliquer donc à la fin de non-recevoir de l'explication psycho-pathologique formulée par Murphy en citant un passage significatif du livre La Sorcière de Michelet :
La belladone, ainsi nommée sans doute par la reconnaissance, était puissante pour calmer les convulsions (...) La belladone guérit de la danse en faisant danser. Audacieuse homoeopathie, qui d'abord dut effrayer.
Et directement après cette citation de Michelet, Reboul reprend le discours pour affirmer l'évidence sur les "pandiculations" :
Quoi qu'il en soit, il est clair que dans le poème, les pandiculations sont la conséquence de l'absorption d'une substance toxique qui ne peut être que la belladone mentionnée quelques vers plus haut. Et il n'en va pas différemment des rêves sur lesquels s'achève cette série de questions et qui sont d'ailleurs liés aux pandiculations, comme le dit très clairement le vers 22.
Je prendrai toutefois mes distances avec l'affirmation d'Yves Reboul sur un point. Le poète affirme que les "mains de Jeanne-Marie" sont emportées par un rêve sous l'effet de la belladone, mais la seconde partie du quatrain a le tour d'une interrogation d'une autre nature laissée en suspens, que je peux paraphraser ainsi : "ce rêve, est-il celui des Khengavars, des Asies ou des Sions ?" A cette aune d'une lecture ironique de la nouvelle question, il n'y a plus de contradiction insoluble. La sorcière Jeanne-Marie a un rêve hystérique, mais ce n'est pas nécessairement un rêve imprégné de christianisme. Et dans cette optique-là, Murphy n'aurait aucune raison de repousser la lecture psycho-pathologique sous prétexte qu'elle couve une interprétation religieuse incompatible avec l'idée d'une sorcière symbole de la Commune.
Ayant couvert l'épais mille-feuilles de Murphy Rimbaud et la Commune sous un chantier de mille autres livres, j'ai consulté par défaut la page "Panorama critique et commentaire" au sujet du poème "Les Mains de Jeanne-Marie" sur le site d'Alain Bardel.

Bardel a résumé toute l'interprétation de Reboul que nous venons de donner et que nous soutenons (à un point près). Bardel cite les mêmes passages que nous. Il faut seulement préciser que la lecture de Reboul dont il rend compte est précédée par une définition tirée d'un dictionnaire du mot "pandiculations" :
"MED. Mouvement du corps qui consiste à étirer les bras vers le haut, à renverser la tête et le tronc en arrière et à étendre les jambes, qui s'accompagne souvent de bâillements et qui se produit au réveil, en cas de fatigue, d'ennui, d'envie de dormir, ainsi que dans certains états pathologiques." [...] (Trésor de la Langue Française Informatisé)
Un paragraphe suit donc pour livrer l'interprétation de Reboul, mais comme il est question de danse dans la citation de Michelet faite par Reboul, Bardel livre une hypothèse personnelle dans la foulée, avant d'offrir sur deux paragraphes les développements de Steve Murphy. Cela revient à dire que la démonstration de Reboul n'est pas passée. Je vais donc citer les trois paragraphes composés par Bardel, et puis je réagirai avec mes propres documents :
   Peut-être, tout simplement, le mot évoque-t-il le mouvement des bras levés en arrière, accompagnant la danse, au cours des Sabbats nocturnes, que Michelet évoque [...]
   Semblant soucieux d'écarter une représentation dévalorisante de la communarde, en proie à la drogue ou à l'hystérie, qui ne conviendrait pas à l'esprit du poème, Steve Murphy argumente (en s'appuyant sur un rapprochement avec Lacenaire de Gautier) l'idée que nous aurions là une image de mort. Cette image anticiperait, en quelque sorte, sur celles de la fin tragique du poème : "Rimbaud montre des mains de femmes saisies par la mort, avant de s'interroger sur leur passé ; des mains qui donnent l'impression que leur rêve utopique les habite toujours [...] les pandiculations étant sa manière de décrire la gestualité paroxysmique de ces mains immobilisées dans l'agonie" [...]
   Steve Murphy signale aussi, sans la retenir, une troisième interprétation possible. Ces "pandiculations" décriraient tout simplement les étirements du corps pouvant accompagner les bâillements, au moment de l'endormissement (que celui-ci soit dû ou non à l'absorption de substances hallucinogènes tirées de la "belladone"). Plausible, puisqu'après tout, il s'agit d'évoquer un "Rêve" [...]
Quand Bardel parle de "troisième interprétation", je me sens perdu, j'ai plutôt l'impression qu'il y a celle de Reboul, celle de Bardel et deux interprétations supplémentaires attribuées à Murphy. Mais, ce qui me saute auc yeux, c'est que l'interprétation de Bardel et les deux de Murphy procèdent d'une sorte de déni sémantique de la signification stricte du mot "pandiculations". Puis, je ne ressens pas cette idée du "rêve" infini dans les "pandiculations" comme expression de surprise de la simple mort physique et mécanique, non plus.
Rimbaud emploierait les mots n'importe comment selon Bardel. Il dirait "pandiculations" pour décrire les bras qui s'étirent en dansant. Je ne peux non plus accepter l'idée d'une représentation du mouvement des bras comme volontaire plutôt qu'involontaire. Le mot "pandiculation" a un sens dont on ne peut pas faire fi.

Passons donc maintenant à ma propre documentation. Il y a quelque temps j'ai acheté je ne sais où un livre bradé qui était une réédition de l'ouvrage d'Emile Gilbert Les Plantes magiques et la sorcellerie (édition de 2016, www.cpe-editions.com). Je n'ai même pas consulté le site de l'éditeur. Je cite un extrait de la quatrième de couverture :
Ce livre rassemble deux opuscules écrits au début du XXe siècle par un pharmacien Emile Gilbert Les plantes magiques et la sorcellerie (1914) et Philtres et boissons enchantées ayant pour base les plantes pharmaceutiques (1872). [...]
Cependant, à l'intérieur de l'ouvrage, le premier opuscule n'est plus daté de 1914 mais de 1899, l'autre ouvrage étant daté cette fois de 1873. Les deux ouvrages sont qui plus est précédés par une "préface" anonyme. La note 1 nous met sur la piste d'un auteur qui cite son étude : "Satan médecin : plantes des sorcières et rationalisme", sauf qu'une recherche sur internet ne m'offre pas de référencement d'une telle étude.
Le premier ouvrage compose donc la première partie et commence à la page 15. Et, surprise, à la page 17, nous avons droit à une dédicace "A Monsieur François Coppée de l'Académie française". Suivent deux pages intitulées "Prolégomènes" signées par un certain Michel Meurger.
J'ai fait une recherche internet pour essayer de comprendre. Il existe un Michel Meurger "spécialiste de la littérature de science-fiction", et apparemment il publie aussi sur "Gilles de Rais", les "Sorcières de Salem" et la flore aussi d'après une fiche de la BNF qui refuse maintenant de s'ouvrir. Le nom "Michel Meurger" ne devait-il pas signer la "préface", plutôt que les "Prolégomènes" du premier opuscule de Gilbert ?
Les deux ouvrages sont postérieurs à la composition des "Mains de Jeanne-Marie", mais qu'à cela ne tienne la préface m'a livré des informations intéressantes.
Emile Gilbert, cet "auteur prolifique", "a consacré plus de vingt ouvrages aux plantes magiques, onguents de sorcières et philtres." Le premier ouvrage de Gilbert fut publié en 1870 ou 1867 selon ce préfacier et en fait en 1868 selon ma consultation sur le site Gallica de la BNF, et s'intitulait Essai historique sur les poisons. Je l'ai lu rapidement et en intégralité après l'avoir téléchargé sur Gallica. C'est surtout le début qui est intéressant quand il parle de la belladone. Cela ne donne pas l'impression d'un ouvrage ayant été lu ou parcouru par Rimbaud. Toutefois, le préfacier précise l'énorme influence qu'a eu le livre La Sorcière de Michelet paru en 1862 sur notre pharmacien. Et le préfacier souligne cette influence en faisant remarquer que Gilbert ne parle, à l'instar de Michelet, pratiquement que de "solanées" dans ses ouvrages. Gilbert a apparemment consacré un "ouvrage dithyrambique" à Michelet et il passerait son temps à le paraphraser. Et le préfacier, qui, que je sache, ne se préoccupe pas de critique rimbaldienne avec les points de vues de Reboul et Murphy, écrit encore ceci :
   C'est encore chez Michelet que Gilbert ira chercher la notion de suprématie en sorcellerie de la belladone sur les autres Solanées [...]
Les passages clefs de Michelet sur la belladone et aussi les Solanées (Consolantes) sont bien sûr cités dans l'article de Reboul, comme ils le sont ici pour donner une origine aux idées pourtant discutables développées par Gilbert. Et le pharmacien de Moulins...
reprend même les supputations étymologiques michelettistes sur la belladone, rapprochant le nom de cette plante de celui de la sorcière, la "bonne dame", "ainsi nommée, sans doute, par reconnaissance." Michelet a tant réussi à créer un mythe de la belladone, plante par excellence des sorcières, que le beau film d'animation d'Eiichi Yamamoto, inspiré de son œuvre, s'intitule Belladona, nom à la fois de l'héroïne et de la plante miracle par laquelle elle soignait tous les maux des pauvres gens. Mythe moderne : la source botanique de Michelet sur les Solanées, l'ouvrage du Normand Pouchet, date de 1829. En 1825, Brandes a isolé le principe actif de la belladone, l'atropine, et cette plante est l'objet d'un véritable engouement, des traités médicaux entiers la préconisant comme drogue miracle, du rhume de cerveau au cancer, en passant par les sautes d'humeur et l'hystérie.
Les excités de l'homéopathie sont passés par là, mais on apprend, en tout cas moi j'apprends ainsi que la belladone n'est pas du tout une plante médicale du Moyen Âge. Michelet a exploité un intérêt tout récent pour cette plante, ce qui évidemment augmente la plausibilité que Rimbaud ait découvert l'idée de la belladone comme plante des sorcières dans son livre, puisque les autres ouvrages du dix-neuvième siècle vont parler de la belladone en tant que poison ou remède sans évoquer la figure de la sorcière. D'ailleurs, dans son "esquisse" de 1868, Gilbert parle de la belladone comme poison et pas du tout de la sorcière, alors même que l'ouvrage est d'office postérieur à la publication de Michelet de 1862.
Et le préfacier anonyme continue en nous expliquant que les chercheurs du vingtième n'ont pas trouvé d'extraits du Moyen Âge ou de l'Ancien Régime où il serait question de belladone exploitée par les sorcières, pour la simple et bonne raison que les procès de sorcellerie ne se préoccupent pas de citer les onguents. Ils ne le font que rarement et ils ne précisent jamais leurs compositions spécifiques. Il faut ajouter que les condamnés sont supposés avoir reçu des onguents tout faits du Diable lui-même et ne pas être en mesure par conséquent de les fabriquer. C'est le Diable lui-même qui remet les onguents à la sorcière lors du sabbat, ce n'est pas la sorcière qui compose le poison selon les sources. Et l'ironie, c'est qu'à rebours des développements de Michelet l'emploi médical des solanées est en revanche bien sourcé du côté des emplois thérapeutiques admis. La préface démythifie le discours de Michelet, tout en soulignant tout de même le lien des solanées avec les motifs de la Mort et de la Folie qui intéressent une lecture d'ensemble des écrits rimbaldiens.
La référence au "Normand Pouchet" n'étant pas très précise, il reste à nous rabattre sur une référence donnée en bas de page : "Dr Debreyne : Des vertus thérapeutiques de la belladone, Paris-Londres, 1852."
L'ouvrage est de dix ans antérieur à La Sorcière de Michelet et il s'agit d'un livre entier sur la belladone. Il doit s'agir d'une probable source pour notre historien "romanceur". L'ouvrage peut être téléchargé sur le site Gallica de la BNF, ce que j'ai fait. Je ne l'ai pas lu en intégralité cette fois, mais j'ai des petits passages intéressants à souligner.
L'avant-propos nous annonce d'emblée qu'avant le dix-neuvième siècle personne ne citait la belladone pour ses vertus thérapeutiques,  alors qu'il s'agit désormais de la plante médicinale la plus employée depuis trente-sept ans. Et il est amusant de voir le docteur Debreyne nous demander s'il n'est pas bon de bien connaître sa botanique un peu à la manière de Rimbaud dans "Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs" :
Il résulte donc, de ce simple aperçu, qu'il est très-important, et beaucoup plus qu'on ne pense communément, que les médecins possèdent au moins quelques connaissances pratiques de la flore française ; car enfin, il faut le dire, la plupart des médecins de nos jours dédaignent beaucoup trop l'étude si intéressante de la botanique.
Médecins et poètes, même combat, il faut connaître sa botanique. Il est vrai que quand on survole l'ensemble de l'ouvrage du docteur Debreyne avec la variété d'emploi de la belladone pour une variété élevée de maladies à partir de supputations homéopathiques, on ne peut s'empêcher de songer tout de même à une certaine folie douce.
Le premier chapitre est celui consacré aux effets pathogènes et toxiques. Le second chapitre avec de nombreuses subdivisions s'intéressera à la belladone en tant que remède, puis il sera question de sa préparation.
Or, dans le chapitre premier, nous allons avoir à quatre reprises la mention "gesticulations" dont le mot rimbaldien "pandiculations" est une évidente démarcation et accentuation humoristique.
Et il faut y ajouter délire, manifestation de la folie et éclats de rires, ainsi que les bâillements, tout cela pour avoir mangé des fameuses baies.
On est d'abord attaqué d'un délire court ; on fait des éclats de rire et différentes gesticulations même audacieuses, ensuite on tombe dans une véritable folie ; après cela dans une stupidité semblable à celle d'une personne ivre furieuse et qui ne dort pas ; enfin l'on meurt.
On connaît assez l'histoire de ces paysans qui mangèrent des baies de belladone en allant à l'église, et furent pris, au milieu du service divin, d'accès de gaieté les plus extravagants, se livrant à des gesticulations et à des contorsions bizarres et ridicules et à de grands éclats de rires.
Il fut attaqué d'abord d'un accès de délire ; il fit des éclats de rire et diverses gesticulations ; ensuite il tomba dans une véritable folie, dont il guérit en buvant du vinaigre.
[...] délire le plus souvent gai, mais devenant quelquefois furieux ; loquacité, chant, ris, danse, stupidité, apparence d'ivresse, manie, folie, fureur, gesticulations variées, contorsions extraordinaires, mouvements fréquents des bras et des mains, mouvements convulsifs, tremblements, trismus, raideur tétanique, soit de l'épine, soit des membres ; marche chancelante, faiblesse musculaire générale ; hallucinations singulières et les plus diverses ; exaltation mentale, articulation pénible, voix frêle, enrouée, croupale, aphonie ; somnolence, coma, léthargie, somnambulisme ; [...] éruption scarlatineuse, [...] enfin, syncopes ou convulsions, soubresauts des tendons, rire sardonique, tuméfaction et sensibilité de l'abdomen ; [...] chute des forces, prostration, mort.
Notez que, du coup, "soubresaut étrange" dans le dernier quatrain des "Mains de Jeanne-Marie" reporte l'idée de rêve hystérique du côté des hommes. Les communards et les pétroleuses étaient décriés, incendiés dans la presse après la semaine sanglante. Je ne crois pas du tout que Rimbaud trouvait dévalorisant de répondre à cela en endossant le rôle. Et si l'empoisonnement a à voir avec la mort, le rêve des pandiculations est très certainement chargé de vie. Je relève enfin l'unique mention des baîllements, car une citation suffit pour achever de justifier le recours au mot "pandiculations" dans le poème de Rimbaud :
Dès le premier jour, il y eut une diminution très-notable dans l'accès et plus encore dans le second ; le troisième n'offrit que des spasmes seulement, et le quatrième ne fut marqué que par des bâillements.
Toutefois, il s'agit du traitement d'une femme hystérique apaisée par l'apport de belladone, selon une logique homéopathique à laquelle croyait le docteur Debreyne.
Il semble assez évident que Rimbaud a lu d'un côté le livre La Sorcière de Michelet et de l'autre une publication médicale qui reste à identifier où l'agitation causée par l'empoisonnement à la belladone est décrite avec l'idée d'importantes "gesticulations", d'un "soubresaut" sans doute aussi, une mention explicite des "pandiculations" n'étant pas à exclure.
Il faut par ailleurs observer que nous touchons ici à une littérature médicale qui ne cesse d'entrer en résonance avec les écrits de Rimbaud : "céphalalgies", "pavots", "poisons", "folie", "délire", etc.

Révolution

 On est en juillet, je vous en prie ! Faites-moi plaisir ! Voilà des années que je n'en peux plus. Et qu'on sorte de l'union européenne.
J'en ai marre ! Mais vraiment !
Bon, je ne vais pas développer plus sur la révolution, parce que j'ai pas un avocat assis à côté de moi pour me contrôler. En plus, j'ai pas la nationalité française.
Quand même, un petit conseil ! En 2022, vous qui me lisez, vous ne votez ni Macron, ni Xavier Bertrand, ni leur suppléant pas encore connu. C'est bon là, la coupe est pleine !