vendredi 25 septembre 2020

Ecrire un poème en prose (prologue)

Qu'est-ce qu'écrire un poème en prose ?

Il n'y a pas une organisation de plusieurs rimes entre elles, ni une organisation en strophes. Il n'y a pas non plus une mesure des quantités de syllabes déployées. On retire à la poésie en prose toutes les règles de la poésie en vers. Quelle différence formelle entre un poème en prose et tout ce qu'on peut écrire qui n'est pas vers ?

La musicalité suffit à faire un argument pour parler de prose poétique, mais la prose poétique affleure dans les romans, dans l'épistolaire, dans diverses formes d'écriture. Qu'est-ce qui différenciera la poésie en prose de la prose poétique ? Une poésie en prose peut jouer sur les répétitions, mais ce n'est même pas un caractère nécessaire à son existence.

Les poèmes en prose des Illuminations ont des profils variés  : du poème sans retour à la ligne ou presque au poème découpé en alinéas brefs, en passant par le mélange des paragraphes longs et courts, par les quelques poèmes qui se permettent un retour à la ligne après virgule, etc.

Entre Une saison en enfer et Illuminations, convient-il de dresser une barrière entre prose poétique et poésie en prose ? Qu'est-ce qui interdit de parler de poème en prose pour la prose liminaire du livre de 1873, pour "Mauvais sang", pour "Adieu", pour "L'impossible", et ainsi de suite ? Il n'est guère que le cas particulier de la section "Alchimie du verbe" pour faire barrage à l'idée de poème en prose, dans la mesure où la prose s'arrête pour introduire la citation de poèmes en vers autonomes. Ce fait de rupture très précis et qui concerne uniquement "Alchimie du verbe" est le seul argument un tant soit peu clair à toutes les consciences pour nous brider dans l'envie de parler du livre Une saison en enfer en tant que recueil de poésies en prose. Pour le reste, nous comprenons fort aisément qu'il y a un monde entre d'un côté Les Essais ou Les Confessions et Rêveries du promeneur solitaire ou les Mémoires d'outre-tombe et de l'autre Une saison en enfer.

Dans cette réflexion, il y a un argument formel à observer de plus près au sujet des Illuminations. Les poèmes font-ils l'objet, oui ou non, d'une mise en forme d'ensemble ?

Antoine Raybaud, puis Michel Arouimi, ont traité un argument formel important, celui des répétitions de mots. Ils s'en servaient pour soutenir des thèses de lecture ou des interprétations formelles qui n'étaient pas convaincantes, mais le fait des répétitions de mots doit être observé de près. J'ai moi-même travaillé sur ces répétitions de mots, j'ai corrigé les relevés d'Arouimi et j'ai dégagé les schémas de répétitions de mots dans un grand nombre de poèmes en prose.

Prenons un poème assez court,  celui qui s'intitule "A une Raison" et qui est composé de cinq alinéas.

L'alinéa central est une reprise de phrase avec une variante minimale de préfixe verbal, abstraction faite des changements dans la ponctuation :

Ta tête se détourne : le nouvel amour ! Ta tête se retourne, - le nouvel amour !

Il n'est pas difficile d'identifier, même sans compter sur ses doigts, que, parmi les cinq alinéas, celui-ci est au centre du poème et que, du coup, l'idée de cette tête qui se détourne et se retourne en créant "le nouvel amour" est un peu le pivot de toute cette composition en prose. Un simple regard suffit, sauf à tomber sur de très mauvais éditeurs du poème : ainsi d'Alain Bardel qui, sur son site, transforme la reprise en deux versets indépendants absolument hideux pour l'œil.

Ce centre du poème qui noue un acte de répétition phrastique sépare deux premiers alinéas de deux derniers. Les deux premiers alinéas ont une attaque symétrique : "Un coup de ton doigt ..." et "Un pas de toi, ...". Les deux derniers dessinent une progression de la voix des enfants au travail d'intercesseur du poète. Mais, dans ce poème tissé de si peu de mots, la loupe permet de signaler à l'attention quelques singularités. Une forme conjuguée du premier alinéa revient sous la forme de l'infinitif dans le quatrième alinéa : "commence" et "commencer", symétrie qu'on peut préciser si, non content de signaler qu'il y a un premier et un quatrième alinéa, nous faisons remarquer que le quatrième alinéa est le premier du couple des deux derniers alinéas. Nous semblons avoir dégagé une structure deux alinéas initiaux, un alinéa central, deux alinéas finaux. Et donc la reprise se fait du premier couple au second couple d'alinéas. Le second alinéa du poème contient pour sa part le nom "levée". Or, le quatrième alinéa contient deux séquences au discours direct, deux séquences entre guillemets pour le dire autrement. La première séquence entre guillemets reconduisait à l'infinitif le verbe "commencer", et voilà que la deuxième séquence s'ouvre par le verbe à l'impératif "Elève", mention que même une personne nullement instruite ne peut manquer de rapprocher de la mention "levée".

En clair, le poète n'a pas fait se répondre le premier alinéa avec le quatrième et le second alinéa avec le cinquième, mais il a créé deux reprises dans le seul quatrième alinéa, lequel est significativement le plus long alinéa du poème. Cette subtilité ne ruine pas le constat initial que deux couples d'alinéas sont disposés de part et d'autre d'un alinéa central et nous constatons bien un double écho de l'un à l'autre de ces couples. Quant à l'alinéa final, il est travaillé lui-même en tant qu'espèce de clausule, à partir du relief assez évident des adverbes "toujours" et "partout" qui expriment avec rythme l'idée d'un tout universel unissant espace et temps, et il entre en résonance dialectique avec l'idée de nouveauté, ce qui contribue nettement au charme d'étrangeté voulue de ce poème.

Et précisément, si nous revenons aux deux premiers alinéas qui étaient similaires d'amorce : "Un coup de ton doigt (...)" et "Un pas de toi, (...)" nous avons également entre le premier et le second alinéa une reprise d'un même adjectif, mais accordé différemment, en passant de "nouvelle harmonie" à "nouveaux hommes". Il est peut-être plus gratuit de faire observer que les deux noms "harmonie" et "hommes" commencent par un "h". L'important, c'est que le dispositif n'est pas innocent. La reprise est voulue. Or, c'est un autre accord de ce même adjectif qui est répété deux fois dans l'alinéa central : "nouvel amour". Ce poème parle de quête d'harmonie et d'amour pour les hommes, mais sous l'angle d'une nouveauté qui justifie la parole du poète en tant que révélation et magistère. Un lecteur un peu obtus, qui n'a aucune envie de s'intéresser à la poésie, pourra toujours prétendre que la répétition de l'adjectif "nouveau" concerne quatre phrases consécutives et que ce procédé peut être utilisé dans quantité d'écrits en prose qui ne sont pas dans la poésie. Ce procédé peut également être utilisé dans des tragédies en vers de Racine. Sans parler de l'anaphore, nous avons des tirades raciniennes où une femme excédée traite à plusieurs reprises son amant de "tigre". La répétition n'est pas nécessairement un procédé poétique, ni un procédé musical.

Toutefois, la singularité du procédé dans "A une Raison" vient du caractère d'organisation du texte. Le poème a un centre qui sépare deux alinéas de deux autres. Les deux couples d'alinéas se répondent. Mais on peut encore aller plus loin. Nous avons dit que le poème était à considérer comme composé de trois parties. Le premier couple "nouvelle harmonie" et "nouveaux hommes" appartient au couple des deux premiers alinéas. Les deux occurrences de "nouvel amour" font écho aux mentions des deux premiers alinéas, mais il s'agit d'une reprise à l'identique, au sein d'une quasi répétition de la même phrase, ce qui constitue le pivot du poème, sa partie centrale. Enfin, l'adjectif "nouveau" n'apparaît pas dans la dernière et troisième partie du poème, le dernier couple d'alinéas, mais c'est sans aucun doute un fait significatif et un fait qui ne s'observera que si on admet l'articulation des trois parties du poème. Si on n'admet pas que les trois parties se répondent entre elles, il y a simplement une répétition en début de poème qui a eu son terme. En revanche, si nous admettons que les parties échangent entre elles, il devient remarquable que les deux alinéas de la prière n'affirment plus le surgissement du nouveau. Cela serait contradictoire avec l'appel à un avènement, il était inévitable que l'exaltation d'un nouveau ne devait pas se prononcer en fin de poème, mais il faut observer jusqu'au bout les liens, la mention "nouvelle harmonie" est associée au verbe "commence", ce qui fait que la reprise du verbe "commencer" dans le premier passage entre guillemets invite le lecteur à opposer la "nouvelle harmonie" aux "lots", au "temps" et aux "fléaux", tandis que le glissement de "levée" à "Elève" permet d'associer l'en-marche, le fait de rendre possible les choses physiquement, avec l'espoir, soutenu par la prière et une foi, d'améliorer les fortunes et les voeux. Remarquons également le glissement par quasi synonymie de "nouveaux hommes" à "enfants".

Le poème "A une Raison" a une composition d'ensemble stricte. Et ce qui est intéressant, c'est qu'il n'est pas possible d'ajouter un alinéa à ce poème sans ruiner cette organisation formelle. On peut très bien imaginer un texte en prose en cinq alinéas sur les cinq doigts de la main. Il ne serait pas possible d'allonger d'un alinéa une composition sur les doigts de la main, sans perdre la correspondance d'un alinéa par type de doigt. Mais ici, la forme ne s'éprouve pas par une telle astuce, elle naît de l'organisation même des répétitions de mots dans le poème.

Prenez un poème en prose de Baudelaire ou un poème en prose d'un artiste du vingtième siècle, de Reverdy ou de qui vous voulez, prenez même une pièce du Gaspard de la nuit d'Aloysius Bertrand, rares seront les occasions de déterminer si oui ou non le poème peut admettre l'ajout d'un alinéa, au milieu, à la fin, au début... Nous allons étudier ce problème pour les Illuminations de Rimbaud, mais "A une Raison" c'est l'exemple parfait d'une structure formelle qui justifie l'appellation de poème en prose.

Cette pièce résolument exceptionnelle, en dépit de son apparente simplicité et de son caractère de prose mélodique suggestive un peu facile, un peu trop évidente, retient encore l'attention à deux autres égards.

Premièrement, l'adjectif qualificatif "nouveau" est l'unique adjectif du poème. J'ai volontairement parlé d'adjectif qualificatif, parce qu'à l'époque de Rimbaud les déterminants étaient eux aussi appelés des adjectifs : "Ta" était un adjectif possessif et non comme aujourd'hui un déterminant possessif. Malgré l'évolution de la terminologie et l'existence de profils d'adjectifs qui ne sont pas qualificatifs "la demeure royale", l'appellation "adjectif qualificatif" permet de cerner une  évidence du poème "A une Raison" et un probable fait exprès rimbaldien. Ce "nouveau" ne se décrit pas en termes fleuris et concrets, il reste auréolé dans son mystère métaphysique.

Enfin, l'idée de mesure des segments de syllabes est très difficile à écarter dans le cas de ces cinq alinéas. Le sentiment d'évidence porte essentiellement sur le troisième et le dernier alinéa.

Prenons le dernier alinéa : "Arrivée de toujours, qui t'en iras partout." Depuis longtemps, et Fongaro ne fut pas le premier à le faire, cette phrase est assimilée à un alexandrin potentiel avec une impeccable césure. Pour une personne bien instruite sur les règles de versification, il y a tout de même le "e" languissant à la fin de "Arrivée" qui n'était pas admis dans les vers, et qui, quand il l'était, comptait pour une syllabe à part entière au seizième siècle.

Oui, mais Rimbaud qui n'est pas un contemporain de Ronsard a composé en août 1872 le poème "Fêtes de la faim" où il s'est autorisé un "e" languissant qui ne compte pas pour la mesure. Cela, tous les experts en versification l'admettent : ils considèrent avec raison que le poème est pour l'essentiel en vers de sept syllabes et que dans "Pains couchés aux vallées grises !" Rimbaud a nécessairement exclu de compter le "e" de "vallées" pour une syllabe. Pourtant, Rimbaud sait aussi pertinemment qu'il joue avec les limites du faux dans ce profil de vers qu'il a essayé à très peu de reprises.

Si la dernière ligne du poème "A une Raison" ne peut être un alexandrin sous prétexte qu'il y a un "e" languissant, alors peu de temps auparavant autant dire que Rimbaud a faussé un poème en vers de sept syllabes avec le même procédé. Mais il y a une autre manière de raisonner. Si Rimbaud a su pertinemment qu'il jouait avec les limites de la mesure du vers dans le cas de "Fêtes de la faim", Rimbaud savait tout aussi pertinemment que la ligne finale du poème "A une Raison" allait interpeller le lecteur habitué aux alexandrins. Il est un peu court de répondre que ce "e" prouve que Rimbaud n'a pas pensé à produire un alexandrin. L'idée, c'est plutôt que nous sommes dans la volupté du fait exprès, j'allais dire du "faux exprès" pour citer Verlaine, mais ce qui ressort c'est que Rimbaud a effleuré l'accusation de vers blanc dans la prose, et il n'est pas difficile d'envisager que, comme il jouait à fausser la poésie en vers, il joue à suggérer le vers dans la prose sans s'y soumettre complètement, puisque précisément en 1872 Rimbaud a passé son temps à étudier les moyens de produire de l'approximatif.

C'est pour cela que je ne suis pas du tout d'accord avec la démarche de fin de non-recevoir de Benoît de Cornulier. Dans l'approche du métricien, il y a un partage binaire trop tranché entre ce qui est vers et ce qui ne l'est pas. Une place est nécessairement accordée à l'approximatif dans le cas des poèmes en vers de 1872, parce que les flottements s'opèrent dans un cadre versifié bien balisé, mais dans le cas de la prose comme rien n'est balisé il n'y aurait pas d'approximation voulue du côté du langage de la poésie en vers, du côté de la poésie quantifiée en segments syllabiques égaux ou pas complètement.

C'est ce refus qui empêche encore plus nettement de considérer que, dans la répétition centrale, il y a une allusion à l'alexandrin. Dans un poème en alexandrins, du moins dans la tradition française (le cas italien en particulier est différent), il n'y a pas de césure sur le "e" final d'un mot. "Ta tête se retour/ne, - le nouvel amour !" La récupération de "ne" dans le second hémistiche est envisageable dans la langue italienne, on parlera de césure à l'italienne, mais c'est exclu en français, depuis au moins le seizième siècle, mais même dans le cadre médiéval une telle césure n'était pas florissante. Mais, rappelons que le poème "Mémoire" pose le problème d'acceptation d'un découpage en alexandrins à cause de différents procédés, parmi lesquels la césure à l'italienne, sur "ombel/les" notamment. Puis, les césures à l'italienne sont apparues occasionnellement depuis quelques années dans des productions parnassiennes, en particulier dans le "Qaïn" de Leconte de Lisle qui figure dans l'une des premières livraisons du second Parnasse contemporain de 1869, ce qui du coup introduit l'idée de légitimité du recours aussi bien dans le cas de "Mémoire" que dans celui de l'alinéa central du poème en prose "A une Raison". Répéter deux fois la même chose ne fait pas un vers, mais la subtilité de l'alinéa de Rimbaud c'est qu'il y a deux variations : une d'une syllabe pour les préfixes verbaux, l'autre dans la ponctuation. Il est difficile encore une fois de ne pas envisager un fait exprès de Rimbaud qui joue avec l'approximation dans le rapprochement avec la langue des vers. Notons que l'alinéa central se consolide d'un ultime pied-de-nez, puisque malgré la dérobade à l'italienne, nous aurions une rime d'hémistiche à hémistiche en "-our", ce que les partisans d'une identification de l'alexandrin dans la prose appelleront une rime léonine comme on peut en avoir un certain nombre dans les pièces de Corneille, tandis que ceux qui s'opposent à l'idée d'une allusion au vers pourront considérer que les hémistiches des alexandrins ne rimant pas entre eux en principe il ne s'agit pas d'un argument recevable pour prétendre en identifier deux dans la prose de Rimbaud. Je me situe nettement plus près de l'avis de ceux qui identifient des alexandrins, parce que je ne pars pas d'une alternative vers ou non, mais je pars de l'idée du jeu avec l'approximatif.

J'en viens enfin au dernier cas singulier. Tout le poème ne peut pas se découper facilement en de bien définies quantités syllabes ayant force de loi, mais dans le cas du deuxième alinéa, il est facile d'appuyer l'impression rythmique d'une suite de quatre fois quatre syllabes : "Un pas de toi, / C'est la levée / des nouveaux hommes / et leur en-marche." Cette fois, il est beaucoup plus facile de contester ce découpage, car nous avons évacué le "e" languissant de "levée" et le "e" bouclé par un "s" de pluriel de "nouveaux hommes". La prose distribue cette phrase comme une seule coulée, sans retour à la ligne. Seuls les retours à la ligne comparables à ce qui se fait pour les vers justifieraient de ne pas compter ces deux "e". Pourtant, à la lecture, il n'est pas difficile de ressentir la pertinence de pauses et d'articulations favorisant la lecture en quatre groupes rythmiques. Plutôt que de lire d'une traite "c'est la levée des nouveaux hommes et leur en-marche", on peut profiter de la mesure du premier groupe bien détaché par la virgule : "Un pas de toi," pour ensuite rythmer l'ensemble de la proposition suivante : "c'est la levéE des nouveaux hommEs et leur en-marche." Je ne prétends pas clore le débat, mais force est de constater que l'idée d'un relief de quatre fois quatre syllabes est une possibilité de performance orale à la lecture particulièrement séduisante et expressive.

Voici donc trois sujets de réflexion que nous avons pu dégager avec le seul cas du poème "A une Raison" : organisation stricte en fonction de reprises lexicales, jeu sur le recours homogène à une catégorie grammaticale (emploi exclusif de l'adjectif qualificatif "nouveau") et approximations dans le rapprochement avec la langue des vers.

Dans les prochains articles, je vais me pencher sur le cas des répétitions de mots. Je vais dresser les tableaux qui concernent les poèmes en prose, mais je vais aussi dresser les tableaux qui concernent les poèmes en vers. il y aura inévitablement un départ entre les vers et les proses qui témoignent d'une distribution ordonnée des répétitions et ceux qui n'en témoignent pas. Dans le cas de la prose, Une saison en enfer n'adopte pas cette stratégie de distribution ordonnée, symétrique, des reprises lexicales. Plusieurs poèmes en vers ont cette organisation, mais d'autres non. Il faudra déterminer quand le procédé a commencé à être véritablement exploité par Rimbaud.

Pour bien mesurer la singularité du procédé de Rimbaud, j'exhiberai des poèmes en vers de différents poètes, de Ronsard à Banville ou Mallarmé. Il faut d'ailleurs observer que le sonnet "Poison perdu" atteste du recours d'ordonnancement des répétitions de mots si fréquents dans les pièces rimbaldiennes.

Si on fait abstraction des anaphores et des vers qui reviennent à peu près tels quels, "Poison perdu", sonnet en vers de huit syllabes, nécessairement composé de peu de mots, offre le retour de deux formes conjuguées du verbe "prendre" vers 6 ("Se prend") et vers 13 ("Je te prends") et du nom au pluriel "heures" vers 6 ("heures de la lune") et vers final 14 ("Aux heures des désirs de mort"). C'est cette amplification appuyée par des reprises de mots du vers 6 aux deux derniers du poème qui est un cas formel résolument troublant et assez spécifiquement rimbaldien...

A suivre !

samedi 19 septembre 2020

Réflexions complémentaires sur l'usage du corps des poètes

 Je regarde un petit peu ce qui se publie sur le projet autour des corps de Rimbaud et de Verlaine. Et, en fait, il y a un aspect du problème qui n'est pas traité.

Certes, Rimbaud et Verlaine ont écrit contre les institutions de leur époque et il est jusqu'à un certain point pertinent de ne pas les faire rentrer dans les murs de dignité du système en place. Mais, bon, ce pied-de-nez ne me pose pas vraiment problème au fond. En plus, si Rimbaud est irréconciliable avec le cléricalisme, il faut être plus nuancé sur la question du patriotisme de Rimbaud. Verlaine le dit sur le poème "Les Corbeaux", Rimbaud a une pensée patriotique, mais une pensée patriotique bien. Le patriotisme de Rimbaud a bien sûr à voir avec son adhésion à la tradition révolutionnaire et du coup la Commune. Le patriotisme auquel il s'oppose, c'est celui de Déroulède, c'est celui de Coppée qui hypocritement ne fait aucun cas des victimes de la semaine sanglante, mais pleure les martyrs de la guerre franco-prussienne en parlant de revanche pour reprendre l'Alsace-Moselle. Dire de but en blanc que Rimbaud n'est pas patriote, c'est peut-être aller vite en besogne.

Moi, ce que je comprends, c'est que Rimbaud et Verlaine sont morts il y a très longtemps dans des contextes spécifiques pour eux. Hugo s'est retrouvé au Panthéon, mais c'est un peu une suite logique non pas de sa seule vie à lui, mais de l'alchimie qui s'est créée entre sa vie à lui et la société française de l'époque, sans oublier le contexte politique de naissante troisième République qui rendait possible un tel type d'enterrement. Nous sommes en 2020, et là on décide de déplacer les corps de Rimbaud et de Verlaine, mais on ne le fait pas pour eux. Prenons l'homosexualité. Il y a une défense de l'homosexualité dans plusieurs poèmes de Verlaine, et il y en a une aussi dans quelques poèmes épars de Rimbaud en ce sens, même si certains peuvent l'amplifier au nom de solutions rapides données à l'hermétisme de ses compositions. Et il va de soi que les railleries au sujet de Cabaner dans l'Album zutique sont de l'ordre de la complicité. Mais, dans la panthéonisation de Rimbaud et Verlaine, il y a plusieurs problèmes. Il y a le caractère macabre du projet, il y a ensuite le fait que Rimbaud et Verlaine sont utilisés sur des discours d'actualité sur lesquels ils ne sont pas prononcés. Parce que Rimbaud et Verlaine étaient homosexuels, l'ont parfois défendue avec tous les risques liés à leur époque, et parce que les expressions de Rimbaud sur le "nouvel amour" permettent facilement d'englober ce sujet, on va faire dire à Rimbaud et Verlaine ce qu'ils n'ont pas dit. Il y a des homosexuels qui sont contre le mariage qu'on leur accorde désormais. Il y a aujourd'hui des journées consacrées à la reconnaissance de l'homosexualité, il y a une radicalisation de l'idéalisation identitaire à notre époque : c'est un peu facile de prétendre que d'évidence Rimbaud y aurait été favorable. On peut en débattre en commentant son œuvre, mais il ne s'est pas prononcé. Il y a un autre aspect du problème, c'est que Rimbaud n'aurait peut-être pas apprécié d'être exhibé. Il s'est affiché scandaleusement au début de sa relation avec Verlaine, mais ça ne justifie pas qu'on superpose tout sans tenir compte de l'évolution dans le temps puisque Rimbaud a tourné le dos définitivement à Verlaine, et puis il faut distinguer les situations, en 2020 Rimbaud ne s'exhibe pas, il est exhibé ! Rappelons que Rimbaud savait qu'il était publié de son vivant par Verlaine et cela provoquait chez lui une certaine humeur d'apprendre qu'il avait des adeptes. Ce qui n'est jamais dit dans cette histoire de "panthéonade", c'est que Rimbaud et Verlaine sont traités comme des phénomènes de cirque. On les exhibe. C'est pas Verlaine et Rimbaud qui vont manger les petits gâteaux de la panthéonisation, qui vont avoir les sourires des poignées de mains, qui vont rédiger leurs pensées en éditos sur leur panthéonisation éventuelle, qui vont sourire parce qu'on parle d'eux. Ils sont manipulés ! Ils n'ont rien demandé ! Certes, les autres panthéonisés n'ont sans doute rien demandé non plus, mais justement il y a la différence entre les panthéonisés qui ont eu une vie politique intégrée et ceux qui ont vécu leur vie comme un chacun, sauf qu'ils étaient artistes. Cette dernière catégorie, c'est un peu court de faire sans savoir s'ils sont d'accord ou non avec une exhibition publique de leurs mânes, sinon de leurs restes.

Et j'en arrive à ce qui, pour moi, est le nœud du problème. Le déplacement des corps de Rimbaud, on le fait pour ceux qui ont ce projet et pour les premiers signataires de la pétition. Rimbaud et Verlaine, ils sont morts. En revanche, on va avoir Martel, Bachelot, Lang et consorts, la République en marche si Macron consent à ce jeu (sachant que l'expression "en marche" est déjà une captation d'héritage d'Hugo ou Rimbaud quelque part), qui vont se féliciter, se congratuler de l'opération et qui vont en faire un moyen médiatique de formater la population sur ce qu'elle doit penser avec une radicale précision des sujets sociétaux. Est-ce que Rimbaud serait d'accord pour être le porte-parole à la virgule près du discours tenu par ceux qui s'approprient son corps ? De fil en aiguille, Rimbaud sera rapidement pris dans un magma ambiant qui justifiera l'avortement des femmes enceintes de près de neuf mois. Car bien évidemment Rimbaud et Verlaine au Panthéon ça n'appartient pas à l'ensemble de la population, ça appartient à ceux qui initient et dirigent les choses. C'est soustraire Rimbaud et Verlaine à tout dirigisme qu'il convient de faire. Selon moi.

mardi 15 septembre 2020

Verlaine inférieur à Rimbaud ?

Finalement, je parcours les articles sur le projet de panthéonisation en diagonale. On avait annoncé que plusieurs universitaires étaient favorables à ce transfert et qu'il y avait plein de célébrités, d'artistes, qui étaient favorables itou, itou. J'ai eu la malice de lire la liste des pétitionnaires en faveur du transfert. Cette liste est farfelue en diable, c'est essentiellement des notabilités, c'est pas du tout des artistes ou même des universitaires, et pire encore, c'est dominé par des noms politiques. C'est complètement hallucinant que ce soit la base des noms mentionnés pour justifier le projet, c'est tellement énorme que, du coup, quand je vois les réactions qui fleurissent contre le projet, je me marre énormément.

Evidemment, on ne recense pas mon article avec ses petites phrases bien senties sur le "tapin", les "marionnettes", l'absence de témoignage de Rimbaud, la mise à "disposition" et le manque de respect pour les morts. Je fais bien trop peur.

Moi je suis contre, je vois qu'André Guyaux, Olivier Bivort, Jacques Bienvenu, Alain Borer, l'Association des Amis de Rimbaud (ce qui implique forcément d'autres universitaires et critiques rimbaldiens) le sont aussi. Mais, en survolant ces articles (j'ai toujours pas le courage de lire tout ça), je remarque parfois des considérations critiques selon lesquelles Verlaine serait un poète inférieur à Rimbaud.

Heu ?

J'ai lu ça sur l'article tout frais d'Alain Borer, alors je cite un petit peu : "Ils ne sont pas de la même envergure. Verlaine occupe la place d'un bon poète de l'époque, comparable à celle d'un Théodore de Banville." Et Borer ajoute au contraste qu'il affirme la note flûtée du poncif de la musique à Verlaine : "On est très loin de la belle poésie musicale de Verlaine qui est toujours restée en vers classiques."

Puis, j'ai la fonction "Google Alerts" qui au passage ne m'a jamais été d'une quelconque utilité et qui m'a référencé un article bizarre d'un site "sur et autour de Philippe Sollers", un gars célèbre mais je n'ai jamais compris pourquoi, on ne trouve pas ses livres, il n'apparaît nulle part, mais il est célèbre, OK d'accord, ça doit être une fonction sacerdotale distribuée par tirage au sort, je sais pas, enfin bref, on a donc un article si j'ai bien compris d'Albert Gauvin, avec des avis qui sont émis, je ne vais pas commenter, puis on a des citations de notabilités. Cela commence avec une citation de Breton à l'intérieur d'une citation de Marcelin Pleynet, je me rappelle même plus ce qu'il écrivait çui-là, mais la citation de Breton, ce génie pour se planter dans les avis tranchés qu'il livrait, l'homme du "A mort les comparaisons !" et vivent les métaphores et les "beau comme..." de Lautréamont, l'homme de la poésie par la gratuite d'un rapprochement, etc., etc., cette citation donc vaut encore une fois son pesant de cacahuètes : certes, il ne faut pas étudier Rimbaud en fonction de Verlaine, mais le pape du surréalisme, c'est le cas de le dire, soutient que la réputation de "Verlaine repose sur une routinière surestimation". Il a fait quoi comme poèmes géniaux, Breton ? Il a fait quoi comme pièces de poésie qu'on aime à réciter ? il a fait quoi comme vers ou comme phrases frappés d'éternité ? Je voudrais bien savoir.

Et à la fin de l'article en ligne, on a une citation cette fois de Philippe Sollers où le coup de feu de Verlaine sur Rimbaud est assimilé aux représailles de la "vieille religion poétique sur l'aventure métaphysique." Outre que c'est plaqué n'importe comment, sans aucune logique, on ne peut en aucun cas être d'accord avec un avis pareil.

Revenons sur ces avis hostiles à Verlaine.

Les français ont très souvent complexé sur le caractère peu musical de leur langue. Il n'en reste pas moins qu'il y a eu régulièrement de grands poètes. Les vers des tragédies de Racine sont un délice connu. On a à la fin du Moyen Âge un début d'âge d'or avec Charles d'Orléans et François Villon qui va se confirmer au seizième siècle avec Clément Marot, Pierre de Ronsard, Joachim du Bellay, Agrippa d'Aubigné (je triche un peu vu que son oeuvre phare a été publiée en 1616), et ensuite, si on a eu de beaux vers au théâtre et si Malherbe ne s'est pas raté sur sa "Consolation à M. du Périer", il y a eu une petite panne. Boileau est un bon versificateur tout de même. Il y a par-ci, par-là des pièces intéressantes. Le dix-huitième siècle, c'est la crise complète. On en surprendrait beaucoup si on leur disait que le second nom de la poésie française du dix-huitième siècle après André Chénier, ce serait peut-être Voltaire lui-même. Bref, le dix-neuvième siècle a donné soudain une très forte abondance de poètes de première importance. Parmi ceux-ci, il y a Verlaine dont Breton, Borer, Pleynet et quelques autres lumières solaires pensent qu'il est surestimé, ce qui veut dire, en gros, qu'un Verlaine ne vaut pas un Villon, un Ronsard, un du Bellay, un Racine (si on parle du versificateur en faisant abstraction des autres mérites évidents du dramaturge). Moi, ça me fait rire. Verlaine n'a rien à envier à aucun poète français des siècles antérieurs au dix-neuvième siècle. Je dis ça, je ne dis rien.

Pour le vingtième siècle, il y a eu une grande effervescence poétique, mais à partir des années soixante, c'est fini. Et ni René Char, ni le natif comme moi de Namur, Henri Michaux, n'ont le niveau d'un Verlaine, ni la grâce magique et mélodique de son écriture. Paul Eluard, il y a quelques belles expressions, mais ce n'est pas Verlaine. Paul Valéry a de temps en temps une réelle grâce d'écriture, notamment le poème sur les pas, mais ses poèmes sont un peu surchargés par le désir de trop en faire et il n'est pas du niveau de Verlaine. Louis Aragon a une certaine magie du vers, un charme évident, mais il n'est pas au niveau de Verlaine. Apollinaire ? Déjà, il est pas mal verlainien, et on ne cite à peu près que son seul recueil Alcools et la production un peu nunuche des Calligrammes. Reverdy, René Char que j'ai déjà cité, je cherche des rivaux à Verlaine, mais Reverdy, Char, ils ont de la conception, mais il leur manque quand même du style, du phrasé, de la qualité d'expansion dans le lyrisme. On va citer qui face à Verlaine : la prose de Cendrars, histoire de lui opposer de la poésie nouvelle ? Paul Claudel ? Il paraît que c'est un grand écrivain, moi je ne trouve pas. Saint-John Perse ? Il paraît que c'est un souffle lyrique et un grand poète aussi, je dis ça parce qu'on me l'a dit.

Reprenons le dix-neuvième siècle. Qui sont les plus grands poètes du dix-neuvième siècle, autrement dit les plus grands poètes français ? Il y a Rimbaud, je suis obligé sinon mon blog n'a plus de sens. Il y a Hugo évidemment. Ces cons d'universitaires, ils daubent La Légende des siècles de 1859. Si si ! Moi, au milieu de couloirs d'université, j'ai pris la défense de ce recueil : "Mais, moi, j'adore !" Un argument sans réplique ! Il y a évidemment Baudelaire qui fait à peu près l'unanimité. La plupart du temps, les gens citent Baudelaire et Rimbaud, ils n'ont pas encore inventé le mot "Rimbaudelaire", ah putain ça sonne bien en plus ! Ils écartent un peu Hugo. Ils ont voulu vendre Mallarmé, mais bon Mallarmé c'est surtout quelques bons vers, parfois un bon poème en entier. Mallarmé a plus les faveurs des universitaires et des intellectuels que du public. Lamartine, là Verlaine, le salopiot le conspuait, daubait ses jérémiades, il a émis sur le tard qu'il se ravisait quelque peu. Personnellement, je trouve qu'en effet il y a une cadence féerique, magique, sur quelques poèmes de Lamartine qui en font incontestablement un grand nom de la poésie. Ceci dit, Verlaine, je le mets au-dessus du lyrisme lamartinien. Il y a sans doute encore Nerval à citer comme magicien, mais il l'a été plus souvent en prose (prose poétique et non poésie en prose) qu'en vers. Gautier, il a un charme indéniable pour moi dans ses poèmes faits de petits riens, mais il n'est pas du niveau de Verlaine non plus. Bref, Verlaine serait surestimé, alors qu'on ne peut lui opposer que trois noms : Hugo, Baudelaire et Rimbaud. Les têtus ajouteront soit Musset, soit Lamartine, soit Mallarmé, mais j'ai du mal à prendre au sérieux aucune des trois propositions.

Ils disaient quoi plus haut les autres, Verlaine du niveau de Banville ? Je n'ai pas cité tous les bons poètes du dix-neuvièmes siècle : Leconte de Lisle, Banville, Glatigny, Vigny, Corbière, Dierx, et quelques autres, mais Verlaine au niveau de Banville, c'est déjà oublier que Rimbaud, autant que Verlaine, réagirait pour réhabiliter Banville, mais de toute façon Verlaine est incomparable à Banville.

Verlaine, c'est d'abord un poète précoce, pas autant que Rimbaud, mais quand même. J'ai lu je ne sais combien de fois les Poëmes saturniens. "Mon rêve familier" et "Chanson d'automne" ne sont pas célèbres et populaires sans bonnes raisons, et ce n'est pas les seuls beaux poèmes du recueil. Fêtes galantes m'a moins marqué, mais c'est de la performance exquise, et quand on commence le recueil on le finit.

Le recueil La Bonne chanson n'est pas du tout détestable à lire, malgré le côté rangé du mariage qui s'annonce. C'est dans ce recueil qu'on a le gracieux "J'ai presque peur, en vérité,..."

Les Romances sans paroles, là ça se passe carrément de commentaires, car Verlaine innove en poésie et a une influence même sur les derniers vers de Rimbaud qui vont plus loin, mais il est facile aussi de voir qu'il y a réellement une influence de l'aîné sur le cadet.

Beaucoup de poèmes de Jadis et naguère sont prodigieux, et même si plusieurs poèmes furent écrits après le séjour en prison, mais pas tous, Sagesse est blindé de poèmes miraculeux. Je n'ai pas parlé de la plaquette Les Amies, ni du recueil avorté Cellulairement dont les poèmes ont été publiés pour l'essentiel dans les autres recueils.

Maintenant, j'avoue qu'après Jadis et naguère j'ai moins de goût pour la lecture des poésies de Verlaine. il existe une tendance critique récente pour revaloriser les derniers recueils de Verlaine, mais ça marche moins bien sur moi. Il y a ceci dit de temps en temps un poème qui en jette. Il y a aussi surtout des poèmes dont la versification n'a rien d'académique du tout.

Mais, dans mes goûts pour les poèmes de Verlaine, il n'y a pas que la petite musique qui ressort. Ce que j'aime, c'est aussi les images, les métaphores, un certain hermétisme qui charme et qui a sa densité poétique, la finesse du sens. L'ambiance, l'atmosphère de Verlaine, c'est bien au-delà d'une prosodie arrangeant correctement consonnes, voyelles et virgules, avec d'obsédantes répétitions. Et ces répétitions envoûtantes, elles créent une atmosphère par leur adéquation aux messages délivrés. Et même si Verlaine ne renverse pas l'édifice de la versification française, sa poésie est moderne par son lyrisme intime, par les tours de force de son économie d'expressions, de moyens. Le lyrisme de Lamartine est splendidement ciselé, mais moulé dans la grande rhétorique. Hugo a poussé dans ses ultimes retranchements la magie de la grande rhétorique, et je pense qu'on ferait mieux d'enseigner la rhétorique que toutes les théories littéraires et stylistiques dont on farcit aujourd'hui la jeunesse. Mais Verlaine était moderne par son mode mineur bien mis en avant par divers critiques récents comme Scepi ou Bernadet...

Et enfin il y a beaucoup de gens qui préfèrent Verlaine à Rimbaud, et leur argument étant souvent que Rimbaud ils ne comprennent rien, c'est trop hermétique, on ne va pas leur faire un procès et leur demander de préférer deux bons chocolats dans un ordre hiérarchique préétabli. Il arrive toujours un moment où le bon chocolat ne peut plus être classé à cause de la diversité des goûts de chacun !

Verlaine, c'est le quatrième pied de la table en poésie, il y a Hugo, il y a Baudelaire, il y a Rimbaud et il y a ... Verlaine !

Bon, je ne l'ai pas démontré cette fois-ci, mais j'ai ça dans mes tiroirs. Je suis prêt à vous tirer dessus avec mes dossiers si jamais vous contestez...

Prochainement, une grande mise au point sur les questions de versification

 Bonjour !

Je suis toujours aussi malade, même ça empire, mais j'ai fait une prise de sang qui m'a donné une indication précieuse, sauf que le médecin n'en a tenu aucun compte. Pourquoi faire des prises de sang et mettre des fourchettes sur les états normaux si quand on en sort et pas qu'un peu le médecin s'en contrefiche ? En plus, vu que c'est une prise de sang après une autre en juin, il n'y avait pas d'anomalie en juin et là il y en a une grosse début-septembre qui coïncide avec la détérioration nette et continue de mon état depuis la mi-juillet. Il va falloir travailler sur le dosage d'un traitement à vie, j'espère voir le bout du tunnel. Il y a beaucoup de choses qui me font tiquer dans ce que j'ai entendu, dans le domaine de la santé la France m'a l'air d'un pays encore une fois un peu désorienté, mais ce n'est pas grave, je vois une perspective pour m'en sortir. Mais même allez faire un test de la vue chez un opticien (car j'explore toutes les pistes), il faut une ordonnance d'un ophtalmo. Ce pays débloque complètement, il est taré. Putain ! Outre que, pour moi, c'est juste une vérification pour être sûr que ce n'est pas ça le problème, le test pour la vue, c'est un truc qu'on fait chez l'opticien et ils ne vont pas faire de barrage à ça, puisque leur métier c'est d'ensuite vendre des lunettes. L'opticien peut faire ce test. La différence, c'est que l'ophtalmo, il peut faire des trucs en plus, il peut vérifier la pression des yeux, etc. Mais bref, moi, je me disais naïvement, je fais un petit test de la vue, juste pour savoir. Ben non, on te fait du kafkaïen. C'est pareil, au printemps, j'ai les allergies. Là, j'en suis en quelques années au deuxième médecin qui te dit avec la fermeté de l'homme compétent que les allergies ça ne fatigue pas. Mais qu'est-ce que c'est ce cirque ? On est chez les fous, ça ne les dérange pas de dire les pires conneries. ils sont médecins, ils voient plusieurs patients par jour, par semaine, par mois, et ils arrivent à dire des trucs pareils de gars pas informés. C'est inexplicable. Le mal présent n'a rien à voir avec les allergies, je ne vais pas vous dire tout ce qui m'a fait tiquer, mais ne vous étonnez pas de la mauvaise gestion du coronavirus. Ce pays est mort, et pour longtemps ! Il y a plein de domaines où les français n'ont plus de rationalité. Moi, je n'en doute pas, ce pays fait semblant... Les gens se sont habitués à faire semblant de tout, dans le professionnel, dans l'essentiel, dans tout !

Maintenant, sur la versification, je vais faire une petite mise au point. Il y a trois règles que je dirai métriques, les règles qui sont donc liées à une mesure : il y a les longueurs récurrentes en nombre de syllabes, puis il y a les rimes (c'est peut-être pas tout à fait une mesure si ce n'est dans un sens un peu large de l'expression mesure), et puis il y a tributaire des deux règles précédentes les strophes qui organisent les vers (séquences syllabiques mesurées) et les rimes. Face à cela, il y a deux règles qu'on peut appeler prosodiques. Il y a la proscription du hiatus, à ne pas confondre avec la théorie subjective de la cacophonie, et il y a la règle prosodique du "e" languissant.

Bon, le hiatus, c'est la proscription d'une rencontre entre deux voyelles de deux mots distincts. Il faut au moins une consonne ou un "e" féminin pour séparer les voyelles des deux mots. Rimbaud commet un hiatus dans "Jeune ménage" : "La marié a le vent qui le floue". Le hiatus concerne la voyelle finale "é" de marié et le verbe "a". Rimbaud aurait écrit "La mariée a le vent...", il n'y aurait pas de hiatus. Ici, Rimbaud a voulu produire un effet particulièrement choquant. Pourquoi ? Il aurait pu, à condition d'ajouter un mot d'une syllabe, utiliser le mot "mari". Il opte ici pour le mot "marié", certes on peut toujours indépendamment de la forme justifier pour le sens que "marié" convient mieux ici que "mari", mais il n'en reste pas moins que le mot "marié" dans un vers suppose une diérèse: "ma-ri-é", et non pas "ma-ryé" et du coup on a une suite de trois voyelles sans aucune consonne pour les enchaîner. Il n'y a pas de proscription du hiatus à l'intérieur d'un mot, on peut utiliser "marié" avec diérèse encore heureux ! mais le hiatus vient du coup à la fin d'une série bien audible de trois voyelles "Le marIé a", "i é a". Qui plus est, il s'agit de l'un des tout premiers exemples de poèmes en vers de dix syllabes où la césure est difficilement perceptible. Il y a eu "Tête de faune", la "Conclusion" de "Comédie de la soif", et maintenant "Jeune ménage", il y aura un peu après "Juillet", où remarquer qu'un vers est difficile à établir comme juste, car la suite de voyelles onomatopéiques "o iaio iaio" demande de trouver où placer une diérèse, sauf que c'est un peu au choix du lecteur. Les deux poèmes jouent différemment sur une suite de voyelles, mais ça leur fait un point commun tout de même entre "i é a" et "o ia io ia io". Il y a de la "déconnade" vocalique. Et dans "Jeune ménage", le hiatus est placé juste à l'endroit qui conviendrait le mieux pour la césure traditionnelle littéraire du décasyllabes : "Le marié (quatre syllabes) a le vent qui le floue (six syllabes plus le "e" languissant final).

Pourquoi Rimbaud commet-il des hiatus ? Comment les prendre ? Il fait juste une erreur exprès, il faut juste... (anglicisme pardon), et il faut seulement apprécier cela comme une provocation sans chercher un sens plus précis, une intention subtile, un effet de sens malicieux ? Je ne prétends pas répondre de manière définitive, mais on va faire de la mise au point sur l'historique du hiatus, etc. Et on va ici comparer avec la prose, parce que, quand on écrit en prose, les hiatus ne sont pas si nombreux. Je pense proposer, comme j'en ai l'idée depuis longtemps, des extraits commentés des comédies en prose de Molière pour montrer que toutes ces histoires de vers blancs, de prose prémâchée pour devenir des vers, c'est probablement du pipeau. Je ferai une évaluation des hiatus dans les comédies en prose de Molière et aussi dans la prose de Rimbaud, Une saison en enfer ou les Illuminations. L'expérience n'a jamais été tentée que je sache.

L'autre loi prosodique dont j'ai parlé, c'est celle du "e" languissant. Les spécialistes de versification parlent de "schva" ou "chva", mais comme vous voyez je ne sais pas comment ça s'écrit exactement et je ne sais même pas d'où est venue l'expression "chva". Or, dans les traités de versification du seizième siècle, ils avaient un nom pour ce phénomène, celui de "e" languissant. L'expression me plaît, elle ne rebutera personne, je la prends et j'espère assurer son devenir ou plutôt son retour en grâce dans la critique littéraire.

Le "e" languissant, ce n'est pas le "e" féminin. Le "e" féminin, c'est le "e" abusivement dit "e" muet. Il y a un "e" féminin à la fin de "fenêtre", à la fin de "chargée", etc. Toutefois, dans "chargée", le "e" vient directement après une voyelle. C'est ça qu'il est le "chva" ou pour moi le "e" languissant. A l'intérieur d'un vers, ce "e" devait être compté pour la mesure s'il était devant une consonne. Mais lui aussi a subi une règle de proscription. A partir, pour dire vite, du dix-septième siècle, on ne peut plus emloyer le mot au pluriel "vies", les participes féminins au pluriel "chargées", rêvées", "limitées", "apprivoisées", mais aussi "remplies", "finies", etc., etc., ni les adjectifs "vraies", ni quantité de mots finalement, à l'intérieur des vers. Vous vous en étiez rendu compte que quantité de mots d'usage courant au féminin pluriel ne pouvaient pas être employés ailleurs qu'à la rime dans la poésie en vers ? Rimbaud va réintroduire des "e" languissants mais sans les compter pour la mesure du vers, dans "Fêtes de la faim" par exemple ("vallées").

Un autre truc à signaler à l'attention. Ce n'es pas une règle de versification, mais seulement une tendance prosodique liée notamment aux remarques de Malherbe, c'est l'évitement de la cacophonie. La règle de Malherbe se veut de bon goût, mais elle est un peu subjective. En gros, écrire "parmi mille féeries profanes", c'est bon pour la prose, c'est à proscrire en vers, car on a deux syllabes identiques qui se succèdent "mi mi". Cette proscription n'est pas systématique dans les vers, mais Malherbe en faisait état et des articles de Fongaro se permettent de juger des vers de Rimbaud en dénonçant des cacophonies au sens malherbien dans les vers même de Rimbaud, mais en sous-entendant que ce sont aussi des cacophonies au sens propre. Et les cacophonies au sens malherbien intéresse aussi la réflexion sur les derniers vers de Rimbaud.

Je vais éviter de tout traiter à la fois, je vais essayer de faire des petites synthèses sur chaque sujet.

Donc, on va traiter les mètres, les rimes, les strophes, le hiatus, les cacophonies, le "e" languissant, et on va faire aussi des petits tableaux contrastifs entre des poèmes de différentes époques pour montrer qu'on peut parfois presque identifier l'époque de composition d'un poème à partir d'indices de versification.

Bien sûr, pour les mètres, il faudra aussi une étude sur les césures. Je compte classer les configurations proscrites à la césure ou semi-proscrites, etc. Je ne dis pas tout ici, je m'en garde en réserve. Je traiterai notamment de l'étrangeté du couple "déplacement de la césure" et "césure mobile" qui est une manière confuse de parler de la même chose à partir de deux angles d'approche différents, et je parlerai aussi de l'idée de Sainte-Beuve (Delorme) de la nouveauté des vers qui vont d'une traite, il s'agit en fait d'une perception empirique de vers où la césure est aplanie en fait.

Et pour le cas spécifique de l'alexandrin, je vais bien sûr traiter du cas du trimètre et du coup d'un objet qui appartient à la critique littéraire, celui de semi-ternaire. Dans son ouvrage Théorie du vers, Benoît de Cornulier a mis en avant deux notions qui ne me satisfont pas. Il y a d'abord la théorie de la limite de perception à huit syllabes. Personne ne reconnaît au-delà de huit syllabes l'égalité entre deux segments sans s'aider d'une césure, c'est ce qui expliquerait que nos vers n'ont pas de césure jusqu'à huit syllabes et en ont une après. J'admets cette réalité. En revanche, Cornulier montre que la majorité des gens n'atteignent pas la limite des huit syllabes et forcément Cornulier n'a pas fait son test empirique sur Rimbaud, Verlaine, Hugo, Gautier et compagnie. Du coup, il y a un préjugé selon lequel tout poète, surtout s'il a fait des poèmes en vers de huit syllabes, maîtrise la perception des égalités jusqu'à huit syllabes. C'est un préjugé bien commode et qui ménage la susceptibilité sur le génie des poètes que nous admirons, mais c'est un préjugé. On n'a aucune preuve que Rimbaud maîtrisait cette perception quand il écrivait "Les Reparties de Nina", il pouvait très bien compter sur ses doigts. Et d'ailleurs, il y a des erreurs dans le décompte de syllabes de certains manuscrits de Rimbaud. On peut alléguer l'oubli d'un passage pour "Les Pauvres à l'église", mais "Ce qui retient Nina" et "Famille maudite / Mémoire" sont concernés... Mais surtout, Cornulier, surtout à l'époque de Théorie du vers, se servait de l'imprégnation tacite de cette règle mise en avant dans les premières pages de son ouvrage pour soutenir l'idée que les alexandrins pouvaient être des semi-ternaires. Le semi-ternaire, c'est un alexandrin ternaire mais irrégulier. Le trimètre est régulier 444, le semi-ternaire est irrégulier 453 435 534 354, mais notez que le semi-ternaire a une autre règle c'est qu'il y a toujours un 4 à l'une de ses extrémités. L'idée du semi-ternaire, c'est qu'il est 4-8 ou 8-4 dans son découpage, mais que le 8 se découpe ensuite en 53 ou 35. Cela a l'air confus, mais c'est confus parce qu'il y a trop d'étapes de sautées et qu'il y a un vice théorique là-dedans. Je ne crois pas du tout aux semi-ternaires analysés par Cornulier à ses débuts et par Gouvard dans sa Critique du vers. Pour moi, cette théorie est complètement fausse. Et Cornulier qui publie chaque année plusieurs articles a progressivement laissé tomber ce concept de semi-ternaire mais sans le récuser officiellement. Il ne s'en sert plus pour ses analyses, ou à la marge. Donc, je vais évidemment m'intéresser à une mise au point sur le trimètre et le semi-ternaire. Je vais seulement annoncer une nuance de mon propos, c'est que le découpage 84 ou 84 authentique est apparu dans la dernière décennie du vingtième siècle, et d'ailleurs le concept de semi-ternaire hérite de considérations critiques de Philippe Martinon, un spécialiste du vers précisément de l'époque de son émergence. Et il y a un moment où la question du trimètre et du semi-ternaire ça devient inévitablement flou. Je vais donc vous montrer exemples à l'appui pas mal de finesses pour vous repérer dans tout ça, faire votre propre opinion, etc.

Avec Rimbaud, il y a un autre sujet à traiter, c'est bien évidemment celui de possibles ou probables allusions à la mesure des vers dans la prose. Cornulier a donné une fin de non-recevoir à ce sujet, parce qu'il a eu beau jeu de démonter la méthode approximative de Fongaro qui ignorait les principes strictes de la versification. Mais, au-delà de la réfutation de Fongaro, l'argument de Cornulier pour refuser d'analyser la présence ou non d'allusions à la métrique dans la prose de Rimbaud n'est plus recevable. En effet, autant il est facile de répliquer à Fongaro que des suites irrégulières de 3, 5, 7, 6, 4, 8, 4, 5 syllabes ne sont pas des vers, car il faut forcément que les expressions en prose soient elles aussi quantifiables en syllabes, autant il devient plus délicat de prétendre que des suites de douze syllabes bien isolées ou mises en relief par Rimbaud : "J'ai seul la clef de cette parade sauvage", par exemple, ne sont pas des alexandrins parce que la césure n'apparaît pas, puisqu'on peut très bien penser que l'astuce de Rimbaud a été non pas de glisser comme si de rien n'était des alexandrins ou vers dans sa prose, mais justement de faire des faux à la manière de ces derniers vers pour que ce soit encore plus drôle à savourer. La fin de non-recevoir de Cornulier interdit abruptement de s'interroger sur certains types de fait exprès, de faux vers fait exprès. Cela fait des décennies que le sujet est abandonné, sauf pour ce qui me concerne. Murat a un peu abordé la question, mais après c'est terminé.

Je vais essayer de faire donc quelques écrits plutôt synthétiques.

Dans le cas des derniers vers de Rimbaud, il y a aussi un enjeu. Il y a un enjeu sur les schémas des strophes et donc sur les rimes irrégulières, et il y a un enjeu sur les césures. Il y en a d'autres d'enjeux, mais déjà il faut bien dégager ces deux-là. En fait, ignorer la césure, ça ne demande aucun art particulier. Si Rimbaud ne respecte pas la césure, il n'y a aucun tour de force a priori. Et c'est pour cela que très tôt j'ai dit non à l'idée qu'il n'y avait pas de césures dans les vers de dix, onze et doux syllabes de 1872. Rimbaud n'est un génie du brouillage des césures que si en lisant ses poèmes on voit qu'il a travaillé autour de la césure attendue, et mes constatations ont largement confirmé ce que j'avais tout de suite pressenti.

Lire les poèmes de 72 en leur infligeant des césures, c'est sûr, ce n'est pas agréable à l'oreille, mais les lire sans césure c'est faire de Rimbaud un poète dans la facilité, dans la paresse, c'est ne voir dans un poème que le côté gracieux bien tourné immédiat d'un prosateur. Il y a quelque chose qui ne va pas dans cette paresse d'approche du métier de poète de Rimbaud. Pour moi, j'étudie ces poèmes à partir d'une lecture métrique forcée aussi artificielle qu'elle soit pour découvrir le travail de brouillage qu'a effectué l'artiste. Si je ne découvre rien, c'est parfait, on peut adopter la lecture de facilité, mais si on découvre quelque chose il faut que les lecteurs soient informés et qu'ils comprennent les intentions de Rimbaud.

Voilà, j'ai annoncé mon projet dans les grandes lignes, j'ai annoncé quelques conclusions, mais je vous ferai voir de près d'autres choses encore.

A suivre...

 

dimanche 13 septembre 2020

Un article en ligne offrant une source fiable au poème "Michel et Christine"

Je me suis rendu sur la page du site d'Alain Bardel pour voir un peu les articles d'actualité qu'il pouvait référencer. Les articles sur le Panthéon pour Rimbaud et Verlaine, je me suis exprimé de mon côté, je n'ai pas envie de les lire, je préfère parler de leurs poèmes. Les interventions à la radio de Sylvain Tesson, je ne les ai pas suivies de toute façon. Et l'éditeur d'un nouveau tirage de la biographie de Rimbaud faite par Lefrère, je n'ai aucune envie particulière de le panthéoniser, il m'est indifférent. J'ai un peu regardé la liste des gens qui ont signé la pétition pour que Rimbaud et Verlaine finissent au Panthéon, c'est éloquent !

Passons!
En revanche, je suis tombé sur un article signé Circeto Rimbaud : Michel et Christine (la suite). C'est la première fois que je tombe sur un article de critique littéraire de la part de Circeto, ou en tout cas sous ce nom, puisqu'il a très bien pu signer des articles sous d'autres noms et pseudos. Je me suis toujours demandé son lien avec celui qui a publié dans la revue Europe l'article sur la seconde version du vers inédit des "Veilleurs" cité par Mirbeau par exemple, mais peu importe, tout ce qui doit rester c'est la recherche littéraire. Circeto était intervenu sur le tard sur la question de la photographie, il a notamment dénoncé l'évident problème mathématique des techniques d'identification faciale à partir de mesures entre quelques vagues points de comparaison. Il a poursuivi également les articles sur l'identification de tous les personnages, mais ça ne m'a pas intéressé. Pour moi, la photographie est tombée et je pense aussi qu'il y a un gros travail à faire sur le cas Bidault de Glatigné, mais une fois qu'il était établi que Rimbaud n'était pas sur la photographie je n'avais aucune envie de poursuivre des recherches. Dans 50 ans, on voudra avoir des précisions sur les photographies authentiques et surtout sur les poèmes, mais la photographie tout le monde s'en fichera. Je n'ai du coup même pas lu les articles de Circeto qu'il a rassemblés sur son site. Je vais peut-être le faire prochainement, mais juste histoire de les avoir lus.
Je n'ai pas trouvé le sommaire permettant de trouver des articles sur son blog sans tout faire défiler avec la souris, mais donc l'article intéressant est en deux parties.
Il y a d'abord un article daté du 31/07 intitulé "Rimbaud : Michel et Christine" et puis cet autre référencé sur le site d'Alain Bardel et daté du 02/08 "Rimbaud : Michel et Christine (la suite)".



Mais avant d'en parler, je remarque la présence de deux articles qui servent quelque peu à justifier le changement de direction du blog. Je lis d'abord l'article "Intermezzo" que je ne vais pas commenter. Circeto pense ce qu'il veut de mes articles et de tous ceux qu'il englobe sous l'étiquette d'exégètes. Je considère qu'il se trompe et qu'il fait un blocage, mais c'est son histoire, puis c'est basé sur des clichés sempiternels, ça ne sert à rien de combattre ce sketch qui est aimé des amateurs de Rimbaud, ça n'a aucun intérêt. Ensuite, il y a l'article intitulé "Transition" où là il me casse franchement du sucre sur le dos. Bon, il a le droit de ne pas aimer ce que je fais. Pour "L'homme juste", je ne savais pas qu'il s'était réjoui de mon élucidation du manuscrit, puisqu'à l'époque quand j'ai expliqué qu'il était écrit "ou daines" et non "à bedaines", "à fredaines", etc., il m'avait répondu sur le mode "tu crois ce que tu crois avoir déchiffré, t'es qu'un comique" : "ça me fait une belle jambe." Ma susceptibilité se réjouit de voir qu'il a fait bouger les lignes de ses certitudes. Je précise tout de même qu'à l'heure actuelle il n'existe aucune édition des œuvres de Rimbaud avec la leçon manuscrite correcte. Soit on maintient ce qui se faisait avant : les crochets ou la leçon "à bedaines", soit on oublie que j'ai justifié la lecture "Nuit" pour le vers suivant, leçon proposée comme une hypothèse par Murphy, mais le but n'est pas de rester dans la conjecture, le but est d'établir le texte avec certiture, et je dis que les leçons sont "ou daines" et "Nuit". Je trouve très piquant de constater que Circeto qui combat la subjectivité des interprétations prétend me féliciter sur l'objectivité d'un déchiffrage, puisque depuis mon intervention les autres façons d'évoquer la solution pour le manuscrit de "L'Homme juste", c'est d'estropier ce que j'ai rapporté. On m'attribue non pas d'avoir déchiffré "ou daines", mais d'avoir déchiffré ", de daines", ou bien "d'aines", et en traitent cela de... conjecture.
Au moins, Circeto sera la cinquième personne à se prononcer en faveur de ce déchiffrage toujours considéré comme subjectif par l'écrasante majorité des rimbaldiens qui sont tous restés parfaitement silencieux ou m'ont enfermé dans la conjecture, en déformant qui plus est mon déchiffrage.
Circeto me reconnaît aussi la découverte de ce qu'il appelle "les bases parodiques" des "Hypotyposes saturniennes ex Belmontet". La façon d'écrire est surprenante, car Circeto parle d'un constat objectif ensuite. En effet, le montage est parodique, mais il s'agit d'un ensemble de citations à peu près telles quelles. Du coup, là encore, c'est assez piquant, car Circeto est plutôt ramené à ses propres limites. Il n'admet le résultat que quand il ne demande aucune opération intellectuelle. J'ai identifié deux montages de citations pour "Vieux de la vieille" et "Hypotyposes saturniennes ex Belmontet", je montre ce qui a été repris tel quel, tout le monde acquiesce.
Les exemples furent ainsi très mal choisis, car l'ironie de Circeto se retourne contre lui.


Je précise au passage que sur l'Album zutique j'ai fait remonter d'autres sources parodiques. Le cas du quatrain "Lys" est intéressant, car si j'en crois la rigueur positiviste à laquelle Circeto prétend, il ne peut être convaincu de ma source avec exploitation du mot "étamines" à la rime. Au fait, depuis plusieurs années, un article est en attente de publication où j'apporte à mon tour une fournée de sources pour le "Sonnet du Trou du Cul" et pour l'ensemble des poèmes en vers d'une, de deux ou trois syllabes.
Enfin, bref ! Admettons que Circeto consente à me reconnaître un peu plus d'apports que les deux qu'il exhibe comme convaincants, il n'en reste pas moins qu'il me méprise assez ouvertement et qu'il prétend aussi épingler des trucs assez douteux dans mes rapprochements. Certes, il m'est arrivé d'en faire trop, surtout sur les forums de jadis (poetes.com ou mag4.net), mais pour ce qui est de mes articles sur les blog Rimbaud ivre et Enluminures (painted plates) il fera tout de même face à une sacrée épure.
Ensuite, pour les sources hugoliennes, comment dire ? Je ne suis sans doute pas tout seul. Plusieurs intertextes avaient été proposés à partir d'une édition de La Légende des siècles postérieure à la carrière de Rimbaud. Pour le premier vers de "Qu'est-ce pour nous, mon Coeur,...", ma découverte a dû être rétrocédée en tant que découverte de Steve Murphy, qui en avait fait état dans sa thèse publiée en 1986. Je n'ai jamais lu cette thèse, mais une note de Benoît de Cornulier indique que dans cet ouvrage ma découverte sur l'incipit du quatrième poème des Feuilles d'automne a déjà été faite, sachant que je plaide pour une exploitation d'ensemble du poème hugolien par rapport au poème de Rimbaud.
Pour "marais" et "ultramarin", Circeto n'est pas convaincu. Mais, en ce qui concerne "Le Bateau ivre", je rappelle que depuis longtemps les poèmes "Pleine mer" et "Plein ciel" étaient envisagés comme des sources importantes du "Bateau ivre", que cette conviction avait reculé et cédé devant une autre : "Voyelles" réécrirait "Les Correspondances", "Le Bateau ivre" "Le Voyage" du même Baudelaire et, d'après Murphy, "Famille maudite" ou "Mémoire" aurait à voir avec "Le Cygne". Or, dans mon article sur "Le Bateau ivre", je confirme l'importance de "Pleine mer" et "Plein ciel" en tant que sources dans la mesure où je montre que des vers précis de Rimbaud sont des démarcations de vers de ces poèmes-là précisément. Et visiblement il y a eu des ouvrages pour faire le tri dans mes propositions et dire que sur ce point-là j'avais raison.
Après, Circeto est convaincu que le sens que je donne à ces rapprochements, c'est de l'interprétation et beaucoup de vacuité. Je ne sais pas si Circeto a une dent contre moi, mais bon on verra la suite...
Un truc que je ne peux pas laisser passer, c'est sur les "strideurs". C'est un mot rare et je souligne le couple qu'il forme avec "clairon", dans le corps d'un alexandrin, base non négligeable mais négligée par Circeto. Or, en même temps, il m'attribue d'avoir fait le lien avec un poème de Philothée O'Neddy. C'est faux ! Cette découverte a été le fait d'Antoine Fongaro, professeur d'université à l'université de Toulouse le Mirail. Je ne l'ai pas connu. Un jour, quand Antoine Fongaro avait des exemplaires gratuits à diffuser de son livre chez Champion sur les Illuminations, il m'en a envoyé un exemplaire, mais l'adresse était erronée et je n'ai jamais reçu ce livre et ne connaissant pas l'adresse de Fongaro je ne lui ai pas écrit. Fongaro est un rimbaldien très controversé, car ses articles étaient assez rentre-dedans et froissaient les susceptibilités de tout le monde. Il paraît aussi qu'une partie de ses découvertes étaient en réalité des propositions de ses élèves faites en classe qu'il récupérait ensuite. Ceci dit, c'était réellement un chercheur de sources qui en a ramené un paquet. Malheureusement, il prêtait un sens réducteur aux poèmes, surtout aux derniers vers. Or, c'est au début des années 1990 je crois, quand moi je n'existe pas en tant que rimbaldien, forcément, qu'il a établi le rapprochement entre le vers de "Voyelles", le vers de "Paris se repeuple" et le vers de "Spleen" de Philothée O'Neddy. On a le couplage "strideur" et "clairon" avec des variantes pour le singulier et le pluriel. Notons au passage qu'à l'époque Fongaro s'était amusé à écrire, bien avant Circeto, qu'il ne fallait pas désespérer de trouver ce mot-là chez Hugo, car il y a tout chez Hugo.
Circeto croit intelligent de dauber ce rapprochement qu'il me prête. Grand bien lui fasse ! Moi, je trouve la coïncidence trop importante, c'est sans doute dû à mes problèmes de subjectivité et d'interprétation. Puis, il y a quelques années, Jacques Bienvenu qui, apparemment, fait des recherches par mots clefs en s'aidant d'internet, et qui n'aime pas du tout ma lecture de "Voyelles" visiblement, a trouvé le lien dans un texte de Buffon sur la mort du cygne. La présence des deux mots "strideur" et "clairon" a l'intérêt d'être enchâssée dans un alexandrin dans le cas du poème de Théophile Dondey. J'ai le malheur de ne pas croire à une abondance de coïncidences, je ne crois pas qu'il vient d'un délire de subjectivité et de tendance cavalière à l'interprétation galopante de considérer que le plus probable c'est que Buffon a inspiré le rapprochement des deux mots à O' Neddy où il est question de fête du dernier soupir, donc de chant du cygne, puis que Rimbaud s'est inspiré de ce vers d'O'Neddy quand il a composé "Paris se repeuple" sans même savoir que Buffon était la source du vers du "Spleen" de Feu et flamme. Il est évidemment question aussi de chanter en mourant dans le cas de "Paris se repeuple". Puis, quand il a composé "Voyelles", Rimbaud a repris des images de poèmes clairement communards : "Paris se repeuple" et "Les Mains de Jeanne-Marie". Je laisse à Circeto la responsabilité de penser avec la majorité, sinon la totalité des rimbaldiens, connus et non connus, de penser que ma lecture de "Voyelles" est une énorme foutaise de foutraque. Mais faudra-t-il encore croire par ailleurs que nous avons des inventions spontanées indépendantes les unes des autres ? Puis, je ne répondrai rien à cette constante de Circeto qui veut que les sources affaiblissent le mérite des poètes. Rimbaud prendrait à Hugo et à O'Neddy parce que c'est facile, parce qu'il manque d'inspiration et qu'il a envie de terminer rapidement son poème pour aller se saouler la gueule. Il y a des articles de Murphy sur le sujet si Circeto, comme les autres finalement, n'a d'estime que pour les voix autorisées. Il finira peut-être par comprendre la logique de réécriture à laquelle s'abandonnaient complètement Rimbaud et même quelques autres.
Enfin, bref.

Passons au sujet du jour. J'ai donc lu avec intérêt les deux parties de la nouvelle étude de Circeto sur "Michel et Christine". Je ne considère pas que les rimbaldiens ont ignoré la nuance, je crois même que plusieurs l'ont écrit que c'est le titre lui-même qui provoque l'épouvante du poète. Il n'en restait pas moins que le titre ne suffisait pas et qu'il était désespérant de ne pas pouvoir se nourrir plus du texte de ce fameux vaudeville. Au passage, dans un bref article de la revue Parade sauvage, Murphy a cité aussi les abréviations de Christine en "Christ." au plan des didascalies. Ce qui restait en effet, c'était le sentiment qu'il n'y avait pas de passages qu'on pouvait rapprocher nettement. Du coup, le vaudeville ne permettait qu'un rapprochement ténu au plan des idées, rapprochement ténu qui, en effet, est difficile à étayer, à établir comme une certitude de lecture objective, etc. La recherche donc de Circeto a payé, et on peut remarquer qu'elle a quand même été orientée par la certitude que le titre de Scribe attestait qu'il y avait quelque chose à débusquer de ce côté-là. Circeto m'en voudra. Pour l'instant, c'est avec la force d'auto-persuasion d'un maniaque de la subjectivité interprétative que je pense que le texte qu'il exhibe est bien la source insoupçonnée qui nous avait échappé jusqu'à présent. Je vais donc moi-même lire les œuvres sur lesquelles il a attiré mon attention. Au passage, je rappelle que quelqu'un avait donné une source "douaisienne" au mot "abracadabrantesques", ce que j'avais fait remonter dans un article, mais cette source est considérée comme tellement méprisable, bien plus que Philothée O'Neddy que vomit Circeto, ce qui fait que je subis un lourd problème d'intimidation qui m'empêche de publier pour l'instant un article sur le sujet, ce serait un coup dans l'eau. Mais bon, délirons, délirons, il en restera quelque chose un jour ou l'autre, puisque c'est ainsi que ça marche.
Je voulais toutefois rajouter un truc. Il se trouve que cet été, tout récemment, j'ai justement évoqué un lien qui unirait les poèmes "Jeune ménage", "Juillet", "Michel et Christine" et "Famille maudite". Or, dans son article, je suis frappé de voir que Circeto pense aussi à "Jeune ménage", peut-être sans vraiment y croire, mais il prend la peine d'évoquer l'idée d'un lien possible à un texte de Scribe. Il est question allusivement de La Dame aux camélias, pièce du répertoire et roman, dans Une saison en enfer, allusion proche de la section "Alchimie du verbe" et contenue dans la section sur la "Vierge folle". Et cette allusion est flanquée d'une liste de prénoms et noms à valeur iconique, à condition de les identifier. Par ailleurs, sur "Juillet", j'avais fait une identification de l'Henriette à partir de poèmes de Verlaine, et en réalité cette identification avait été faite par Benoît de Cornulier, peu auparavant, ce qui m'avait échappé. J'ose croire que Circeto ne trouvera pas délirant ce rapprochement fait par Cornulier, puis par moi-même, à partir d'un poème de Verlaine écrit selon toute vraisemblance du temps du compagnonnage avec Rimbaud. Le poème de Verlaine est bien connu et bien apprécié (pour parler comme le Pauvre Lélian), il s'agit de "Images d'un sou". Les exégètes pleins de morgue subjective que nous sommes avons bien sûr déjà sursauté à la lecture très rimbaldienne qu'on peut faire des vers 5 et 6 :

La Folle-par-amour chante
Une ariette touchante.
On songe au "Kiosque de la Folle par affection", non ? Puis, d'autres idées sont égrenées dans les vers suivants avec l'attente de l'épouse délaissée, "La plainte des jeunes filles", tout cela se mélangeant aux oiseaux "sanglots des tourterelles", et on a l'idée de l'appel des Inésilles "à tous sonneurs de guitares". C'est pas la "blanche Irlandaise" et les "bavardages des cages", mais... mais... mais... Et puis, donc on a Damon, Geneviève de Brabant et Pyrame, la mention "De Brabant" est en rejet à l'entrevers. Note au passage : la capitale de Bruxelles est incluse dans la province du Brabant. Il y a d'autres choses à exploiter dans ce poème. Mais Juliette va avec Roméo, Henriette va avec Damon, Geneviève de Brabant avec son seigneur Siffroi (pardon du jeu de mots). Moi et Cornulier partageons l'intuition délirante, mais selon Circeto très toxique et nuisible aux rimbaldiens, que quand le poète dit familièrement "La Juliette, ça rappelle l'Henriette", il est question de la Juliette de Roméo et de l'Henriette de Damon. Précisons que le sujet de la pièce de Shakespeare vient d'Italie, mais le modèle italien est une refonte, comme c'est le cas de Tristan et Yseult, de l'histoire antique grecque de Pyrame et Thisbé. Verlaine cite Pyrame et Damon dans un poème quelque peu contemporain du poème "Juillet" avec sa célèbre Juliette et sa mystérieuse Henriette que Balzac aurait tartiné et dont Gengoux a longtemps pensé qu'elle était un personnage de Molière.
Il y a visiblement tout un pan d'implications à déverrouiller complètement pour la compréhension des poèmes "Jeune ménage", "Juillet", "Michel et Christine" et "Famille maudite".
Pour ce qui est de "Juillet" et "Michel et Chrsitine", un rimbaldien, très présent dans le commerce, mais pas du tout mis en avant dans le milieu universitaire, zut j'avais tellement pas de livres de lui que je me rappelle pas spontanément son nom ! ah oui Jeancolas, Claude Jeancolas, Bingo ! Et Bing, la photo à Lucereau ! Jeancolas donc a fait remarquer que les pliures étaient communes aux manuscrits de "Juillet" et "Michel et Christine" et qu'il y avait une tache commune aux deux manuscrits. Les deux poèmes ont en commun d'avoir sept quatrains, même si l'un est en vers de dix syllabes, l'autre en vers de onze syllabes. Ils ont tous les deux un dérèglement comparable dans les rimes. Ils ont tous les deux une implication sur les couples friands d'ariettes. Je m'éloigne ici de la conviction de Cornulier qui, après Fongaro, plaide pour une composition postérieure au drame de Bruxelles, de la fin de 1873 ou de 1874, voire 1875. Je considère que le poème date clairement de 1872 et fait clairement référence au séjour belge cet été-là des deux poètes. "Michel et Christine" est à rapprocher de "Malines" comme l'a montré Steve Murphy, tout comme "Juillet" est à rapprocher du poème "Images d'un sou" comme l'a montré Benoît de Cornulier avant moi, et d'autres, puisque Fongaro au moins a dû déjà citer les vers mentionnés plus haut.
Bref, sujet passionnant. Et, désormais, on peut être reconnaissant à Circeto d'avoir publié sa découverte. Au passage, quelqu'un un jour avait publié une coïncidence entre le premier vers des "Etrennes des orphelins" et deux vers d'une chanson postérieure. Je ne sais pas si c'était un canular, mais en tout cas je n'ai plus cette référence, mais bon ce n'était pas le truc qui allait jeter des lumières inattendues sur un texte. Ici, il en va différemment, j'entends bien creuser tout cela. Après, j'envoie quelques sarcasmes parce que, outre que j'avoue être susceptible, je trouve contre-productive et peu lucide la fin de non-recevoir de Circeto au sujet des interprétations des textes. Il passe à côté de pas mal de choses et il encourage les gens pédants qui ne font aucun effort à se croire meilleurs que ceux qui se posent des questions. On est dans le syndrome du livre de Meurice et de son pote cosmique Olvera. Par charité pour Circeto, je n'identifie pas encore son style à celui du comique sataniste. Si les rimbaldiens brassent du vent selon Circeto, alors il y a une autre réplique. Tous les artistes qui ont fait de Rimbaud leur dieu ou presque, que reste-t-il de leurs avis face à ce que j'écris et face à ce qu'écrivent quelques rimbaldiens bien précis ? Je m'inclus dedans, il y a moi, il y a Steve Murphy, Benoît de Cornulier, Yves Reboul, Bruno Claisse. Certes, il y a boire et à manger dans ces cinq critiques-là, mais je peux énumérer une belle liste de poèmes dont nous maîtrisons désormais la compréhension globale grâce à leurs contributions. D'autres rimbaldiens ont eu des apports précieux mais plus ponctuels, ou bien ils sont plus réputés pour l'analyse de la forme que pour le dégagement du sens, par exemple Michel Murat. Dans les écrits de Fongaro, il y a des tonnes de lectures désolantes, mais aussi pas mal de pépites. Jacques Bienvenu ne s'impose pas de la même façon sur la lecture des textes, mais comme enquêteur et personne capable de mises au point objectives dans des domaines variés il reste redoutable. Mais, bref, Circeto, avec qui tu parles de Rimbaud dans la vie ? Avec Breton ? Avec René Char ? Avec Aragon ? Avec Paul Valéry ? Avec Proust ? Oui, ils n'ont pas été des critiques du râtelier universitaire, ils ont été des poètes, des artistes, ils ont produit une oeuvre, c'est vrai. On peut être d'accord qu'il est plus important d'être un artiste qu'un critique littéraire, qu'une découverte en sciences ou en mathématiques c'est plus primordial que d'éclairer le travail d'autrui. Mais ton mépris va trop loin. Tu oublies que tu fais le jeu des vrais mépriseurs irrationnels. Tu pardonnes aux artistes, Bonnefoy et les autres, d'avoir dit n'importe quoi sur Rimbaud parce que tu penses qu'ils ont dit quelque chose avec grâce, ou parce que tu penses qu'ils l'ont dit plus dignement en poètes. Tu m'excuseras, mais les poètes, les GRands POètes, ils n'ont rien compris à Rimbaud. Ces gens que tu méprises, moi et quelques autres, on a fait avancer les choses, on peut aujourd'hui dire beaucoup de choses sur Rimbaud. J'observe que tu n'es pas convaincu par ce que je dis sur "Le Bateau ivre" et "Voyelles", mais ce refus peut perdurer je sais que je vais gagner, et tu ignores les raisons malheureuses du jeu du rimbaldisme qui font que mes deux lectures sur ces deux poèmes ne sont pas citées volontiers. T'as pas remarqué, bien que ce fut évoqué par Bienvenu sur son blog : lors d'un colloque de Venise, Michel Murat a essayé de remettre timidement mon approche de "Voyelles" sur le tapis ? T'as pas pas remarqué que Steve Murphy s'est affermi dans le discours d'affirmation qu'il y a une lecture communarde à la clef dans "Voyelles" ? T'as pas remarqué que "Voyelles" c'est tellement d'enjeux qu'on n'accordera pas la lecture à n'importe qui, surtout maintenant que les échanges de démentis ont eu lieu ? T'as pas remarqué que la lecture d'Yves Reboul, elle n'est pas passée et n'a pas été relancée malgré le colloque de Venise ? T'as pas remarqué à quel point mes écrits ont infléchi tout le discours sur le sonnet "Voyelles" ? Il y a tout de même eu des amorces pour indiquer que mes lectures étaient prises au sérieux, surtout sur "Le Bateau ivre". Pour "Voyelles", tu rejoins cette société qui me conforte dans la bonne opinion que j'ai de moi en tant que lecteur, je vais le prendre ainsi et continuer bien évidemment à montrer que ma lecture n'est pas de la vacuité, jolie boulette sous ta plume. Pour rappel, ton présent article sur "Michel et Christine", tu exhibes une source qu'on n'avait pas trouvée et tu n'y vois qu'un passage à des fulgurances d'un auteur plus talentueux. Du point de vue de la compréhension des vers de Rimbaud lui-même, c'est pas du charabia, tout ça ? Tu ne te déclares pas en train d'espérer d'un rimbaldien plus affûté dans l'analyse du sens, d'un rimbaldien qui prend plus le risque de lancer des idées même si parfois il va se planter, l'explication des enjeux de sens de ce que tu as détecté ? Pourquoi tu n'es pas capable de parler du sens ? Qu'est-ce qui te retient ? La prudence comme tu dis ? Mais encore... Pourquoi t'es prudent si tu ne veux pas non plus de la vacuité ? Tu me reproches d'aller contre la logique, et ce que tu fais comme article, c'est quoi ? Tu te permets de dauber les exégètes dans la réplique voulue cinglante du "Tout ça pour ça!", tu te permets des sous-entendus sur l'intelligence des gens, la mienne notamment en considérant que je ne suis pas logique, etc., que je ne rends pas compte que ce que je dis n'est pas solide. Mais, la fin de ton article, tu vois le problème ? Tu fais une petite musique sensuelle, frivole, mystique et légère pour construire un parcours séduisant d'enquête, puisqu'après tout tout s'est joué sur le simple fait de lire la première page du roman Le-Poitevinesque après une recherche sur le titre Michel et Christine, tu mets pour le style une forme d'enquête racontée, mais bon la petite musique sensuelle, frivole, mystique et légère, tout d'un coup elle s'arrête. Sur Rimbaud, tu n'as rien, tu ne penses rien. Tu ne peux même pas nous faire deux phrases bien senties, même pas une, ce qui montrerait sans que tu fasses l'exégète que tu as les idées claires sur le sens du poème et sur l'intérêt de ta source. Tu ne peux même pas faire ça, et tu insultes les gens que tu appelles au secours ? Mais, bon ! Donc, tout ce que tu as à dire, c'est que les vers de Rimbaud c'est des fulgurances mieux écrites que Le Poitevin qui paie à la ligne. OK! On fait quoi avec ça ! C'est une lecture de Rimbaud ? Tu confonds Rimbaud avec des guirlandes et des fusées qui tournoient autour d'une licorne sur un sac consolidé de supermarché ? Les fulgurances, c'est quoi ? C'est comme les gribouillis d'un enfant de cinq ans qui fait de grands jets d'inspiration spontanée et non enchaînée aux influences sur une feuille de papier Canson ou pas Canson ? C'est quoi, le concept ? Je n'ai pas l'impression que la fin de ton article carbure à l'intelligence, excuse-moi, mais il va falloir réviser ton mépris.
Bon, tu répondras par une pirouette : c'était un pastiche de mon style d'article sur ce blog à partir d'une découverte positive dont tu es fier. Tu es allé jusqu'à te mettre en demeure d'imiter mes réactions aigries et tu m'as réservé des petites vacheries que tu as crues triomphales et implacables. Allez, on ne va pas bouder son plaisir, t'as fait du bon boulot quand même.
Enfin, en toute honnêteté, la partie difficile de l'oeuvre de Rimbaud, cela reste une partie des poèmes en prose des Illuminations et les poèmes en vers nouvelle manière de 1872. C'est l'essentiel de ce qui résiste encore à une bonne compréhension. Tu te fais des idées extrêmement grossières sur le caractère inabordable des poésies hermétiques de Rimbaud. Peut-être que si tu relisais certains ouvrages, tu t'en rendrais compte qu'on sait vraiment des choses comme jamais sur Une saison en enfer, sur tous les vers première manière et même sur plusieurs poèmes en vers nouvelle manière et plusieurs poèmes en prose. Tu ne lis chez les autres que la dépense (pardon de l'éventuel jeu de mots), tant pis pour toi ! C'est dommage ! Enfin, je mélange le sarcasme à ma réaction, mais continue de faire des articles comme les deux derniers, ça m'intéresse. Pour "Michel et Christine", tu dis que je n'ai fait que m'amuser sur l'idée d'un aqueduc à Waterloo. Je n'ai pas de problème avec ça. J'ai cherché une piste pour localiser le poème en fonction du séjour belge, et j'avais déjà eu des réponses de rimbaldiens en privé qui me déconseillaient de poursuivre dans cette voie-là. Ce n'est pas grave ! Il reste évidemment aussi à rattacher cela à la lecture socio-politique développée par Reboul et qui si je ne m'abuse avait été amorcée quelque peu par Wetzel ou d'autres auparavant. La source que tu donnes montre que cette bourrique d'Etiemble et tous ceux qui l'ont suivi n'ont pas eu tort d'affirmer que le titre de vaudeville c'était la pièce de Scribe. T'as pas donné un démenti, t'as confirmé par un apport inattendu qui débloque sans doute enfin une situation crispante. Je te laisse rapprocher Scribe et crispante dans ton prochain poème empli de vacuité.
Pour ma part, mon nom s'effacera du discours sur les œuvres de Rimbaud et je ne souhaite pas travailler pour les seuls lecteurs de Rimbaud qu'il y aura après ma mort. J'aimerais de mon vivant lire de qui que ça vienne le texte des "Veilleurs" et j'attends avec gourmandise des éclairages décisifs sur les poèmes que j'aime lire et relire régulièrement. Enfin, pour en revenir une dernière fois à ce que tu écris, c'est correct en français dire "le plus involontairement généreux" ? C'est correct, sans doute uniquement si c'est un compliment ! Merci, alors ! Fier de ne pas être avec toi dans ta querelle des égos supérieurs et d'être le vrai passionné !

Moi aussi, je suis contre le transfert de Rimbaud au Panthéon

 Cela semble le sujet du moment.

Dans le fond, cela importe peu. Soit il y a une vie après la mort, et cette étincelle n'étant pas dans les restes enterrés du défunt, ce qu'on fait de son corps est indépendant de la vie de l'étincelle. Son étincelle a pu rejoindre je ne sais quel grand tout sur un aspect de l'univers inaccessible à nos perceptions. Soit il n'y a pas de vie après la mort, et l'important c'est ce qu'il a vécu, il n'est plus là pour se soucier de ses restes.

Ceci dit, en principe, les volontés d'un mort, ça se respecte, et à défaut du morts, celles des parents les plus proches et les plus concernés. Il y a d'ailleurs un facteur assez louche dans cette volonté de déplacer son corps au Panthéon, puisqu'on l'unirait à Verlaine. C'est un acte évidemment politique, mais il y a un problème. On demande au corps de Rimbaud de faire le tapin pour la société actuelle. Rimbaud n'a plus jamais revu Verlaine après 1875, si j'ai bien compris, et leur rencontre eut plutôt lieu au début de l'année 1875, quand Rimbaud est mort à la fin de l'année 1891, ça fait 16 à 17 ans d'écart. Et, en fait, la fin de la relation de Rimbaud et Verlaine date même d'un an et demi plus tôt, du milieu de l'année 1873. Rimbaud savait que Verlaine publiait ses poèmes, il en a eu des échos, et malgré cela Rimbaud n'a pas renoué les liens. Rassembler Verlaine et Rimbaud au Panthéon, c'est un peu comme considérer que tel homme qui est mort après trente ans de vie en solitaire on peut l'enterrer auprès de la femme de sa vie parce que celle-ci de son côté a eu trois maris, trois divorces, mais les trois maris ont refait leurs vies avec d'autres femmes, alors autant réunir cet homme et cette femme, surtout si quand ils étaient en couple ils ont marqué la société. C'est un acte qui ne respecte pas les morts et qui fait des artistes des marionnettes de la société. En plus, même si les gens diront qu'il ne faut pas forcément voir dans ce projet une référence à l'homosexualité des deux poètes, il est clair que c'en est un aspect, et jusqu'à preuve du contraire on ne sait pas du tout ce que Rimbaud pourrait dire sur sa perception de l'homosexualité, sur le mariage homosexuel. En 1872 même, Verlaine répondait à une lettre de Rimbaud où on voit, notamment au sujet des petits-garçonnades, qu'ils n'ont pas les mêmes idées sur leur relation. Mais on n'en sait pas grand-chose de plus précis. Rimbaud n'a pas témoigné, que je sache. Il n'est pas à votre disposition. C'est une personnalité célèbre qui a été homosexuelle, ça s'arrête là.

Puis, l'idée de Rimbaud comme marqué à gauche, pose problème également. Rimbaud fait partie d'une forme d'extrême-gauche assez précise qui est en conflit ouvert avec les partis de gauche PS ou La République En Marche, et même au-delà. Bref, le terme "gauche" comme drapeau de ralliement, il est pipé...

vendredi 4 septembre 2020

Il y a 150 ans... le 4 septembre 1870, notre pont avec Rimbaud

Il est considéré que depuis le 4 septembre 1870 la France est une République et c'est ce qui explique qu'il y ait des rues du 4 septembre dans bien des villes de France à l'heure actuelle. Il y a bien eu une parenthèse avec le Régime de Vichy, mais le général de Gaulle a refusé de considérer cette rupture, ce qui aurait pu se concevoir, et donc par la force des choses le 4 septembre demeure la date clef d'apparition de la République en France.

Cela me permet au passage de parler d'un des grands projets que j'ai pu avoir et auquel je n'ai pu jusqu'à présent me consacrer. Je m'intéressais beaucoup aux théories de l'état.

Si vous suivez des cours dans les IEP (instituts d'études politiques) ou dans les facultés de droit, voire si vous suivez des cours à l'université des sciences humaines (en Histoire, en sociologie, etc.), vous allez avoir droit à certaines théories et définitions classiques inacceptables.

Sans aucun recul critique, on va vous parler de la définition du sociologue et économiste allemand Max Weber (1864-1920). L'état, ce serait des personnes et un territoire, mais sans aucune précision pour justifier la diversité des populations et même la fragmentation du territoire avec, par exemple, des territoires d'outre-mer, des enclaves de Kaliningrad, etc. Donc, ces premiers éléments de définition sont assez pauvres et évidents : des personnes et un territoire sans autre forme de précision. Et va s'ajouter à cela la notion wébérienne que seul l'état a le monopole de la violence physique légitime. Cette notion est enseignée avec le plus grand sérieux aux étudiants en première année de droit ou de sciences politiques. Il n'est pas mis le mot "légal" dans la définition, mais bien le mot "légitime". Weber, quand il a proposé cette notion, avait dû se promener dans la rue et constater qu'il y avait des policiers qui usaient d'une violence autorisée par les institutions. En fait, c'est une belle ânerie, car il faut nécessairement préciser ce qu'est cette légitimité, ce qui fait qu'il y a légitimité. Les bonshommes en bleu qui vous arrêtent pour contrôler votre permis de conduire, qui convoquent de force pour les interroger sur une accusation les concernant, etc., leur légitimité ne s'impose pas d'un coup de baguette magique et ils tirent leur légitimité d'institutions extérieures à eux-mêmes et c'est bien évidemment l'étude de ces institutions qui va permettre d'enquêter sur une définition possible de ce qu'est un état. Si on prend la définition de Weber, une bande de voyous dans un quartier peut se définir comme état : vous aurez un territoire dans un quartier, les gens qui vivent dans ce quartier, et puis un groupe de voyous dont le pouvoir hiérarchique supérieur des uns sur les autres est admis. Bref, la définition de Weber, elle est trop pauvre.

Un état, c'est une institution abstraite qui se construit dans le temps, et c'est sans aucun doute cette légitimité construite dans le temps qui fait la difficulté de la définition. C'est pour cela que pour une définition de l'état je suis beaucoup plus sensible à la théorie de l'institution de Maurice Hauriou, professeur à la faculté de droit toulousaine au début du vingtième siècle. Sa théorie est retombée dans l'oubli, mais donc au profit des âneries sans nom de Max Weber et de quelques autres. Ce qui est intéressant dans la théorie de l'institution de Maurice Hauriou, c'est qu'elle articule un projet à la création d'une enveloppe institutionnelle, en créant d'abord un ordre (mot qui peut ne pas plaire aux oreilles d'un communard en 1871, vu que leurs ennemis se disaient le parti de l'Ordre), puis en cherchant à améliorer les conditions de liberté pour tous. Nous avons une enveloppe, une forme, au service d'un projet, donc une histoire des formes institutionnelles qui fait sens, et nous avons aussi au-delà du plan pragmatique selon lequel il faut un ordre avant de pouvoir prétendre favoriser la liberté de chacun une idée de progrès qui se met en place. Car, évidemment, cette théorie de l'état va permettre de penser le passage de l'état de fait à l'état de droit. Le fait qu'il y ait un projet qui ait vocation à améliorer les libertés de tous, cela crée une dynamique de progrès et permet notamment d'envisager la régression dans le projet, la régression dans les libertés comme une perte de l'état de droit pour un retour à un état de fait. La théorie de l'institution avec la forme évolutive du projet et de l'enveloppe permet aussi de se poser la question de l'acceptation par la population de l'état de droit. Pendant la Révolution française, on a un affrontement entre les gens qui soutiennent la monarchie absolue et ceux qui veulent soit une monarchie retoquée, soit carrément une République, mais la France ne disparaît pas pour autant. Il y a la pression du territoire sur lequel ces gens s'affrontent, mais tous ces gens sont aussi pris dans le mouvement qui vient du passé. Ils acceptent tous qu'ils sont français sans se poser de questions, même si les institutions politiques sont en crise et que les gens s'affrontent on ne peut plus violemment. Lorsqu'il y a un changement brutal, on peut parler d'un état de fait, mais ce qui fait que ça va devenir un état de droit c'est qu'en perdurant dans le temps le système se maintient comme viable et finit par être accepté tacitement, passivement, inconsciemment par les gens. C'est plutôt ces mécanismes-là qui font qu'un état, qu'une légitimité existent. Et l'état, ce n'est ni un système de contrainte mystiquement légitime, ni un service public, c'est une puissance construite par le temps avec un projet qui fait évoluer ses formes. Le régime de Vichy fut en réalité un état de fait, avec une régression, et il y a eu coup d'état pour la prise du pouvoir, contrairement à ce qu'on entend parfois, ce qui veut dire aussi que le consentement n'y était pas. Mais, après la Seconde Guerre Mondiale, on a décidé de ne pas l'interpréter comme une rupture du régime.

Il y a d'autres choses étonnantes qui sont enseignées comme les clés de voûte de la pensée dans le domaine du droit et de la science politique.

Au début du vingtième siècle, le juriste autrichien Hans Kelsen a établi une théorie pour les gens paresseux qui n'aiment pas réfléchir et qui veulent un cadre formel strict auquel se conformer. C'est la pyramide des normes ou hiérarchie des normes. En effet, le droit est produit par des institutions variées et il peut y avoir des conflits entre les textes. Hans Kelsen nous fait du positivisme juridique. Il hiérarchise les institutions, et c'est cette hiérarchie qui va conclure les conflits. C'est une théorie qui nie l'être humain et qui est en réalité complètement fasciste. Et pourtant, c'est ce qu'on continue d'enseigner avec le plus grand sérieux. C'est une théorie qui nie la résistance humaine à l'oppression, puisque avec ce positivisme ce qui existe c'est votre personnalité juridique, vous-même vous n'existez pas. En droit, vous n'êtes qu'une réalité abstraite normée qui doit obéir à une hiérarchie de normes. Si l'état vous opprime et que rien n'est prévu pour vous protéger, positivement vous ne pouvez pas vous rebeller. Je trouve ça hallucinant qu'on enseigne des âneries pareilles. A notre époque, il existe évidemment le problème de conflit entre les états et l'Union européenne. Vous prenez Kelsen, le débat n'existe pas. Le droit de l'Union européenne est supérieur au droit français. Point barre. C'est ça, Kelsen, et c'est de cela qu'on convainc tous les étudiants en fac de droit, en IEP et dans toutes les écoles qui forment les futurs dirigeants politiques du pays. Si le chef d'état, c'est Adolf ou Joseph, Kelsen les légitime, et vous êtes dans la merde. Faut peut-être le savoir, parce que cette théorie est inquiétante et illogique, et elle nie le principe de résistance à l'oppression. Elle nie aussi les difficultés du réel pour un truc procédurier facile kafkaïen. Moi, je trouve ça absolument terrifiant. C'est du Javert. La loi, c'est la loi ! Il n'y a même pas d'esprit de la loi, il n'y a que la conformité ou non conformité à une loi plus importante, mais bien fixée par écrit à la virgule près. Quel taré, ce Kelsen, pour ne pas parler de tous ceux qui le suivent ! Un lecteur des Misérables, il a envie de vomir quand on lui explique Kelsen, il est indigné, et pas seulement un lecteur de Victor Hugo, mais tout être humain avec une sensibilité, tout humaniste, tout ceux qui réfléchissent en tout cas. Et le pire de tout, c'est que les enseignants avouent que la théorie est contradictoire in fine. En effet, cette hiérarchie des normes vous invite à accepter le texte écrit des lois, moyennant une analyse de l'autorité hiérarchique des normes entre elles, mais les normes les plus hautes, d'où émane leur légitimité ? Kelsen nous fait la pirouette magique d'idées non écrites que nous ne connaissons pas, mais qui seraient l'idéal du droit. Ici, c'est une République, là une dictature, mais tout cela est légitime parce que tout cela correspond à un règlement des choses du mieux qu'il a été possible en fonction d'une idée abstraite du droit que nous ne connaissons pas, mais qui nous nourrit. Sérieux ?

La théorie de Kelsen est formaliste, mais au dernier moment il faut bien que la légitimité soit dans le domaine des idées, et voilà le genre de pirouette absurde auquel on a droit, et que les enseignants de droit avouent béatement, tout en soutenant que la théorie de Kelsen est un aboutissement. Car on l'aura compris, Kelsen, ce n'est pas un intellectuel de la trempe d'un Rousseau ou d'un Montesquieu. Voilà le genre de théorie qu'on prend au sérieux. Cela joue sur une mise en impasse du projet de découvrir un droit naturel supérieur au droit écrit. Le droit naturel, ce fut d'abord le fait de s'intéresser empiriquement aux gens ne faisant pas partie d'un état. Puis il y eut une réflexion philosophique, mais une réflexion philosophique qui dans le cadre chrétien se servit de la foi religieuse comme béquille pour penser le droit naturel et en admettre la légitimité. Dans un état laïc, la méditation sur ce que peut être le droit naturel est plus délicate. Le droit naturel a forcément à voir avec un idéal moral, mais il est impossible de déterminer une morale parfaite, et du coup il est préférable de considérer que l'évolution du droit est plutôt jugée en fonction d'une analyse rétrospective de sa capacité à devenir quintessence ou non. Voilà qui me semble important pour éviter de mettre la charrue avant les boeufs. Enfin, la théorie de Kelsen témoigne d'une ignorance problématique de l'origine non écrite du droit. Il va de soi que le droit n'a pas toujours été fixé par écrit. Les gens ont tendance à sacraliser des écrits : une constitution ou bien une déclaration des droits de l'homme, mais la légitimité de ces écrits ne vient pas d'eux-mêmes, elle vient de l'histoire non écrite des institutions. Avant le droit écrit, il y a le droit coutumier non écrit, c'est lui la base du droit, mais cela un positiviste ne peut pas le voir, ne peut ni le comprendre, ni l'envisager. Par exemple, le droit européen n'a pas (pas encore, si on veut nuancer) de légitimité coutumière comme l'a l'état français.

Voilà, c'est un domaine intellectuel où j'aurais sans doute pu beaucoup apporter.

Pour ce qui est de ma série sur Rimbaud, je ne peux pas la continuer comme je voulais. Ce que j'y perds, c'est la coïncidence idéale des chiffres des unités 1870 contre 2020, 1871 contre 2021, etc., et le fait que du coup je pouvais poursuivre jusqu'en 2023. Je reprendrai cela dans quelques années, en y gagnant la possibilité de fouiller des documents, notamment à Paris, car là le confinement ou semi-confinement met tout par terre. Je ne peux guère me déplacer. Peut-être que j'aurai plus de public dans 10 ans si je reprend au chiffre rond de 2030. Ou bien je ferai ce projet sans tenir compte de ce principe, par exemple 1870 pour 2021, et ainsi de suite. Je n'en sais rien.

Ceci dit, je vais dès que je me sentirai capable de le faire proposer (à défaut de l'étude quasi jour par jour que j'avais prévue) des articles de synthèse sur les événements de 1870. Je n'exclus pas d'appliquer mon principe l'année prochaine à la Commune avec la correspondance 1871-2021.


Aujourd'hui, je trouvais amusant de parler de cette date du 4 septembre 1870 qui n'est pas du tout commémorée en France, sachant que pour Rimbaud cette date fut importante quand elle eut lieu, mais devint ensuite une date problématique, puisque celle du gouvernement de défense nationale qui prenait une direction que récusaient les sensibilités qui allaient bientôt se réclamer de la Commune...

Ce sera tout pour cette fois.