Les dégâts sont considérables du côté du consensus rimbaldien depuis que je fais mon compte rendu. J'ai nettement renforcé l'analyse qui démontre que la pagination n'est pas autographe, j'ai montré le problème d'anachronisme et de manque de rigueur dans l'analyse des alinéas de "Nocturne" vulgaire", "Après le Déluge" et "Marine", révélant que "Marine" n'est pas composé en vers, mais en alinéas justement. C'est très intéressant, on voit les rimbaldiens arbitrer une analyse du manuscrit en se noyant dans les détails au lieu de privilégier une vision d'ensemble. Au lieu d'évaluer l'ensemble des alinéas de "Marine", on a une excitation autour des passages les plus déportés, et on voit que ça coïncide avec la ponctuation, mais on ne voit pas que cela ne correspond à aucune règle implicite pour celui qui imprime et on ne voit pas que le troisième alinéa est lui aussi décalé, ni que le quatrième a une transcription en forme de cloche. On a une remise en cause de l'emplacement des cinq poèmes courts sur le folio paginé 12 par La Vogue. Les dégâts sont considérables, puis ça ne cesse de rendre plus patent l'anomalie de traitement à mon égard des rimbaldiens qui sur vingt-cinq ans ont tout fait pour me citer le moins possible, pillant des idées de diverses façons ou daubant superbement mes réflexions. Dans vingt ans, ils n'auront plus le contrôle sur les nouvelles générations, tout le monde verra la manipulation éhontée qui a eu lieu et ça ne passera pas pour de l'intelligence. J'attends aussi les prochaines éditions rimbaldiennes où au lieu d'identifier "ou daines" ils avaliseront ", de daines". Sur Une saison en enfer, c'est aussi la catastrophe, je revendique une mise au point de la prose liminaire, et je contribue à un meilleur établissement du texte en révélant la coquille "outils" pour "autels", en dénonçant l'invention "mène" de Berrichon pour plaider logiquement le défaut de verbe, "est" selon un très haut degré de vraisemblance. C'est exactement comme si pendant vingt ans on avait tu l'existence de Bouillane de Lacoste ou bien celle de Steve Murphy. Au plan de l'établissement des poésies rimbaldiennes, j'ai mis un terme au "Recueil Demeny", au "Recueil Millanvoye-Verlaine", à la pagination et à l'ordre des Illuminations, j'ai identifié deux montages de citation de Belmontet, je suis le spécialiste de l'Album zutique sans aucune concurrence possible au vu de toutes les sources que j'ai identifiées et de tout ce que j'ai apporté sur ce document, j'ai identifié la chambre de Rimbaud à l'Hôtel de Cluny et j'ai relayé la découverte de Danier Courtial du véritable endroit où Rimbaud a logé au moment de la lettre "Parmerde, Jumphe 72". J'ai retrouvé les minutes des procès de Verlaine. J'ai prouvé qu'il fallait lire des césures forcées dans les poèmes en vers de douze et dix syllabes de 1872, et j'ai plaidé une césure vraisemblable pour les vers de onze syllabes. J'ai fait progresser comme jamais la compréhension du sonnet "Voyelles", excusez du peu. J'ai découvert plein de sources, certaines m'ont été piquées, mais les voleurs encore en vie se reconnaîtront. Et de toute façon, on peut me voler, je suis intarissable en fait de découvertes. Je suis le meilleur spécialiste d'Une saison en enfer et donc là je mets à mal tout ce que disent les rimbaldiens sur l'établissement du recueil des Illuminations.
Un article : "L'encre et le crayon", est à venir, et il faudra aussi déterminer l'établissement de "Jeunesse II Sonnet".
Mais, en attendant, je reviens sur l'expression "prendre du dos" dans "Parade".
Pour l'interprétation des Illuminations, le livre Rimbaud l'Obscur de Bardel a beau être loin du compte, il y a tout de même de bonnes pages intéressantes à lire, par exemple tout l'ensemble intitulé "L'allusion opaque" avec des commentaires sur les trois poèmes intitulés "Ville" ou "Villes". Mais, il y a malgré tout des passages qui me semblent contestables. Prenons l'expression "prendre du dos". Bardel revient à trois reprises sur cette expression. La première fois, il ne précise pas le sens de cette expression, mais dans son "Introduction" il fournit une sorte de lecture d'ensemble du poème "Parade" où la signification qu'il donne à "prendre du dos" est impliquée. On ne peut pas le deviner, mais rétrospectivement après la lecture des deux autres passages où il en parle on comprend qu'elle est un argument de la lecture fournie du poème "Parade" dans l'introduction. Bardel lit "Parade" comme un poème homophobe par un homosexuel dégoûté, ce que je trouve assez farfelu. A la page 89, il fournit une esquisse rapide de cette lecture : "le poète se voit [...] jeune recrue aux 'ressources dangereuses' d'une troupe de 'Maîtres Jongleurs' et à la page 90 il précise rapidement sa pensée : " 'Parade' (folio 6) semble un portrait de groupe d'une certaine bohème artiste, au sein de laquelle patrouillent 'quelques jeunes [...] pourvus de voix effrayantes et de quelques ressources dangereuses [qu'on] envoie prendre du dos en ville, affublés d'un luxe dégoûtant'. Le spectacle déjanté qu'y donnent masques et travestis revêt par moments toutes les allures d'une orgie."
Et la lecture devient plus précise encore avec la notice de la page 156 en face de la transcription du poème.
Alors, il est vrai que Verlaine a précisé dans une de ses lettres que les poèmes en prose contenaient pas mal de "zolismes avant l'heure", mais pour cette expression "prendre du dos" il y a plusieurs anomalies dans le raisonnement. Premièrement, l'expression n'est pas clairement attestée en ce sens à l'époque, mais ça ce n'est pas le plus embarrassant. Deuxièmement, on ne cherche que l'expression obscène et pas un sens littéral premier qui conviendrait au poème, et là c'est vraiment gênant. Troisièmement, la lecture obscène de "prendre du dos" devient la garante d'une lecture d'ensemble du poème qui ne résiste pas à d'autres objections.
Prenons le texte de Bardel à la page 158, celui-ci commence par dire que le poème peut être une description symbolique, mais qu'il est en même temps une "chose vue". Plaît-il ? Je veux bien qu'une chose vue prennent la dimension littéraire d'un symbole, mais ici la manière de poser l'alternative est peu convaincante. C'est soit l'un, soit l'autre. Comme il est question d'une scène énigmatique, Bardel se propose d'identifier les personnages, et il les nomme de "mauvais sujets", mais cela suit une pente qui a l'air de s'arranger avec le texte pour nous imposer la pensée de Bardel : "Des oisifs, des charlatans", puis "Des rêveurs", puis "des comédiens", mais là on s'abrite derrière le fait de citer le poème lui-même, puis on passe à la mention du texte : "Des hommes mûrs" que Bardel commente par une exclamation qui montre que Bardel a en principe identifié le mépris du poète : "Quelle ironie !" En clair, il s'agit de gens que Rimbaud déteste. Rimbaud nous met en garde contre eux : "Plusieurs ont exploité vos mondes". Pourtant, d'un coup, la lecture de Bardel bifurque, il pense que Rimbaud a fait partie des "quelques jeunes" de cette troupe, parce que Fongaro aurait montré qu'ils sont homosexuels, donc là virage à 180 degrés Rimbaud les déteste, mais il a fait partie des leurs. Je me demande comment Bardel et ceux qui le suivent peuvent trouver cette lecture cohérente, j'en reste à la détestation pure et simple de tout ce groupe par un Rimbaud qui leur est clairement extérieur. A aucun moment, Rimbaud ne s'identifie à ces gens. Et il n'y a pas à la fin une pirouette ironique pour dire que le poète mimait notre indignation, mais qu'en réalité il se sent des leurs. Non ! Rimbaud les rejette de la première à la dernière ligne de son poème. Et s'il dit qu'il a "seul la clef de cette parade sauvage", à aucun moment ça ne veut dire qu'il a fait partie de leur troupe (j'imagine une corruption dans la pensée de Bardel d'un passage de la Saison : "j'ai tant de temps déjà dans leur troupe", citation de mémoire).
Puis, on ne comprend pas le glissement, on passe de la chose vue de comédiens ambulants au groupe des voyants, on passe du coq à l'âne. Les "maîtres jongleurs", nous dit Bardel, sont les artistes, les bohèmes, mais aussi des vagabonds. Les "tendresses bestiales" seraient une allusion à l'homosexualité, allez savoir pourquoi ! Le sang qui chante et les os qui s'élargissent, avec des larmes et des filets rouges qui ruissellent, ce serait une scène d'orgie. Et surtout une scène d'orgie à laquelle adhérerait Rimbaud. Heu ? Dans "L'Orgie parisienne", il y a adhère à l'orgie ? Je ne sais pas, je pose la question.
On l'a compris. Vu que ceux qui paradent sont des artistes avec une sacrée dose de marginalité, Bardel se croit fondé à opérer tous les raccourcis pour identifier Rimbaud comme un de leurs membres, et surtout pour affirmer ce qui est plus gênant que ce sont tous des voyants comme lui. Et comme il s'agissait de s'encrapuler dans la lettre à Demeny, nous voilà en bonne voie.
Le dernier paragraphe de commentaire est tout de même hallucinant. Bardel qui s'éloigne clairement de la lettre du texte nous explique que Rimbaud a connu tous ces gens, qu'il a fait partie de leur troupe, qu'il les a imités, mais que ça l'a fait souffrir. A ce stade, on ne parle que de bohèmes aux comportement de crapule, mais tout d'un coup Bardel y superpose une théorie américaine anachronique : Rimbaud parlerait de menace pour les gens hétéronormés. N'importe quoi ! Où sont les preuves d'un tel discours chez Rimbaud ? Rimbaud et Verlaine sont homosexuels ou bisexuels au dix-neuvième siècle. Verlaine écrit des poèmes de bravade du roman de vivre à deux hommes. Rimbaud le fait moins, ponctuellement avec le "Sonnet du trou du cul". Dire que Rimbaud parle de l'homosexualité quand il chante "le nouvel amour", c'est de la surinterprétation en roue libre. Rimbaud n'a pas dans l'idée de changer la sexualité des gens. C'est quoi, ce cirque ? Il doit faire reconnaître son choix de vie, mais il écrit pour tout le public une théorie du nouvel amour où il n'est nulle part question d'imposer sa forme de sexualité aux autres. Il ne faut pas confondre les plans d'analyse. Rimbaud écrit même des poèmes d'amour avec pas mal de figures féminines, ce qui veut dire qu'il se cale sur comment dire ça ? les codes littéraires de son époque. Il n'y a pas un projet de subversion homosexuelle dans les poésies de Rimbaud, ce n'est pas ça son propos. Il n'écrit pas pour dire : "L'homosexualité, c'est super, il faudrait que tout le monde le soit !" En revanche, dans le "Sonnet du Trou du Cul", là oui, il brave les réactions homophobes de Mérat, Mendès, Lepelletier, Dierx et compagnie.
Et donc dans cette notice à la page 158, au deuxième paragraphe, Bardel affirme que dans "prendre du dos" "le dos est ici évidemment le bas du dos". Notons qu'il est question d'une prostitution peu reluisante, puisque Bardel dit qu'il s'agit de prendre du bas du dos "pour réussir en ville". Un homophobe écrirait exactement la même chose, sans problème !
Et, à la fin du livre, à la page 383, Bardel cite à nouveau, c'est une obsession, le passage : "pourvus de voix effrayantes et de quelques ressources dangereuses." Il le cite trois fois au détriment de tant d'autres passages à commenter et à chaque fois pour le traiter allusivement. Et en note de bas de page, Bardel martèle encore une fois que "prendre du dos", c'est une expression obscène, mais la modalisation varie de "évidemment" à "probablement", ce qui montre que Bardel a lui-même besoin de se convaincre : "Le dos est probablement ici le bas du dos."
Bon, en voilà assez.
Dans l'absolu, je ne suis pas contre une interprétation obscène de "prendre du dos", mais il y a d'abord une expression "prendre du dos" servie en contexte dans un poème.
La prostitution, elle existe à l'époque et elle peut aider à parvenir, mais ça signifie quoi sociologiquement envoyer quelqu'un se prostituer en ville à l'époque ? ça veut dire quoi "envoyer en ville" ? Ils n'habitent pas la ville ces drôles ? Ils sortent de leur maison et ils se prostituent où ? ça veut dire quoi "prendre du dos en ville", ça veut dire quoi "en ville" dans la thèse de lecture obscène ? Il faudrait préciser, non ?
Surtout, "on les envoie prendre du dos en ville, affublés d'un luxe dégoûtant". C'est quoi la sociologie de la prostitution où on s'exhibe avec un luxe de mauvais goût ? Je ne comprends pas. Surtout, s'ils sont affublés d'un luxe dégoûtant, c'est qu'ils ont quelque chose sur le dos. Et justement, "prendre du dos" ça ressemble à l'expression "prendre du ventre". "Prendre du dos", ça veut dire "s'épaissir du côté du dos". Ils sont affublés d'un luxe dégoûtant, ce qui est déjà "prendre du dos", donc il y a en contexte une interprétation non obscène où on comprend que ces personnages veulent se donner de l'importance, ce qui est clairement posé par l'ironie de la formule : "comme l'histoire ou les religions ne l'ont jamais été", ou de leur prétention à faire la mode avec des "pièces nouvelles", à séduire avec des "chansons 'bonnes filles' ".
Il y a un sens littéral parfaitement cohérent dans le poème de l'expression "prendre du dos".
Et ce sens est attesté à l'époque de Rimbaud, et comme ici ceux qui prennent du dos exploitent les mondes de l'imagination et sont des artistes il n'est pas non plus sans intérêt de relever que l'expression "prendre du dos" s'applique aux livres qu'on fait épaissir : "on se sert de gros fil quand les cahiers sont fort gros et qu'il y en a peu, afin de leur faire prendre du dos, c'est-à-dire, les rendre plus épais par cet endroit [...]", voilà ce qu'on peut lire comme attestation de cette expression technique dans un livre disponible sur le site Gallica, Manufacture, Arts et Métiers, Tome III.
Qu'est-ce qu'on a gagné à lire directement et exclusivement de manière obscène "prendre du dos" ? Pour l'instant, aucune lecture cohérente du poème n'a résulté de la lecture obscène. La lecture de Bardel est même un parfait contresens, puisque Rimbaud méprise absolument les "drôles très solides" et n'a visiblement aucune sympathie pour eux.
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