lundi 27 avril 2026

Compte rendu du livre Rimbaud l'Obscur : un établissement des alinéas des textes arbitraire ! (MàJ 23h55)

Alain Bardel tient à nous confronter aux fac-similés des manuscrits des Illuminations pour deux raisons : la première, c'est pour nous convaincre que nous avons affaire à un recueil organisé par Rimbaud au nom des indices sur lesquels il prétend attirer notre attention en les verrouillant par des affirmations péremptoires. Tout cela, nous l'avons déjà fait voler en éclats, même s'il reste encore des éléments à commenter. La deuxième, c'est que cela est censé amener à un meilleur établissement des textes. Or, j'ai montré que Bardel a transcrit les poèmes à partir des éditions de référence et à partir des remarques critiques du seul Murphy. Cela l'a entraîne à une importante erreur de transcription dans le cas du poème "Angoisse" où Rimbaud a écrit : "Amour ! force !" et non pas "Amour, force !" ni "Amour ; force !" Mais il y a d'autres erreurs de transcription et cela concerne en particulier les marges au début de certains alinéas. Il y aussi une remarque à faire sur les lacunes de la ponctuation, puisque Bardel en tient compte dans sa transcription de la série "Enfance". Pour les lacunes évidentes, il y a un principe simple à suivre. Si Rimbaud a négligé de ponctuer sa copie, c'est qu'il doit s'agit d'une signe de ponctuation simple et évident, le simple point en général, sinon occasionnellement une virgule.
Notons aussi que Bardel fait remarquer qu'il y a des lacunes de ponctuation sur le premier feuillet même de la série homogène considérée pourtant comme une mise au point soignée, se voulant aboutie.
Le discours de Bardel est même plus aberrant que ça encore ! A la page 146, il précise donc une fois pour toutes qu'il y a dix-neuf manuscrits sur la série de vingt-quatre pages dont le support est identique, à savoir "une feuille de papier vergé blanc crème, de 13x20 cm, probablement emprunté à la réserve familiale de papier à lettres." Notez qu'il faut y ajouter en principe à la marge le cas particulier du folio 12 qui serait le même papier mais redécoupé et donc plus petit que les autres tous simplement coupés en deux si j'ai bien compris. Bardel précise ensuite ceci sur ces 19 manuscrits : "Ils révèlent la même écriture régulière, ferme, qu'on appelle "dextrogyre" (nous avons vu ci-dessus qu'il existe, au verso du folio 24, une copie biffée du premier paragraphe, en écriture ronde et donc probablement plus ancienne)."
Le mot de coordination "donc" est ici d'un emploi assez étonnant. Ce n'est pas parce que l'écriture est ronde que la copie semble plus ancienne, mais exclusivement parce qu'elle a été biffée et qu'on comprend qu'il s'agit d'un premier essai raté de mise au propre de "Enfance I", mais il y a un autre défaut logique insoupçonné dans ce que rapporte Bardel. L'écriture dextrogyre est censée représenter un effort de copie soignée. Or, Bardel constate que l'écriture est au contraire ronde pour le début de l'essai raté et il en fait un argument pour dire que la transcription est plus ancienne, ce qui n'a aucun sens. Rimbaud aurait recopié le premier paragraphe, biffé son effort et repris le travail bien plus tard : ça n'a aucun sens.
Il doit exister une opposition de confort d'écriture entre le sinistrogyre et le dextrogyre. Personnellement, je ne constate pas une opposition entre le sinistrogyre et le dextrogyre, il n'y a pas une écriture qui penche à gauche opposable à une écriture qui penche à droite.Tous les manuscrits ont une écriture "dextrogyre" sans exception et c'est lié à l'écriture cursive de gauche à droite. L'écriture "sinistrogyre" n'existe pas en tant que telle, c'est un abus de langage, et on comprend mieux de quoi il est question quand Bardel précise que l'écriture "sinistrogyre" c'est plutôt une petite écriture peu ample et ronde. Il y a simplement une opposition entre une écriture ramassée sans emphase et une écriture plus ampoulée qui caractérise en effet pas trop mal les copies de la main de Rimbaud sur le papier de 13c20 cm et sur le cas particulier de "Nocturne vulgaire", manuscrit réputé peu soigné, mais qui a cette écriture plus ample et maniérée de la série homogène.
Je reprendrai ce sujet une autre fois, mais je tenais à préciser que l'opposition d'une écriture sinistrogyre à une écriture dextrogyre est scientifiquement incorrecte, erronée, n'existe même tout simplement pas. A la limite, il y a des manuscrits où l'écriture penche moins nettement à droite. Et cela ne peut en aucun cas servir d'argument pour dater les manuscrits les uns par rapport aux autres. Il s'agit d'un effet d'ampleur dans l'écriture et d'un effet lié au positionnement de la main et au confort du corps au moment des transcriptions, ça n'a rien à voir avec des époques dans la vie de l'écriture de Rimbaud où il aurait tendance à écrire d'une certaine manière plutôt qu'une autre. Il faut arrêter de raconter n'importe quoi !
Maintenant, prenons le manuscrit du poème "Après le Déluge" ! Bardel constate qu'il y a treize paragraphes ou alinéas, et notons que dans l'absolu moi l'opposition de Murat entre alinéa et paragraphe je m'en moque bien pas mal. J'utilise les deux termes indifféremment. La subtilité, c'est que le terme alinéa permet de parler des retours à la ligne après une ponctuation de l'ordre de la virgule ou du point-virgule, en évitant le terme connoté "verset".
Mais, dans le cas de "Après le Déluge", Bardel se fondant sur le manuscrit prétend que le retour à la ligne après le premier alinéa ponctué par une virgule ne s'accompagne pas d'un émargement en début de deuxième alinéa, ce qui est contraire à ce que font les éditeurs et ce qui me paraît spontanément invraisemblable. Je ne sais pas si Bardel suit là encore une lubie de Steve Murphy, je n'ai pas le temps de tout contrôler, mais je me suis reporté au fac-similé du manuscrit et je retrouve un phénomène que je connais déjà au sujet de l'écriture de Rimbaud. Ce Rimbaud qui a est peu soigneux et qui a une écriture maladroite a tendance à se déporter au fur et à mesure des retours à la ligne, et parfois c'est le contraire il ne s'est pas assez déporté. il suffit de consulter le manuscrit de "Après le Déluge" pour voir que Rimbaud est revenu à la ligne après virgule, qu'il a mis une majuscule au début du deuxième alinéa sur le déterminant : "Un", et qu'enfin si sa marge a été oubliée, puisqu'il aurait dû aligner son attaque de "Un" sur "Aussitôt", la suite révèle de toute façon son intention, puisque dans la suite, pour les retours à la ligne sans création de nouvel alinéa, il va de plus en plus nettement se rapprocher du bord gauche du feuillet manuscrit. Rétrospectivement, si on apprécie l'ensemble du manuscrit, on a bien une marge minimale pour le second alinéa commençant par "Un", et intellectuellement c'est suffisant à comprendre. C'est évident que Rimbaud n'a pas cherché à créer le concept de l'alinéa sans marge pour l'attaquer. Je ne souscris évidemment pas à la transcription fantaisiste suivante que prône et applique Bardel à la page 145 de son édition critique où il manque justement ici l'esprit critique en question :
 
   Aussitôt après que l'idée du Déluge se fut rassise,
Un lièvre s'arrêta dans les sainfoins [...]
   Oh ! les pierres précieuses qui se cachaient, [...]
    Dans la grande rue sale [...]
Evidemment qu'il faut une marge devant "Un lièvre" pour aligner l'alinéa (pardon du jeu de mots comme dirait l'autre, c'est-à-dire "Je" !). La virgule ne change rien à l'affaire comme Bardel l'avoue en parlant d'un retour après virgule dans "Mystique" où la marge de nouvel alinéa est bien ménagée sur le manuscrit. Ici, elle est mal ménagée, et alors ? On va suivre scrupuleusement le manque de soin de Rimbaud ? Non !
J'ai rapidement vérifié. Jamais autre part, Bardel ne semble dégager un retour à la ligne d'alinéa sans marge, sauf dans le cas de "Nocturne vulgaire" !
La transcription est faite à la page 211 de son édition, mais dans la notice au poème page 210 en vis-à-vis, Bardel renvoie à ses justifications dans la partie "Etablissement des textes", et pour ce qui concerne donc "Nocturne vulgaire" aux pages 131 à 136. Sur la notice page 210, Bardel avoue tout de même que le problème vient d'une transcription qui "manque de clarté", mais pour nous préciser ensuite que sa transcription "reste au plus près du manuscrit", autrement dit reste dans le manque de clarté.
J'analyse rapidement la distribution des alinéas dans la transcription de la page 211.
Bardel a réduit le nombre d'alinéas des éditions courantes. Il fournit un poème en quatre alinéas. 
Il offre en un seul paragraphe tout le début du texte de "Un souffle..." à "... tache de gravier." Bardel a purement et simplement considéré que certains se trompaient en dégageant à la fin de ce bloc un alinéa court :
 
   Un souffle [...] feuilles, seins ;
   - Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image. Dételage aux environs d'une tache de gravier.
 Cet alinéa court apparaissait sur l'édition originale dans la revue La Vogue, et ce n'est que sur les éditions récentes qu'il est remis en cause (je n'ai pas vérifié quand exactement et par qui) et disparaît. Pourtant, le cas est exactement le même que pour "Après le Déluge". Nous avons un retour à la ligne après une signe de ponctuation plus faible, une virgule à la fin du premier alinéa de "Après le Déluge" et ici un point-virgule après "seins", et dans les deux cas le nouvel alinéa est attaqué par un déterminant indéfini au masculin singulier "Un" flanqué d'une majuscule patente.
Moi, je prône très clairement le rétablissement de cet alinéa sur lequel, une fois n'est pas coutume, c'est la revue La Vogue qui n'a pas commis de bourde ! J'ajoute que le "Un" de "Un vert et un bleu très foncés" est nettement éloigné du rebord gauche du feuillet à la différence d'absolument toutes les lignes où il ne se pose pas la moindre question d'un retour à la ligne de nouvel alinéa. Prenez une règle et placez là sur une photo fac-similaire du manuscrit de "Nocturne vulgaire", vous avez le même émargement net pour "Un souffle..." première ligne, "Un vert...", "- Ici...", "- (Postillon...", "- Et nous envoyer..." et "- Un souffle..." ligne finale. C'est uniquement à cause des tirets qui sont trop sur le bord gauche du feuillet que certains nient la réalité de certains alinéas. Il y a donc bien six alinéas dans ce poème, et non cinq comme on l'imprime habituellement, et certainement pas quatre comme l'affiche la transcription de Bardel. Le tiret et le "Un" de "- Un vert..." sont même plus loin du reborf gauche du feuillet que le tiret et l'adverbe "Ici" de " - Ici..." où on ne fait aucune difficulté pour identifier l'alinéa parce qu'à la ligne précédente la fin de phrase sur "gravier." est encore éloignée du rebord droit du manuscrit.
Parce que "feuilles, seins ;" sont arrivés sur le rebord droit du manuscrit, les éditeurs récents, au moins de Guyaux à Bardel, ont nié la réalité de l'alinéa pour " - Un vert..." malgré l'émargement du "Un" et la majuscule !
Conclusion sans appel !
On passe à la suite.  
Contre la plupart des éditeurs anciens ou récents, Bardel va nier la réalité d'un nouvel alinéa à partir de " - (Postillon..."' Mais, les preuves ne manquent pas de sa réalité. Non seulement on a le même émargement au plan des mots pour l'ouverture de parenthèse et le nom "Postillon", non seulement nous avons une majuscule à "Postillon", mais nous avons comme pour "gravier" une fin de ligne précédente sur "armées" qui est bien avant le rebord droit du feuillet. Rimbaud avait mis trois petits points qu'il a biffé, donc la fin est sur la virgule après le nom "armées," et même à considérer les trois points biffés il restait un peu d'espace.
Bardel supprime à tort deux alinéas en prétendant demeurer au plus près du manuscrit !
Enfin, son respect scrupuleux du manuscrit l'entraîne à ne pas fournir d'émargement pour l'alinéa commençant par "- Ici,..." et à en fournir un trop exagéré dans le cas de "-Et nous envoyer... 
Je vous donne une idée des marges des quatre alinéas retenus (au lieu des six nécessaires) :
 
   Un souffle ouvre [...]
- Ici, va-t-on [...]
           -[ Et nous envoyer [...]
   - Un souffle [...]
 
C'est du grand n'importe quoi ! Il fallait aligner tout ça et suivre le modèle suivant :
 
   Un souffle ouvre...
   - Un vert et un bleu...
   - Ici, va-t-on...
   - (Postillon...
   - Et nous envoyer...
   - Un souffle...
 
Il fallait éliminer les maladresses de la transcription manuscrite, c'est du pur bon sens. Et notez en passant que j'ai purement et simplement supprimé le trait vertical maladroit devant "Et nous envoyer" que Bardel croit légitime d'identifier à un crochet, alors que c'est juste une hérésie de la transcription à oublier. Pour "Jeunesse II Sonnet", j'ai déjà fait un compte rendu, je ne suis évidemment pas favorable à la distribution sur quatorze lignes fidèle aveuglément au manuscrit. Ce n'est pas ça exercer son esprit critique dans l'établissement des textes. Mais, pour l'instant, j'ai un problème de traitement à cause du manque de ponctuation entre "succès" et "une raison". Il me semble évident que Rimbaud a écrit "est" et non "et" pour "une raison, - en l'humanité fraternelle est discrète...", mais pourquoi alors ne pas avoir mis une majuscule à "une" après le signe biffé qui ressemble à un "+" et qui serait un début de majuscule biffée. Est-il possible que le prétendu "s" sur "est" soit une pollution ? Pour l'instant, j'ai un peu de mal à comprendre ce qu'il s'est joué. Rimbaud a-t-il commis une erreur d'inattention dans sa transcription ? Il y a quelque chose qui m'échappe. Enfin, pour "Marine", la disposition est fatalement particulière à cause du dernier alinéa qui sur le manuscrit offre un retour à la ligne par exception sans marge ni majuscule. Mais les éditeurs pensent qu'il y a une marge plus nette sur le manuscrit pour le premier et le cinquième alinéa comme si le poème était en deux séquences. Voici la transcription fournie par Bardel :
 
     Les chars d'argent et de cuivre -
   Les proues d'acier et d'argent -
   Battent l'écume, -
   Soulèvent les souches des ronces, -
       Les courants de la lande,
   Et les ornières immenses du reflux,
   Filent circulairement vers l'est,
   Vers les piliers de la forêt, -
   Vers les fûts de la jetée,
   Dont l'angle est heurté par des tourbillons de lumière
 Bardel justifie sa transcription dans sa section "Etablissement des textes". Et aux pages 126 et 127, il fournit un double fac-similé des pages de l'édition originale du poème dans la revue La Vogue où "Marine" est suivi par le texte de "Fête d'hiver" sans solution de continuité, le titre lui-même "Fête d'hiver" étant oublié forcément.
Toutefois, malgré l'erreur au sujet de "Fête d'hiver", la revue La Vogue me semble mieux respecter l'esprit du manuscrit en ne démarquant pas par des marges plus appuyées le premier et le cinquième alinéa. En effet, tous les retours à la ligne sur le manuscrit de "Marine" sont de création d'un nouvel alinéa sauf pour la dernière ligne. Donc, j'apprécie que tout le monde édite bien le dernier alinéa "Dont l'angle est heurté par des tourbillons de lumière" sans retour à la ligne. On peut juste déplorer que Bardel ne résout pas la lacune du point final par fidélité superstitieuse au manuscrit. En revanche, la revue La Vogue a raison de ne pas accentuer de marge pour le premier et le cinquième alinéa, puisque tous les retours à la ligne sont techniquement des créations de nouvel alinéa, avec la particularité de venir après un signe de ponctuation faible, sauf pour ce qui est du cinquième alinéa. Mais, pour autant, il est absurde d'insister sur la normalité du retour à la ligne du cinquième alinéa en lui conférent un émargement plus net, ça ruine tout l'effet des retours à la ligne après virgule, ça l'atténue en tout cas. Mais, surtout, il faut regarder ce qu'il en est sur le manuscrit. Bardel en fournit un fac-similé sur la page 125 et il apparaît avec évidence que les choses ne sont pas ainsi que les présente Bardel. Rimbaud effectue simplement des retours à la ligne un peu erratiques et les marges du premier et du cinquième alinéa ne sont pas nettement démarquées. En réalité, il y a une copie un peu hasardeuse de Rimbaud où on a une alternance d'émargement d'alinéa à alinéa. Le premier, le troisième et le cinquième alinéa ont une marge plus importante que le deuxième et le quatrième alinéa. Puis, pour le reste de la transcription, les retours à la ligne, qu'il y ait nouvel alinéa ou non (cas de "tourbillons de lumière" à la dernière ligne) sont tous alignés sur le modèle du troisième alinéa "Battent l'écume..." Au lieu de voir des alinéas marqués pour le premier et le cinquième, on pourrait au contraire comprendre que les marges du deuxième et du quatrième alinéas ne sont pas assez marquées par rapport à tous les autres alinéas qui sont assez bien alignés. Cette théorie de superposer aux alinéas de "Marine" des marges comme pour découper deux paragraphes est une absurdité née d'une mauvaise analyse du manuscrit selon moi.
 
Mise à jour 23h55 :
 
Sur "Marine", Bardel parle de vers libres à tort, mais je n'ai pas le temps de tout commenter. Ce qui me choque, c'est qu'il distribue les bons points, comme s'il avait la science infuse et l'autorité légitime, au sujet des émargements pour les premiers alinéas. Bardel affirme à la page 124 que "Rimbaud ménage un retrait par rapport à la marge à deux reprises dans son poème : au début des deux phrases grammaticales dont il est composé." C'est faux, mais j'ajoute que Bardel met en avant une idée qui ne saurait faire honneur à Rimbaud. Celui-ci a le génie de faire des retours à la ligne nombreux à l'intérieur des phrases et le voilà qui hiérarchise les retours à la ligne par deux alinéas plus marqués pour souligner ceux qui correspondent à un changement de phrase. Mais quel est l'intérêt de hiérarchiser les retours à la ligne selon qu'ils sont après un point ou après une virgule avec des émargements différenciés d'alinéas ? Pourquoi présenter une phrase comme un paragraphe ? Tout cela n'a aucun pertinence poétique. Mais, dans la foulée, Bardel reproche à Guyaux d'avoir également tenu compte de la marge plus accentuée pour le troisième alinéa que Bardel appelle un vers, le "vers 3". Bardel est-il au courant des règles d'émargement pour les vers ? Et du principe adopté dans "Mouvement" où il n'est tenu aucun compte de la longueur des vers ? A part, dans les poèmes en rimes plates, pour imiter le paragraphe en prose, il n'y a jamais des émargements différenciés pour des raisons grammaticales dans les vers, il n'y a que des émargements différenciés selon la mesure du vers.
Bardel écrit ceci : "[Guyaux] ménage une indentation au début du vers 3, parce qu'il y repère un léger décalage par rapport à la marge. Or, le retrait à la marge est si peu marqué à cet endroit dans le manuscrit qu'un tel choix est à exclure." Et il écrit cela à côté du fac-similé qui montre que Guyaux a raison et Bardel tort !
 
 
Si vous consultez le manuscrit, vous constatez très clairement que Rimbaud ne fait que zigazaguer maladroitement pour les six premiers alinéas. Il y a une alternance systématique sur six attaques d'alinéas entre indentation prononcée et indentation faible, du genre suivant :
 
    Les chars d'argent et de cuivre -
  Les proues d'acier et d'argent -
    Battent l'écume, -
 Soulèvent les souches des ronces.
     Les courants de la lande,
  Sous les ornières immenses du reflux
   {...]
 Remarquez que le tiret du premier alinéa arrive très près du bord droit du feuillet, tandis que l'alinéa est particulièrement bref. Remarquez la forme en cloche de l'alinéa "Soulèvent les souches des ronces[,]" comme si Rimbaud avait craint d'atteindre ce bord droit trop rapidement. L'indentation pour "Les courants de la lande" est à peine plus prononcée que pour "Battent l'écume", mais elle est moins prononcée que pour le tout premier alinéa. Comment pouvez-vous conclure de ces mouvements erratiques que les indentations des premier et cinquième alinéas sont volontairement plus marqués, et nier l'équivalence pour le troisième alinéa par-dessus le marché ? A partir du septième alinéa, visiblement, Rimbaud, qui sans doute s'aide d'une copie antérieure où le problème pouvait éventuellement se poser ou qui donnait l'impression que le poème allait se poser sur la nouvelle copie, finit par comprendre l'espace disponible et il aligne alors approximativement tous les alinéas sur les deuxième et troisième : "Les proues..." et "Battent...".
Bardel raconte n'importe quoi quand il déclare : "Les seules indentations visuellement significatives, et logiques par rapport au sens, sont celles que Rimbaud a ménagées au début des vers 1 et 5." D'abord, ce ne sont pas des vers. Ensuite, Bardel est en train d'appeler logique par rapport au sens le fait de souligner les fins de phrase. C'est complètement délirant. Rimbaud accentue les alinéas pour dire à son lecteur : "regardez ! je change de phrase !" N'importe quoi ! En gros, au lieu de faire une évaluation d'ensemble des marges des alinéas, Bardel considère que les deux plus marquées coïncident avec un changement de phrase, il nie qu'un troisième alinéa offre un émargement similaire, il ne voit pas la distribution en dent de scie des six premiers, il ne pense nullement au côté maladroit de Rimbaud quand il copie et à sa tendance plusieurs fois observée pourtant à se déporter. La seule indentation marquée défendable, c'est le cas du premier alinéa à la limite, mais on voit bien que, malgré l'alinéa 3 (à cause de sa brièveté peut-être), Rimbaud s'est déporté sur le bord gauche du manuscrit du premier au quatrième alinéa. Pour ce qui est du cinquième alinéa, il ne faut pas observer les quatre premiers alinéas, mais tout ce qui suit, et on s'aperçoit alors nettement que ce cinquième alinéa n'a pas une indentation significativement plus prononcée que les alinéas 6 à 9.
Avec son mépris et son arrogance, Bardel écrit ceci à propos de ceux qui avec raison aligne tous les alinéas sur la même indentation : "A l'inverse de Guyaux, de nombreux éditeurs, partant sans doute du principe que c'est de la poésie, négligent les deux alinéas pratiqués par Rimbaud." Et bien moi, je félicite ces éditeurs de partir du principe qu'ils ont affaire à de la poésie, et je suis d'accord avec leurs vues, je ne vois pas les deux alinéas que justement Rimbaud n'a pas pratiqués. Bien inscrit dans la lecture des manuscrits de leur époque, les éditeurs de la revue La Vogue n'ont pas pensé un instant qu'il y avait là des alinéas différenciés, et je leur donne raison. Ce n'est pas Murphy ou Bardel ou Guyaux qui leur donne raison, mais, moi, David Ducoffre. Elle est répertoriée où votre théorie des alinéas différenciés pour ce texte en prose avec de nombreux retours à la ligne après des virgules, parce que jusqu'à plus ample informé si Rimbaud avait réellement pensé à faire des alinéas différenciés pour une pareille composition, vous ne pensez pas qu'il s'en serait soucié et qu'il aurait rendu son manuscrit aussi évident que possible à comprendre à ce sujet ? Oui ou non ?
 
Passons à "Nocturne vulgaire". Bardel écrit ceci : "Seuls Alain Borer et Henri Scepi placent un tiret en retrait de la marge et vont à la ligne pour : "- Un vert et un bleu très foncés envahissent l'image." Les autres éditeurs ne marquent pas de saut de paragraphe à cet endroit et ils ont raison."
Bardel est un prophète capable sur ce sujet de dire qui a raison. Rappelons qu'à la page 126 il a donné le fac-similé de l'édition originale de la revue La Vogue, ce qui fait que Borer et Scepi ne sont pas si seuls. Mais, surtout, moi, David Ducoffre. Pas Murphy, pas Bardel, pas Guyaux. Moi, David Ducoffre, je dis que c'est La Vogue, Borer et Scepi qui ont raison sur ce point précis ! Bardel a tort, complètement tort.
Et qu'on ne me sorte pas la majuscule abusive à "Je" en début de ligne, puisque le "Je" n'émarge pas, on est dans une série de retours à la ligne où au contraire Rimbaud se déporte toujours plus à gauche vers le bord du feuillet. "Je suis descendu" a moins de marge que "appuyé" qui a moins de marge que "croisées" qui a moins de marge ou la même marge que "les limites" qui a moins de marge que "pivotement" qui a moins de marge que "dans les cloisons" qui forcément a moins de marge que l'attaque d'alinéa "Un souffle..." C'est uniquement le tiret qui ne respecte pas l'émargement, mais le texte : "Un vert..." lancé par une majuscule est clairement en retrait. Bardel n'est pas compétent pour dire qui a raison. Voilà une des conclusions qui s'imposent.
Remarquons que la revue a aussi très habilement traité le cas du tiret devant tout un alinéa entre parenthèses. Ils ont logiquement placé le tiret à l'intérieur de la parenthèse. Je pense que le signe inabouti pour "- Et nous envoyer" est justement une ouverture de parenthèse à la quelle le poète a heureusement renoncé : cela aurait fait deux alinéas consécutifs dans des parenthèses et la distribution des parenthèses n'était pas très heureuse au plan de la ponctuation des tirets lanceurs d'alinéas.
Bardel cherche à tout prix à réintégrer ce signe devant "Et nous envoyer", il en fait un crochet ce qui n'est pas fidèle au trait droit du manuscrit. Mais j'ajoute ceci : vous en connaissez combien des signes de  ponctuation (, ; . : ... ( ) ! ? - " " ) Il n'y en a pas un nombre élevé, je ne dois pas en oublier beaucoup et je ne considère pas la barre oblique ou les crochets comme des signes de ponctuation, encore moins le signe +. A bon entendeur ! A propos de "Nocturne vulgaire", il me semble que Bardel emploie une deuxième fois l'expression "ils ont raison".
Mais en voilà assez !

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