Je suis toujours aussi malade et comme je vais au boulot malgré tout, je n'ai certainement pas le temps de produire des articles quotidiens. Je vais partir sur un coup de tête ce matin. Sinon, je me dis que je devrais faire une série en 2026, interprétation un par un des poèmes des Illuminations. C'est un petit défi, j'aurai fatalement des lacunes, mais je pourrai faire la différence avec tout ce que les rimbaldiens ont publié ou publient encore, le livre de Bardel ne pourra pas en tenir compte, le prochain volume de Parade sauvage ne sortira que à la fin de l'année, sinon début 2027. En revanche, je les expliquerais sans me donner de dates de publication et sans m'en tenir à l'ordre dans lequel ils sont publiés.
En rimbaldie, j'ai commencé par des études exclusives des poèmes en prose, je faisais des études fouillées des poèmes, mais c'était prématuré pour plusieurs raisons. Je n'étais pas dans le bain dans lequel Rimbaud a composé ses poèmes. J'étais un jeune adulte de la fin du vingtième siècle et je subissais toutes les méthodes d'approche, tous les centres d'intérêt de l'époque dans laquelle j'apparaissais. Puis, je commençais par les poèmes en prose sans maîtriser toute la période en vers, etc. Il faut des repères culturels pour commenter Les Illuminations. Je pouvais commenter "Mouvement" sans avoir la signification technique de l'expression "mouvement de lacet". Puis, aussi, je lisais énormément de livres de tout horizon, je me formais une culture, mais je ne ciblais pas les sources réelles de Rimbaud. Je partais en quête d'une culture érudite qui, fatalement, me profiterait pour commenter les poèmes de Rimbaud. Il va de soi aussi que je ne lisais pas simplement dans le but de trouver des explications aux poèmes de Rimbaud. Je lisais bien sûr pour mon plaisir et par avidité de connaissances, mais quand je passais à la critique rimbaldienne c'était ce réseau trop étendu qui était ma référence.
Aujourd'hui, j'ai une connaissance poussée de la littérature française du dix-neuvième siècle, j'ai énormément étudié les vers de Rimbaud et Une saison en enfer. Je peux tout reprendre sur les poèmes en prose dans de meilleures conditions. Il reste tout de même qu'entre les vers et les proses il y a un clivage un peu violent. Pour les sources des poèmes en vers, très souvent, nous sommes renvoyés à des vers de poètes antérieurs, et même si on ne se contente pas des poètes reconnus, c'est quand même un univers de lecture très balisé et pas si infini que ça à explorer. Et on peut ajouter que le moule du vers et des hémistiches favorise la reconnaissance des emprunts au-delà des reprises de mots ou moules syntaxiques. Il y a un vrai saut qualitatif pour le sourcier quand il se retrouve confronté aux poésies en prose.
En tout cas, je vais essayer mes forces, j'ai envie de dominer la prose des Illuminations. C'est tout ce qui importe. Les rimbaldiens sont eux bouffis d'orgueil. Ils montent en épingle des découvertes qu'ils font sur les poésies de Rimbaud comme si c'était normal que la lecture ait été quasi insurmontable. Il faut arrêter de rêver. Le mérite, c'est Rimbaud qui l'a. Les critiques littéraires ne font que prospérer sur le travail d'un artiste, les critiques littéraires ne font pas des découvertes scientifiques propres, etc. Là, il y a une mafia qui croit aimer Rimbaud, alors que son mode de fonctionnement est tout ce que Rimbaud déclare mépriser dans ses poésies, et qui voudrait créer un Prix Nobel de critique rimbaldien, mais pas éternel, fermé sur trente ans pour ne récompenser qu'un entre-soi limité à une ou deux générations de vieux. Ils seraient prêts à fixer une loi selon laquelle rien d'important ne sera jamais trouvé après eux, ou toute découverte après eux ne sera tributaire que de leur défrichement préalable. Il faudra même s'excuser d'être né après eux. Reconnaissance éternelle aux aînés, encore un de ces mots d'ordre que Rimbaud cassait dans sa lettre à Demeny pourtant : "Libre aux nouveaux d'exécrer les ancêtres !"
Je reviens aujourd'hui sur le sonnet "Voyelles".
Rimbaud a créé un système d'associations entre les cinq voyelles de l'alphabet français (le y avec son statut à part n'était pas inclus initialement) et cinq couleurs. Sur les cinq couleurs, nous avons un système d'opposition entre le noir et le blanc, puis trois couleurs : rouge, vert et bleu. Signe qu'un système était attendu, certains se sont plaints de ne pas y trouver le jaune en place du vert, ce qui aurait donné les trois couleurs primaires classiques : rouge, bleu, jaune. Au lieu de cela, nous avions le rouge, le vert et le bleu, comme si nous n'avions pas affaire à un tout. C'était ignorer qu'il existe deux trichromies concurrentes : celle classique du rouge, du bleu et du jaune et celle du rouge, du vert et du bleu qui est plus récente, mais qui est déjà connue à l'époque de Rimbaud grâce aux savants Young et Helmholtz. La trichromie rouge, vert et bleu nous est familière qui plus est avec le cinéma, la télévision, etc. Dans son Mythe de Rimbaud, Etiemble approchait de la solution mais n'en faisait rien quand il constatait pour le "O" l'hésitation entre le bleu et le violet qui était précisément l'hésitation de Helmholtz pour définir la troisième couleur de la trichromie en optique : rouge, vert et bleu-violet.
Ernest Cabaner a imité le sonnet "Voyelles" de Rimbaud et a composé une pièce à caractère ésotérique qu'il a intitulé le "Sonnet des sept nombres" et qui commence par la mention "Nombre des gammes". Cabaner n'a pas la grâce synthétique de Rimbaud. Il égrène les éléments de son système sur plusieurs vers, tout se rallonge de manière indigeste, il part dans des choix de couleurs trop détaillées, etc. Mais il parle des "gammes" et du chiffre "sept". Dans les aubettes à livres, je suis tombé cette semaine sur un livre intitulé L'Air et le vent d'Anne Decrosse. C'est un ouvrage tout public de grand format, paru en 1992, qui part ou compile dans tous les sens, et à la page 47 je tombe sur un extrait intéressant au sein d'une sous-partie intitulée "Musiques et textes sacrés" :
[...] Très longtemps, le chiffre sept, celui des sept planètes connues - le Soleil était considéré comme l'une d'elle - et des sept jours de la semaine, fut ainsi associée à la musique. Aristote, Virgile célébrèrent la lyre à sept cordes, et les gnostiques associèrent les sept voyelles aux sept cordes, tandis que chacune des notes-planètes correspondra plus tard à un métal des alchimistes.
Comme la plupart des gens, je ne crois pas à l'occultisme, etc. Je suis même toujours frappé de voir à quel point les gens qui en parlent, qui s'y intéressent, qui en font un truc essentiel de leur vie, sont incapables d'aller au-delà d'un exposé de croyances frêles non éprouvées, non vérifiées. Oui, la pensée ésotérique de tel courant, je vais vous l'enseigner, c'est ça, ça et ça : à réciter par cœur ! C'est tellement hors-sol l'ésotérisme, l'occultisme, que j'ai du mal à comprendre comment on peut s'y intéresser. On débouche toujours sur du vide. On écarte le rideau de soie, il n'y a plus rien. En tout cas, il y avait une association des sept voyelles (je ne sais pas quelles elles sont, surtout que Virgile est latin et Aristote est grec) aux sept cordes de la lyre, et cela renvoie aussi à l'idée pythagoricienne de musique et harmonie des sphères. Il est assez clair que Rimbaud fournit un modèle détaché de la mystique du chiffre sept, il fait avec les cinq voyelles de l'alphabet français et il combine cela à deux systèmes sur les couleurs qui en s'additionnant font cinq éléments comme les voyelles.
Cabaner dont le sonnet s'inspire de celui de Rimbaud, et non l'inverse, puisque le sonnet de Cabaner est même dédié à "Rimbald", revient au chiffre "sept" et à la tentation de la tradition ésotérique. Le propos de Rimbaud n'est pas ésotérique. Il cible les cinq voyelles du domaine de l'écriture et vise la métaphore de l'alphabet comme langage du monde dans la continuité des poèmes de Victor Hugo, le recueil Les Contemplations étant le plus significatif à cet égard. Rimbaud ne cherche pas à faire passer son discours pour une vérité scientifique, il crée un modèle concurrent qui va lui permettre d'opposer ses convictions ou un discours d'urgence à la pensée des prédécesseurs.
Les rimbaldiens étudient "Voyelles" en général comme une illustration du système des correspondances, acceptant un aspect aléatoire des images égrenées. Pourtant, un ordonnancement thématique est perceptible et parfois en partie dégagé par les études rimbaldiennes. Il est évident que le "A noir" crée une vie paradoxale dans l'ombre et le charnier, crée une vie dans un rapport à la mort. Les mouches pondent sur les cadavres dont émanent les "puanteurs cruelles". En contexte, une image s'impose, celle des charniers de la semaine sanglante et nous retrouvons l'idée déjà explicitement formulée par Rimbaud pour des martyrs du même idéal dans "Morts de Quatre-vingt-douze..." :
Ô Soldats que la Mort a semés, noble Amante,Pour les régénérer dans tous les vieux sillons ;
et cette idée de résurrection s'applique aussi au "Dormeur du val" : "Il dort dans le soleil".
Cela a l'air mystique, mais il faut comprendre le problème moral qui se pose. Rimbaud célèbre les soldats de la Révolution qui sont morts sans avoir profité de ce qu'ils contribuaient à nous laisser, cela dans le sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze..." et dans "Voyelles" le charnier du "A noir" a une pensée d'éternité de la vie pour les martyrs de la Commune. Il s'agit d'un combat poétique pour ne pas accepter une morale de gens morts pour rien. Rimbaud crée une discours poétique transcendantal et il s'intéresser à une morale pour l'humanité supérieure à l'individualisme. L'être humain n'est pas totalement à soi, il est à la Nature, c'est ça le discours qui explique que Rimbaud puisse dire que rien n'est perdu et que leurs morts ne sont pas autant d'échecs. On ne peut pas dire que Rimbaud soit un positiviste. Rimbaud associe des valeurs à la Nature de telle sorte qu'elles sont hors de portée des événements humains, de la victoire d'un camp contre un autre, de l'extermination de tas d'individus.
Il est assez évident que le "E blanc" est un peu l'aube ou le trait de lumière qui met au jour la surface des choses et le "I rouge" passe au plan des actions internes des êtres avec mention non étonnante à la clef du mot "sang".
Enfin, il y a entre les deux tercets de "Voyelles" une partition classique entre le monde sublunaire ou terrestre et le ciel. Le "U vert" qui parle de "cycles" résume à grands traits la vie sur la planète avec les mers, les pâtis pleins d'animaux et avec la présence des humains en quête de réponses à leurs interrogations. Le tercet du "O bleu" est plus que clairement un regard au ciel. C'est un ordonnancement des plus classiques.
Je citais deux vers de "Morts de Quatre-vingt-douze". Notez que dans ces deux vers figurent le verbe "semer" et un élément d'une rime en "-ante" : "Amante" et "semés". Dans "Voyelles", nous avons le même verbe "semés" associé à un mot "Paix" qui si on fait un calembour peut faire songer à la "Mort" : "Paix des pâtis semés d'animaux", mais je m'en abstiens, et nous avons une rime en "-entes" dans les quatrains. Nous avions "tourmente" et "Amante" aux vers 5 et 7 de "Morts de quatre-vingt-douze..." et nous avons la série : "latentes"/"éclatantes" dans le premier quatrain de "Voyelles", puis "tentes"/"pénitentes" dans le second quatrain. Les mots "latentes" et "pénitentes" sont très rares dans les poésies en vers et à plus forte raison à la rime. Soit cela permet d'identifier une source avec plus s'assurance, soit à défaut de source il faut qu'une idée forte ait présidé à ce choix de mot de la part de Rimbaud. Rimbaud a adapté une reprise de l'adjectif "latents" à la rime dans un poème du recueil Les Renaissances d'Armand Silvestre, ce qu confirme plusieurs autres reprises liant étroitement entre eux les quatrains "Lys" et le quatrain : "L'Etoile a pleuré rose...", lequel quatrain est connu par une unique transcription à la suite du sonnet "Voyelles".
La grande énigme qui demeure, c'est le cas de la mention "ivresses pénitentes". Il s'agit du centre même du sonnet. Le sonnet est composé de deux quatrains et de deux tercets. L'expression "ivresses pénitentes" clôture les quatrains en formant le second hémistiche du vers 8. Il s'agit d'un oxymore. Les rimbaldiens n'en font jamais rien, et en tout cas jamais rien d'important dans leurs études du sonnet, alors qu'il s'agit d'un oxymore placé à un endroit clef de la composition ! Notez que le nom "ivresses" fait songer au titre de l'autre poème contemporain bien connu de Rimbaud "Le Bateau ivre".
Pour l'instant, je me suis lancé dans une patiente recherche de mentions de l'adjectif "pénitent" à la rime dans un poème antérieur à "Voyelles". J'aime autant vous dire que je galère à trouver cet adjectif à la rime. S'il est à la rime chez Hugo, Lamartine, Baudelaire, Gautier, Banville, etc., pour l'instant ça m'a échappé. J'ai trouvé une occurrence à la rime dans un poème de Barbier, mais qui semble n'avoir rien à voir avec "Voyelles". A noter que je relève aussi l'emploi de l'adjectif "poussifs" dans le poème de Barbier de 1831 intitulé "Quatre-vingt-treize". Et justement, dans "La Curée", mais cela a déjà été signalé, nous avons un modèle d'un vers du sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze...", "C'était sous des haillons que battaient les cœurs d'hommes[.]" Le poème "La Curée contient aussi une source aux "Mains de Jeanne-Marie", poème de février 1872 contemporain de "Voyelles" avec lequel il partage l'emploi du verbe "bombinent", la rime "étranges"/"anges" et quelques autres éléments. Je cite le vers source dans "La Curée" :
Une femme qu'un cri fait tomber en faiblesse,Qui met du blanc et du carmin ;[...]
Et je cite les deux vers des "Mains de Jeanne-Marie" qui selon moi s'en inspirent :
Femmes nobles, vos mains infâmesPleines de blancs et de carmins.
Cette source est connue, Murphy la relaie dans son livre Rimbaud et la Commune (page 656) avec un lacunaire "comme on le sait". Mais ça n'a pas été mis en vedette. Murphy relève aussi le "brun sur la peau" dans le poème de Barbier, mais il ne compare pas bizarrement l'allure générale commune aux deux poèmes, ou à une partie de "La Curée" et à l'ensemble des "Mains de Jeanne-Marie". Or, le poème "La Curée" est une pièce parmi les plus connues d'Auguste Barbier, poète qu'admirait Baudelaire notamment. Le poème est composé de six parties numérotées en chiffres romains. La partie I a inspiré Rimbaud pour plusieurs éléments dès 1870 et elle se finit par une mention des "sales doigts" ce qui nous rapproche de l'idée des mains, et la partie II enchaîne sur les faux révolutionnaires non impliqués, "héros du boulevard de Gand", ville qui permet un calembour avec "gant" oserais-je ajouter. Et la troisième partie dont je tire ma citation explique que la "Liberté n'est pas une comtesse / Du noble faubourg Saint-Germain, / Une femme qu'un cri fait tomber en faiblesse, / Qui met du blanc et du carmin[.]"
La suite immédiate serait à citer, la liberté a de "puissantes mamelles", ce qui va rime avec "prunelles", etc. Le poème "La Curée" a visiblement inspiré Rimbaud tout au long de son époque de composition de poèmes en vers. Le mouvement d'ensemble de "La Curée" est clairement repris dans "Les Mains de Jeanne-Marie", l'opposition de la femme noble ou bourgeoise aux communardes animalisées par la description célèbre d'Alexandre Dumas fils, mais c'est aussi le modèle de l'allégorie de Paris dans "Paris se repeuple" sachant que tel vers de "La Curée" par exemple est réécrit dans "Paris se repeuple" : "Mais ô honte ! Paris, si beau dans sa colère", qui donne entre autres l'incipit "Ô lâches" et le vers : "Quand tes pied sont dansé si fort dans les colères," et cela va jusqu'à se répercuter dans "Voyelles" : "I, pourpres, sang craché, rires des lèvres belles / Dans la colère ou les ivresses pénitentes[.]"
Il y a d'autres sources à identifier dans "La Curée", "fouaille", "fouillent", etc. Je permets de passer plus vite.
Or, c'est dans le même recueil de Barbier Iambes et poèmes que je trouve enfin une rime à partir de l'adjectif "pénitent", elle se trouve dans le poème intitulé "Terpsichore", mais un rapprochement avec "Voyelles" ne s'impose pas en l'état :
Le prêtre a beau frapper de son front pénitent ;Au culte des chrétiens, on vit indifférent,[...]
Il y a bien une coïncidence ou convergence, c'est qu'au moment où il a composé "Voyelles" Rimbaud relisait forcément ce recueil de Barbier dont il s'inspirait pour "Les Mains de Jeanne-Marie", voire pour "Paris se repeuple" dont la date de composition réelle n'est certainement pas "Mai 1871". Rimbaud aurait vu le mot à la rime ici, mais serait parti sur des idées qui n'ont rien à voir ? Je suis obligé de laisser mes réflexions en plan.
Le poème pris dans son ensemble contient aussi un segment qui m'a frappé et qui fait écho à la foi à l'énumération de O'Neddy dans "Spleen" : "La strideur des clairons" et à "Voyelles" : "Les accents du clairon", et l'ensemble du poème "Terpsichore" raille ceux qui n'ayant foi en rien ne saurait faire quelque chose de la vie, c'est même un leitmotiv semi-chansonnier incorporé au premier mouvement du poème avec la reprise suivante :
Quand l'on ne croit à rien, que faire de la vie ?Quand le cœur est sans foi, que faire de la vie ?
Et "Voyelles" affirme clairement une foi. Le poème "Terpsichiore" se poursuit par une description d'orgie avec même une mention cette fois du nom "ivresse" à la rime. La rime ultime joint "pénible" et "horrible", sachant que lexicalement je rapproche "pénible" de "pénitent".
Voilà je vous donne un avant-goût de ce qu'un jour les rimbaldiens prétendront avoir trouvé eux-mêmes sans influence d'aucune sorte.
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