Dans sa lettre à Demeny du 15 mai 1871, Rimbaud associe Mérat à Verlaine comme étant l'un des deux voyants de la nouvelle école parnassienne. Et, à partir des débuts mêmes de l'Album zutique, on comprend que l'admiration rimbaldienne n'a déjà plus d'avenir avec la parodie du recueil L'Idole qu'est le "Sonnet du Trou du Cul". Nous avons des signes d'un mépris de Verlaine pour Mérat dans sa correspondance de l'été 1871 et cela se confirme avec la lettre de Verlaine en 1872 où il demande à Mérat de cesser de répandre des rumeurs sur son compte. Au même moment, Rimbaud compose des poèmes-quatrains "Vers pour les lieux" qu'il signe de manière zutique du nom d'Albert Mérat. Mais il reste qu'avant de rencontrer Mérat, Rimbaud l'aurait porté aux nues. Ce fait étonne à raison les rimbaldiens. Yves Reboul a essayé de produire une réflexion pour apporter de la lumière à cet intérêt rimbaldien, mais je ne me souviens de rien de cet article qui ne m'a pas convaincu. Je pars sur une tout autre idée qui me paraît hautement plus probable. Mérat, Valade et Verlaine étaient des collègues à l'Hôtel de Ville. Rimbaud est en contact à Charleville avec un ami de Verlaine, Bretagne, depuis l'été 1870 visiblement. Rimbaud est monté à Paris entre le 25 février et le 10 mars et il y a rencontré André Gill, futur membre du Cercle du Zutisme, et il y a cherchait l'adresse de Vermersch qui a des liens aussi étroits avec Verlaine. Et Valade prétend qu'il est le Jean-Baptiste sur la Rive gauche de la révélation qu'a été Rimbaud un soir des Vilains Bonshommes. Rimbaud monte à Paris à ce moment-là et loge directement chez la belle-famille de Verlaine. Mon idée est que Rimbaud a dû rencontrer Verlaine à Paris en février-mars, même si ce fut court, ainsi que Léon Valade. C'est ce qui explique prosaïquement que Mérat soit associé à Verlaine dans la lettre à Demeny et cela explique probablement aussi la nature zutique, jusqu'au choix de Daudet comme cible, dans les poèmes envoyés à Izambard et Demeny les 13 et 15 mai 1871 : "Mes petites amoureuses" et "Le Cœur supplicié", où il est question d'amoureuses, de mouron, de triolets enchaînés ("Les Prunes" de Daudet) et de martyre rythmique à la saint Labre. Toutefois, Rimbaud connaissait déjà bien les poésies de Mérat, puisque Rimbaud a remanié son poème sans titre en deux quatrains : "Par les beaux soirs d'été..." qui est devenu "Sensation". Or, le premier hémistiche cliché repris à peine modifié à Coppée qui le tenait d'autres poètes : "Par les beaux soirs d'été..." a été retouché par un tour grammatical plus élaboré qui vient de Mérat : "Par les soirs bleus d'avril..."
Cela est connu, mais je rappelle les faits pour apporter une précision méconnue à ce sujet.
Rimbaud a envoyé la version sans titre à Banville dans une lettre datée du 24 mai 1870 et le poème est lui-même daté sur le manuscrit du "20 avril 1870". Puis il a remanié son poème et a fourni une deuxième version manuscrite à Demeny, soit en septembre, soit en octobre 1870 avec le titre "Sensation".
Rimbaud a modifié le premier hémistiche de son poème. Ce premier hémistiche sert à nommer en général la version sans titre : "Par les beaux soirs d'été..." Il s'agit d'un hémistiche cliché qui varie de singulier à pluriel et au plan du déterminant : "un beau soir", "ce beau soir d'été", etc. Rimbaud le reprend directement à Coppée visiblement qui s'en servait en tant que second hémistiche.
Mais Rimbaud a modifié cette attaque de poème en "Par les soirs bleus d'été", ce qui nous éloigne de la pauvreté d'invention lexicale d'un Malherbe : "Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure" pour quelque chose de plus joli et d'élaboré. En réalité, il reprend un hémistiche à un sonnet d'Albert Mérat, et précisément un début de quatrain et même de poème. Mérat devient de ce fait un marqueur de bon goût au plan de l'expression littéraire, ce qui est déjà pas mal. Mais je voudrais attirer l'attention sur un fait remarquable. La table des matières du recueil Les Chimères a favorisé l'attention de Rimbaud à ce joli hémistiche. En effet, Rimbaud s'inspire du début d'un sonnet du recueil Les Chimères d'Albert Mérat. Le recueil est divisé en plusieurs parties : Il y a une partie intitulée "Sonnets 1863-1864 Marines et Paysages", puis les trois autres "Variations sur plusieurs airs", "Le Livre de l'amie" et "Tableaux de voyage 1864-1865", et enfin une section "Fleurs de Bohême 1863-1864" composé de vingt-sept sonnets numérotés par des chiffres romains. Dans les sections précédentes, tous les poèmes ont un titre à l'exception des parties I et II du poème "Le Matin". Mais dans la section finale, quelques poèmes sont répertoriés dans la table des matières par une mention de leur premier vers. Et c'est le cas précisément du poème XVIII qui commence ainsi : "Par un soir bleu d'avril elle s'en revenait..." Rimbaud a pu être d'autant plus sensible à cette attaque élégante dont il s'est inspiré qu'il l'a vue être mise en relief, involontairement ou non, dans la table des matières.
Vous me répondrez que cette précision vous indiffère. Moi, elle ne m'indiffère déjà pas dans l'absolu, mais j'ai une preuve de son intérêt parce que je la relie au premier fait curieux du jour que je voulais exhiber.
Comprenez bien l'enjeu.
J'ai déjà dit que "Sensation" est en deux quatrains et contient le mot "bohémien" et des éléments d'un poème de Murger, parce que, précisément, Rimbaud a lu le recueil des Nuits d'hiver de Murger. Au même moment, Rimbaud compose un poème intitulé "Ophélie" qui s'inspire du poème de ce titre du recueil de Murger et dans la lettre à Banville du 24 mai 1870 "Ophélie" et "Par les beaux soirs d'été..." se succèdent. Or, au début du recueil de Murger, nous avons un poème qui a inspiré "Par les beaux soirs d'été..." et la mise en page avait son importance, car le poème de Murger était plus long, mais les deux premiers quatrains étaient isolés avec le titre sur une première page. Et un bon éditeur rimbaldien se doit de montrer le phénomène.
En clair, le recueil posthume Les Nuits d'hiver de 1861 contient plusieurs sections "Les Amoureux", "Chansons rustiques", "Fantaisies", "Petits poèmes" et "Ballades", il est suivi par une section "Etudes sur Henry Murger" avec des contributions de notoriétés tels que Jules Janin, Théophile Gautier, P.-A. Fiorentino, Arsène Houssaye et Paul de Saint-Victor.
Comprenez qu'il faut garder en vue la référence au recueil Les Chimères d'Albert Mérat. La dernière section des Chimères s'intitule "Fleurs de Bohême", elle contient des poèmes datés de 1863 et 1864, ce qui coïncide avec la périodisation de la première partie "Marines et Paysages", mais fait moins récent que la partie intitulée "Tableaux de voyage 1864-1865". Et cette partie "Fleurs de Bohême" concentre une plus grande part de poèmes dédicacés, même si les dédicaces sont tout de même éparpillées dans l'ensemble du recueil, et cette partie concentre une plus grande part de poèmes sans titres, ce qui accentue l'idée que c'est une section bohémienne où les poèmes ont presque plus l'air de compositions de circonstance. Rimbaud a dû être sensible à tous ces indices. Et l'inventeur du motif littéraire de la bohème n'est autre que Murger. Rimbaud pouvait voir le parallèle entre un recueil qui se termine par une section "Fleurs de Bohême" avec des dédicaces et une sorte d'appendice au recueil de Murger avec des amis qui en retour font l'éloge du poète par différentes études réunies en fin d'ouvrage comme un bouquet...
Et le parallèle se complète donc dans le cas de "Sensation".
Le recueil Les Nuits d'hiver est composé de plusieurs sections, mais il s'ouvre par un "Sonnet au lecteur" et une "Dédicace de la Vie de Bohème". Le poème "Dédicace de la vie de Bohème" est en quatrains d'heptasyllabes, mais Rimbaud s'est inspiré de la mise en page du titre et des deux premiers quatrains à la page 3 du recueil, ce que vous pouvez vérifier avant ma transcription sur le fac-similé du lien suivant : https://fr.wikisource.org/wiki/Page:Murger_-_Les_Nuits_d%E2%80%99hiver,_1861.djvu/13 !
Dédicacede la vie de BohèmeComme un enfant de Bohème,Marchant toujours au hasard,Ami, je marche de mêmeSur le grand chemin de l'art.Et pour bâton de voyage,Comme le bohémien,J'ai l'espoir et le courage :Sans cela je n'aurais rien.
Le poème n'est pas complet, il se poursuit sur les pages suivantes, mais Rimbaud a apprécié la page en elle-même. C'est de ce visuel qu'est né l'idée d'un poème en deux quatrains : "Par les beaux soirs d'été..." Rimbaud a repris les deux vers : "Comme un enfant de Bohème" et "Comme le bohémien" pour en faire le second hémistiche de son avant-dernier vers : "comme un bohémien". Et il a repris la rime du second quatrain de Murger : "bohémien"."rien", en l'inversant et en la décalant des vers 6 et 8 aux vers 5 et 7.
Par les beaux soirs d'été, j'irai dans les sentiers,Picoté par les blés, fouler l'herbe menue :Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.Je laisserai le vent baigner ma tête nue.Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :Mais un amour immense entrera dans mon âme,Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,Par la Nature, - heureux comme avec une femme.
Je me demande si le double point de Murger après "courage" n'a pas influencé les choix de ce signe de ponctuation aux vers 2 et 5 de son poème. Je serais incapable de le prouver, mais je pense que si. Notez que le dernier vers du poème de Rimbaud fournit un tiret comparable au verset central de "A une Raison" : "Ta tête se retourne : -le nouvel amour !" Et cela n'a rien d'anodin pour un poème où la Raison est elle-même la bohémienne : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout !"
Rimbaud amplifie la matière des deux quatrains de Murger : le chemin abstrait le cède aux "sentiers". Il évite les idées malheureuses du "bâton de voyage", la sagesse des nations de l'espoir et du courage, mais il n'en part pas moins des deux quatrains de Murger et notez que la reprise : "j'irai" vers 1 et 7 du poème rimbaldien part elle aussi de la reprise "Marchant" et "marche" du vers 2 au vers 3 de la dédicace de Murger. Le poème de Murger s'allongeait de quatre autres quatrains sur la page suivante, mais ces quatrains basculaient dans les considérations négatives. Rimbaud a refusé ce basculement, il reste tout entier dans la valeur positive du mouvement. Mais je voudrais citer les quatre autres quatrains pour vous montrer que Rimbaud en a conservé un élément qu'il a retourné positivement. Murger parle de "premiers pas", de "pieds meurtris" et de "pieds mouillés par le flot". Les "pieds blessés" feront surface dans "Ma Bohême", mais pour l'heure il n'est question que de sentir la "fraîcheur à [s]es pieds".
Car cette route si belleQuand je fis mes premiers pas,Maintenant je la vois telle,Telle qu'elle existe, hélas !Je la vois étroite et sombre,Et déjà j'entends les crisDe mes compagnons dans l'ombreQui marchent les pieds meurtris.J'entends leur chant de misère,J'entends la plainte de mortDe ceux qui restent derrière :Et pourtant j'avance encor.Et debout sur le rivage,Les pieds mouillés par le flot,Ami, c'est d'après l'orageQue j'ai tracé mon tableau.
En clair, pour Rimbaud, le discours souffreteux était du gâchis.
Il est resté dans l'élan des deux premiers quatrains.
Et si vous aviez la chance de m'avoir comme éditeur des poésies de Rimbaud, et c'est un projet qui pourrait se concrétiser avec les bons outils sur internet, vous auriez les fac-similés des pages du recueil d'Henry Murger. Et ça parlerait à tout le monde. Et je vous mettrais à côté un fac-similé de la table des matières des Chimères d'Albert Mérat et en particulier de sa section "Fleurs de Bohême" avec l'incipit qui nous intéresse en position XVIII : "Par u soir bleu d'avril..." Mais, en proposant ce fac-similé du côté de Mérat, je livrerais le point curieux inédit suivant, c'est que juste avant le titre XVIII, il y a la mention "belle étoile" du titre XVII, et je vous cite même le titre XVI pour l'équivoque "XVI. A Jules Tavernier" :
XVII. L'hôtellerie de la belle étoile...XVIII. Par un soir bleu d'avril, elle s'en revenait...
Dans "Ma Bohême" (influence du titre "Fleurs de Bohême" sur l'orthographe ?), Rimbaud n'écrit pas "la belle étoile", mais il adapte cela en "Mon auberge était à la Grande-Ourse", enchaînant par la mention des "étoiles au ciel".
Même si les liens sont ténus : "splendide", "borne", je vous recommande de lire "L'Hôtellerie de la belle étoile" en lien avec le poème "Dédicace de la vie de Bohème" de Murger" et le sonnet "Ma Bohême" de Rimbaud.
Le recueil de Murger a une importance réelle pour Rimbaud à cause non seulement de "Sensation" et "Ophélie", mais encore du sonnet "Ma Bohême" et je vous conseille de prendre en considération les études de Janin et consorts. Il y a aussi le poème "A Ninon" qui ouvre la section intitulée "Les Amoureux", ce qui du coup accroît sa sphère d'influence aux "Reparties de Nina", voire à "Mes petites amoureuses". Du côté de Mérat, le sonnet : "Par un soir bleu d'avril..." influencé par le Victor Hugo sensuel des Contemplations, a encore une influence latente sur "Trois baisers" de Rimbaud, et peut-être sur quelques autres pièces, "Roman" ou d'autres. Ce sonnet offre aussi un remarquable placement de la conjonction "si" devant la césure. Je remarque aussi le lien aux "Prunes" de Daudet de la pièce XIX.
J'en arrive à me demander si Mérat n'a pas influencé l'écriture des deux quatrains de "Par les beaux soirs d'été..." dès la version initiale d'avril ou mars 1870. En effet, le tiret du dernier vers du poème rimbaldien a des équivalents dans les "Fleurs de Bohême" de Mérat :
Le jour clément baisait les feuilles entr'ouvertes,Si pur que l'on voyait à travers, et si bleuQu'on se sentait tranquille et bien - tout près de Dieu.(XX. "Hier, dans le bois...)
Et, comme je passais près d'elle, je luis prisLe bras, qu'elle laissa d'un mouvement surpris,S'arrondir sur le mien, - tiède, jeune, flexible !Elle avait, disait-elle, une frayeur horribleQu'on ne la vît ; - c'était son quartier... on pouvaitLa rencontrer. [...]
Ce n'est pas parce que l'emprunt évident n'apparaît que sur la version remise à Demeny que Rimbaud n'a pas pris en considération la section finale des Chimères quand il composait la première version quelques mois plus tôt.
Je remarque que le poème XXII identifie le poème des Contemplations qui s'inspire du sonnet de Ronsard : "Te regardant assise..." et rebondit sur l'occasion. Mérat a pas mal publié de recueils qui correspondent quelque peu à l'impassibilité de la description picturale parnassienne. Ce sera Les Villes de marbre dont Rimbaud a pu lire avec quelques inédits une partie dans la presse avant 1873, ce sera le recueil de 1872 Les Souvenirs, c'est le cas de L'Idole et d'une grande partie des Chimères. Face à cela, la section "Fleurs de Bohême" est une vraie bouffée d'air frais que Rimbaud a dû plus particulièrement apprécier en 1870. L'influence du poème XXIII sur "Trois baisers" avec son "Je veux bien" est sensible également.
Rimbaud savait-il en 1870 que le recueil Avril, mai, juin existait et était de Mérat et Valade ? Connaissaient-ils déjà leurs traductions de Henri Heine", au-delà de la section "Le Livre de l'amie" dans Les Chimères ?
Il est vrai que en-dehors du parfum de la section "Fleurs de Bohême" l'idée d'une influence de Mérat sur Rimbaud est assez dérisoire, sauf peut-être pour quelques techniques autour de la césure comme les adjectifs de couleur et notamment d'une syllabe déportés dans le second hémistiche, mais tout cela est assez dérisoire et ténu.
Toutefois, avant de quêter un point curieux au-delà, il y a un autre sujet troublant dans la section "Fleurs de Bohême". Plusieurs poèmes sont dédicacés. Le dernier numéro XXVII l'est "Au Lecteur", mais les deux prédécents sont dédicacés l'un à Francis Enne, l'autre à Jules Andrieu. Jules Andrieu est un collègue de Valade, Mérat et Verlaine à l'Hôtel de Ville. Notez au passage que Mérat est plus le collègue de Verlaine qu'un parnassien quand il écrit Les Chimères, puisque leur éditeur en 1866 n'est pas Lemerre, mais Achille Faure. Et donc le poème adressé à Jules Andrieu est l'avant-dernier du recueil et il s'intitule "Prolétaires". C'est un poème en deux fois six quatrains d'alexandrins. Il est question de la Bohème, qui vient à la rime dans la deuxième partie. Mérat décrit dans la première partie le cadre ouvrier, avec ciel gris, puis dans la deuxième partie il s'attache à un couple d'amoureux partis pour la vie de Bohème. Je n'ai pas la patience de recopier tout le poème, je vais vous mettre le lien, mais j'ai dans l'idée que ce poème est une source au sens large à la composition du poème "Ouvriers" de Rimbaud, "Henrika" ressemblant à un prénom nordique que Mérat met en titre à un poème d'un recueil ultérieur Les Souvenirs en 1872. Ici, nous avons le couple qui cherche à s'évader du monde de l'usine, "En blouse blanche ou bleue, en robe grise ou noire," et qui s'en iront le dimanche, "la cravate neuve et le bonnet bien blanc" boire un verre pas loin de Paris, un peu en-dehors quand même. La femme remet ses doigts meurtris à la main rude du compagnon, ce qui a son équivalent avec le "bras durci" dans le poème "Ouvriers" de Rimbaud dont le titre est un équivalent de "Prolétaires". Jules Andrieu était précisément l'un des principaux contacts littéraires de Rimbaud en Angleterre quand ils composaient les poèmes en prose des Illuminations, puisque cela a commencé avant Une saison en enfer bien évidemment.
Passons au dernier point troublant.
Rimbaud et Verlaine ont composé une parodie de L'Idole d'Albert Mérat qui s'intitule "Sonnet du trou du cul" et la parodie s'est doublé d'emprunts au recueil obscène d'Henri Cantel dont Mérat s'était lui-même discrètement inspiré. Ce sonnet a été l'une des premières transcriptions de l'Album zutique. Comme visiblement, le sonnet de Rimbaud et Vzerlaine était déjà composé, le sonnet liminaire "Propos du Cercle" de Keck et Valade fait allusion à cette parodie, le cercle du Zutisme se déclarant quelque chose d'anal, d'où la chute du mot "merde". Rimbaud a recopié le "Sonnet du trou du cul" sur la page suivante et comme les tercets n'étaient qu'une maigre contribution Rimbaud avait créé un quatrain "Lys" parodiant Armand Silvestre qu'il a recopié à la suite de la parodie de Mérat et qui est dans la même veine satirique obscène. Sur la marge gauche de la page manuscrite, Pelletan et Valade ont ensuite reporté un sonnet et un quatrain en vis-à-vis à la suite sonnet et quatrain de la transcription rimbaldienne.
Le quatrain de Valade fait écho à "Lys" par sa forme et cite expressément le poème liminaire "Propos du Cercle" et il se finit par le mot "merde'", ce qui achève de le relier au "Sonnet du trou du cul". Le sonnet de Pelletan est en vers de sept syllabes et il est en effet obscène. Il semble avoir des éléments qui ont pu ensuite déterminer Rimbaud à la création de "Voyelles", mais Pelletan ne parodiait pas directement Mérat visiblement, il contresignait zutiquement son poème du nom de Charles Cros d'ailleurs.
Or, en relisant Les Chimères, je me suis rendu compte que Pelletan avait bien tenu compte de l'idée que le "Sonnet du trou du cul" parodiait Mérat.
En 1866, Mérat dédie la première section de son recueil à Paul Arène qu'il appelle "mon ami", mais aussi un poème de la deuxième section intitulé "La Provence". Léon Valade et Paul Arène étaient deux grands amis de Mérat à cette époque. Arène va être un complice de Daudet dans la confection du Parnassiculet contemporain. Ensuite, parmi les divers dédicataires, il y a Camille Pelletan lui-même. Il a droit à un sonnet potache qui fait penser à "La Mort des amants" de Baudelaire. Les morts y sont célébrés comme de l'engrais.
Or, dans cette section "Variations sur plusieurs airs", nous avons auparavant plusieurs poèmes dont un intitulé "L'Idole" qui emploient le mot "floraison" et qui ont le parfum de grivoiserie du sonnet que Pelletan a placé en vis-à-vis au "Sonnet du trou du cul" : "Vénus", "Les Dieux", "L'Idole". Je vous laisse vous y reporter, je les transcrirai à une autre occasion.
Mise à jouir 14h :
Par acquit de conscience, je voulais tenir compte de l'article d'Yves Reboul. Je possède même plusieurs exemplaires du collectif Rimbaud poéticien. Mais je n'en ai aucun sous la main. A défaut, j'ai consulté un compte rendu par David Galand disponible en fichier PDF du site Acta Fabula sur internet. Voici ce qu'écrit Galand sur l'article "Mérat, le voyant" :
[...] Reboul examine les raisons qui ont pu amener Rimbaud [...] à le qualifier de "voyant" [...]. Y. Reboul dévoile avec méthode les deux aspects qui, par-delà une esthétique proche de celle de Hérédia, peuvent avoir arrêté l'attention de Rimbaud : d'une part, dans Les Chimères de 1866, l'affirmation d'un "matérialisme de l'avenir" (p. 77) qui s'accorde avec les prophéties rimbaldiennes de 1871 ; d'autre part, dans L'Idole de 1869, le dévoilement de la "présence - et la puissance - du sexe" (p. 83).
Je n'ai pas d'indice que Reboul ait mentionné le cas intéressant du poème "Prolétaires" qui donne un moule de référence au poème en prose "Ouvriers". Pour l'instant, cette source est inédite, je ne la trouve pas non plus dans l'édition critique en 2004 des Illuminations par Pierre Brunel.
Je ne trouve pas non plus mon idée du côté des poèmes érotiques des Chimères dont s'inspirerait Pelletan dans l'Album zutique, mais cela n'a rien d'une surprise.
Enfin, je ne trouve pas ce que je m'attendais minimalement à trouver : un renvoi au motif des bohémienneries. Peut-être que Reboul en parle rapidement en passant dans son article, mais cela n'apparaît pas dans le compte rendu, alors qu'on voit ci-dessus que j'y prête un caractère essentiel.
On peut aussi se dire qu'il y a une différence dans la méthode d'approche. Reboul part de thèses qu'il essaie, tandis que j'aborde les poésies de Mérat de manière beaucoup plus empirique. C'est ma démarche empirique qui me fait considérer que Mérat est mis comme l'un des deux voyants avec Verlaine pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la poésie, mais tout avec des faits biographiques : Verlaine et Mérat étaient collègues à l'Hôtel de Ville et Rimbaud a rencontré André Gill à Paris tout en cherchant l'adresse de Vermersch (dont Rimbaud parle de but en blanc à Demeny comme s'il lui en avait déjà parlé auparavant...). Moi, je prends les poèmes de Mérat un par un et je cherche s'il y a des liens tangibles avec des poèmes de Rimbaud.
Pour moi, il est impossible de dire que parce que "L'Idole" passe érotiquement en revue plusieurs parties du corps féminin il s'agit d'un recueil que Rimbau a pu estimer pour avoir osé parler plus franchement de sexualité. Je ne crois pas du tout cela. Je pense même que le recueil L'Idole est assez timoré en comparaison du recueil obscène de Cantel, du recueil obscène de Glatigny, du recueil Les Amies de Verlaine, et ainsi de suite. Je pense même que Rimbaud a plus été marqué par la liberté de ton de deux sections des Chimères, la section "Fleurs de Bohême" et la section "Variations sur plusieurs airs". Rimbaud peut avoir eu de l'estime pour Mérat à cause exclusivement selon moi de ces deux sections où une idéologie bohémienne et une certaine franchise de désir sexuel libre est affirmée. Et je n'oublie pas qu'Hugo et même paradoxalement le Coppée du recueil Intimités ont déjà poussé loin le jeu de la sensualité, tandis que Baudelaire jouait moins sur la sensualité que sur des considérations provocatrices comme être Proserpine dans le lit de l'aimée.
Je ne crois pas du tout à l'importance théorique du recueil L'Idole pour Rimbaud et on voit qu'au contraire il le ramène au néant dans sa parodie zutique.
Pour qui est de la première idée, celle d'une filiation sur le "matérialisme de l'avenir", je ne suis pas convaincu non plus. L'expression citée par Galand vient sans aucun doute du texte de Reboul, car ce n'est clairement pas un extrait possible de poème en vers. Allez découper un hémistiche d'alexandrin là-dedans... On ne peut même pas en faire un octosyllabe. Oui, à la limite avec un enjambement à l'entrevers.
Pour moi, le propos de Reboul n'est pas tenable car pour qu'il le soit il faudrait que le matérialisme de l'avenir soit une spécificité nette du discours de Mérat opposable à tout autre poète de son époque, opposable notamment à tout autre parnassien, puisque Verlaine et Mérat sont mis sur un piédestal par rapport à la seule "nouvelle école".
Le "matérialisme de l'avenir" est d'époque chez Mérat, il faut alors montrer en quoi il serait moins vague ou serait plus précis que ses pairs. Toutefois, il y a un fait amusant à relever et je ne sais pas si Reboul l'a fait dans son article, mais dans les tercets du "Sonnet du trou du cul", Rimbaud écrit : "Son âme du coït matériel jalouse", et ce mot "matériel" de la famille lexicale du nom "matérialisme" figure à plusieurs reprises dans les vers de Mérat.
Je vais relire tous les poèmes de Mérat et dans un nouvel article je citerai tous les passages concernés.
Pour moi, Mérat n'est pas intéressant la plupart du temps. Reboul et du coup Galand parlent d'une manière à la Hérédia, mais ça va plus loin, je pense aussi à Jules Breton, poète dont la frappe des vers me plaît bien, mais je pense aussi à plein de poètes parnassiens insignifiants qui font dans les petits tableaux descriptifs humbles et dérisoires. Il y a d'ailleurs une déclaration d'amour au recueil Emaux et camées dans un poème des Chimères dont le titre est "Lettre (à mon ami L. V.)". Deux des sections des Chimères ont des titres sans équivoque sur cet aspect de la poétique de Mérat : "Marines et Paysages" et "Tableaux de voyage". La section "Variations sur plusieurs airs" fournit encore des poèmes de cet ordre et j'y relève un poème intitulé "L'Huître". Je pense alors au poème de ce nom de Francis Ponge qui figure dans l'un de ses deux célèbres recueils Le Parti pris des choses et La Rage de l'expression. Je sais que Reboul n'apprécie pas la poétique de Ponge, et même si je trouve des poèmes comme "L'Huître", très littéraire, subtil, avec une ambition palpable, j'avoue que je reste sceptique sur une prestation plus littéraire que véritablement poétique. Le poème "L'Huître" s'en sort bien parce que c'est de la poésie comique de circonstance avec ce qu'il faut de parodie de la grande poésie pour le signaler à la tendresse du lecteur. La section "Variations sur plusieurs airs" est elle-même très picturale et son titre s'inspire sans doute du titre "Variations sur le carnaval de Venise" du recueil de Gautier mentionné plus haut.
La section "Le Livre de l'amie" annonce quelque peu le recueil L'Idole : qu'il suffise pour s'en faire une idée de citer six de ses dix titres : "Ton front", "Tes cheveux", "Ta bouche", "Tes mains", "Tes yeux", "Ton cœur".
Le 15 mai 1871, Rimbaud ne pouvait pas connaître les recueils ultérieurs de Mérat, lequel aujourd'hui encore n'est cité que pour ses deux premiers recueils Les Chimères et L'Idole. Il pouvait connaître le recueil publié sans nom mais composé avec Valade : Avril, mai, juin et les traductions d'Henri Heine, mais nous n'en sommes pas sûrs à la date de la lettre à Demeny.
Toutefois, il faut préciser un fait important. Dans les deux numéros collectifs du Parnasse contemporain, Mérat n'a publié aucun poème des Chimères, ni de L'Idole. Dès 1866, Mérat publiait, et je dois le vérifier mais apparemment dans des versions définitives des poèmes du recueil de 1872 Les Souvenirs. Timbaud a pu lire dix pré-originales des Souvenirs dans le premier Parnasse contemporain et six autres dans le second, où figure une pièce pour l'instant que je n'ai pas encore repéré dans les recueils de l'auteur troyen : "Dessous de bois". Rimbaud connaissait donc seize poèmes des quarante-six des Souvenirs, un tiers du recueil. Le recueil Les Villes de marbre paru en 1873 confirme que chez Mérat prédomine cette manière parnassienne descriptive à la Hérédia, Gautier, Breton (pas le surréaliste bien sûr), et Rimbaud avait pu lire une partie des Villes de marbre dans des revues d'époque, avec je le répète quelques inédits. Je ne sais plus le titre du périodique en question. Je pense même que les poèmes avaient été publiés dans la presse avant l'année terrible. En clair, en 1872 et en 1873, Mérat publiant les trois recueils Les Souvenirs, L'Adieu et Les Villes de marbre publiaient en majorité des poèmes depuis longtemps écrits sous leur forme définitive, prenaient essentiellement dans sa réserve. Rimbaud a dû le considérer comme un "has been". Le recueil Les Villes de marbre est un sujet cliché d'époque, décrire son voyage à l'étranger, notamment des villes d'Italie. Blémont en donne l'équivalent. Gautier était plus original quand il écrivait Espana qui fourmillait d'idées.
Un article complémentaire sur Mérat paraîtra prochainement.
J'ai déjà pas mal lu les poètes secondaires publiés dans les tomes collectifs du "Parnasse contemporain". Je me prévois une petite session de relectures d'Auguste Lacaussade, Georges Lafenestre (je l'ai en édition Lemerre celui-là), Victor de Laprade, André Lefèvre, André Lemoyne et Eugène Manuel, puis Auguste Vacquerie, Joséphin Soulary, Auguste Theuriet, Louis Tiercelin, Emmanuel des Essarts, Emile Bergerat et Louis Bouilhet.
Je pense que je vais me faire de longues lectures peu profitables aux études rimbaldiennes, mais c'est ça de travailler à un dépouillement systématique...
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