dimanche 26 avril 2026

Une source hugolienne au poème "Guerre" !

Le nombre de lecteurs de mon compte rendu a significativement ralenti sur le dernier article, et seuls les plus méritants ont profité du scoop : une source hugolienne au poème "Guerre".
Le poème "Guerre" fait partie d'une série de trois poèmes créée par Rimbaud qui réunit "Fairy", "Guerre" et "Génie". Cette série a été masquée par Vanier qui a ajouté un IV à "Jeunesse" et un "V" au poème "Solde".
Le poème "Fairy" suggère la guerre par le nom de la fée, Hélène, et par la conjuration d'acteurs autour de cette même "Hélène" et cette guerre est liée en même temps à l'enfance : "Pour l'enfance d'Hélène se conjurèrent..."
Le poème "Guerre" fait partie d'un ensemble que j'appelle de poèmes de bilan à cause de la mention "à présent" qu'ils relaient : "Vies", la prose liminaire d'Une saison en enfer, "Jeunesse II Sonnet". Il commence par le mot "Enfant" à rapprocher de l'attaque de "Fairy" : "Pour l'enfance d'Hélène se conjurèrent..." Le fait d'avoir été enfant appartient au passé et donc au souvenir, mais l'idée de l'enfance vaut encore pour le temps présent : "A présent [...] respecté de l'enfance étrange et des affections énormes." Il est question de "danse" dans "Fairy" et ici d'une guerre conçue comme "aussi simple qu'une phrase musicale". La mention "affections énormes" liée à l'instant présent prépare quelque peu à la lecture du troisième et dernier poème de la série : "Génie" dont le début est : "Il est l'affection et le présent [...]".
Je rappelle que les rimbaldiens sont embarrassés dans le cas de "Fairy" et n'identifient pas volontiers une allusion à l'Hélène cause de la guerre de Troie, même s'ils ne manquent pas de mentionner minimalement l'idée au plan du verbe "se conjurèrent". Enfin, comme "Génie" suppose un lien thématique avec le poème "Conte", à cause à tout le moins du personnage du "génie", on ne peut manquer de souligner un lien entre "Guerre" et "Conte" par les clausules : "C'est aussi simple qu'une phrase musicale[,]" et "La musique savante manque à notre désir." Nous avons l'écho lexical de "musicale" à "musique" et la conformation approximative d'alexandrin. Il y a une césure épique qui gêne la reconnaissance de l'alexandrin dans la clausule de "Conte", le "e" de "savante" étant surnuméraire si on applique le découpage en hémistiches : "La musique savante / manque à notre désir." Pour la phrase : "C'est aussi simple qu'une phrase musicale[,]" si on applique le découpage en hémistiches, la césure tomberait de manière particulièrement acrobatique sur le déterminant "une" et comme il n'y a pas non plus d'élision du déterminant, nous aurions une syllabe de fin d'hémistiche qui rend compte de deux mots grammaticaux imbriqués : "qu'u(ne)" et le "e" du déterminant compterait pour la mesure du second hémistiche : "-ne phrase musicale", selon un principe qui a cours dans la poésie italienne.
On comprend aisément que Rimbaud fait exprès de jouer ainsi avec les limites de l'allusion à l'alexandrin.
Je fais ces rappels prosodiques, parce que justement la source que je propose fait jouer cette dimension allusive.
Mais poursuivons quelque peu.
Je cite d'abord le poème "Guerre" en entier :
 
   Enfant, certains ciels ont affiné mon optique : tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les Phénomènes s'émurent. - A présent, l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l'enfance étrange et des affections énormes. - Je songe à une Guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue.
    C'est aussi simple qu'une phrase musicale.
Nous avons vu que la dernière phrase qui forme un alinéa bref jouait sur les limites de l'allusion à un alexandrin : "C'est aussi simple qu'u+ne phrase musicale." Si on remonte, nous avons une sorte d'hémistiche avec "Je songe à une Guerre", corps de six syllabes, mais cet ensemble est suivi d'un groupe de cinq syllabes : "de droit ou de force", la "force" brise le moule attendu de l'alexandrin pourrait-on dire, tandis que "de logique bien imprévue" peut se lire sans peine comme un octosyllabe.
On pourrait à la limite identifier une césure italienne pour obtenir l'alexandrin désiré : "Je songe à une Guer+re, de droit ou de force," mais je n'aime pas beaucoup ce découpage et préfère ne pas compter le "e" devant une virgule.
Il y a un autre jeu prosodique qui me frappe à la lecture de ce poème. Il commence par le dissyllabe "Enfant". Or, Rimbaud travaille à mettre en relief plusieurs dissyllabes en jouant sur la distribution prosodique, sur des assonances sinon rimes internes. Reprenons le début du poème en le scandant et je mets entre parenthèses les décomptes syllabiques induits par la lecture scandée : "Enfant, (2) certains ciels (3) ont affiné (4) mon optique (3) : tous les caractères (5) nuancèrent (3) ma physionomie (5). Les Phénomènes s'émurent (7)". Vous avez une rime interne qui justifie la scansion 535 de la proposition phrastique : "tous les caractères nuancèrent ma physionomie", ce qui souligne l'identité de cinq syllabes pour chaque élément de part et d'autre du verbe. Mais, il y aussi une assonance en "è" sous cette rime et elle est relayée par "Phénomènes", ce qui fait qu'au lieu de lire "Les Phénomènes s'émurent" en un seul bloc de sept syllabes, on pourrait le lire avec une élision interne en une suite de quatre "Les Phénomènes" et deux syllabes "s'émurent". Dans la suite immédiate, d'autres segments de deux syllabes sont soulignés par la prosodie : "A présent, l'inflexion éternelle des moments et l'infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l'enfance étrange et des affections énormes." L'adjectif "civils" dissyllabique est mis en relief par la courbe prosodique qui met en écho la première syllabe du dissyllabe "subis" avec la première syllabe du dissyllabe "succès" : "où je subis (4) tous les succès (4) civils (2)". Et si on poursuit, nous avons le dégagement après "civils" des adjectifs dissyllabiques "étrange" et "énormes" qui commencent tous deux par le phonème vocalique, comme "s'émurent" d'ailleurs : "respecté (3) de l'enfance (3) étrange (2) et des affections (5) énormes". La perception du dissyllabe "étrange" est favorisée par l'assonance en "an" de "enfance" à "étrange", le segment "de l'enfance" fait trois syllabes, mais "Enfant" et "enfance" sont des dissyllabes dans le poème et il me semble assez clair que sans imiter la versification en tant que telle Rimbaud a mis en relief le dissyllabe "étrange" qui fait sentir un étirement à la lecture et cela se redouble avec l'adjectif "énormes" pour deux raisons : la symétrie de construction grammaticale : "de l'enfance étrange et des affections énormes", et la même attaque par le phonème vocalique "é".
Maintenant, je vais entrer dans une lecture qui ne sera pas difficile à admettre, mais il est question d'inflexion éternelle des moments et d'infini des mathématiques. Or, l'attaque : "A présent, l'inflexion éternelles des moments" a une reprise de trois syllabes assez sensible : "A présent, 3) l'inflexion (3, lecture en prose de "-ion"), éternelle (3, avec il est vrai une élision) des moments (3)". Il y aurait une suite de quatre fois trois syllabes mimant une monotonie des moments, puis à partir des trois syllabes du groupe des moments nous aurions une progression arithmétique toute simple : "des moments 3 et l'infini 4 des mathématiques (5 avec élision) me chassent par ce monde (6)".
Rimbaud l'a-t-il fait exprès ? Non, selon Cornulier, Murphy et la quasi-totalité des rimbaldiens. Je trouve tout de même cela bien troublant et aussi je trouve ça tellement amusant et digne d'un esprit facétieux de poète...
Notez que Cornulier, Murphy et la quasi-totalité des rimbaldiens rejetteront aussi la simple analyse des mises en relief d'étirement de deux syllabes. Mais, à ce moment-là, il y a une question toute simple à leur poser : qu'est-ce que vous avez à dire sur le rythme des poèmes en prose de Rimbaud ? qu'est-ce qui vous fait apprécier cette prose comme poétique ?
Et j'en arrive enfin à ma fameuses source. Le segment : "Je songe à une Guerre" a la mesure d'un premier hémistiche d'alexandrin. Bien sûr, personne n'identifie de simples hémistiches de six syllabes dans la prose, ça n'aurait aucun sens. Rimbaud aurait pu imaginer une approximation d'alexandrin : "Je songe à une Guerre, en droit ou en raison," et on aurait constaté la tentation du vers en remarquant l'hiatus "ou en..." Mais Rimbaud court-circuite l'identification de "Je songe à une Guerre" à un hémistiche d'alexandrin, par un groupe de cinq syllabes " de droit ou de force," et par la césure épique provoqué par le "de" à la suite du nom "Guerre", même si le tout fait finalement douze syllabes dans l'absolu moyennant l'élision à "force" : "Je songe à une Guerre, de droit ou de force[.]" Or, si on me reproche d'imaginer gratuitement ce que Rimbaud ne semble pas avoir fait, il se trouve que la clausule : "C'est aussi simple qu'une phrase musicale[,]" est admise comme le jeu d'approximation d'allusion à l'alexandrin que précisément je vous oblige d'envisager dans le cas de l'énoncé : "Je songe à une Guerre, de droit ou de force[.]" La fin de "Guerre" offre une alternance 12-8-12, l'alternance de l'alexandrin et de l'octosyllabe étant typique de la poésie en vers, et notamment de la poésie classique.
Rimbaud parle justement de "phrase musicale", ce qui invite à se demander à quoi il pense en écrivant le groupe de six syllabes : "Je songe à une Guerre" et cet alexandrin corrompu : "C'est aussi simple qu'une phrase musicale." Il est dans la provocation, et on peut songer au titre "Sonnet" du poème en prose qui vient en deuxième position dans la série "Jeunesse".
L'énoncé : "Je songe à une Guerre" est provocateur également par l'idée. Le poète songe à provoquer une guerre, cela est contradictoire avec notre représentation spontanée du poète, qu'on perçoit plutôt comme un charmeur.
L'expression est même assez abrupte dans sa sécheresse de facture : "Je songe à une Guerre".
En 1824, Hugo publie le recueil Nouvelles odes qui contient le poème "Mon enfance". Et le premier hémistiche de ce poème en alexandrins est tout aussi provocateurs que "Je songe à une Guerre" de Rimbaud, auquel au demeurant il ressemble nettement comme un frère : "J'ai des rêves de guerre..."
J'imagine que quand Hugo a composé ce début de poème, il voulait étonner ses lecteurs. La facture est elle aussi quelque peu abrupte, familière même : "J'ai des rêves de guerre..." Nous avons la symétrie du "Je", du thème "rêves" face à "songe" et la même reprise du nom "guerre", et tout cela dans le même ordre de défilement et dans un même espace de six syllabes.
Dur de croire à une coïncidence. Il semble hautement probable que quand Rimbaud écrit : "Je songe à une Guerre," il songe à l'hémistiche précis qui début le poème "Mon enfance" de Victor Hugo.
Et comme à la fin du poème hugolien, la mère prétend qu'une "fée" parle à son fils, nous aurions un lien supplémentaire avec le poème "Fairy" qui lance la série des trois poème "Fairy", "Guerre" et "Génie". Et c'est pour cela que plus haut je rappelais que "Fairy" insistait tout comme "Guerre" et du coup "Mon enfance" sur le motif de l'enfance, et qu'aussi il évoquait la guerre à demi-mots avec la forme verbale "se conjurèrent" associée au nom significatif d'Hélène.
Le poème "Mon enfance" est composé de quintils avec une alternance entre un quintil d'alexandrins et un quintil où quatre alexandrins sont bouclés par un octosyllabe. Il y a dix-huit quintils, ce qui fait neuf couples de ces deux types de quintils. Le poème est également divisé en trois parties. La partie I contient huit quintils, la partie II sept, et la partie III trois.
Dans la première partie, l'attaque du septième quintil relaie clairement l'agression de l'hémistiche initial : "Et j'invoquais la guerre, [...]"
Vous allez me dire que, pour le reste, les poèmes d'Hugo et de Rimbaud n'ont rien à voir entre eux. Mais prenons le temps de comparer. Hugo, qui est encore royaliste en 1824, trahit ici une tentation d'épopée napoléonienne, une des ces "vieilles énormités crevées" dénoncées dans la lettre à Demeny, une de ces "vieilles fanfares d'héroïsme" dénoncées dans "Barbare". Le second vers du poème hugolien est éloquent si on peut dire : "J'aurais été soldats, si je n'étais poète." Hugo avoue qu'enfant il préférait la gloire de la mort au combat aux lauriers d'Apollon. Le deuxième quintil commence par la même apposition "Enfant," qui débute le poème de Rimbaud : "Enfant, sur un tambour ma crèche fut posée." Rimbaud exalte la marche militaire de son propre "tambour" dans le poème "A une Raison" qu'on sait proche de "Guerre", Fongaro l'ayant formulé et certains rimbaldiens ayant acquiescé au rapprochement.
Victor Hugo rappelle qu'il a été bercé par son père militaire et il crée un défilé de souvenirs sur les lieux des combats de son père, non sans un certain sens du raccourci poétique. Dans ce contexte, Hugo enviait les soldats et voulait en devenir un.
Un quintil est à citer, le dernier du mouvement I, car on pourra l'opposer au sonnet "Le Mal" de Rimbaud :
 
J'entendais le son clair des tremblantes cymbales,
Le roulement des chars, le sifflement des balles,
Et, de monceaux de morts semant leurs pas sanglants,
Je voyais se heurter au loin, par intervalles,
      Les escadrons étincelants !
Rimbaud et le Victor Hugo des Châtiments sont parfois à l'unisson, mais Hugo, même en 1853, reste sensible à l'épopée militaire. Rimbaud dénonce le "sifflement des balles" quand les gens se font tuer pour deux rois qui les exploitent. Rimbaud préfère la poésie de la Nature qui sème des hommes pour les régénérer dans le sonnet pourtant quelque peu militaire : "Morts de Quatre-vingt-douze..." Notez aussi que le vers : "Le roulement des chars, le sifflement des balles," n'est pas sans écho avec le passage célébrant : "La strideur des clairons," dans le poème "Spleen" de Philothée O'Neddy, source précisément à "Paris se repeuple" et "Voyelles".
En clair, le poème "Guerre" de Rimbaud peut très bien être une réplique au poème de Victor Hugo où la poésie de la guerre est appréciée au premier degré, si on peut dire, pour elle-même !
Hugo dit que son enfance a été façonnée par une "muse des camps" quand Rimbaud dit plus énigmatiquement : "tous les caractères nuancèrent ma physionomie." Rimbaud parle d'une guerre pour qu'il ne soit pas restreint dans la composition des caractères de sa physionomie.
Et si Rimbaud se dit, "respecté de l'enfance étrange et des affections énormes," à partir du moment où nous avons cerné le lien entre : "Je songe à une Guerre" et "J'ai des rêves de guerre", on peut penser qu'il rebondit sur cet autre passage du poème "Mon enfance" (soulignements nôtres) :
 
Chez dix peuples vaincus je passai sans défense,
Et leur respect craintif étonnait mon enfance ;
Dans l'âge où l'on est plaint, je semblais protéger,
Quand je balbutiais le nom chéri de France,
     Je faisais pâlir l'étranger.
Hugo triche un peu, puisqu'il rapporte de ses souvenirs de voyages l'émerveillement devant les beautés de nombreuses villes, mais dans la partie III finale cela nous vaut le passage du rêve au chant. Hugo nous fournit alors sa première césure acrobatique, antérieure même à toutes celles de son théâtre en vers :
 
Je rêvais, comme si j'avais, durant mes jours,
Rencontré sur mes pas les magiques fontaines
     Dont l'onde enivre pour toujours.
 
 A partir du moment où la clausule : "C'est aussi simple qu'une phrase musicale[,]" joue sur l'obstruction à la reconnaissance d'une césure d'alexandrin, c'est un élément de plus à apporter du côté de l'influence de ce poème précis sur la composition de "Guerre" de Rimbaud. Nous avons la césure après "comme si", avec une mention verbale "rêvais" à rapprocher de "Je songe" et de "J'ai des rêves..."
A la phrase : "Les Phénomènes s'émurent", répond le premier vers du dernier quintil que je cite ci-dessous en entier :
 
Mes souvenirs germaient dans mon âme échauffée,
J'allais, chantant des vers d'une voix étouffée ;
Et ma mère, en secret observant tous mes pas,
Pleurait et souriait, disant : " - C'est une fée
    Qui lui parle et qu'on ne voit pas !
 
 Rimbaud exprime un tout autre embrasement de l'âme, lui que sa Mère observait différemment :
 
Et la Mère, fermant le livre du devoir,
S'en allait satisfaite et très fière, sans voir
[...]
En méditant le discours de Rimbaud comme un contrepoint à un tel poème en vers de Victor Hugo, est-ce que vous n'entrevoyez pas la signification particulière au poème "Guerre" ?

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