mercredi 8 avril 2026

Jour 12 des rois mages: de quelques problèmes d'approche dans les études métriques (vers et proses)

Je vais traiter quelques points successifs et je commence sans préambule.
 
1. Dans son livre Critique du vers (2000), en réalité une thèse dirigée par Cornulier qui a été publiée visiblement quasi telle quelle à quelques années d'intervalle, Jean-Michel Gouvard déclare au début de son "Introduction" intitulée "De la syllabe à l'accent", page 9, que "si l'on veut s'intéresser au discours sur le vers, ce n'est qu'un vaste corpus d’œuvres non "choisies" qui permet d'approcher la conception du vers qu'avaient les hommes et les femmes de telle ou telle période de notre histoire." Gouvard vient de préciser qu'il ne faut pas se contenter de lire les écrits d'un Boileau ou d'un Mallarmé, si prestigieux soient-ils, puisqu'ils émettent des partis pris d'artistes. Malgré tout, je ne suis pas d'accord avec ce propos de Gouvard validé par le directeur de thèse. L'optique du corpus aléatoire, c'est appliquer à l'histoire de la Littérature façonnée par des décisions humaines une méthode qui vient des sciences physiques où elle se justifie. On peut s'autoriser une étude statistique en partie aléatoire, mais elle ne sera jamais satisfaisante appliqué à une étude sur de l'évolution de pratiques entre humains. Pour moi, la méthode ici prônée par Gouvard et Cornulier est pseudo-scientifique et pose un problème de carence.
On va le vérifier simplement.
Des pages 134 à 137, Gouvard livre le détail de son Corpus général. Gouvard a utilisé des éditions anachroniques dans bien des cas. Il fait confiance aveuglément à plusieurs dates prétendues de composition. Il va commettre plusieurs erreurs, notamment sur les vers de Villiers de L'Isle-Adam, faute d'avoir pris en considération le détail exact des premiers recueils publiés par l'auteur, puisque Gouvard s'en est tenu à une revue des premiers vers du poète construite a posterioi. Il va se tromper sur la datation de certaines audaces de vers de madame de Blanchecotte. Il va écarter les vers de théâtre, en particulier ceux de Victor Hugo, créant un clivage qui, pour le coup, ne correspond pas à l'établissement d'un "corpus aléatoire" sur la pratique du vers. En clair, Gouvard commet une inconséquence dans son principe en écartant les vers de théâtre, mais en ne prenant pas en compte scrupuleusement les éditions originelles (Blanchecotte, Villiers de L'Isle-Adam), il faillit à une véritable approche d'historien de la littérature. Et j'en arrive justement au point fort problématique de sa méthode.
Gouvard prétend étudier l'évolution du vers dans une fenêtre temporelle à partir d'un corpus considéré comme aléatoire, pour ne pas qu'on puisse dire que le choix de poètes préférés ait orienté les conclusions. Toutefois, Gouvard ne fait pas l'impasse sur les poètes devenus des classiques et disponibles dans toutes les éditions courantes, ce qui ne cadre déjà pas avec le principe du corpus aléatoire. Et justement, le sous-entendu, c'est qu'il ne faudrait pas manquer les rôles des poètes influents avec l'opposition de ceux qui ne modifient pas le vers et ceux qui l'ont bouleversé. Or, c'est là que le bât blesse, car cet argument contradictoire avec le principe du corpus aléatoire doit se poursuivre. D'abord, il faut intégrer sans clivage les vers de théâtre. Ensuite, il existe des poètes secondaires qui ne sont plus édités aujourd'hui, mais qui ont eu une influence, parmi lesquels en particulier Marceline Desbordes-Valmore que ne traite pas Gouvard. Gouvard aurait d'ailleurs dû inclure tous les vers à césures, et ne pas s'en tenir qu'aux alexandrins. Ne traiter que les alexandrins n'est pas un point de rigueur scientifique, c'est au contraire une lacune. De ce fait, Gouvard a manqué le relevé d'un vers précoce essentiel de la poétesse douaisienne, le premier proclitique devant la césure dans un décasyllabe est contemporain de la publication des Méditations poétiques et antérieur à Cromwell de Victor Hugo. Mais Gouvard a écarté aussi des recueils du début de la décennie 1833, et des poètes qui eurent une certaine importance : Pétrus Borel et Philothée O'Neddy en particulier. En effet, le chercheur doit être un historien de la littérature. Pétrus Borel et Philothée O'Neddy sont cités avec faveur par les surréalistes, mais ils ne sont pas ignorés des auteurs du XIXe siècle. Baudelaire et Verlaine apprécient Borel notamment. O'Neddy est un compagnon de route de Gautier et Nerval à leurs débuts. Et surtout, on pouvait apprécier la relation d'histoire littéraire entre les premiers drames en vers de Victor Hugo à la versification assouplie, audacieuse, et les audaces qui y faisaient écho dans la poésie lyrique : Musset, O'Neddy, Borel, etc. Gouvard ne s'attarde pas sur cette convergence dans le cas des vers déviants de Musset, lequel publie pourtant aussi des vers de théâtre mélangés à ses poésies lyriques. Et quand je regarde le corpus général, à un moment donné, je me demande l'intérêt du dépouillement de nombreux poètes qui ne commencent à publier qu'après 1867 quand toutes les audaces sont répertoriées alors qu'on n'a pas d'études sur des poètes connus et rapides à lire comme Borel, O'Neddy ou, si moins rapide à lire, ultra connu, comme Desbordes-Valmore.
Pour moi, il y a un problème clair d'histoire littéraire dans l'approche de Gouvard, ce que reflète clairement son exposition du corpus. Notons qu'il fait une liste de poètes qu'il n'a pas pu publier à l'époque parmi lesquels ne figurent toujours pas Borel, Desbordes-Valmore et O'Neddy, mais il figure un "Etienne d'Hervilly" en lieu et place d'Ernest, et surtout un "Olivier Basselin" qui est à ma connaissance un poète médiéval et non pas du dix-neuvième siècle. Et à chaque fois, on a une mention élevée de poètes qui viennent franchement après la bataille, après Rimbaud même, par exemple Maurice Rollinat, Raoul Gineste, Clovis Hugues, Gustave Rivet, quatre poètes que Gouvard dit qu'il aurait pu traiter.
L'historien doit aller en amont, pas en aval. L'étude en aval est importante pour les enjambements de mots et la désintégration du trimètre, pas pour la mise en place du cadre nouveau...
 
 
2. Dans son corpus, Gouvard a placé le recueil Melancholia d'Henry Cazalis. D'après lui, ce recueil a fait grand bruit à l'époque. Pourtant, il en est très peu d'exemplaires conservés, et c'est plutôt Le Livre du néant 1872 et L'Illusion 1875 qui ont fait du bruit, à ce que je sache.
A la page 221, un unique vers de Cazalis est cité pour un enjambement de mot : "Et l'ennui des éter-nités déjà passées." Le vers ne peut pas être un trimètre, mais qu'à cela ne tienne dans la continuité de Théorie du vers de Cornulier Gouvard écrit que a une "plausible coupe huitième." Mais qu'est-ce que c'est ce charabia ? Au nom de quel principe rigoureux, Cornulier et Gouvard peuvent-ils dire qu'il y a une "plausible coupe huitième". Il y a une idée à l'époque qui est celle du trimètre, mais le semi-ternaire 48 et 84 n'existe pas à l'époque. Personne n'en parle. Et comme fatalement dans un espace de six syllabes où il n'y a pas souvent un mot de plus de trois lettres, quasi jamais un mot de six lettres et ultra rarement un mot de cinq lettres, il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il y ait une inflexion grammaticale après la huitième syllabe ou après la quatrième. La théorie du semi-ternaire, ils en sont où les métriciens avec ça ? Ils n'en parlent plus on dirait, mais ils ont créé une théorie statistique en s'en servant. Quid de sa légitimité scientifique ? Surtout qu'on retrouve l'opposition entre pseudo-scientificité et histoire, puisque le semi-ternaire est une création mentale appliquée rétrospectivement à des réalités qui ne l'imposent pas. Le semi-ternaire peut exister culturellement à la toute fin du dix-neuvième siècle, et entraîner la création de vers sur ce principe, mais Verlaine et les autres ça ne le concerne pas nécessairement...
 
3. Le principe de l'analyse des césures, c'est de rassembler un certain nombre de critères et d'observer le contraste entre des pratiques ou entre des poèmes. Il y a des poèmes où les critères ne brouillent jamais la césure, ce qui s'étend même à des tendances sur plusieurs siècles, la versification classique, puis il y a des poètes qui en jouent énormément comme Verlaine. Mais, à partir du moment où il y a une évolution rapide impliquant plusieurs poètes, et à partir du moment où on voit que le brouillage s'aggrave progressivement, il y a une idée de mathématicien toute bête qui peut consister à vérifier si en sélectionnant moins de critères on arrive à un résultat. C'est un peu ce qui a été fait dans le clivage entre ceux qui font des césures après des prépositions et des proclitiques d'une syllabe et ceux qui vont au-delà en jouant sur le placement des "e" ou les enjambements de mots en tant que tels.
Or, dans le cas des poèmes de Rimbaud du printemps et de l'été 1872, on m'explique pourquoi les métriciens n'arrivent pas à constater les faits remarquables si on ne prend en compte que le critère le plus déviant, celui de l'enjambement de mot ? Il permet de constater sans doute possible que Rimbaud n'y pratique l'enjambement de mot qu'au milieu du poème dans au moins deux cas : "Famille maudite" ou "Mémoire" et "Juillet". Pourquoi ce fait mathématique n'est-il pas un élément phare des métriciens pour conclure qu'il faut lire en métrique forcée "Famille maudite" et "Juillet" ? A cela s'ajoute, l'étude des configurations symétriques à la césure qui permettent à nouveau dans les cas de "Juillet", "Jeune ménage" et "Qu'est-ce..." de constater un repérage subtil de la césure par le poète. Dans "Juillet", deux fois le terme "bas" après trait d'union est rejeté après la césure.
C'est une observation remarquable, oui ou non ?
Dans ce cas, force est d'admettre que David Ducoffre a rendu caducs les cadres théoriques de Cornulier et Gouvard. Il existe désormais un nouveau cadre où il faut lire les vers du printemps et de l'été 1872 de Rimbaud selon le principe de la référence métrique forcée et donc maintenue. Oui ou non ? La réponse, elle est vite répondue. 
 
 4. Pour les poésies en prose de Rimbaud, quand on quantité de lignes d'allure dodécasyllabique qui font songer au vers, doit-on se contenter de considérer que la non-conformation régulière par rapport au modèle de l'alexandrin est rédhibitoire ou doit-on penser à un fait exprès dans l'approximation :
 
J'ai seul la clef de cette parade sauvage.
C'est aussi simple qu'une phrase musicale.
Arrivée de toujours, qui t'en iras partout.
 Il n'y a pas suggestion approximative de deux alexandrins consécutifs dans ce verset ? Ah bon ? 
 
Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, le nouvel amour !
Il n'y a pas des jeux sur les égalités syllabiques dans les passages suivants :
 
Repos et vertige (milieu de "Mouvement")
Et chante et se poste) (fin de "Mouvement")
 
"Repos" est l'antonyme de "Mouvement". Les deux segments font cinq syllabes, mais comme les deux segments sont trop loin l'un de l'autre pour que ce soit perceptible à l'oreille du lecteur, ça ne compte pas. Je suis désolé, mais le fait est criant au plan de la composition.
 
Il n'y a pas de jeu sur l'assemblage de quatre et cinq syllabes dans : "Il est l'affection et le présent", "Il est l'affection et l'avenir", et "Il est l'amour [...] et l'éternité". Nooooon ! Nooonnnn!
En clair, il y a des observations, mais il y a un modèle théorique qui refuse l'observation. Depuis quand un modèle théorique de chercheur consiste-t-il à se mettre des oeillères ?
 
***
 
Epilogue : dans le dernier numéro de la revue Parade sauvage, sur le vers à déchiffrer de "L'Homme juste", Cornulier et Murphy sont remerciés pour une élucidation qui n'est en aucun cas de leur fait, puisque "de daines" est à la fois une erreur de déchiffrement et un apport malheureux qu'ils ne font que reprendre, tandis que toute l'analyse métrique du vers en question de "L'Homme juste" est mienne.
Et donc, j'en viens à mon autre idée. Non seulement comme je le montre plus haut, les métriciens ne sont pas les scientifiques qu'ils prétendent être, car un vrai scientifique est plus historien, prend plus en compte la relativité du cadre expérimental qui peut être trop rigide appliqué à de l'humain, parce que s'ils étaient scientifiques ils ne perdraient pas un instant à enregistrer le fait d'observation mathématique sur "Juillet" et "Famille maudite", mais on retrouve cet entre-soi énormément problématique des décideurs rimbaldiens.
Je n'exagère rien du tout quand je parle d'orgueil des rimbaldiens, et je ne parle pas que des métriciens, j'ai parlé récemment d'autres rimbaldiens.
En gros, quand un résultat est remis en cause, on se tait. Mais donc, au lieu d'être dans la recherche de la vérité sur Rimbaud, on est bien dans un cadre où le rimbaldien ne publie que ce qui va le faire briller. Il ne va pas publier de suite pour se rétracter. Il ne va publier que ce qui le met en avant. Si un autre rimbaldien remet en cause un pan de sa réflexion, il évitera de se prononcer publiquement lui-même. On prive le public de l'effet sur les pairs d'un rimbaldien qui provoque une remise en cause. C'est le cas ici sur l'approche de la césure dans les derniers vers de Rimbaud, c'est le cas sur la pagination des Illuminations où l'argument hyper précis du séquencement de la pagination en fonction de la publication est tu par Bardel et aussi par Reboul qui, dans son dernier article, parle évasivement de la pagination comme si elle ne faisait pas débat. Non ! Il faut mécaniquement que ça soit désagréable ou non parler de ce qui fâche, quitte à dire qu'on n'est pas convaincu par la remise en cause. Murphy ne fait plus que parler qu'allusivement du problème de la pagination alors qu'il s'y étendait tant par le passé. Pourtant, les questions sont nouvelles, c'est maintenant plus que jamais qu'il faut s'étendre. Je suis désolé, mais concrètement cela prouve que le bénéfice personnel d'une publication prime sur la connaissance de Rimbaud. Sinon les choses seraient dites ! C'est un principe de base !
Enfin, sur le principe d'une exclusivité de la parole entre gens autorisés, je soumets un autre fait à votre attention. J'ironisais sur l'idée d'un Prix Nobel de critique rimbaldien limité dans le temps. Ceux qui suivent et qui ne sont pas des ânes comprennent par là que ça veut dire qu'il peut y avoir une infinité de prix Nobel en sciences physiques par exemple, mais qu'il n'y aura jamais que dix grands rimbaldiens, trente peut-être, et la blague, c'est que c'est comme si le rimbaldien était plus rare, et partant supérieur à n'importe quel physicien. Et donc, les rimbaldiens qui ont décidé de leur exclusivité appartiennent à une ou deux générations exclusives. Mais il y a un autre fait à mettre en lumière. Parce que je vous connais, vous allez dire que j'exagère pour tout ce qui me concerne (j'énumère les faits, mais il suffit de fermer les yeux face à une énumération) ou vous allez dire que dans les faits les nouvelles générations n'ont pas su relayer. Oui, mais, vous expliquez comment que le clan de la revue Parade sauvage privilégie de répliquer à Guyaux qui est un peu l'épouvantail ? Ou bien vous prenez Brunel ou un autre ?  Vous vous trahissez aussi par les repoussoirs privilégiés. Si le repoussoir est si nul que ça, pourquoi le privilégier plutôt que n'importe quel rimbaldien autre ? C'est bien que vous n'accordez de crédit qu'aux institutions, aux autorités mises en place et aussi à un cadre générationnel verrouillé comme vérolé. Vous ne vous rendez même pas compte que vous ne parlez de Rimbaud que comme de l'objet littéraire de la jeunesse française des décennies 1960-1970. Même s'il y a un manque de renouveau certain, mais cela vous avez aussi contribué à le créer, vous avez figé un cadre sans même vous en apercevoir, tellement vos obsessions sont grandes. Et vous ne vivez que dans le fait de reproduire continuellement le dépassement du Rimbaud de votre jeunesse. Et vous avez subordonné cela les nouvelles générations, alors qu'il y a un problème de dépassement à  envisager de votre propre modèle interprétatif rimbaldien pour le dire sommairement.

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