dimanche 19 avril 2026

Visualisons l'anomalie de raisonnement de Murphy sur les folios 12 et 18 du dossier manuscrit des Illuminations !

Il nous faut partir de l'article de 2001 de la revue Histoires littéraires dont une version est disponible en ligne. Je parle de "version" dans la mesure où je ne relève aucune note de bas de page sur l'article mis en ligne sur internet, dans la mesure également où les italiques disparaissent systématiquement dans les mentions des titres, ce qui laisse penser qu'il manque encore d'autres soulignements dans le corps de l'article.
 
 
Assez tard dans cet article, Murphy commente le cas particuliers des feuillets paginés 12 et 18, mais juste avant il parle aussi du caractère chaotique de la pagination qui est tantôt à l'encre, tantôt au crayon.
Murphy s'amuse à épingler le fait que Guyaux laisse la porte ouverte à l'idée que la pagination puisse être autographe, même s'il la combat. Murphy cite une phrase de Guyaux : "Les chiffres arabes sont tantôt à l'encre, tantôt au crayon et à l'encre, est-ce l'indice d'une intervention hésitante ?" Murphy précise ensuite que Guyaux a mentionné également des chiffres uniquement reportés à l'encre avec en prime "des fluctuations dans la manière de présenter les paginations". Et c'est là que d'un coup d'un seul Murphy exulte en affirmant ceci que je cite largement par nécessité pour la suite :
 
[...] Il s'agit là d'un indice décisif : pourquoi un éditeur de 1886 aurait-il recouru à des pratiques aussi hétérogènes ? Un éditeur aurait vraisemblablement arrangé les manuscrits, puis numéroté consécutivement, d'une seule façon, l'intégralité des feuillets du dossier. Les 24 paginations dans les Illuminations présentent chaque fois un trait servant à isoler un chiffre sur la page. Dans 22 cas, la pagination est isolée par un petit coin, alors que dans les deux autres cas, on trouve un trait diagonal. Cette différence est éloquente : comment ne pas être frappé par le fait que ces pages ont été toutes les deux coupées en haut ? On le savait depuis longtemps pour le f. 12 et c'est A. Guyaux qui l'a montré pour le f. 18, de même qu'il a relevé les disparités affectant l'isolement des chiffres. Pour le f. 12, Rimbaud a coupé le feuillet en haut et en bas ; pour le f. 18, il a sectionné le feuillet pour inscrire les deux premières parties de Veillées perpendiculairement sur la partie inférieure du feuillet contenant originellement Fairy. Puisque le fragment de feuillet contenant Faiy n'est pas paginé, la numérotation a forcément été effectuée ultérieurement. A. Guyaux tient pour une certitude, à juste raison, que ces feuillets ont été coupés par Rimbaud. Toutefois, il n'a pas tiré de ce fait l'inférence qui s'impose, à savoir que les exceptions dans les procédés de pagination ne s'expliquent que si on les attribue à Rimbaud : 1° à la p. 12, Rimbaud a enlevé sa pagination originelle avec le haut de la page, avant de remettre une pagination, de manière différente. Ne l'inscrivant pas au même moment que les autres paginations, il n'a pas repris par automatisme la présentation de la série initiale. 2° A la p. 18, Rimbaud semble avoir substitué le feuillet incomplet à une p. 18 antérieure, geste probablement lié à la confection du groupement Veillées I, II, III. Le feuillet remplacé pouvait contenir des versions différentes et autonomes des textes qui forment les deux premières parties de Veillées dans le recueil définitif ou bien des poèmes différents. [...]
 
J'exclus de ma citation le fait que Murphy rebondisse sur une remarque gratuite de Guyaux selon laquelle l'encre serait la même pour le texte et pour la pagination dans le cas du feuillet 12, propos malheureux sans fondement scientifique. Je l'exclus provisoirement, car j'en reparle à la toute fin et j'explique pourquoi il doit être exclu.
Reprenons maintenant l'analyse.
Murphy affirme plusieurs présupposés comme des évidences, et il nous faut reprendre un par un ceux qui pour nous ne sont pas si simples (je laisse de côté le "comment ne pas être frappé" qui joue sur une mise au point toute récente de Guyaux sur laquelle il serait forcément le seul qui n'aurait pas rebondi instantanément (16 ans entre 1885 et 2001 et seul Murphy a réagi en réalité) : a) un éditeur prend la liasse manuscrite et pagine cela d'une traite, b) les exceptions ne s'expliquent que si on attribue la pagination à Rimbaud, c) "Rimbaud a enlevé sa pagination originelle avec le haut de la page", d) les paginations des folios 12 et 18 sont postérieures aux autres paginations, e) il serait normal qu'avec le temps écoulé Rimbaud n'ait pas repris par automatisme la manière initiale de paginer, f) Rimbaud aurait remplacé un feuillet antérieur paginé 18 qui contenait soit les mêmes Veillées I et II présentés différemment, soit d'autres poèmes inédits.
 
Commençons par le point a). Dans son livre Les Illuminations ou Rimbaud l'Obscur, bien que partisan de la thèse murphyenne, Bardel fait des concessions toujours très intéressantes. Par exemple, quand Bardel persifle le mensonge de Fénéon qui dit avoir trié et paginé les manuscrits dès le départ, il cite plus favorablement Gustave Kahn qui parle lui aussi de classer les manuscrits. Bardel essaie de minimiser l'idée de classement, mais il est obligé de concéder quelque chose pour que le propos de Kahn ait un sens, et ça devient un classement des poèmes en fonction des livraisons de la revue. Il va de soi que Kahn n'a pas employé l'idée de classement en ce sens, mais donc Bardel concède qu'il y a un séquençage de la publication lors des livraisons initiales. Bardel concède aussi que Bienvenu a démontré que le repassage à l'encre des chiffres 1 à 9 vient des éditeurs de la revue La Vogue, à cause bien sûr du "7" barré qui n'est pas dans les habitudes de Rimbaud pour transcrire ses sept. La concession est tout de même déjà intéressante : neuf chiffres à l'encre sur onze sont des éditeurs de la revue. Si, en plus, on prend en compte qu'un feuillet sur les neuf ne serait même pas paginé au crayon, cela veut dire aussi qu'un feuillet uniquement paginé à l'encre l'est déjà par La Vogue ! Mais je ne retiendrai pas ce dernier argument. C'est juste pour être exhaustif. Un feuillet sur les trois paginés uniquement à l'encre serait acquis comme acte de la revue La Vogue.
Je reviendrai sur ce problème de séquençage quand je ferai visualiser clairement les choses à mes lecteurs.
Les contre-arguments sur le point a) valent pour la remise en cause du point b), mais je passe aussi directement aux points c) à f) qui sont le détail sur lequel se fonde le point b), détail dont on va montrer les lacunes avant notre visualisation finale du problème.
Passons au point c). Pour le folio 12, Rimbaud aurait enlevé la pagination initiale en découpant le papier. Comment peut-on vérifier ce fait dans la mesure où il n'y a pas le témoignage du bout de papier en question. Murphy présuppose l'existence de ce qu'il faudrait démontrer. J'ajoute aussi un point important. Il y a un présupposé selon lequel le folio 12 n'est différent du reste de la série sur papier homogène que parce qu'il a été découpé dans un deuxième temps en haut et en bas. Le papier du folio 12 serait donc le même papier que celui de la série homogène.
Là, il faut faire attention. Si j'ai bien compris, la série homogène est faite sur un papier de qualité qui a été systématiquement coupé en deux. En gros, un feuillet homogène a une largeur de 13 centimètres et une longueur de 20 centimètre après le découpage d'un papier soit de 26 centimètres de longueur et 20 de largeur,  soit de 13 centimètres de largeur et 40 centimètres de longueur. Dans tous les cas, dans son livre Les Illuminations ou Rimbaud l'Obscur Bardel précise que le format homogène est du type 13 x 20 systématiquement, mais pour le folio, page 40 de son livre, il nuance le cas du folio 12 qui est plus ou moins de 13 centimètres de du coup longueur et de 12 centimètres de largeur. Pourquoi écrire plus ou moins 13 centimètres si c'est la même mesure que pour la série homogène ?
On verra que même en considérant qu'il s'agit du même type de papier il y a d'autres problèmes qui font barrage à la thèse de Murphy. 
Passons au point d). Les paginations 12 et 18 seraient forcément postérieures. Non ! Prenons le cas de l'Album zutique, certaines pages n'ont pas été paginés. Si quelqu'un avait eu l'envie de reprendre la pagination et n'avait eu qu'un crayon pour le faire, les chiffres au crayon seraient postérieurs. On peut très bien concevoir que les folios 12 et 18 aient été paginés avant certains folios au crayon. Mais, certes, il faut éviter une théorie systématique où la pagination au crayon a été faite d'une seule traite, présupposé implicite qu'il faut savoir remettre en cause avant de se prononcer.
Passons au point e). Murphy fait comme s'il était "normal" qu'avec le temps écoulé Rimbaud ne pagine pas de la même manière. Murphy semble trouve ça naturel, mais est-ce que ça l'est vraiment ? Rimbaud change deux pages, il n'a aucun problème de place sur les coins prévus pour la pagination, et même s'il en a, il peut passer d'une marge à l'autre et il n'y a aucune contrainte physique qui va peser sur le fait de souligner ses chiffres sur le mode uniforme adopté jusque-là. C'est plutôt le contraire de ce que dit Murphy qui serait normal. Rimbaud remplace deux pages, il doit refaire les paginations, il reprend le modèle établi sous ses yeux. Murphy ferait beaucoup mieux de dire que la variation dans la manière est un fait aléatoire avec lequel composer. Pourquoi dire que avec le temps il y a une rupture avec l'automatisme initial ?
Passons au point f) qui se subdivise en deux considérations concurrentes. Rimbaud aurait remplacé le folio 18 initial qui contenait des versions autonomes de "Veillées" I et II. Mais, pourquoi si le folio 18 était tel, ne pas tout simplement remanier les titres ? Cela lui évitait d'utiliser le manuscrit de "Fairy" dont je rappelle qu'il a été coupé en bas pour transcrire à la verticale, par rapport à la transcription de "Fairy", les textes de "Veillées I" et "II". Je suis bien précis. On n'est pas dans le cas où Rimbaud reprend finalement une copie plus ancienne. Murphy nouys explique que Rimbaud a découpé le manuscrit de "Fairy" expressément pour recopier "Veillées I" et "II" en vue d'en faire le folio devant "Veillée" devenu "III". Il suffisait de remanier les titres des deux premières "Veillées". Les manuscrits sont raturés. Nous avons des lignes entièrement biffées aussi bien sur le feuillet autre de "Promontoire" que sur le feuillet contenant "Antique" qui fait partie de la série homogène. Rimbaud a hésité sur les titres "Villes" au pluriel et sur le titre "Bottom" substitué à "Métamorphoses". Ce que dit Murphy n'a pas de sens ! Il suffisait de remanier les textes antérieurs.
Le seul remaniement attesté est sur le folio suivant 19 où le titre "Veillée" est remplacé par un "III". Si les copies initiales de "Veillées I et II" étaient assez propres pour avoir été initialement paginées 18 il n'y avait, je le répète, qu'à modifier les titres par quelques biffures et ajouts. J'ajoute qu'il serait curieux que Rimbaud ait d'abord rapproché les trois poèmes "Veillée", "Veillée" et "Veillée" avant de songer à simplifier la série par le report de chiffres romains.
Enfin, s'il est question de textes inédits sur le folio 18, où sont-ils passés ? Le folio 18, dans ce cadre hypothétique, devait passer autre part. On ne peut pas prendre "Parade" déjà paginé de son côté. Il faut forcément chercher un feuillet isolé dans les pages qui suivent. Si on écarte le cas de la copie recto et verso pour "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver", il y a une série sur deux feuillets paginés 19 et 20 : "Veillée" devenu III avec Mystique, Fleurs et Aube, puis la série "Angoisse", "Métropolitain" et "Barbare" sur deux feuillets paginés 23 et 24.
Rimbaud aurait jeté le feuillet avec les poèmes inédits. Ce n'est pas très crédible. Je le dis et répète : si les textes du folio 18 étaient inédits et qu'il n'était question que de placer "Veillées I" et "II" devant "Veillée" devenu "III", le bon sens était de conserver le folio 18, paginer 19 Veillées I et II, puis de modifier les paginations 19 à 24 faites au crayon !!! par des paginations 20 à 25.
 
Murphy, Bardel et les tenants de la pagination autographe ont des problèmes de logique. Rimbaud aurait paginé ces vingt-quatre pages, mais pas les manuscrits sur des types de feuillet plus variés. Il n'aurait pas eu le temps ou les moyens matériels de le faire.
Alors, je ne sais pas si ce que je dis ci-dessous va me faire entrer dans l'histoire, je ne crois pas, mais il y a une contre-argumentation imparable que je vous livre comme inédite, jamais un rimbaldien n'a écrit ça, je suis le premier, je n'ai aucune raison d'être fier, mais voilà de l'inédit : Rimbaud pour paginer les manuscrits qui nous sont parvenus n'a aucun problème de papier, de temps ou de moyen d'écrire à l'encre ou au crayon. Il faut une minute pour paginer le reste des manuscrits, deux ou trois minutes tout au plus. Il n'a pas besoin de papier supplémentaire, puisqu'il s'agit de paginer les manuscrits déjà remplis de transcriptions poétiques. Il n'y a aucune usure inquiétante de l'encre ou d'un crayon à opérer ce genre de travail. Il faut quand même imaginer le délire des rimbaldiens. Rimbaud écrit des lettres à Nouveau, à Verlaine, il parle d'envoyer les manuscrits par la poste, Verlaine s'exécute en ce sens, ce qui fait de l'argent et ce qui suppose d'écrire une enveloppe, un déplacement, etc. Mais qu'est-ce que c'est que cette invention des rimbaldiens que Rimbaud n'a pas eu le temps de paginer un tiers de son recueil ? Qu'est-ce que c'est que cette idée farfelue selon laquelle Rimbaud n'a pas pu paginer, faute d'encre ou de crayon, faute de temps, un tiers de son recueil ? C'est quoi cette théorie ? Reboul félicite Bardel de pondre un "roman" pareil. Mais vous êtes sur une autre planète, là ?
En tout cas, reprenons l'idée.
Rimbaud a vingt-quatre folios, il trouve qu'un autre folio irait bien avant le folio 19. Au lieu de corriger sa foliotation à partir du 19, il supprime le folio 18 qui précédait le 19, le jette à la poubelle sans regret et reporte la pagination 18 sur le nouveau folio inséré.
C'est ça la thèse de Murphy ! C'est complètement absurde et ça ne repose que sur de la perception subjective.
Et dans le cas où le folio 12 ne serait pas ce que raconte Murphy, découpage du haut de la page avec une pagination initiale, soit ce folio 12 est lui aussi une pièce rapportée qui remplace un folio 12 originel, soit ce folio est bizarrement composé. Traitons de ces deux cas de figure.
Si le folio 12 originel contenait des textes distincts, cela redouble l'anomalie de la disparition du feuillet 18 originel conçu comme contenant des textes inédits.
Rimbaud aurait donc 24 folios qu'on peut représenter par 24 lettres de l'alphabet et il va intercaler 2 folios dans cette série que nous symboliserons par M et T, mais en retirer deux L et U.
 
Nous avons initialement :
1 A 2 B 3 C 4 D 5 E 6 F 7 G 8 H 9 I 10 J 11 K 12 L 13 N 14 O 15 P 16 Q 17 R 18 S 19 U 20 V 21 W 22 X 23 Y 24 Z.
Et sur le côté, nous avons M et T non paginés.
Rimbaud veut que M suive la lettre L en page 12 et que T précède la lettre U en page 19.
Il suffit de mettre le M après la page 12, de le paginer 13, de modifier la pagination avec un décalage d'une seule unité jusqu'à la page initialement 18 qui devient la page 19, puis d'insérer le T en le paginant 20, puis de modifier de deux unités les six dernières pages 19-24 qui deviennent 21-26.
Au lieu de ça, selon Murphy, Rimbaud a mis à la poubelle le L et le U.
Ce qui nous fait la série ordonnée suivante :
 1 A 2 B 3 C 4 D 5 E 6 F 7 G 8 H 9 I 10 J 11 K 12 M 13 N 14 O 15 P 16 Q 17 R 18 S 19 T 20 V 21 W 22 X 23 Y 24 Z.
Vous trouvez ça cohérent ? Moi, pas.
Ce n'est pas tout. Murphy propose une alternative. Le folio 12 serait le folio originellement paginé 12, sauf qu'il a été découpé sur le haut et c'est pour cela qu'il a fallu reporter ultérieurement la pagination.
Je veux bien beaucoup de choses, mais si le manuscrit a été découpé sur le haut, c'est déjà acté qu'il y a une discontinuité textuelle entre le bas de "Phrases" au folio 11 et le début actuel du folio 12. Or, c'est au nom de la continuité qu'on prétend relier le folio 11 au 12 en appliquant le titre "Phrases" aux poèmes courts du folio 12. L'anomalie ne s'arrête pas là. Tout le monde a remarqué que les séparations des alinéas bien espacés entre eux n'étaient pas les mêmes : il y a les traits ondulés spécifiques au folio 11 et les trois croix spécifiques au folio 12. Si Rimbaud n'a fait que découper le haut du folio 12, cela implique dans la thèse de Murphy que Rimbaud avait bien décidé dès le début de sa transcription continue de faire suivre les trois alinéas du folio 11 sous le titre "Phrases" des cinq poèmes courts du folio 12. Et Rimbaud aurait donc écrit sur un feuillet en séparant les textes avec des traits ondulés et tout de suite après il aurait enchaîné avec des poèmes, d'une esthétique déjà très différente, séparés par trois croix. Il est con à ce point-là, Rimbaud ? Vous me direz que le haut de la page contenait peut-être un titre, mais ça vous n'en savez rien, et ça ne change rien à la discontinuité du folio 11 au folio 12. La thèse selon laquelle le folio 12 serait sur le même type de papier ne suffit pas à harmoniser la disjonction sensible entre la fin de l'actuel folio 11 et donc du folio 12. En revanche, l'argument d'un écrit sur du papier de même type raccourci ultérieurement, permet d'entrevoir un tout autre placement des poèmes. Les poèmes du folio 12 ont en commun avec le poème à la suite de "Being Beauteous" d'être séparés par trois croix, signe qui en plus signifie substitut de titre, ce qui tend à confirmer aussi que les cinq poèmes du folio 12 sont cinq poèmes autonomes et non pas la suite d'une série intitulée "Phrases". Et, cerise sur le gâteau, les parties supprimées en haut et en bas du folio 12 pourraient être l'une ou l'autre, la transcription d'une autre copie de "O la face cendrée..." Au plan de l'espace manquant, cette thèse a de la vraisemblance et elle est renforcée par la réalité de l'emploi des trois croix. En clair, Rimbaud aurait placé ce feuillet à la suite de celui contenant "Antique", "Being Beauteous" et xxx O la face cendrée..." Et, par erreur, les protes de la revue La Vogue en auraient fait au contraire la suite de "Phrases" en vertu d'un présupposé rapide sur la signification du titre "Phrases". N'oublions pas que dans leur édition originale, non seulement ils ont fondu "Marine" et "Fête d'hiver" ensemble, ainsi que "Ouvriers" et "Les Ponts", mais ils ont aussi fondu ensemble "Being Beauteous" et "O la face cendrée..."
Là, il faut reconnaître qu'il y a un sacré pavé jeté dans la mare.
Enfin, j'ai un autre argument inédit dont je n'ai aucune raison d'être fier, mais que personne n'a pensé à opposer à la thèse du remplacement de folios 12 et 18 originels. Et cela vaut aussi bien pour des folios qui contenaient les textes que nous connaissons sous une autre forme que pour des poèmes inédits !
Nous avons au verso de l'actuel folio 24 une copie raturée du premier paragraphe de "Enfance I". Par conséquent, rien n'empêchait Rimbaud de biffer les folios 12 et 18 originels pour les retourner et faire sur les parties vierges d'autres transcriptions ? Rimbaud manquait de papier, nous dit-on. Or, on a la preuve avec "Enfance I" qu'il avait une solution toute trouvée, à condition bien sûr que Murphy dise juste quand il prétend que les folios 12 et 18 ont été purement et simplement supprimés !
Quant à ceux qui voudront penser que je pourrais être surpris en découvrant que le ou les manuscrits de "Démocratie" et de "Dévotion" sont sur le papier de format homogène, outre que ce n'est qu'une hypothèse, on se retrouve dans le cas du traitement de la revue La Vogue qui les exploite en dernier et comme des poèmes non paginés ! Et qui, de surcroît, n'aura pas pris la peine de les rapprocher de la série homogène initiale. 
 Enfin, bref !

Maintenant, que s'est-il réellement passé quant à la pagination ?
La revue La Vogue a reçu une liasse de manuscrits non paginés. Ils ont identifié des copies continues entre certains feuillets et ils ont repéré un abondant recours au même type de papier. Il est évident que l'ordre dans lequel les manuscrits leur sont parvenus à jouer. Il y a une série sur du même papier qui va de "Enfance I" à "Barbare" avec pour ce dernier au verso une copie raturée partielle de "Enfance I". Et il y a peu de modifications possibles de l'ordre de la série homogène à cause des transcriptions continues. Il y en a quand même quelques-unes. Or, si Rimbaud a bien créé lui-même la série "Veillées", le papier d'un format différent avec "Veillées I et II" était bien intercalé dans l'ensemble de la série homogène, et cela pouvait valoir donc pour les cinq poèmes de l'actuel folio 12. Mais nous avons vu plus haut que si le dossier n'était pas paginé il est possible que le papier ait été malheureusement déplacé de la suite de "Ô la face cendrée..." à la suite de "Phrases". Et on ne peut rien affirmer sur la position initiale éventuelle de "Après le Déluge", ni sur l'emplacement de la copie au recto et au verso d'un même feuillet de "Nocturne vulgaire", "Marine" et "Fête d'hiver". Le manuscrit de "Après le Déluge" est un feuillet découpé de forme carrée, ce qui n'est pas pratique à faire tenir dans une liasse, tandis que pour le feuillet transcrit au recto et au verso Bardel cite Murat qui précise que "Nocturne vulgaire" a été écrit au verso de "Marine" et "Fête d'hiver". Or, la pagination nous impose l'ordre inverse où "Nocturne vulgaire" est au recto.
Sans la pagination, on peut aussi plaider un ordre "Marine", "Fête d'hiver" et "Nocturne vulgaire", puisque "Nocturne vulgaire" est écrit au verso et non au recto selon l'analyse des manuscrits.
Je ne vais pas vous fournir la visualisation cette fois, car il me faut du temps pour mettre en forme les soulignements des titres des poèmes, mais en gros la pagination au crayon est initiale pour les feuillets 1 à 9 repassés à l'encre, l'arrêt à la page 9 est d'ailleurs une preuve que Murphy se trompe quand il dit qu'un éditeur paginerait tout d'une traite. Ensuite, en effet, la pagination de 10 à 24 a bien dû être faite d'une traite et au même moment (Murphy prétend que ça n'a pas eu lieu au même moment). La subtilité, c'est que celui qui a repassé à l'encre les pages 1 à 9 a paginé lui-même les pages 12 et 18, et il l'a fait avec sa façon de faire, ce qui est normal ou du moins se conçoit aisément, en même temps que celui qui tenait le crayon a poursuivi la pagination au crayon des autres manuscrits, la série homogène plus le recto et verso du feuillet paginé 21 et 22. Il fallait fixer l'emplacement de feuillets supposés formés des séries. L'emplacement pour "Veillées I et II" devant "III" était assez facile à déterminer, il y avait peu de chances de se tromper. Quant au folio paginé 12, il a été perçu comme la suite de "Phrases", à un moment où "Ô la face cendrée" était déjà intégré dans un ensemble où il était suivi par un tout autre manuscrit.
Je précise que je ne fais pas de l'enchaînement de "Ô la face cendrée..." et du folio 12 une vérité scientifique. En revanche, je trouve cela fort plausible, fort cohérent et à méditer face à une "vérité" qui ne repose sur aucune preuve.
Je reviens sur l'argument d'une pagination à l'encre 12 de la même encre que le texte. Guyaux a dit sans doute naïvement cela et on peut voir que Murphy s'en sert contre lui, sauf qu'il y a une anomalie tout de même dont Murphy ne prend pas conscience. La thèse de Murphy, c'est que de toute façon la pagination  à l'encre 12 est postérieure à la création des vingt-quatre pages. Il suppose même que le remaniement a eu lieu pour les folios 12 et 18 en même temps donc le folio 18 étant lié à une transcription continue pour feuillets paginés 19 et 20, dans le meilleur des cas, le 12 à l'encre aurait été reporté après la transcription des vingt premières pages. Dans la thèse murphyenne, le chiffre 12 ne date pas du même moment que la transcription des cinq poèmes courts puisqu'entre-temps outre les autres transcriptions il y a eu le découpage du haut et du bas du feuillet. Donc cet argument de la même encre est nul et non avenu. CQFD. 
Ultérieurement, je visualiserai le séquençage de la pagination par la revue La Vogue.

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