lundi 16 février 2015

Pour une lecture simple et accessible d'Une saison en enfer

Le livre Une saison en enfer se termine sur une précision finale "Avril-août 1873" qui est une précision voulue par l'auteur quant à sa période de composition !
Rimbaud a renoncé au vers, mais il s'exprime dans une forme de prose poétique !
Le renoncement au vers s'est accompagné d'un renoncement à trois règles prosodiques des versificateurs ! Rimbaud ne s'interdit pas les hiatus, ni les "e" languissants (autrement dit les "e" précédés d'une voyelle et suivis d'une consonne)! Il a certes pratiqué les hiatus et les "e" languissants dans ses derniers poèmes en vers, mais la prose d'Une saison en enfer témoigne assez de ce qu'il n'y prête même plus attention ! La relative rareté des hiatus n'est pas propre à la prose de Rimbaud, les hiatus sont par nature plus ou moins rares sous la plume de qui que ce soit, il suffit de constater que Rimbaud en commet en prose autant que quiconque!
J'ai parlé de trois règles prosodiques, car je songe encore à l'évitement des supposées cacophonies, il s'agit de deux syllabes successives de prononciation identique ("parmi mille féeries profanes"), mais là encore Rimbaud a déjà chahuté la proscription dans ses poèmes en vers et en témoigne la nouvelle version du poème L'Eternité incluse dans Alchimie du verbe : Rimbaud est passé d'un vers qui a de l'allure "C'est la mer allée / Avec le soleil" à un vers qui se rapproche dangereusement de la cacophonie tant honnie des classique "C'est la mer mêlée / Au soleil", car à la quasi identité syllabique "mer mê" s'ajoutent l'assonance appuyée du "[è]" et la promiscuité du "é" dans une phrase quelque peu familière ! Le défaut syllabique et la rime approximative confirment le refus de la beauté établie : mêlée face à soleil, et trois syllabes au lieu de cinq pour le second vers cité !
La prose poétique d'Une saison en enfer s'éloigne bien sûr des égalités de la mesure versifiée, et on rencontre encore moins de jeux sur la syllabation dans Une saison en enfer que dans les poèmes en prose des Illuminations, à au moins une exception remarquable près, ainsi dans la section L'Eclair relève-t-on un superbe exemple de succession de membres de sept syllabes soulignés par d'autres effets de symétries au plan de la tournure syntaxique et de rimes internes : "que la prière galope et que la lumière gronde" !
Ce dernier exemple montre que Rimbaud n'abandonne pas complètement les traits caractéristiques de la poésie versifiée, il en use encore à l'occasion, et c'est un trait connu de la versification classique, voire traditionnelle, que les poètes recourent à un principe d'inversion, rhétoriquement nommé "transposition" !
Dans la continuité des romantiques et de Victor Hugo qui avaient attaqué ce procédé pour fonder la révolution du vers romantique, Rimbaud s'était amusé à associer la transposition classique au rejet romantique dans les vers de rupture du Bateau ivre :

L'eau verte pénétra ma coque de sapinEt des taches de vins bleus et des vomissuresMe lava

La transposition ou inversion consiste à ne pas respecter l'ordre canonique des mots dans la phrase : le complément du nom est placé avant le nom qu'il précise, ou bien le complément d'objet direct ou indirect devant le verbe ! La force des vers précédents vient de ce qu'ils sont à la fois classieux et chahuteurs, ce que Rimbaud obtient en pratiquant l'inversion, il n'écrit pas "et me lava des taches de vins bleus et des vomissures", mais inverse la distribution en soulignant emphatiquement la forme "Me lava" ! Mais il aurait pu coordonner deux groupes de six syllabes ! Au lieu de ça, il coordonne un groupe de sept et un autre de cinq, ce qui crée le rejet provocant de l'adjectif monosyllabique "bleus", rejet qu'aggrave l'inversion, car le cerveau du lecteur subit plus de suspensions d'un coup: comparer "Me lava / et des taches de vins + bleus et des vomissures" à "Et des taches de vins + bleus et des vomissures / Me lava" ! Dans le second cas, le rejet de "bleus" se superpose à l'attente du verbe dont dépend le complément "taches" ! La forme "Me lava" est présenté elle aussi sous la forme d'un rejet violent !
A-ton perdu les possibilités redoutables du versificateur quand nous lisons la prose de Rimbaud ? Pas vraiment ! Observez le début de Mauvais sang : "J'ai de mes ancêtres gaulois l'oeil bleu blanc, la cervelle étroite, et la maladresse dans la lutte", vous y relevez une remarquable inversion qui s'harmonise avec la recherche d'un style proche des habitudes de l'oral, proche de l'échange non littéraire !
Je pense que les titres de Céline Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit sont inspirés du titre Une saison en enfer : le premier coïncide "voyage" contre "saison" et "bout de la nuit" contre "enfer", le second implique un paradoxe sur la mort qui rebondit sur celui du même titre rimbaldien : il n'y a pas de mort à crédit, il n'y a pas d'enfer contenu dans une saison !
En effet, le style de Céline est certainement tributaire de celui d'Une saison en enfer et dans tous les cas il conviendrait de se pencher plus attentivement sur les antériorités de Rimbaud, voire d'Hugo, sur le travail célinien !
Le style d'Une saison en enfer est particulièrement désinvolte et familier parfois, ce qui permet de distinguer cette prose de celle des Illuminations ! Avant Céline, Rimbaud inclut la négation du langage familier dans une prose littéraire, et même ici poétique : "L'éternité serait-elle pas perdue pour nous ?" au lieu de "ne serait-elle pas" ! Il choisit des expressions rares qui interpellent : "Les échappons-nous?" Il mélange à une prose soutenue des énoncés lapidaires propres à l'échange oral : "Mais non, rien", énoncé qui est d'ailleurs isolé par les retours à la ligne dans la seconde section de Mauvais sang, ce qui est remarquable d'audace pour son époque !
Rimbaud semble parfois tordre le cou à la syntaxe, mais hélas il n'est pas impossible parfois que nous apprécions la syntaxe torturée de la phrase quand en réalité le prote a pu oublier de transcrire un mot :

"Il m'est bien évident que j'ai été toujours été race inférieure", c'est assez crâne d'écrire ainsi, c'est superbe, mais comment exclure l'hypothèse d'un "de" passé à la trappe lors de la confection typographique "j'ai toujours été de race inférieure" !
L'oubli d'un mot, le verbe, est indiscutable au sujet de la phrase "Après, la domesticité même trop loin", la correction de "même" en "mène" étant insoutenable, factice et non argumentée !      
Que penser de la phrase : "Ma race ne se souleva jamais que pour piller : tels les loups à la bête qu'ils n'ont pas tuée", puisque nous ne pouvons déterminer s'il manque ou non un verbe dans la transcription qui a été faite à partir d'un manuscrit inconnu ! Dans tous les cas, le sens est perçu mais il passe en dansant !
Il est pourtant difficile de croire que ces paroles brutes qui sonnent juste n'aient pas été voulues telles par Rimbaud ! Seule la phrase "Après, la domesticité même trop loin" pose un problème évident pour le sens !

Passons maintenant au sens de cette oeuvre !
La prose liminaire peut être comparée à la première promenade des Rêveries du promeneur solitaire de Rousseau : en effet, Rousseau s'estime persécuté par l'humanité entière et il décide de se séparer du genre humain, ce qui justifie que désormais son écriture à tendance biographique ne soit plus celle de confessions, mais celle de rêveries, car la solitude fait de la vie du philosophe une espèce de rêverie où il peut être le plus lui-même, mais une rêverie qui implique le délire comme il le répète souvent et qui rompt également avec un certain ordre du réel ! L'écriture et la méditation n'ont plus les mêmes finalités !
Le projet de Rimbaud est nettement distinct de celui de Rousseau, mais il y a des points de comparaison intéressants : Rousseau fuit l'humanité, il s'en sent persécuté, son "âme sensible" a été la victime des "raffinements de leur haine" à tous ces humains ! Rousseau se dit "seul sur la terre" et cela par choix ! Il rompt avec la "société" et le rapprochement est d'autant plus intéressant avec la prose liminaire d'Une saison en enfer que Rousseau définit et annonce son exil dans les premières lignes de la première promenade !

   Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami, de société que moi-même. Le plus sociable et le plus aimant des humains en a été proscrit par un accord unanime. Ils ont cherché dans les raffinements de leur haine quel tourment pouvait être le plus cruel à mon âme sensible, et ils ont brisé violemment tous les liens qui m'attachaient à eux. J'aurais aimé les hommes en dépit d'eux-mêmes. Ils n'ont pu qu'en cessant de l'être se dérober à mon affection. Les voilà donc étrangers, inconnus, nuls enfin pour moi puisqu'ils l'ont voulu. Mais moi, détaché d'eux et de tout, que suis-je moi-même ?" Voilà ce qui me reste à chercher.

Rousseau se dit ostracisé ("proscrit"), mais cet ostracisme s'accompagne de sa fuite propre et de son renoncement à aimer les hommes ! On assiste à une scène comparable à celle du festin "où s'ouvraient tous les coeurs" qui débouche sur une amère révolte ! La différence vient de ce que Rousseau est rejeté par les hommes et se considère un coeur plus ouvert que les autres, alors que le poète se rebelle de lui-même dans Une saison en enfer ! Mais dans les deux cas, une personne se met en-dehors de la société ! Les comparaisons peuvent aller plus loin : la formule "que suis-je moi-même" n'est pas sans rappeler le "Je est un autre" de la lettre à Demeny du 15 mai 1871, d'autant que quelque peu symétriquement la première page du premier livre des Confessions contient la formule suivante : "[...] j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. Si je ne vaux pas mieux, au moins je suis autre."
On peut dire que cette revendication n'a rien à voir avec l'idée du "Je est un autre", mais cela reste frappant "je suis autre" contre "Je est un autre" ! Remarquez que la question "que suis-je moi-même?" rappelle le "Connais-toi toi-même" socratique que Rimbaud reprend dans Mauvais sang : "Connais-je encore la nature ? me connais-je" !
Dans la lettre à Izambard du 13 mai 1871, à proximité de la première mention datée du "Je est un autre", Rimbaud n'a pas manqué de consacrer une allusion perfide au petit ergot du "cogito ergo sum" et l'arrière-plan du discours cartésien semble même dominer tout ce passage de la lettre :

    [...] C'est faux de dire : Je pense : on devrait dire : On me pense. - Pardon du jeu de mots. -
    Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et Nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu'ils ignorent tout à fait !
  
Le mot "inconscients" n'est lui-même pas innocent, à condition de ne pas y voir un renvoi à l'inconscient, mais bien un renvoi à la conscience de soi, ce qui n'est pas la même chose !
Les oeuvres de Rousseau que sont Les Confessions et Les Rêveries du promeneur solitaire ont renouvelé l'approche du moi et le genre biographique tout à la fois. Peu importe que quand Rousseau dit "au moins je suis autre" cela n'ait rien à voir avec l'idée du "Je est un autre". En revanche, la réflexion sur le moi et le traitement très particulier de cette question par Rousseau peuvent entrer en résonance avec la démarche rimbaldienne ! Les historiens de la Littérature rejettent la notion de "pré-romantisme", parfois selon un argument factice selon lequel si on dit "pré-romantisme" c'est qu'on sait déjà se définir par rapport à ce qui va arriver ! Passons sur ce détail ridicule! Il est vrai que l'oeuvre de Rousseau n'est pas pleinement romantique ! En effet, Rousseau s'isole du monde mais reste concerné par le bonheur, il n'est pas dans l'insatisfaction et le dégoût romantique ! Ceci dit, le romantisme a pris pas mal de formes et a été revendiqué par des personnalités diverses ! Qui plus est, Rousseau a eu un énorme succès au dix-neuvième siècle, et notamment auprès des romantiques, et on peut dire qu'une partie des idées romantiques sont bel et bien en germe dans son oeuvre ! Les Mémoires d'outre-tombe sont largement inspirés des Confessions : si Chateaubriand dit que sa mère lui infligea la vie, c'est parce qu'il a lu le récit que fait Rousseau de sa propre naissance : "je coûtai la vie à ma mère, et ma naissance fut le premier de mes malheurs." La cinquième promenade contient l'adjectif "romantiques" et offre un exemple de communion avec la Nature qui est spécifiquement romantique, il n'y a pas à tergiverser là-dessus. Rousseau a fait un séjour en Angleterre peu de temps auparavant et l'adjectif "romantiques" est sous sa plume un quasi synonyme de "romanesques", mot qui surgit à son tour dans le texte de cette cinquième promenade, terme "romanesques" qui a déjà une signification clef dans Les Confessions, en étant lié à la découverte de l'amour, à l'enfance, etc. Chez Rousseau, le terme "romantiques" s'applique aux rives du lac de Bienne : "Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et romantiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et les bois y bordent l'eau de plus près" ! Il justifie même l'emploi du mot, il s'en explique : "parce que..." ! L'adjectif "romanesque" suppose les aventures de romans autant que les décors bons pour des romans, l'adjectif valorise l'idée de l'imagination romanesque, de l'abandon au délire du moi ! Il ne manque plus que la mélancolie désespérée ou éternellement insatisfaite et nous avons le romantisme!
Rimbaud est lui du côté du romantisme, il vit de cette mélancolie particulière et cela le distingue du discours rousseauiste ! Mais la quête de la tranquillité, de l'ataraxie va se retrouver dans l'oeuvre et les veillées de Rimbaud ! Le problème de l'espérance humaine qu'on tient à l'écart se pose aussi pour Rousseau, comme pour Rimbaud qui cherche à la faire s'évanouir en utilisant le tour "Je parvins à" qui est un tic d'écriture de Rousseau dans Les Rêveries du promeneur solitaire. Dans la cinquième section de Mauvais sang, le poète dit qu'enfant il admirait le "forçat intraitable" qui avait "lui, lui seul ! pour témoin de sa gloire et de sa raison", et cela provoquait chez le poète enfant un rapport d'osmose et confiance avec "le ciel bleu et le travail fleuri de la campagne", tout cela fait drôlement écho au discours du rêveur rousseauiste solitaire. Tout au long de son ultime ouvrage Rousseau vante l'intérêt supérieur de sa solitude et son rapport aimant à la Nature dont il rapproche les états de ses propres humeurs : "Ces heures de solitude et de méditation sont les seules de la journée où je sois pleinement moi et à moi sans diversion, sans obstacle, et où je puisse véritablement être ce que la nature a voulu", "La campagne, encore verte et riante, mais défeuillée en partie et déjà presque déserte, offrait partout l'image de la solitude et des approches de l'hiver. Il résultait de son aspect un mélange d'impression douce et triste, trop analogue à mon âge et à mon sort pour que je ne m'en fisse pas l'application", "La méditation dans la retraite, l'étude de la nature, la contemplation de l'univers forcent un solitaire à s'élancer incessamment vers l'auteur des choses et à chercher avec une douce inquiétude la fin de tout ce qu'il voit et la cause de tout ce qu'il sent". Dans Les Confessions, Rousseau parlait de se décrire "Moi, seul", dans Les Rêveries, il parle d'écrire pour lui "seul", d'obtenir des révélations spécifiques à sa nouvelle solitude !
Rimbaud n'adhère sans doute pas à la foi religieuse revendiquée par Rousseau, mais Une saison en enfer interroge bien l'élan vers Dieu, cela est explicite dans "Mauvais sang", "Nuit de l'enfer", "Vierge folle" et ailleurs encore ! Mais pour Rimbaud la transcendance tourne court, déclare-t-il, à cause d'un "mauvais sang" constitutif de son être ! Pourtant, comme Rousseau parle de la richesse de son "coeur sensible" et des "trésors [qu'il] portai[t] en [lui]-même", Rimbaud l'injurieur haineux se vante d'un "trésor" intérieur qu'il a soustrait au monde pour le confier à des sorcières !
Et si Rimbaud dédie son ouvrage à Satan, ce qui ne saurait être le cas de Rousseau qui pose qu'il croit au jugement dernier, ce geste est celui d'un enfoncement dans sa solitude singulière propre et cela s'accompagne d'une similitude à nouveau frappante, puisque Rousseau qui n'écrit plus que pour lui-même et ne songe plus à publier parle de son livre ultime comme de "feuilles", tandis que Rimbaud assimile l'unique qu'il ait pourtant imprimé à des "feuillets" détachés d'un carnet !
La comparaison entre ces ouvrages composés à un siècle de distance, et si Rousseau a pour dernier devoir de chercher à connaître son moi, Rimbaud renoncer à son orgueil dans Une saison en enfer pour se donner à nouveau "un devoir à chercher" !
Certes, l'influence de Rousseau a été telle sur les écrivains du dix-neuvième siècle qu'on peut toujours parler de rencontres entre les deux auteurs, mais ces quelques coïncidences de détails, même si cela n'a rien à voir avec de la réécriture, de l'intertextualité comme on dit aujourd'hui, ces petites similitudes, tout cela m'invite à penser que Rimbaud a au moins lu les oeuvres quelque peu autobiographiques de Rousseau ! 
Nous savons encore par Izambard que Rimbaud a lu en partie Les Essais de Montaigne, dès 1870, et notamment le texte qui rappelle à l'attention la vision du poète inspiré selon Platon, puisque cela aurait beaucoup amusé notre poète !
Or, Montaigne est précisément le modèle dont se réclame Rousseau dans Les Confessions comme dans Les Rêveries du promeneur solitaire, et dans ce dernier ouvrage celui-ci dit écrire sur son "moi" à la manière de Montaigne mais dans un but opposé, puisque Montaigne écrivait encore pour les autres, alors que Rousseau n'écrit plus que pour lui-même!

Qu'annonce la prose liminaire du livre Une saison en enfer ?
Rimbaud joue avec l'idée d'un âge d'or perdu, mais il s'agit ici d'un âge d'or individuel, personnel! Le poète serait né heureux, puis il aurait connu une chute qui n'aurait fait que s'aggraver ! Les parallèles bibliques sont inévitables, même si les agapes peuvent faire songer à un modèle antique !
Car ce qu'interroge le poète c'est la notion de faute ou de chute !
Il y a un paradis perdu dont il s'est enfui et il semble n'appartenir qu'à lui d'y retourner!
Voilà qui déplace quelque peu les lignes du récit de la faute biblique dont la leçon est sensée s'appliquer à tous les hommes.
Mais, le poète ne se disant pas proscrit ou chassé pose alors le débat en des termes neufs : il pose qu'il lui est viscéralement impossible de renouer avec les agapes premières !
A cela s'ajoute un autre point singulier : le souvenir du bonheur perdu n'est pas certain, il n'est comme l'histoire de la chute d'Adam et Eve qu'une conviction culturelle !
Une seule certitude, le poète a rejeté ce monde source de tout bonheur, et ce monde est celui du christianisme, avec la Beauté, les coeurs ouverts les uns aux autres, la justice, et aussi la richesse à laquelle s'oppose la misère et enfin la bonté à laquelle s'oppose la haine!
Dans cette prose liminaire et dans "Mauvais sang", les vertus théologales (espérance, charité, foi) et les sept péchés capitaux sont convoqués sur la scène du drame présenté pourtant comme saisonnier !
Au fur et à mesure du texte, nous allons découvrir la facticité de cette concorde chrétienne, le poète fait état de plusieurs révélations contradictoire "personne ne pense à autrui", "mépris et charité", etc.
Cette opposition à la religion chrétienne et à un idéal de bonté est clairement formulée : "Le malheur a été mon dieu" ! La "joie" relève bien d'un esprit de religion, puisque s'y oppose la bête féroce, ce qui exclut une idée de "joie féroce" par exemple ! Il faut bien insister parce qu'il semble que l'importance de cette lutte ne soit pas toujours comprise, puisqu'une majorité de lecteurs pensent que la "Beauté" dont il est question serait la Beauté satanique de Baudelaire par exemple ! Non, la Beauté rejetée est clairement du côté d'un ordre social que le poète défie et tente de renverser ! Le désordre va ainsi en s'amplifiant : le poète devient en apparence un fou et un criminel, ce qu'il exprime par de superbes images "Je me suis séché à l'air du crime. Et j'ai joué de bons tours à la folie." S'il est question d'un "affreux rire de l'idiot" face au "printemps", c'est à cause de son inadaptation sociale, le poète enfant admirait le "forçat intraitable" et c'est cette admiration qui était reportée sur la nature !
Rappelons-nous que le poète du sonnet Ma Bohême se proposait de vivre nu et qu'il est à nouveau question de se plaindre du fait de devoir s'habiller dans "Mauvais sang" : "Il faut se soumettre au baptême, s'habiller, travailler."
C'est un contresens que de voir une allusion à l'allégorie baudelairienne dans la "Beauté" d'Une saison en enfer qui, même si elle est quelque peu courtisane, prostituée, appartient à la sphère chrétienne !
Sans cette mise au point, il n'y a pas de lecture d'Une saison en enfer.
Le désordre du poète a été tel qu'il dit être passé récemment fort près de la mort. C'est parce qu'il "manqu[e] du courage d'aimer la mort" que le poète envisage donc de réévaluer la question de son adhésion à la concorde sociale.
Ici, citons et paraphrasons un célèbre extrait de la prose liminaire, puisque nous ne sommes pas d'accord avec les lectures qui en sont faites !
Brutalement, une inspiration se présente pour dire au poète que "La charité est cette clef" qu'il cherche pour renouer avec le "festin" déjà dévalué comme "ancien" ! Sans s'en expliquer, le poète déclare d'évidence qu'une telle inspiration ne peut que relever du délire ! Il songeait à rechercher cette clef, mais le verbe "songer" a un double sens ici nettement exploité !
L'emploi du verbe "prouver" est étonnant, puisque Rimbaud ne daigne pas expliquer sa preuve et la phrase est en partie ambiguë puisque le rêve est certes la charité perçue comme clef, mais cela frappe aussi d'irréalité le festin dont le souvenir n'était pas tout à fait sûr ! L'inspiration est bien sûr supposée être divine pour un esprit chrétien, mais le poète ne la qualifie pas, il ne précise pas la nature de cette "inspiration" venue des profondeurs de la culture assimilée, ce qui peut appuyer la fin de non-recevoir pour mieux la dévaluer comme humaine et non plus providentielle !
Satan entre alors en scène, et nous ne partageons pas du tout l'avis des lecteurs qui pensent que Satan s'indigne du rejet de l'inspiration de la charité comme clef, ni les lectures acrobatiques qui supposent à tort que l'inspiration rejetée par le poète n'est pas celle de la phrase précédente : "La charité est cette clef" !
Le démon se récrie non pas à cause du rejet de l'inspiration bien entendu, mais à cause de cette peur récente du "dernier couac", autrement dit cette peur de la dernière fausse note liée au comportement social qui conduit à la mort ! Les pavots de Satan sont la séduction et le mensonge : l'expression "gagne la mort" doit être retournée en "perds la vie" pour en apprécier tout le sel ! On remarque que le rejet du monde de la Beauté et de la justice est souligné par la notion d'égoïsme, quand pour Rousseau ou Stendhal on parle plutôt d'égotisme : "Gagne la mort avec tous tes appétits, et ton égoïsme et tous les péchés capitaux" ! 
La cohérence thématique du texte de Rimbaud n'aurait jamais dû faire ainsi débat : la Beauté injuriée n'y est pas baudelairienne, la charité n'est pas laïque mais il s'agit bien évidemment de la vertu théologale dans son opposition explicite à Satan et aux péchés capitaux, et après le récit d'un moment d'hésitation aux approches de la mort, nous avons très clairement un récit en deux étapes avec d'un côté une inspiration chrétienne, si pas divine, qui est automatiquement rejeté, puis une intervention de Satan qui veut pousser le poète au "dernier couac". Concevez tout ce que la lecture perd avec de tels contresens !
La réponse du poète à Satan est alors désinvolte ! Il ne s'engage pas à mourir, mais lui annonce qu'il va se replonger dans les désordres, les "lâchetés en retard" viennent de ce soudain recul devant la mort, le poète doit se rattraper et il annonce à son maître qu'il ne sera pas déçu par la lecture de sa production écrite !
Il est en fait question d'un accommodement avec Satan : celui-ci ne mérite pas d'être considéré avec une telle importance qu'il faille l'écouter et mourir pour lui, mais il est moyen d'établir une relation plus équilibrée où sans pour autant mourir on peut tourner le dos à la société du Beau, du Bon et du Bien !
En présentant la suite d'Une saison en enfer comme une suite de "feuillets" déjà écrits, la prose liminaire suppose donc que cette réponse à Satan est postérieure aux réflexions philosophiques du texte final qu'est Adieu, ce qui veut clairement dire que la lecture d'Adieu ne suppose en aucun cas un poète rentré dans le rang !

Prochainement, la lecture de "Mauvais sang" et "Nuit de l'enfer" !

mardi 10 février 2015

Prochainement

Je vais publier en principe deux articles comparant l'oeuvre de Rousseau à celle de Rimbaud, il s'agit de deux études qui ont pour moi quelque importance, deux études qui devront être à la fois un peu surprenantes, atypiques, et évidentes !

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Intermède : de Roxy Music, je préfère le troisième album Stranded, devant le second album For your pleasure ! Le premier album éponyme a quelques aspérités du fait de son étrangeté accentuée même s'il est génial ! Le quatrième Country life quoiqu'encore très bon amorce le déclin ! Voici trois titres de Stranded, les plus marquants ! Mon choix de Stranded fait le pied de nez aux choix de Rock and folk ou du livre des 1001 albums à écouter Roxy Music premier album et Country life)


L'oeuvre solo de Lou Reed n'est pas à la hauteur des albums du Velvet underground et son album Berlin est surestimé, son principal album solo reste bien évidemment Transformer, mais plus tardif l'intime Coney Island Baby est très particulier et autrement plus original et intéressant que Berlin ! On peut retenir également l'album Sally can't dance et enfin en duo avec John Cale le plus tardif Songs for Drella !
Mon choix de Coney Island baby fait la nique à l'intellegentsia de la presse rock qui fatigue les oreilles avec la prétendue merveille que serait Berlin ! J'aurais pu me contenter des titres phares soit de Transformer soit carrément du Velvet underground pour mettre un terme à ce mythe ! Berlin est bien, mais ce n'est quand même pas un album de tout premier plan ! C'est un peu comme si on admirait les poésies dépressives de Houellebecq, parce que c'est dépressif ! Mais j'avoue, je n'ai pas lu les poésies de Houellebecq parce que je n'ai pas lu ses romans, je lis une page et je ne vois que trop que le style ressemble à une conversation intellectuelle intime d'un qui disserte devant l'autre dans un bar avec quelques effets journaleux ! Je préfère en art être touché ! 


Dans les années 60, c'est la British Invasion, une réponse serait les Beach Boys, mais ce groupe ne tient que par une poignée de chansons, leurs albums sont inaudibles ! Qui peut écouter un album entier des Beach Boys sans ressentir un irrépressible agacement ? Il vaut du coup mieux écouter le duo Jan and Dean dont au moins les albums peuvent s'écouter délectablement ! On sauvera Pet sounds sans doute, et encore, puis le tardif Pacific Ocean Blues de Dennis Wilson !
Au moment de la British Invasion 64-65, le groupe exceptionnel américain c'est plutôt les Byrds, groupe dont plusieurs membres ont encore de riches carrières ultérieures, mais une discrète doit être soulignée, celle de Gene Clark ! Après quelques groupes ou collaborations, il aligne trois remarquables albums solos White light, sans doute très marqué par Beggar's Banquet des Stones, Roadmaster, celui-ci sorti uniquement dans deux, trois pays à l'époque, et No other, ce dernier un peu surproduit est superbe malgré tout, fort attachant !


Un artiste trop peu cité pour les années 70 : Kevin Ayers, dont on peut recommander les quatre premiers albums, puis continuer pour soi avec les trois suivants si comme moi on est fan :


Enfin, la presse rock encense énormément un album des années 90, Grace de Jeff Buckley, en rappelant que le père était pas mal non plus ! En réalité, seul le père était un génie, il faut vraiment se plonger dans ses divers albums très particuliers, c'est tout un univers ! On peut commencer par l'album du lien suivant avant de s'aventurer !


vendredi 6 février 2015

Un peu d'ordre dans l'oeuvre de Rimbaud de 1868 à 1870

Pour mieux comprendre l'oeuvre de Rimbaud, il convient d'y mettre un peu d'ordre, voici un classement que je propose pour les textes composés entre 1868 et 1870 ! Aux poèmes en vers, j'ai ajouté l'oeuvre en prose et les devoirs scolaires, en incluant bien évidemment les vers latins!


Premier ensemble : Jugurtha, Tempus erat, Olim inflatus, Verba Apollonii de Marco Cicerone :

Je détache un premier ensemble uniquement en vers latins : il s'agit des quatre textes suivants : Jugurtha, "Tempus erat", "Olim inflatus" et "Verba Apollonii de Marco Cicerone" !
Il s'agit de quatre portraits édifiants, respectivement de Jugurtha, Jésus-Christ, Hercule et Cicéron !
Les rimbaldiens essaient de présenter Jugurtha comme un premier texte antibonapartiste que Rimbaud aurait risqué dans un cadre scolaire, ce que je ne trouve pas évident du tout ! A tout le moins, les formules du texte sont explicitement favorables au régime, Rimbaud n'ayant pas la possibilité de faire autrement en tant qu'élève ! Certes, ce semblant d'adhésion ne devait pas être bien sincère déjà à cette époque!
Beaucoup de rimbaldiens sont également convaincus que les poèmes latins véhiculent des équivoques sexuelles, notamment "Tempus erat" qui serait alors blasphématoire, j'attends les preuves dans la mesure où aucun poème en vers français n'est réputé suivre très précisément le modèle subversif qu'on lui prête en latin, c'est-à-dire de faire s'enchaîner des phrases équivoques à double entente ! Les équivoques obscènes avérées ou véritablement reconnues dans son oeuvre en vers français ne relèvent jamais de la création du texte suivi à double entente, sauf dans Un coeur sous une soutane, à ceci près que dans cette nouvelle le jeu du double sens se fonde sur un écart métaphorique minimaliste entre l'obscène et l'agitation émotionnelle!
Je m'en tiens donc à la réalité de quatre portraits édifiants dont certains entrent inévitablement en résonance avec et l'oeuvre ultérieure et la figure du poète que va mettre en oeuvre Rimbaud !

Deuxième ensemble : Invocation à Vénus, Sensation, Credo in unam, Ophélie, Ver erat :

Le second ensemble est formé par une série de textes sur l'idée de la poésie que peut se faire Rimbaud, idée de la poésie qui est une lecture du monde ! Cette série inclut la dite "Invocation à Vénus" qui est en réalité un plagiat d'une traduction par Sully Prudhomme des premiers vers du De rerum Natura de Lucrèce, ainsi que les trois poèmes réunis dans une lettre à Banville de mai 1870 : Sensation alors sans titre, Ophélie et Credo in unam devenu Soleil et Chair ! Il convient d'enrichir cet ensemble d'un poème latin "Ver erat" qui porte précisément sur l'élection du poète "Tu vates eris" ! Cet ensemble de textes témoigne de ce que les conceptions de Rimbaud sur le magistère du poète s'inscrivent dans la filiation gréco-latine : Lucrèce, Horace, et supposent une relative connaissance du platonisme et aussi une approche dualiste de la réalité ce qui contredit ouvertement les rimbaldiens qui croient que Rimbaud était moniste, alors qu'il n'en a jamais exprimé l'idée! On peut penser que ces conceptions antiques furent enseignées dans les classes avec une perception propre aux gens du dix-neuvième siècle, perception qui imprégnait inévitablement des professeurs issus de l'époque romantique, et justement un substrat romantique recouvre inévitablement cet ensemble de conceptions antiques ! Les influences des poètes Hugo, Lamartine, Musset, puis Banville, sont alors nettement sensibles dans ces premières créations personnelles de Rimbaud ! Nous estimons que cet ensemble de poèmes sur l'idée de la poésie comme regard sur le monde confirme la nature romantique et non purement railleuse de la poésie rimbaldienne, et nous considérons qu'il faut lire Voyelles ou Aube, voire Le Bateau ivre, à la lumière de textes tels que Credo in unam et Ophélie, ce qui nous met en porte-à-faux avec une bonne partie de la critique rimbaldienne qui pense Rimbaud comme un froid calculateur lucide et essentiellement satirique qui n'écrirait qu'en pensant à se moquer avec beaucoup d'esprit des rêves fumeux de ses prédécesseurs en poésie !

Troisième ensemble : Ma bohême, Charles d'Orléans à Louis XI :

Le troisième ensemble se limite à deux textes : Ma bohême et le devoir pour Izambard que fut la "lettre de Charles d'Orléans à Louis XI" pour libérer Villon de prison : il s'agit de deux textes dans le prolongement de la série précédente, mais il porte cette fois sur la marginalité du poète !
Nous considérons que les tercets de Ma bohême sont par ailleurs une subtile démarcation du sizain du Saut du tremplin de Banville, sizain auquel Rimbaud a justement et précisément repris la rime "fantastiques"::"élastiques"!

Je cite le sizain de Banville et les tercets de Rimbaud pour que le lecteur puisse en juger, et je n'oublie pas d'indiquer que Le Saut du tremplin occupe une place stratégique dans les Odes funambulesques, puisqu'il en est le dernier poème ! La posture rimbaldienne inverse bien sûr l'idée du bond !

C'était avec son cher tremplin.
Il lui disait: « Théâtre, plein
D'inspiration fantastique,
Tremplin qui tressailles d'émoi
Quand je prends un élan, fais-moi
Bondir plus haut, planche élastique!

*
Et je les écoutais, assis au bord des routes,

Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;


Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
Comme des lyres, je tirais les élastiques
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
L'étirement avec le mot "plein" à la rime chez Banville "plein / D'inspiration fantastique" est à l'origine de l'étirement fondé sur les tensions du vers : "Comme des lyres, je tirais les élastiques / De mes souliers blessés", mais encore à la source du rejet "gouttes / De rosée" ! Le "tremplin" de Banville a des répondants rimbaldiens, et tout autant à la rime, avec aussi bien "vigueur" que "routes" ! Le tremplin donne sa vigueur à l'essor banvillien et lui fait une route ! Rimbaud joue là-dessus ! Les "ombres fantastiques" reprennent à l'évidence "Théâtre, plein / D'inspiration fantastique" ! Le coeur, muscle et pompe, est le substitut au tremplin de Banville, retouche justifiée par la relative "qui tressailles d'émoi" ! Enfin, l'élasticité infinie du tremplin cède la place à un problème d'usure des souliers et du coeur qui donne une profondeur plus complexe à la création fugueuse et frondeuse du jeune ardennais ! 
Il y a d'autres passages du Saut du tremplin à rapprocher de Ma Bohême, notamment la dernière strophe où figure la forme verbale "creva" à laquelle font écho les "poches crevées"! Si on n'y prend garde, on se contente de relever les emprunts de rimes à Banville, alors que les tercets de Ma Bohême proposent un important travail de réécriture en fonction de la position assise !

/j'emprunte pour Rimbaud le texte mis en ligne sur le site d'Alain Bardel et pour Banville le texte mis en ligne sur un site canadien qui lui est consacré/

Quatrième ensemble : Première soirée, Rêvé pour l'hiver, Au cabaret-vert, La Maline :

Ce groupe réunit des poèmes d'amour valorisants où Rimbaud tend à s'identifier au personnage masculin ! Loin d'être satirique, Première soirée est une apologie de l'érotisme à la suite des exemples d'Hugo et surprise ! Coppée lui-même en ses premiers recueils ! L'identification à la fugue rimbaldienne est évidente dans le cas des trois sonnets, étant donné la datation "en wagon" "le 7 octobre" pour l'un et la localisation du côté de "la Maison verte" à Charleroi pour les deux autres !

Cinquième ensemble : Vénus anadyomène, Un coeur sous une soutane, Les Reparties de Nina, Roman :

Cette série fait contrepoint au groupe précédent ! Nous basculons sur le versant satirique avec la dénonciation des mauvaises postures amoureuses ! Le poème Vénus anadyomène a été commenté avec beaucoup de justesse par Steve Murphy qui a bien vu qu'il était dérisoire d'attribuer de la subversion à une version enlaidie de Vénus, sujet banal que pratiquait déjà Joachim du Bellay au demeurant! Le sonnet dénonce l'abus de la prostituée par les milieux artistes, en s'inspirant de vers scabreux de Glatigny et Coppée ! Steve Murphy souligne nettement le génie rimbaldien de la pointe, puisqu'il faut bien supposer que la croupe ulcérée se tourne vers le regard du lecteur lui-même dans les deux derniers vers :

- Et tout ce corps remue et tend sa large croupe /sous-entendu vers toi lecteur/
Belle hideusement d'un ulcère à l'anus. 
L'étude de Steve Murphy sur Vénus anadyomène est l'un des commentaires les plus importants d'un poème de Rimbaud en 1870 et elle prend nettement le contre-pied d'une tradition critique qui se contente de considérer que Rimbaud produit une Vénus laide, et d'affirmer péremptoirement, absurdement et sans s'en expliquer clairement que cela a quelque chose de subversif ! Comme si la poésie satirique n'avait jamais existé !
La nouvelle Un coeur sous une soutane ouvre sur de nouvelles perspectives, politiques notamment avec la famille bonapartiste de Césarin Labinette ! Nous ne nous y attarderons pas ici !
Pour ce qui est du poème Roman, la tradition admet que la pièce soit ironique, mais suppose sans preuve que cette ironie soit dirigée vers le poète lui-même ! Pourtant, ce qui prédomine dans Roman, longtemps avant La Modification de Michel Butor, c'est le vouvoiement, lequel invite bien plutôt le lecteur à se sentir agressé et identifié au personnage niais de l'amoureux : "Vous êtes amoureux"!
Précisons que daté du "29 septembre 1870", le poème apparaît comme une composition effectuée lors d'un séjour douaisien, ce que conforte l'analyse de certains détails de ce poème par Christophe Bataillé dans un article de la revue Parade sauvage !
Or, il faut quand même savoir apprécier toute la perfidie de Rimbaud qui a donné la primeur manuscrite de cette nouvelle lecture au poète Paul Demeny, car celui-ci, précisément à ce moment-là, en septembre 1870 donc, courtise une très jeune douaisienne qu'il va épouser l'année suivante, douaisienne définie humoristiquement comme "soeur de charité" dans la lettre à Demeny du 17 avril 1871 !
Le "Bonne chance" sur le mot d'adieu que Rimbaud a griffonné au crayon sur le manuscrit de Soleil et Chair doit pouvoir s'interpréter en ce sens, Rimbaud souhaite à Demeny de réussir dans sa demande en mariage! Justement, cette jeune douaisienne mettra au monde un enfant en juillet 1871, ce qui confirme que Rimbaud n'a guère eu le loisir de parler littérature avec Demeny en septembre 1870 : "Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût", je lis là volontiers la marque du dépit rimbaldien, et les "dix-sept ans" du héros de Roman n'ont alors fait que brouiller les pistes, la plupart des commentateurs s'étant convaincus qu'il s'agissait là d'un geste d'auto-identification ! J'espère que cette réalité contextuelle imparable : le fait que Roman ait été composé en présence des ébats du futur couple Demeny, va quelque peu amener la critique rimbaldienne médiatiquement dominante à remettre en cause ses tentations d'interprétation autobiographique dans le cas de pièces satiriques!
Pour ce qui est des Reparties de Nina, le poème pose deux ordres de difficultés : le traitement scatologique final et l'ambiguïté de la référence au "bureau" !
Je passe pour l'instant sur le traitement scatologique, car ça demande une mise au point à partir d'une réflexion plus intense !
Traditionnellement, on considère que le bureau est le lieu de travail de Nina, mais en s'appuyant sur la mention des "gros bureaux bouffis" du poème A la Musique : plusieurs lecteurs pensent qu'il doit plutôt s'agir de l'homme qui entretient la courtisane Nina ! Il conviendrait de déterminer si en 1870, à Charleville, les femmes travaillaient dans des bureaux et possédaient même leur bureau, puisque dans une version nous avons un recours au possessif "et mon bureau?"
L'idée de femme entretenue est d'autant moins à écarter que Nina a un modèle Ninon de Lenclos, tandis que le poème de Rimbaud s'inspire de deux poèmes de Musset : la Chanson de Fortunio dont il reprend la forme et Chanson à Ninon !  

Sixième ensemble : Les Etrennes des orphelins, Jamque novus, Les Effarés :

Le poème "Jamque novus" a servi de tremplin à l'élaboration du poème Les Etrennes des orphelins ! Ces trois textes plaignent la misère de la jeunesse orpheline ou sans foyer ! Nous ne partageons en aucun cas l'idée que les deux poèmes en vers français raillent le misérabilisme compassionnel ! Ils n'ont aucune organisation satirique sensible en ce sens ! Les traits agressifs du poème Les Effarés vont dans une autre direction, révolutionnaire et anticléricale !

Trois poèmes détachés : Bal des pendus, A la Musique, Le Buffet : 

Il existe des liens entre Bal des pendus et la lettre de Charles d'Orléans ou entre Le Buffet et un passage des Etrennes des orphelins, sans parler de points communs entre les mystères d'Ophélie et du Buffet, mais il n'est pas possible de faire rentrer l'un de ces trois poèmes dans une série autrement que par des liens ténus !
La comparaison est intéressante entre Bal des pendus et A la Musique ! Tous deux offrent une structure de neuf quatrains d'alexandrins, si on écarte les octosyllabes de bouclage en début et fin de poème dans le cas de Bal des pendus ! Tous deux décrivent des sociétés prises sur le fait ! Mais cela ne suffit pas à recouper ces deux poèmes !
Nous aurions pu faire entrer le poème A la Musique dans une ultime série politique, mais nous avons considéré que la composition date du mois de juin 1870 et non de juillet 1870, et qu'il s'agit d'une satire "sociologique" de la société carolopolitaine lors d'un authentique concert militaire donné à l'époque !
La formule "à la musique" est une formule toute faite qui va souvent de pair avec la musique militaire  il me semble qu'elle apparaît vers le début du livre La Grande peur des bien-pensants de Bernanos en liaison là encore avec un orchestre militaire du dix-neuvième siècle justement !
Nous estimons que l'impression équivoque d'une allusion à la situation tendue entre la France et l'Allemagne peut très bien être une coïncidence !
Un des indices les plus sensibles, c'est qu'Izambard possédait une lettre du 25 avril 1870 où Rimbaud reprend des éléments de son poème pour les situer cette fois explicitement dans le cadre du conflit franco-prussien !
Or, Izambard a toujours affirmé que la composition datait de juin 1870 et il n'a jamais lu le poème en fonction de l'actualité prussienne, tandis qu'il peut sembler étonnant que Rimbaud éprouve le besoin de redire dans une lettre les grandes lignes de son poème qu'il a déjà remis à Izambard sous forme manuscrite !
Il me semble qu'il y a là une coïncidence : le poème A la Musique était tellement bien imprégné de l'humeur du temps qu'il parlât de "musique française" et de "pipe allemande" conjointes ! Pour le reste du poème, les clichés militaires sont liés au sujet, le concert de juin était bien le fait de militaires à proximité de la ville de garnison qu'était Mézières ! Quant aux traités, ils sont purement commerciaux et n'ont rien à voir avec l'actualité de juillet, d'un mois ultérieur, à supposer que les traités entre Etats aient été fort discutés en juillet-août ! Mes recherches sur Gallica montrent que les traités discutés l'étaient surtout en août, qu'ils concernaient la Belgique, et pas du tout les Etats allemands malgré les annotations des éditions en ce sens ! 
Rimbaud a eu conscience après coup de la coïncidence, ce qui explique que le poème soit quelque peu réécrit dans la prose de sa missive à Izambard du 25 août 1870 - il a pu dire mon poème serait très bien à remnaier dans cette perspective en août -, puis ce qui explique les remaniements de la version Demeny en septembre ! pour gommer ce que la coïncidence avait de fâcheux !

Septième ensemble : Le Forgeron, "Morts de quatre vingt-douze", Rages de Césars, Le Mal, Le Châtiment de Tartufe, Le Dormeur du Val, L'Eclatante victoire de Sarrebruck, Le Rêve de Bismarck :

Ce groupe d'oeuvres engagées témoigne d'un infléchissement de la pensée poétique et politique d'Arthur Rimbaud ! Chacun de ces textes témoigne de l'intérêt de Rimbaud pour l'oeuvre d'Hugo et sa connaissance extrêmement intime des Châtiments ! Si nous écartons le récit en prose, tous les vers de chacun de ces poèmes sont saturés d'emprunts et réécritures des Châtiments, sinon plus largement de vers hugoliens, saturation qu'aucun rimbaldien n'a pris la peine de montrer dans toute son ampleur!
Ces poèmes témoignent également d'autres lectures rimbaldiennes : ouvrages d'Histoire sur la Révolution française avec Le Forgeron et journaux traitant de l'actualité !
Le poème Le Forgeron est conçu sur le modèle hugolien des "Petites Epopées", à savoir les poèmes de la première Légende des siècles de 1859, puisqu'il s'agit d'un récit légendaire brodant sur un fait historique précis pour transposer un problème politique actuel concernant le second Empire de Napoléon III ! Le motif du forgeron vient de vers des Châtiments, mais il s'inspire également d'un débat poétique d'actualité : Coppée que Rimbaud connaît déjà très bien à l'époque a composé une Grève des forgerons qui a fait réagir et qui nous a valu une Grève des poètes de Vermersch, ce que Rimbaud devait d'autant moins ignorer que le nom "Césarin Labinette" d'Un coeur sous une soutane a toutes les chances de faire allusion au titre Les Binettes rimées du même Vermersch ! La matière nourrissant la composition du poème Le Forgeron demeure toutefois les livres d'Histoire sur la Révolution française et l'oeuvre hugolienne pour l'essentiel !
Le poème Le Mal dénonce la guerre franco-prussienne et il s'agit selon toute vraisemblance d'une composition du mois d'août 1870 !
Le poème sans titre "Morts de Quatre-vingt-douze" dénonce la propagande bonapartiste au début de cette guerre, mais à la lumière du 4 septembre et donc de la chute de Sedan !
Trois poèmes sont des portraits satiriques de l'empereur Napoléon III Le Châtiment de Tartufe, Rages de Césars et L'Eclatante victoire de Sarrebruck ! Ils sont nettement inspirés des Châtiments de Victor Hugo !
Nous estimons que le nom qui tressaille sur les lèvres muettes dans Rages de Césars n'est pas celui du "Compère en lunettes" Ollivier dont il est pourtant bien question au vers suivant, mais plutôt celui de Napoléon III empereur, voire celui de César même ! La composition d'ensemble des Châtiments contribue nettement à appuyer cette thèse, puisque les textes sur lesquels a pris modèle Rimbaud pour composer son sonnet accentuent précisément l'idée du nom impérial !
Il me semble que la tradition rimbaldienne se fourvoie en considérant que nous n'avons qu'une seule énigme réunissant le nom mourant sur les lèvres à la périphrase de "Compère en lunettes", il faut selon nous dissocier les deux suggestions du poème ! Ce sont bien deux devinettes distinctes !
Steve Murphy a contribué de manière décisive à l'élucidation du sens du poème Le Châtiment de Tartufe, il a montré les modèles précis de ce sonnet dans Les Châtiments de Victor Hugo et il a mis à jour le plus bel acrostiche de toute l'histoire de la Littérature, acrostiche passé jusqu'à lui inaperçu, faute d'une édition du poème reproduisant la signature "Arthur Rimbaud" comme c'est le cas au bas du manuscrit ! César est le pseudonyme servant à désigner Napoléon III et les textes d'époque d'Hugo, de Verlaine et de Rimbaud lui-même l'attestent /Rages de Césars, Césarin Labinette/! En effet, le nom de Jules César apparaît en acrostiche, mais plus précisément nous avons la mention "Jules Cés" parfaitement centrée à l'initiale des vers 5 à 11, suivie de la mention AR lisible dans les initiales majuscules de la signature "Arthur Rimbaud", ce qui signifie qu'Arthur Rimbaud se présente en cette forme de "Méchant" qui met Napoléon III tout nu "du haut jusques en bas" !

Le Châtiment de Tartufe

Tisonnant, tisonnant son coeur amoureux sous
Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
Un jour qu'il s'en allait, effroyablement doux,
Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu'il s'en allait, - "Oremus", - un Méchant
Le prit rudement par son oreille benoîte
Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
Sa chaste robe noire autour de sa peau moite !

Châtiment !::: Ses habits étaient déboutonnés,
Et le long chapelet des péchés pardonnés
S'égrenant dans son coeur, Saint Tartufe était pâle !:::

Donc, il se confessait, priait, avec un râle !
L'homme se contenta d'emporter ses rabats:::
- Peuh ! Tartufe était nu du haut jusques en bas!

                                                        Arthur Rimbaud

Pour douter de la réalité de cet acrostiche et attribuer cette forme à une plus qu'improbable coïncidence, il ne faut pas avoir peur du ridicule ! Il s'agit d'un trait d'esprit de toute beauté, le poète arrache son vêtement de pourpre au faux empereur ! Les lettres A et R sont arrachées au nom principal "Cés:::" Et cela confirme notre lecture de Rages de Césars ! Dans celui-ci, Napoléon III est pris, c'est-à-dire capturé, et ce qui meurt sur ses lèvres c'est justement ce nom de "César" ! Dans Le Châtiment de Tartufe, l'acrostiche montre une autre façon de couper court à ce même titre, en l' "arrachant", mot qui fait précisément partie du poème !
L'identification de Napoléon III à Tartufe peut surprendre mais l'habit noir est le premier costume de Napoléon III dans un poème-biographie des Châtiments, tandis qu'au lendemain de Sedan la presse assimile explicitement Napoléon III à un Tartufe, ainsi dans le journal Le Monde illustré qui ressasse ironiquement la célèbre formule d'Orgon dans la pièce Tartuffe de Molière "Le pauvre homme!"

Le texte en prose Le Rêve de Bismarck reprend quelque peu l'idée des trois portraits charges contre Napoléon III mais la cible est cette fois Bismarck, il s'agit désormais de justifier la guerre franco-prussienne, une défaite pouvant être fatale à la naissante République, République par ailleurs d'emblée controversée mais ceci est un autre débat !

Pour ce qui est du poème Le Dormeur du Val, il s'agit encore d'un poème sur la guerre franco-prussienne, mais dans le contexte de la cause républicaine à défendre après le 4 septembre : Jean-François Laurent a apporté une contribution décisive dans les Actes d'un colloque publié par la revue Parade sauvage, puisqu'il a clairement montré les symboles christiques disséminés dans le sonnet : il est clair que la phrase "Il dort dans le soleil" ne saurait se limiter à une notation descriptive et qu'elle implique une résurrection solaire du dormeur dans le sein de la Nature ! Ce motif christique est explicitement déployé par Rimbaud dans le sonnet "Morts de Quatre-vingt-douze" : les morts de 92 et de 93 sont assimilés à des Christs que la Mort "a semés" "Pour les régénérer dans tous les vieux sillons"!
Avec Steve Murphy et quelques autres critiques, nous ne pouvons que considérer que la lecture traditionnelle du poème fait contresens ! Malgré la composition dans un autre contexte, celui du mois d'août, du poème Le Mal, le sonnet Le Dormeur du Val n'est pas un plaidoyer de pacifiste contre l'horreur de la guerre, mais il s'agit de rendre hommage à un mort pour la cause de la République à défendre !
Le contresens vient de ce que le verbe répété "dort" est assimilé à une figure de style qui est l'euphémisme ! Or, l'identification d'une figure de style ne doit pas relever d'une approche sommaire du poème : l'idée que le poète dorme est répétée avec insistance tout au long des quatorze vers, ce qui doit alerter le lecteur et lui faire envisager que le poète ne veut pas souligner la mort par un pudique euphémisme, mais au contraire faire entendre que réellement ce soldat dort! Cette répétition crée une tension dont la lecture traditionnelle ne tient malheureusement aucun compte!
J'ajoute que l'euphémisme n'est pas une figure de style identifiable automatiquement comme c'est le cas de la comparaison, de la périphrase, etc, voire comme c'est le cas de la plupart des métaphores ! Le verbe "dort" a un sens et c'est le contexte d'emploi qui permet de supposer qu'il y a un euphémisme ! Quand un texte veut dire autre chose que ce qu'il dit en toutes lettres, il est délicat de prétendre identifier mécaniquement une figure de style ! Certes, le poète joue sur l'idée traditionnelle que le sommeil d'un corps allongé peut être un euphémisme pour ne pas dire la mort, mais malgré la chute du poème il est sensible dans ce sonnet qu'il nous faut interroger la portée de ce choix de ce motif du "dormeur"! Les significations poétiques en dépendent ! Ne l'escamotons donc pas !


Voilà pour notre présentation ordonnée de l'oeuvre connue de Rimbaud de 1868 à 1870, nous pensons que ceci forme une synthèse pertinente et accessible à tous sur les significations précises à donner à cette première partie de l'oeuvre d'Arthur Rimbaud !

jeudi 29 janvier 2015

Les césures dans Michel et Christine

Prenons le poème Michel et Christine et appliquons une césure systématique notée + après la quatrième syllabe de chaque vers !
Le problème qui se pose, c'est que peu importe ce qui arrive comme découpage, on peut avoir une césure après une préposition, une conjonction, mais aussi au milieu d'un mot, devant ou après un "e" de fin d'un mot, ce qui veut dire qu'il n'y a plus aucun principe discriminant : qu'on pratique la césure après cinq ou six syllabes, ou après sept, on ne verra pas de différence !
En fait, on verra toutefois apparaître quelques jeux remarquables sur les syllabes, la graphie ou les mots, ce que je vais m'employer à montrer, par un commentaire quatrain après quatrain !


                Michel et Christine


Zut alors si + le soleil quitte ces bords !Fuis, clair délu+ge ! Voici l'ombre des routes.Dans les saules, + dans la vieille cour d'honneur,L'orage d'a+bord jette ses larges gouttes.

Le découpage du premier vers serait plus naturel en 3-8, mais déjà en alexandrins les poètes nous ont habitué à une audace de vers initial : entre autres exemples, ce vers de Rêvé pour l'hiver

L'hiver, nous irons dans + un petit wagon rose

Le "si" explore la même audace, mais en passant d'une préposition à une conjonction !
Pour le vers 2, je n'ai pas de justification, cela semble même contradictoire avec le vers 3, puisqu'au vers 2 je me permets de détacher le "e" de fin de mot, et au vers 3 j'en fais un élément du rythme juste devant la césure, mais je remarque qu'au vers 3 la reprise de la préposition "dans" crée grammaticalement la symétrie 4+7 au plan syllabique!
Le découpage du vers 4 peut sembler en revanche complètement arbitraire, insoutenable même ! C'est sans compter sur la composition de la forme adverbiale "d'abord", on observe une reprise de "bord" qui passe du pluriel à la rime au vers 1 à une syllabe de mot en violent rejet au vers 4 : effet de débordement orageux digne des effets de sens de la métrique de désordre révolutionnaire dans "Qu'est-ce" !
Certes, on peut envisager pour l'instant qu'un découpage du premier quatrain avec une césure après la cinquième syllabe serait plus naturel à la lecture, mais le principe de la césure doit concerner le poème entier, et voyez comme la suite immédiate des vers 5 et 6 semble témoigner exprès d'un découpage 4+7 tout à fait régulier !

Ô cent agneaux, + de l'idylle soldats blonds,
Des aqueducs, + des bruyères amaigries,
Fuyez ! plaine, + déserts, prairie, horizons
Sont à la toil+ette rouge de l'orage !

"Plaine" semble parallèle à "saules" dans le quatrain précédent, tandis que le vers 8 concentre les sons "a" devant la césure que je suppose avoir été voulue par Rimbaud : "à la toi", rejetant un suffixe en "-ette"!


Chien noir, brun past+eur dont le manteau s'engouffre,
Fuyez l'heure + des éclairs supérieurs ;
Blond troupeau, quand + voici nager ombre et soufre,
Tâchez de des+cendre à des retraits meilleurs.

Les rejets de suffixe se suivraient "toi+lette" et puis "past+eur" Le rejet sur "descendre" serait du côté de l'effet de sens, dégringolade d'un mot à la césure, effet potache que justifie le zutisme "Zut alors" qui sert d'amorce au poème ! Notez au quatrain la rime scandaleuse "vole", "volent" qui confirment l'impertinence du traitement! Pareil pour l'échange entre "sous les" ou "railway", rime approximative, mais aussi présence audacieuse justement d'un déterminant à la fin du vers!

Mais moi, Seigneur ! + voici que mon Esprit vole,
Après les cieux + glacés de rouge, sous les
Nuages cél+estes qui courent et volent
Sur cent Solo+gnes longues comme un railway.

Il est difficile de ne pas songer à un jeu de reprise de lettres entre la fin du mot "Solognes" et l'adjectif "longues", ce qui plaide pour une attention sournoise au passage d'un mot à l'autre et une radicalisation du mépris des césures!

Voilà mille loups, + mille graines sauvages
Qu'emporte, non + sans aimer les liserons,
Cette reli+gieuse après-midi d'orage
Sur l'Europe an+cienne où cent hordes iront !

Un peu comme dans "Qu'est-ce", des mots significatifs sont cassés à la césure d'un vers à l'autre : "religieuse" et "ancienne"!

Après, le clair + de lune ! partout la lande,
Rougis et leurs + fronts aux cieux noirs, les guerriers
Chevauchent lent+ement leurs pâles coursiers !
Les cailloux son+nent sous cette fière bande !

J'ai plaidé le découpage "lentement", je reviendrai sur l'historique de ce traitement des adverbes en "-ment" à la césure, on observe que le jeu est prolongé à l'aide de plusieurs graphies "ent" et dans le vers concerné et dans le suivant "son+nent"! Quant à "clair + de lune", c'est un découpage moins audacieux, mais qu'il l'était quand même un peu quand Verlaine y a recouru au début des Fêtes galantes!

— Et verrai-je + le bois jaune et le val clair,
L'Épouse aux yeux + bleus, l'homme au front rouge, — ô Gaule,
Et le blanc a+gneau Pascal, à leurs pieds chers,
— Michel et Christ+ine, — et Christ ! — fin de l'Idylle.

Rimbaud est le premier poète à avoir placé deux "je" à la césure dans Au cabaret-vert et Ma bohême, il a également placé un "e" à la césure dans Le Dormeur du val : "Nature, berce-le chaudement, il a froid" Le "e" du pronom "le" se prononce pleinement et ne choque pas, mais les "e" étaient malgré tout évités par les poètes à cet endroit ! Le "je" placé après le verbe va bien dans le sens d'une audace toujours plus grande ! La désinvolture atteint les dernières limites et il n'est plus de limite justement !
L'idée d'une césure soulignant la reprise graphique "eu" entre "yeux bleus" va dans le sens de jeux similaires que j'ai relevé dans les poèmes Jeune ménage et Juillet où j'ai établi que très clairement le poète jouait sur le brouillage d'une césure après la quatrième syllabe, mais cette fois dans des vers de dix syllabes seulement!
Je n'ai pas encore trop d'explications à donner pour l'audace sur le mot "agneau", encore que je trouve l'effet sacrificiel dans la continuité de "religieuse" et "ancienne", j'observe plusieurs "a" dans le voisinage et le "gn" de "Solognes"! Peut-être l'écho "Gaule" "agneau"!
Quant au dernier vers, le calembour est évident et le rapprochement avec un jeu ultérieur de Verlaine "Malins de Mal+ines" me paraît la preuve du 4+7, donc du vers de onze syllabes aux hémistiches de quatre et sept syllabes!
J'observe encore que les deux derniers vers pourraient aisément se lire en inversant la succession, ce qui ferait 7+4!

Certes, on ne comprend pas encore tout ce qu'a voulu faire Rimbaud au plan des césures, mais on a quand même des arguments en béton armé pour dire que la césure est après la quatrième syllabe : la reprise "bord", l'adverbe "lentement" et le calembour sur "Christine"! sans oublier quelques vers où le découpage va même plutôt de soi!

Je n'ai pas les moyens de prouver clairement que la césure est à cette place-là, je ne peux que livrer les résultats de ma petite expérience !
Je pense que n'importe qui d'intelligent trouve forcément que l'idée de la césure après la quatrième syllabe a du sens malgré le brouillard confus qui résulte de l'approche désinvolte du poète!
Renoncer à la césure, ça fait un peu simple d'esprit qui jouit d'un mot placé après l'autre, d'une lettre qui en suit une autre, sans chercher à comprendre!

Il pleut, il pleut bergère

Dans le poème Michel et Christine, Etiemble et d'autres ont fait remarquer que le titre reprenait celui d'un vaudeville d'Eugène Scribe où il est question du mythe impérial et que le poème reprenait des éléments de la chanson de Fabre d'Eglantine "Il pleut, il pleut, bergère" qui fut chantée au lendemain de la prise de la Bastille, la bergère étant souvent identifiée à Marie-Antoinette !

Je cite quelques vers qui visiblement sont repris en écho dans le poème de Rimbaud

Entends-tu le tonnerre ?

L'orage d'abord jette ses larges gouttes

Prends un abri bergère

Fuis, Fuyez, Fuyez, Tâchez de descendre à des retraits meilleurs

Et tiens, voici venir

Voici l'ombre des routes
voici nager ombre et soufre
Voilà mille loups
Je laisse un peu en marge du relevé mais sans l'exclure "voici que mon Esprit vole"  

Entrez, petits moutons

Ô cent agneaux, Blond troupeau, le blanc agneau Pascal

Cette chanson vient d'une pièce de 1780 où on retrouve le même principe de coordination d'un prénom de femme et d'un prénom ou nom d'homme Laure et Pétrarque comme dans Michel et Christine !
Le poème se termine sur un vers de onze syllabes dont la césure n'a toujours pas été déterminée par les études métriques, bien que je penche pour une lecture en hémistiches de quatre et sept syllabes, en me fondant sur la décomposition "Christ" de "Christine" sur laquelle le poème fait un calembour !

- Michel et Christine, - et Christ ! - fin de l'Idylle

Un argument en ce sens, c'est que, si nous savons avec Steve Murphy qu'il y a un lien intertextuel entre Malines des Romances sans paroles de Verlaine, un poème daté d'août 1872, et Michel et Christine de Rimbaud, et si nous savons qu'une tache d'encre commune aux deux manuscrits connus de Juillet "Platebandes d'amaranthes !" et Michel et Christine renforce l'idée de deux compositions belges de juillet-août 1872, il se trouve que dans l'un de ses derniers recueils, Verlaine a proposé un vers de onze syllabes où une césure après la quatrième syllabe renouerait clairement avec l'esprit de facétie du dernier vers de Michel et Christine!

Malins de Mal+ines
Michel et Christ+ine

Je ne crois vraiment pas à une coïncidence, et ajoutons que les deux jeux de mots ont des connotations religieuses : Mal et Christ !

Je pense que tout le poème Michel et Christine doit être lu avec une césure après la quatrième syllabe vers après vers, mais je n'ai pas encore la démonstration en mains, ceci dit, voici un autre vers qui me paraît significatif, la césure découpant précisément un adverbe en "-ment", type d'adverbe dont on sait l'importance pour les enjambements de mots à la césure des alexandrins suite à une impulsion donnée par Banville

"Où je filais pensiv+ement la blanche laine"

"Chevauchent lent+ement leurs pâles coursiers!"

Et la succession graphique "ent ent" devant la césure que je propose est un indice supplémentaire d'un probable fait exprès, voyez dans "Entends comme brame", le jeu graphique sur les derniers mots à la rime!

Le jeu de mots signifie dans notre poème l'idylle bien chrétienne de Michel et Christine qui resterait à voir, sauf que l'orage a été présenté comme une attaque de loups dans la bergerie ! Le Christ est l'agneau pascal et Michel et Christine sont deux membres du blond troupeau en péril ! La "fin de l'Idylle" sent "ombre et soufre"!

Et justement, je voulais faire remarquer que le poème de Fabre d'Eglantine s'appelle tantôt "L'orage", tantôt "l'hyménée", le dernier vers du poème rimbaldien ironisant précisément sur la possibilité d'hyménée !

Je crois que ça valait la peine de le noter !

mercredi 28 janvier 2015

Trouver la rime en "-omphe"

La question des rimes se pose parfois dans la prose de Rimbaud, et dans la prose la plus prosaïque, la correspondance même du poète !

Rimbaud a appelé sa mère non pas la daronne, mais la "daromphe" ! Plus tard, il a déformé le mot "absinthe" en "absomphe", et il parle même précisément d'Académie d'Absomphe !
La fin de mot "-omphe" devient alors une espèce de suffixe inventé par Rimbaud!
En effet, le mot "triomphe" est supposé ne rimer avec aucun autre, il serait le seul à se terminer de la sorte et le mot "triomphe" vient du latin "triumphus", ce qui ne permet pas de remonter à un suffixe latin en "-umphus" que nous sachions !

Normalement, si on ajoute un préfixe ou un suffixe à un mot, c'est qu'on lui prête un sens qui va préciser la base du mot employé : j'ajoute un préfixe au verbe "faire", et j'obtiens des verbes qui ont un sens distinct : défaire, refaire ! Pour le verbe "saler", l'ajout du préfixe a une conséquence originale : "resaler", puisque le "s" continue de se prononcer comme un "s" et non comme un "z" alors même qu'il est entre deux voyelles : "maison", "roses", pour comparer ! Ou bien comparer avec "assaisonnement" ! Le suffixe s'ajoute à la fin du mot et les dictionnaires de référence en donnent souvent toute une liste dans les pages complémentaires sur la grammaire et la formation des mots ! Mais "-omphe" n'est pas le suffixe "-eur", car il faut retrouver le sens donné à ce suffixe inédit par Rimbaud !
Plutôt que de prendre le mot "triomphe" dans son acception banale, je propose de revenir à l'origine du mot!
Le triomphe est une cérémonie liée aux victoires des empereurs romains, et c'est cette association d'idées qui rend selon moi savoureuse la création "daromphe" où imaginer l'intraitable mère en son foyer en empereur vainqueur ! La note de la cérémonie est évidemment moins réjouissante !

Dans le cas de "l'Académie d'Absomphe", Rimbaud envisage l'orgie festive et la déchéance dans l'absinthe comme l'équivalent d'un glorieux festin d'empire romain célébrant une victoire !

Voilà, j'ignore si un rimbaldien a songé faire une mise au point sur le suffixe rimbaldien "-omphe" et ses effets poétiques ! Dont acte !

Edit : j'ai rédigé l'article ci-dessus sur un coup de tête, en quelques secondes!
La rime "triomphe"::"daromphe" se trouve dans un "Coppée", autrement dit dans un dixain réaliste à la Coppée, de Verlaine!

Ce qui m'intéresse, c'est que "-omphe" est une terminaison propre à Rimbaud et que Verlaine le savait, et Verlaine avait identifié la relation au mot "triomphe", ce qui venait probablement là encore de Rimbaud : on ne va pas imaginer que Verlaine a trouvé une propriété qui avait échappé à Rimbaud, ce serait absurde !
Mon étude ci-dessus soutient une lecture par effet de sens du "-omphe" en lui prêtant une signification de métaphore par renvoi au mot triomphe et une signification artificielle de suffixe, ce qui élève le débat du simple constat de corruption comique "daromphe," "absomphe", "delahomphe" voir le commentaire plus bas
Il n'est pas innocent pour moi que "omphe" ne corrompt pas toujours la même terminaison, Pierre Brunel a proposé sorbomphe sur le modèle daronne - daromphe, mais nous avons un cas absinthe-absomphe !
Si le jeu était onomatopéique, Rimbaud aurait plutôt écrit darumpf, par exemple, pour moi "-omphe" fait sens et ce sens enrichit l'humour du poète quand il y recourt !

lundi 1 décembre 2014

George Sand, Armand Silvestre et la Commune

Dans l'Album zutique se trouve un quatrain intitulé Lys qui se présente par sa fausse signature comme une parodie d'un poète Armand Silvestre qui n'avait encore publié à l'époque qu'une oeuvre poétique assez mince avec deux recueils auxquels ajouter quelques poèmes parus dans les volumes du Parnasse contemporain ! Il fallait joindre à cela deux volumes parus sous le pseudonyme de Ludovic Hans, deux volumes en prose publiés en juin 1871 et qui dénonçaient la Commune de Paris.
Le poème que j'ai ciblé est très précisément le poème Rosa et le lien intertextuel est appuyé par la reprise à la rime du nom "étamine(s)".
Mais, dans mon commentaire, j'ai insisté sur la nature anticommunarde des deux livres en prose : Les Ruines de Paris, Le Comité central et la Commune (titre que reprendra ultérieurement le zutiste Camille Pelletan), ce qui avait pour but d'appuyer une compréhension politique de la parodie zutique.
J'ai souligné également que le premier recueil de poésies d'Armand Silvestre avait joui d'une préface de George Sand où figurait la mention significative de "spiritualiste malgré lui" qui était un clin d'oeil au titre d'une comédie de Molière : Le Médecin malgré lui, l'arrière-plan du médecin moliéresque justifiant les "clysopompes" ou "clystères" de la parodie ! Et je faisais observer que ce premier recueil était contemporain d'un livre sans doute peu connu de George Sand intitulé Monsieur Sylvestre où elle exprimait ses idées sur ce magistère spiritualiste du poète.

D'autres échos littéraires sont en jeu à la lecture du quatrain Lys : il est clair que Rimbaud reprend quelque peu un motif du poème Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs, celui des "lys" "clystères d'extase". Pour moi, il est clair que les idées exprimées dans le quatrain Lys étaient depuis quelque temps mûries dans la pensée de Rimbaud, et elles pouvaient concerner Banville notamment, mais quelque chose avait déterminé Rimbaud à cibler le poète Armand Silvestre cette fois.
En dévoilant la réalité de la relation intertextuelle entre l'oeuvre de Silvestre et le quatrain Lys, j'ai pu considérer la lecture antibonapartiste de Steve Murphy comme caduque, mais j'ai conservé l'idée ponctuelle que le critique avait développée et qui prétendait que le second vers du quatrain présentant le lys comme deux fois "Dédaigneux" des "travaux" et des "famines" venait de la lecture d'un poème sur le lys du Reliquaire de François Coppée. La fleur royale dédaigneuse symbolisait la réaction poétique tant d'un Armand Silvestre que d'un François Coppée, la menace critique planant sur tant d'autres poètes, ainsi Banville qui avait reçu dans son courrier toute une conférence intitulée Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs. Il faut savoir que je prétends également que les trois quatrains intitulés Vu à Rome sont une double allusion à Léon Dierx avec ses Paroles d'un vaincu autant qu'avec ses Lèvres closes et à François Coppée avec le poème liminaire du Reliquaire, comme on peut en juger dans l'article suivant : "La signature Léon Dierx au bas du poème Vu à Rome" !
A l'époque, un même sujet politique préoccupe Rimbaud, et ses nombreuses parodies de François Coppée dans lesquelles j'inclus le poème plus tardif Les Corbeaux (voyez l'article : " Les Corbeaux, 'chose patriotique, mais patriotique bien' ") font qu'on peut très bien retrouver une réécriture de Coppée dans des oeuvres qui se déclarent des parodies de Silvestre ou bien Dierx.
L'état d'ébullition de la création rimbaldienne n'interdit pas ces croisements.
Mais dans ma mise au point sur le poème Lys j'ai évoqué également la relation faite par Armand Silvestre de sa rencontre avec Rimbaud lors du dîner des Vilains Bonshommes en septembre 1871, puisque les comptes rendus d'époque à ce sujet ont été mis à jour par un article d'un certain Wagner dans un numéro de la Revue Verlaine. Il se trouve qu'Armand Silvestre prétend avoir reçu une copie manuscrite des Effarés et je trouve que cela coïncide parfaitement avec la présence au début de l'Album zutique à peu de distance du quatrain Lys d'une parodie de Verlaine intitulée Fête galante. Steve Murphy a signalé que la rime en "-ote" des Effarés, avec le mot "tremblote" venait du poème En bateau des Fêtes galantes et, sans la mention "tremblote", la triple rime en "-ote" du poème zutique Fête galante avec son titre au singulier qui désigne on ne peut plus clairement sa cible confirme le fait par une manière de prolongement insistant.
Peu m'importe que cela ne puisse être prouvé, il s'impose à moi de manière irrésistible que très vraisemblablement Armand Silvestre dit vrai au sujet de ce don d'un manuscrit des Effarés le 30 septembre 1871, le poème Les Effarés a bien dû avoir une valeur d'introduction dans le milieu littéraire parisien ce jour de présentation de Rimbaud par Verlaine au dîner des Vilains Bonshommes, et la parodie zutique Fête galante pourrait procéder en partie de discussions autour de ce poème de 1870, car il est naturel de penser que cela a été le prétexte à la reconduction parodique de la rime en "-ote", puisque sans cela Rimbaud aurait été le seul à apprécier l'emploi de cette rime précise. On peut quand même penser que plus d'un membre du cercle du zutisme fut dans la confidence à commencer par Verlaine. Mais, au passage, il faut observer que le poème Les Effarés prend le parti hugolien de petits misérables privés de pain, voire de déclassés puisque ces enfants deviennent des sans-culottes par usure de leurs vêtements. Normalement, la culotte est un vêtement qui distingue le riche du pauvre, c'est pour cela que les révolutionnaires s'appelaient les sans-culottes ! Ces enfants sont rejetés dans la misère sans doute parce que devenus orphelins et leur culotte qui crève avec le vent fait penser à la rébellion de petits gavroches qui disent "merde"! En 1870, le poème est influencé par la lecture des Misérables, ce qui a déjà fait l'objet d'un article d'un couple de spécialistes de Victor Hugo dans la revue Parade sauvage n°20, mais ce seul poème de 1870 dont on retrouve des copies postérieures à la Semaine sanglante a pris sans doute une dimension nouvelle dans la pensée de Rimbaud à la lumière des événements de l'année 1871, et ce poème Les Effarés est une sorte d'antithèse à la poésie de Silvestre, à plus forte raison aux deux livres publiés sous le pseudonyme de Ludovic Hans et au quatrain ironique intitulé Lys. Il doit être sensible que le second vers sur le dédain des famines et des travaux désigne le mépris d'une grande partie des poètes pour les communards ! Et finalement le don d'un manuscrit des Effarés, on ne saura jamais si Rimbaud l'a effectué avant que Verlaine ne lui donne des précisions sur Armand Silvestre, ou si connaissant son homme le terrible ardennais a fait de ce don un trait satirique espiègle ! Il nous semble plus probable que ce don ait été innocent et que Rimbaud n'ait appris qu'ensuite l'hostilité à la Commune du personnage !
Et justement, un élément va en ce sens. Et un élément qui permet encore d'affiner les précisions quant au contexte de création du quatrain Lys.
Je n'y ai pas eu accès, mais le 3 octobre 1871 George Sand semble avoir publié un article dans la revue Le Temps où elle aurait exprimé ses idées fortement réprobatrices à l'égard du mouvement communard.
Rimbaud a probablement eu connaissance de cet article de la célèbre romancière et il conviendrait d'étudier de près cet article en regard de la composition du quatrain Lys, ce que je n'ai pas eu l'occasion de faire.
George Sand était pourtant connue pour une oeuvre initialement sulfureuse. Le roman Indiana fait le récit romantique d'une histoire d'amour d'une femme mal mariée pour un opportuniste séduisant, ce qui semble quelque peu transposé en plus sarcastique dans le récit flaubertien des amours coupables et déçus d'Emma Bovary avec le suborneur Rodolphe. Ce roman très réussi propose vers la fin une substitution d'amant avec la reprise d'un autre grand motif romantique, celui du suicide mutuel des deux amants, lequel suicide est pourtant éclipsé par un "happy end" différé ! Dans ce roman, Indiana n'a pas hésité à fuir son mari qui venait de la frapper au visage pour une traversée en mer de plusieurs mois où elle croit rejoindre son amant, lequel va cruellement la décevoir ! Ce roman Indiana se réclame explicitement des grands précédents que sont Atala de Chateaubriand et surtout Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre, dont de nombreux motifs sont repris, avec bien sûr une partie du récit située sur l'île de La Réunion ! Le chien fidèle est également repris, avec un fait étonnant à relever, puisque dans le roman de George Sand le chien s'appelle Ophélia et il finit à peu près comme un noyé, puisqu'en essayant de suivre sa maîtresse sur les flots il se fait fracasser la tête par les marins malveillants, et cela rappelle sinistrement à Indiana la noyade par dépit amoureux de sa meilleure amie Noun, mort relatée très tôt dans le roman de façon à jeter un éclairage trouble sur l'ensemble de l'intrigue ! Vers la fin du roman, j'observe que l'idée des "paupières" chargées de larmes est explicitement comparée à l'histoire de Paul et Virginie, poncif des "paupières rougies" qui réapparaît dans un poème de Verlaine qui fait référence au même célèbre roman.
Je n'ai pas remarqué d'intertexte utile à la compréhension de l'oeuvre de Rimbaud à la lecture du premier roman de George Sand, si ce n'est que dans la première page le mouvement du corps du colonel Delmare, un nostalgique de l'Empire, fait quelque peu songer aux Assis :

Il quitta enfin sa chaise, évidemment impatienté de ne savoir comment rompre le silence, et se prit à marcher pesamment dans toute la longueur du salon, sans perdre un instant la roideur convenable à tous les mouvements d'un ancien militaire, s'appuyant sur les reins et se tournant tout d'une pièce, avec ce contentement perpétuel de soi-même qui caractérise l'homme de parade et l'officier modèle.
      
Je n'ai pas la prétention d'exhiber un intertexte, ni même une source, il s'agit juste d'un rapprochement suggestif qui, par la comparaison, peut nous éclairer sociologiquement le sens à donner aux expressions savoureuses du poème de Rimbaud.
J'ai évoqué récemment le cas du roman Lélia, le troisième des romans de George Sand. Je l'ai lu dans sa version originale et non dans sa version remaniée de 1839. George Sand a également participé à la composition collective du Diable à Paris, oeuvre que Rimbaud signale avoir lue à loisir dans une lettre à Izambard d'août 1870 ! Mais, répugnant à lire sur le net, je n'ai pas encore étudié de près cet ouvrage, à la différence de La Robe de Nessus et de Costal l'Indien qui eux ont déçu quelque peu mes espoirs de découvertes rimbaldiennes.
Certains autres ouvrages de la période sulfureuse de George Sand peuvent avoir une chance d'intéresser les rimbaldiens, par exemple Consuelo, La Comtesse de Rudolstadt, mais les positions anticommunardes de la romancière devraient m'amener à une lecture du Compagnon du Tour de France, puisqu'il y est question de la figure de l'ouvrier !