lundi 20 avril 2026

Compte rendu du livre Rimbaud l'Obscur de Bardel, partie 3 : avant-propos, interventions au crayon et nombre de poèmes !

Commençons par un point sur la situation. Sur son site Arthur Rimbaud, Alain Bardel a référencé le premier article où je rends compte de son livre:  "Avant-goût..." Peu importe la manière dont il a pensé son geste : bravade pour dire que je m'agite pour rien ou prise en considération de ce que j'exprime de sérieux dans ma contre-argumentation, ça ce n'est pas mon problème. Ce qui est intéressant, c'est qu'il est acté que plusieurs articles de ce blog vont rendre compte de sa publication et que plusieurs rimbaldiens lisent mon blog attentivement même s'ils  appliquent la politique sinon consigne de ne jamais me citer. J'ai traité en parallèle aussi de l'article de Cavallaro sur le titre avec ou sans article, ce qui se recoupait avec quelques pages du livre de Bardel. J'observe l'actualité d'un article de Franck Delaunoy relayé sur le blog Rimbaud ivre de Jacques Bienvenu. L'article s'intitule "Illuminations ou Les Illuminations... et la loi de Murphy" (cliquer ici pour le consulter !). Je vais le prendre en considération, mais aussi marquer mes distances avec son raisonnement. Le titre contient un élément d'ironie avec l'expression-calembour "la loi de Murphy", mais normalement c'est une loi qui prédit que le pire arrivera et moi je suis plus sensible au fait que Murphy fait véritablement la loi dans les études rimbaldiennes par un système de vassalisation et d'actes de reconnaissances très élaboré dont Alain Bardel est une pièce centrale. Le cas d'Yves Reboul est un peu différent, puisqu'il n'est pas aligné sur les positions de Murphy, mais il a pris parti pour la "pagination autographe" et en parle subrepticement comme d'un fait acquis, ce qui n'est défendable et rejoint du coup l'influence écrasante de la toile établie par Murphy pour imposer son discours exclusif. Et je vais continuer de parler de ce problème d'influence à travers le livre de Bardel. Pour le titre Illuminations ou Les Illuminations, je précise ne pas trancher. Ce qui n'est pas normal, c'est la minimisation critique de la première mention : "Avoir relu 'Illuminations' " , titre transcrit en italiques par Pakenham dans sa Correspondance telle que citée par Bardel (page 14, pas vérifié si Bardel cite correctement), titre mis qui plus est entre guillemets et en italique par Cavallaro et aussi par Bardel à d'autres moments. La mention sans article est ostentatoire et c'est ça la preuve que la concurrence du titre sans article est réelle. Je suis plus réservé sur le fait que l'article soit minuscule sur les pages de titre exhibées par Delaunoy dans son article. En tout cas, j'ai besoin de plus d'explications sur ce procédé de mise en page et sa signification à l'époque sur la présence de l'article. Je suis également réservé sur la phrase de Verlaine qui disant que le mot est anglais invite à la suppression de l'article. L'important, c'est la mention initiale : "Avoir relu "Illuminations" ", il n'est pas vrai que l'absence d'article soit liée à une écriture télégraphique. Et l'argument des titres des poèmes eux-mêmes va en ce sens, n'en déplaise à Bardel et Cavallaro. Telle est la base. Maintenant, je cite l'article de Delaunoy pour un fait qui m'inquiète, c'est que sur les trois mentions du titre "Illuminations" du manuscrit autographe de "Promontoire", il en attribue deux, celles à l'encre, à l'équipe éditoriale de Vanier on va dire et une, celle au crayon, à Rimbaud. Au nom de quoi, on identifie l'écriture de Rimbaud dans ce mot transcrit au crayon ? On voit que les critiques sont flottants et ont dérivé par à-coups. Pourquoi en est-on là ? Tout part de l'idée absurde de Steve Murphy que seul l'auteur signe un texte par ses initiales et que la mention "AR" est précisément à la limite du tracé du découpage du papier au ciseau, ce qui voudrait dire que Rimbaud a découpé son papier en évitant de découper sa signature. C'est faux ! La mention "AR" n'est pas de Rimbaud, elle est solidaire de la mention entre parenthèses "(Illuminations)" qui la suit et complète, et solidaire de la mention en oblique en haut à gauche, et peu importe le double emploi des deux mentions à l'encre brune "Illuminations". Toutes ces mentions sont  à l'encre brune. Le "AR" est donc clairement une transcription postérieure à la réédition des Illuminations par Vanier en 1892. Et postérieure aussi au découpage du manuscrit. Mais, comme il y a une troisième mention au crayon et que chronologiquement c'est la première des trois, voilà qu'on part sur un renoncement à attribuer les mentions à l'encre brune à Rimbaud qui incluent le "AR" faute de tout pour attribuer la mention au crayon à Rimbaud. Non, mille fois non ! Cette mention au crayon, sans "s", peut-être pour dire que ce poème est une "illumination", peut-être parce que de manière désinvolte le scripteur a mal terminé l'écriture du nom au pluriel, vient soit de l'équipe éditoriale de Vanier, soit de la revue La Vogue en 1886 quand ils recopient le poème et écartent le manuscrit autographe qui repasse dans les mains de Léo d'Orfer, troisième candidat d'ailleurs pour une mention au crayon de ce titre. Pourquoi aller inventer des tisses de conneries, il n'y a pas d'autre mot, sur les mentions "AR" et "Illuminations" sur le manuscrit autographe de "Promontoire" ? On l'a compris que "Promontoire" est devenu un doublon du manuscrit à cause de la copie allographe, on l'a compris que c'est précisément à cause de tout cela que le manuscrit autographe est bardé de mentions "Illuminations" et "AR" qu'on ne retrouve pas ailleurs sur les autres manuscrits ? Mais qu'est-ce qui bloque dans vos façons de raisonner ? J'en ai marre. J'ai envie de mourir. Mais, que je sorte dans la rue et que je me fasse écraser par une voiture. J'en ai marre de devoir me débattre avec tous ces débats ridicules qui durent deux fois dix plombes. J'en ai marre, mais marre. Je veux crever au plus vite, j'en ai marre, mais marre ! Je deviens fou quand je vois l'article "de daines point" de Cavallaro, quand je vois qu'on refoule la coquille "outils" pour "autels", qu'on fait la sourde oreille sur "mène" imposé par Berricxhon. J'en ai marre, vous comprenez ça ! J'en ai marre ! Si on peut pas vivre dans le monde et qu'on doit se détester assez pour que l'un disparaisse, mais tuez-moi, maius vite ! Tout le monde sera content et moi apaisé. J'en ai marre ! Marre ! On ne peut pas aimer passer son temps à s'occuper de haïr, donc moi je préfère mourir que de vivre avec vous ! J'en ai marre ! marre ! Je serai mort, vous n'aurez pas à vous dire que vos raisonnements me font chier, ou quoi ? Vous n'aurez que vos raisonnements à faire entre vous, il n'y aura plus à prendre en considération que je  tiens un discours que vous voulez contester ou contrarier. J'en ai marre, mais marre, mais marre !
Reprenons !
Le crayon, je vais faire une mise au point prochainement sur les manuscrits des Illuminations. Mais, en gros, le raisonnement est le suivant. Il y a plusieurs retouches au crayon sur les textes eux-mêmes. Pas beaucoup, mais quelques-unes. Ici, Bardel en mentionne de nouvelles pour moi, car je ne sais pas faire la différence entre crayon et encre sur les fac-similés. Bardel mentionne le cas de "Scènes" où on a "couronné par les taillis" et "couronné de taillis", le "de" serait au crayon par-dessus "par les". Guyaux est favorable à la correction par "de" et Bardel pense que la correction "de" n'est pas finalisée puisqu'au crayon, il doute même que cette mention soit de Rimbaud.
En fait, il est temps de faire un grand tableau de toutes les mentions au crayon et de faire un dossier sur les choix des rimbaldiens, parce que ce qui ressort, c'est qu'à peu près systématiquement toutes les mentions au crayon sont considérées comme allographes par les rimbaldiens, sauf la pagination pour les tenants de la pagination autographe, sauf le mot "Illuminations" par lubie sur l'absence d'article sur le manuscrit autographe de "Promontoire". A un moment donné, on voit bien l'anomalie. C'est toujours pour faire coïncider à une thèse qu'on accorde par exception qu'une mention au crayon puisse être de Rimbaud. La vraisemblance, c'est qu'aucune mention au crayon n'est de Rimbaud.
Et donc c'est un point majeur de mon compte rendu et on va travailler là-dessus et j'ai besoin de temps pour les recensions.
Parlons rapidement maintenant des deux autres sujets précisés dans le titre de ce "billet" comme on dit.
Pour le nombre de poèmes, Bardel parle parfois de vingt-neuf poèmes pour les 24 pages, et je tombe aussi sur un détail où il prétend que les cinq poèmes en vers courts comptent pour un poème. Plus précisément, Bardel compte deux poèmes sous le titre "Phrases", celui du folio 11 et celui du folio 12, ce qui est complètement absurde.
Reprenons le décompte !
1 Après le Déluge
2 à 6 Enfance, cinq poèmes distincts
7 Conte
8 Parade
9 Antique
10 Being Beauteous
11 "Ô la face cendrée..."
12-16 les cinq poèmes courts du folio 12 avec les trois croix en substitut de titre (peu importe que vous les placiez ici ou après "Phrases", ils comptent automatiquement pour cinq poèmes)
17 Vies (ici, Bardel et la plupart des rimbaldiens doivent les compter pour trois, moi qui ai fait l'analyse formelle de la composition d'ensemble, j'ai identifié que "Vies" est un seul poème en trois volets, ce qui le différencie des séries "Enfance", "Jeunesse" et "Veillées". Ma démonstration a été publiée dans la revue Parade sauvage
 18 Départ
19 Royauté
20 A une Raison
21 Matinée d'ivresse
22 Phrases (trois alinéas considérés comme un seul poème, je peux me tromper, on passerait alors à trois poèmes)
23 Ouvriers
24 Les Ponts
25 Ville
26 Ornières
27 Villes "Ce sont des villes..."
28 Vagabonds (au passage, penser au poème "Mendiants" de Nouveau en janvier 1875 !!!!!)
29 Villes "L'Acropole officielle..."
30-32 Veillées I-II-III
33 Mystique
34 Aube
35 Fleurs
36 Marine (recto réel du feuillet, mais en réalité je ne crois pas que Rimbaud ait mis là le manuscrit pour l'ordonner)
37 Fête d'hiver (recto réel du poème)
38 Nocturne vulgaire (verso réel du poème)
39 Angoisse
40 Métropolitain
41 Barbare
42 Promontoire
43 Scènes
44 Soir historique
45 Mouvement
46 Bottom
47 H
48 Dévotion
49 Démocratie
50 Fairy
51 Guerre
52 Génie
53-56 Jeunesse
57 Solde
 
J'arrive à un total de 57 poèmes. Si on compte "Vies" comme vous le faites pour trois poèmes, on passe à 59 et si on compte "Phrases" pour trois poèmes on passe à 61.
Les manuscrits prouvent que "Veillées" doit bien être considéré comme une série de trois poèmes. C'est le cas fatalement de "Jeunesse", et c'est le cas qui ressort des disparités entre poèmes dans la série "Enfance". Après, si vous voulez compter les séries pour un seul poème, libre à vous, mais je ne m'y retrouve jamais avec les nombres de poèmes affichés et non expliqués par Bardel, à plusieurs reprises dans son ouvrage, et quand il s'explique je suis interloqué, deux poèmes autonomes sous le titre "Phrases", c'est incompréhensible.
A propos du poème "Ô la face cendrée...", j'en profite pour montrer un problème psychologique. A la suite de Murphy, Bardel se moque fort régulièrement des détails de l'analyse des écrits d'André Guyaux. A propos de "Ô la face cendrée..." Guyaux a pourtant le mérite contre Murphy, Reboul, l'édition originale et d'autres d'avoir compris que le poème est autonome, et Bardel se range justement à l'avis de Guyaux. Mais, comme il faut se moquer du punching ball de Murphy (et Lefrère, pensons au compte rendu signé Lefrère, mais composé en grande partie par Murphy, de la Pléiade "sans étoile" de Guyaux), on a droit à des considérations sur le fait que dans sa table des matières Guyaux ne cite pas les trois croix comme s'il hésitait à identifier le poème comme distinct de "Being Beauteous", etc. Et, en même temps, Bardel répète à plusieurs reprises que tout de même si le poème est en-dessous de "Being Beauteous" c'est qu'il résonne avec lui, même si la chute du premier est parfaitement autonome et n'a pas besoin d'être redoublée. Pourquoi passer son temps à répéter que "Ô la face cendrée..." va bien à la suite de "Being Beauteous" ? Cela me fait penser à une réaction marrante de Christophe Bataillé après la révélation que "Vieux de la vieille" était un montage de citations de passages de Belmontet. Bataillé écrivait que Murphy n'avait pas tort pour autant d'identifier une allusion au poème de ce titre dans Emaux et camées, puisque dans son livre Rimbaud et la ménagerie impériale Murphy avait commenté le morceau zutique comme satirique à l'égard du poème en vers de Gautier du même titre.
Ici, Bardel passe son temps à dédouaner implicitement Murphy d'avoir cru "Ô la face cendrée.." le second paragraphe de "Being Beauteous", tout en se moquant de tout signe de mollesse de Guyaux dans l'affirmation que les deux poèmes sont bien distincts, alors que Guyaux a clairement contribué à séparer les deux poèmes, c'est un de ces quelques rares mérites rimbaldiens que je sache. Même sur ça, il faut que Bardel crache son venin.
Je vais d'ailleurs dans une partie de mon compte rendu faire une mise au point sur le fait que très souvent Bardel s'aligne sur une position parce que c'est celle défendue par Murphy. C'est notamment le cas de la transcription en quatorze lignes de "jeunesse II Sonnet". Bardel, cette fois, suit l'idée de Guyaux, parce que Murphy l'a défendue, mais en critiquant tout de même la position théorique de Guyaux pour amener sa propre nuance interprétative. Je ne suis pas d'accord avec Guyaux, Murphy et Bardel sur ce point, mais je vais l'exposer dans une prochaine partie de compte rendu pour bien montrer qu'on peut lire dans la manière d'écrire de Bardel que tout est explicitement, très explicitement orienté en fonction d'une allégeance aux opinions critiques de Murphy. Je vais étaler ça en long et en large, parce que c'est vraiment édifiant.
Je reviens sur l'avant-propos qui tient en trois pages et demi.
Ce n'est pas bien écrit au plan du phrasé, mais c'est assez bien écrit en termes de composition rhétorique, et cela vaut pour le début de l'Introduction aussi où Bardel joue habilement de son idée d'évanescence d'un conte : "A l'origine de cette histoire, il y a une rumeur et une revue symboliste..." "Commençons par la rumeur", "j'entends par ce on", etc.
Dans son "Avant-propos", Bardel commence par mentionner sous forme de périphrase le critique Tzvetan Todorov en l'appelant un "charitable confrère". L'adjectif "charitable" fait un lien avec la publication précédente sur la Saison, j'ignore si Bardel a médité son effet à ce point, mais en tout cas il est clair que cela rebondit sur la thématique de la "charité" dans la Saison. C'est donc une mention doublement ironique que cette attaque : "Un charitable confrère..." Après la citation, l'imitation du style de Murphy est évidente : "C'est ce conseil que je me suis empressé, ici, de ne pas suivre." Tout le développement sur "le charme de l'obscur" est dans la lignée du discours de Murphy sur l'expérience gratifiante pour le lecteur de confrontation à des textes hermétiques et plus maladroitement Bardel essaie à l'instar de Murphy de mêler à son propos des jeux de mots sur les poèmes de Rimbaud : "violer les textes atroces d'Hortense", calembour un peu mal amené sur "gestes...".
J'ai déjà épinglé dans cet avant-propos le problème d'assurance de Bardel quand il invite ses lecteurs à lire son livre les fac-similés des manuscrits sous les yeux, puisque je n'arrête pas de montrer tout ce que Bardel n'a jamais relevé, épluché, comme tout ce qu'il a minimisé. je l'épingle notamment sur le cas de "Amour ! force !" où Bardel reprend passivement la leçon erronée de Guyaux : "Amour, force !" Mais je précise que dans son livre Rimbaud l'Obscur Bardel dénonce justement une mauvaise analyse d'un signe de ponctuation faite par André Guyaux dans "Angoisse", ça porte sur un débat entre virgule et point-virgule, je n'ai pas encore vérifié le sujet et il faudra que je voie si ça parle de ce passage-là et si Bardel se fonde sur une critique de Guyaux faite par Murphy.
Mais, ici, je reviens sur l'avant-propos pour montrer que j'ai bien repéré les passages que Bardel doit penser d'ironie fine : "J'essaie de résumer les débats, pour certains fort loin d'être clos", et "le principe constant de cet ouvrage, dans chacune de ses parties, a été d'assumer le risque de l'interprétation et, penseront peut-être certains,  du subjectif."
Bardel est en train de dire que lui considère que le débat est clos et que tout ce qu'il fait est objectif, et là encore j'ignore si Bardel a fait exprès d'employer l'opposition de Rimbaud dans sa lettre à Izambard de l'objectif et du subjectif. J'ai la forte impression qu'il le fait exprès tout de même, mais qu'il songe ou non aux propos de Rimbaud la prétention à l'objectivité de Bardel est bien orgueilleuse et les parties successives de mon compte rendu en incluant l'article préliminaire "Avant-goût..." prouvent que très clairement Bardel est non pas objectif, mais bel et bien subjectif. Et ne pas être objectif en commentant Rimbaud, c'est s'exposer à tenir un discours fadasse.
C'est épuisant, mais le relevé des anomalies de l'analyse de Bardel est un véritable contre-poison contre l'occupation prédominante de l'espace public par la thèse murphyenne d'un recueil organisé en tout point par Rimbaud. Cette thèse manque de bon sens et, en conservant des nuances, on va arriver à y mettre un terme. Pas tout de suite au plan des éditions et de ce que publient les universitaires rimbaldiens, bien sûr ! Mais le glas a déjà sonné. Je répète que le livre Rimbaud l'Obscur est un chant du cygne et que contrairement à la légende un cygne ça chante faux. Ce n'est pas harmonieux le chant du cygne !

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