samedi 27 février 2021

« N’oublie pas de chier sur le 'Dictionnaire Rimbaud' si tu le rencontres… » (partie 1 : contextualisation)

 

« N’oublie pas de chier sur le Dictionnaire Rimbaud si tu le rencontres… »

 

En 2014, un Dictionnaire Rimbaud placé « sous la direction de Jean-Baptiste Baronian » a vu le jour dans la collection « Bouquins » de l’éditeur Robert Laffont. Les collaborateurs furent nombreux : trente-six chandelles. Baronian avait composé une « Introduction » sous-titrée « Un état des lieux rimbaldiens » où il soulignait l’importance des conflits entre experts du poète : « […] le rimbaldisme est devenu, au fil des ans, une discipline foisonnante, presque une religion à part entière, pleine de contradictions, de conflits et de chicanes, y compris sur des sujets mineurs ou sur des détails. Et même une discipline périlleuse, où les haines, les détestations et les ukases sont monnaie courante. » Semblant se considérer au-dessus de la mêlée, Baronian finissait par des propos qui ne pouvaient que précipiter une réaction : « Mais ce Dictionnaire Rimbaud n’est pas seulement un ouvrage de synthèse comme il n’y en a encore jamais eu. Il est aussi un outil de référence pour approcher au plus près le poète dans sa vie et dans ses écrits […] » Le dictionnaire revendiquait aussi une certaine originalité dans les sujets abordés : « la chanson française, le rock, la bande dessinée, le merchandising ou la philatélie ». En-dehors du baratin sur le tissage des notices dans un dictionnaire, il était souligné que les études des poèmes seraient volontairement « assez courtes et purement informatives », tandis qu’André Guyaux était finalement « remerci[é] ici plus particulièrement ». L’ouvrage lui était même dédié, ce qui est un peu surprenant quand on envisage la différence de sens entre les verbes dédicacer et dédier.

Un fait remarquable s’imposait à l’esprit : l’absence de l’essentiel de l’équipe de la revue Parade sauvage parmi les collaborateurs. Or, le Dictionnaire Rimbaud sous la direction d’Adrien Cavallaro, de Yann Frémy et d’Alain Vaillant qui paraît maintenant en février 2021 aux éditions Classiques Garnier est à l’évidence une riposte à cet ouvrage de 2014. Le nouveau Dictionnaire Rimbaud recentre les notices sur des aspects plus volontiers littéraires et universitaires, et ses collaborateurs sont pour l’essentiel les personnes qui publient régulièrement dans les revues Parade sauvage et Revue Verlaine. Nous retrouvons plusieurs directeurs de ces deux publications : Steve Murphy au premier chef, mais aussi Yann Frémy, Seth Whidden, Denis Saint-Amand et Solenn Dupas. Quelques collaborateurs se retrouvent, il est vrai, dans les deux dictionnaires : Yoshikazu Nakaji, Yves Reboul, Denis Saint-Amand et Frédéric Thomas. Reboul s’est toujours déclaré en-dehors des clans, Saint-Amand et Thomas étaient de nouveaux venus en 2014, Nakaji est une figure internationale du rimbaldisme pour ne pas expliquer sa situation en plus de mots. Ces quatre exceptions n’empêchent pas de sentir le clivage entre les deux équipes. Dans le cas du nouveau Dictionnaire Rimbaud, d’autres rimbaldiens que Reboul et Nakaji peuvent être considérés en principe comme au-delà des oppositions claniques : Brunel, Murat, à tout le moins.

L’opposition entre les deux clans s’est quelque peu radicalisée à l’époque d’un article de Steve Murphy sur la pagination manuscrite des Illuminations qu’il a publié en 2001 dans la revue Histoires littéraires dirigée par feu Jean-Jacques Lefrère. La thèse défendue par Steve Murphy était très mal étayée au plan scientifique, et elle ne nous empêche pas de soutenir une conclusion inverse comme nous le verrons plus loin, mais cette thèse critiquait encore sévèrement les ouvrages antérieurs d’André Guyaux et elle a fait illusion au point de passer pour une vérité d’évidence auprès de critiques rimbaldiens comme Reboul et Murat, pourtant non pris dans les querelles de clans, et cela jusqu’à la réfutation, très cruelle, immensément cruelle, de Jacques Bienvenu à laquelle j’ai participé avec un argument aux petits oignons. Cette réfutation a eu lieu en deux temps. La première partie de l’article « La pagination des ‘Illuminations’ » par Jacques Bienvenu a été mise en ligne sur son blog Rimbaud ivre le dimanche 12 février 2012 et la « (suite) » est tombée comme un coup de massue dans un ciel serein le mardi 6 mars 2012. Cependant, cela n’a rien arrêté en terme de conflits. Il faut dire qu’entre-temps, André Guyaux a édité une nouvelle version depuis longtemps attendue des Œuvres complètes d’Arthur Rimbaud dans la collection de la Pléiade en 2009. Cela nous a valu une recension acrimonieuse de la part de Jean-Jacques Lefrère avec l’article « Rimbaud dans une Pléiade sans étoiles », qu’il n’a visiblement pas écrit tout seul, dans la revue de La Quinzaine littéraire en mars 2009. Affecté par de nombreuses coquilles, l’article peut être consulté en ligne sur le site La Revue des ressources. Lefrère était indigné par les insuffisances de l’ouvrage, mais il reprochait aussi à Guyaux « un monument de sectarisme et d’ingratitude ». Et, hâtivement, Lefrère reprochait la non-adhésion de Guyaux à des interprétations partisanes :

 

Les précédents éditeurs, les plus récents en tout cas, avaient au moins eu soin de respecter les « projets de recueil » conçus par Rimbaud lui-même, en les coiffant parfois de titres factices comme « Dossier Demeny » ou « Dossier Verlaine ». M. Guyaux a choisi de rejeter toute présentation basée sur ces ensembles. Il doute même, contre l’évidence, qu’il y ait eu chez Rimbaud des intentions de tels recueils et va même jusqu’à poser des questions presque délirantes, du genre : « Les Illuminations étaient-elles destinées à paraître dans son esprit ? »

 

Nous parlerons plus loin de ces prétendus « projets de recueil ». Nous constatons que, même si toutes les critiques ne sont pas infondées, une certaine liberté éditoriale était carrément refusée à Guyaux par Lefrère. Et nous en arrivons à un point important, l’accusation explicite de mauvaise foi au sujet de la pagination des Illuminations :

 

« Sans doute on n’oserait pas affirmer que la pagination est de Rimbaud lui-même, encore que la chose soit possible », écrit M. Guyaux dans un de ces exercices chèvre-chouistes où il montre une certaine virtuosité. Car cette affirmation selon laquelle on ne saurait attester que les paginations du manuscrit sont de Rimbaud est évidemment d’une certaine mauvaise foi. Certes, son édition révèle qu’il a plus ou moins capitulé devant les critiques adressées à ses précédents travaux sur Les Illuminations, mais il lui coûte, à l’évidence, d’admettre publiquement qu’il s’est jadis fourvoyé, et dans les grandes largeurs, sur la théorie du « fragment » dans la thèse qui lui a ouvert les portes de la Sorbonne sous le titre Poétique du fragment. […] Il adopte […] la solution préconisée par M. Murphy, mais ne se range pas pour autant avec franchise à la thèse de ce dernier, qui a établi que la numérotation figurant sur les vingt-quatre premiers feuillets du manuscrit des Illuminations, numérotation suivie par l’édition pré-originale de La Vogue, est de la main de Rimbaud. […Guyaux] essaie de nous tromper, mais n’apparaît pas disposé à reconnaître qu’il faut considérer ces Illuminations comme un projet de recueil assez avancé, préparé par l’auteur pour une éventuelle édition.

 

Un an après, Lefrère lançait la photographie du « Coin de table à Aden » …

Dans l’examen critique qui va suivre, nous évaluerons cette question de la nécessité ou non de s’aligner sur certaines positions déclarées consensuelles par Lefrère. Intéressons-nous maintenant à la liste des collaborateurs au nouveau Dictionnaire Rimbaud. Nous avons un total de trente-huit participants, nombre à peine supérieur à celui du Dictionnaire Rimbaud dirigé par Baronian. Les participations de Pierre Brunel, Yves Reboul et Michel Murat sont de pure prestige, une notice chacun. Steve Murphy a une contribution légèrement plus conséquente qui monte à cinq articles. Cependant, les autres directeurs des périodiques universitaires Parade sauvage et Revue Verlaine sont en général des créations de Steve Murphy, c’est lui qui les a mis en place, et nous relevons donc un certain nombre de contributeurs à placer sous le patronage de Murphy lui-même : Yann Frémy, Seth Whidden, Denis Saint-Amand et Solenn Dupas. Ils peuvent éventuellement s’émanciper, mais reste à voir ce qu’il en est. Notons que Yann Frémy est en outre un codirecteur de l’ouvrage avec Adrien Cavallaro, un nouveau venu dans les études rimbaldiennes, et Alain Vaillant, enseignant à Nanterre. La place prise par Yann Frémy est quelque peu étonnante. Il a été très tôt mis à la tête de la revue Parade sauvage et son titre de reconnaissance doit être sa thèse sur Une saison en enfer qui a été elle-même publiée, mais avec des remaniements tout de même, aux éditions Classiques Garnier, thèse que j’ai lue à la fois dans sa version sur microfiches à l’université de Toulouse le Mirail et dans son format aux éditions Classiques Garnier. La thèse incluait une analyse des proses dites « contre-évangéliques ». J’ai lu aussi des extraits de cette thèse qui furent adaptés sous forme d’articles dans des revues, Parade sauvage toujours, ou bien Studi Francesi. Frémy est devenu codirecteur de la revue Parade sauvage, mais aussi de la Revue Verlaine, et, avec le temps, on ne saurait plus vraiment dire de quel auteur Frémy est plutôt spécialiste, ni sur quelle partie de l’œuvre de Rimbaud il est capable de produire une analyse experte. En tout cas, ses titres de gloire sont visiblement discutés au sujet du livre Une saison en enfer, si nous en croyons Michel Murat dans le texte « Du nouveau sur Rimbaud ? » qui peut être consulté sur le site Rimbaud ivre et qui correspond au discours prononcé à l’ouverture du colloque « Les Saisons de Rimbaud » de 2017. Ce texte a été mis en ligne le dimanche 19 mars 2017 et nous pouvons y lire une opposition entre deux références critiques. Les « travaux » de Yoshikazu Nakaji sur Une saison en enfer « font toujours référence », tandis que :

 

[…] ceux de Yann Frémy, malgré leur intérêt, n’ont apporté aucun renouvellement décisif.

 

Pourtant, Frémy a une influence considérable. Il a dirigé un nombre conséquent d’ouvrages collectifs sur Verlaine ou sur Une saison en enfer. Il est invité régulièrement pour des émissions radiophoniques, notamment à France Culture. C’est quelqu’un qui diffuse très largement auprès du public une certaine idée critique de Rimbaud, du sens du livre Une saison en enfer, et il opère des choix en tant qu’éditeur. Pour ses contributions au présent Dictionnaire Rimbaud, nous constatons qu’il ne se surimpose pas au sujet du livre Une saison en enfer : il produit essentiellement un article général sur l’ouvrage, une étude de la section « Délires I », une de la phrase : « Il faut être absolument moderne, » et une sur le « brouillon » du poème « Ô saisons ! ô châteaux ! » Pour le reste, il s’éparpille sur un certain nombre d’articles franchement secondaires : « A la Musique », « Le Buffet », le « Cahier des dix ans », Delahaye, Dierx, Labarrière, Le Clézio, Siefert, Vitalie Rimbaud la sœur, « Sensation », « Première soirée », Arras, Dessins de Rimbaud, Homme de lettres, « L’Enfant qui ramassa les balles… » On ne peut pas dire qu’au-delà de son domaine de confort relatif, il se penche sur les principales questions herméneutiques. Les deux exceptions sont les articles sur « Ariettes oubliées » III et « Enfance I-II-III-IV-V ».

Je ne vais pas spéculer sur les autres contributeurs qui ne risquent pas de produire un son de cloche différent du saint évangile murphyen. Tout le monde est capable de consulter les revues d’études rimbaldiennes et verlainiennes et de se faire sa propre idée. En revanche, il convient également de faire un cas à part au sujet d’Alain Bardel. Il ne s’agit pas d’un universitaire, mais d’un enseignant à la retraite qui a développé sur la toile un site rimbaldien. Admiratif à l’origine des articles de Murphy, Claisse et Fongaro, il a fini par intégrer l’équipe de la revue Parade sauvage où il publie de temps en temps. Sur la page de « présentation des auteurs », la ligne consacrée à Bardel est éloquente : il est « l’animateur du site internet ‘Arthur Rimbaud, le poète’ ». Il nous refait le coup de Jean d’Ormesson qui écrit sur ses livres qu’il est agrégé de philosophie, comme si cela était aussi important que d’être académicien. Bardel, lui, est « animateur ». Je ne pense pas que l’expression soit correcte, mais peu importe. La question est la suivante : comment avec un titre de reconnaissance aussi mince Bardel peut-il occuper un tel empire dans la diffusion critique des études rimbaldiennes ? On ne peut pas lui reprocher le succès de son site sur internet qui est au demeurant une vitrine du discours de Murphy et de la revue Parade sauvage. C’est son initiative personnelle, et il est libre de parler de Rimbaud et les gens sont libres de lui accorder un certain crédit. Bardel a aussi le droit de publier des articles dans des revues universitaires. En revanche, il n’est pas normal qu’il soit recouru systématiquement à sa plume dans des publications collectives stratégiques. Bardel s’immisce dans le débat sur le sonnet « Voyelles » lorsqu’une journaliste Lauren Malka veut recueillir des avis d’experts ou supposés experts. Il fait partie des intervenants triés sur le volet pour publier dans Le Magazine littéraire avec Murphy et une poignée de personnes. Et cette fois, il lui est accordé une place prépondérante dans ce nouveau Dictionnaire Rimbaud. Je ne veux pas tout lui contester, il a une érudition réelle par ses vastes lectures de la critique rimbaldienne, et à cette aune il aurait été plus indiqué que pas mal d’autres collaborateurs de ce Dictionnaire Rimbaud pour produire des articles sur les poèmes en prose des Illuminations. Il aurait mieux tenu sa place que quelques-uns, il faut le reconnaître. En revanche, on ne peut pas décemment confier à Bardel des notices sur des sujets aussi décisifs que les manuscrits, sur des poèmes aussi importants et compliqués que « Mémoire » ou « Voyelles ». Et nous remarquons qu’à la différence de Frémy, il en a pas mal à son actif des articles variés sur lesquels s’affronter à des sujets rimbaldiens passionnants : « L’Homme juste », « L’Orgie parisienne ou Paris se repeuple », « Bonne pensée du matin », plusieurs poèmes en prose et les Proses dites « évangéliques » (je dis « contre-évangéliques », mais passons !). Je rappelle que, dans l’ouvrage dirigé par Baronian, la notice sur « Voyelles » a été confiée à Eddie Breuil, l’auteur d’un ouvrage qu’on peut dire unanimement décrié et qui, nous l’avons vu plus haut, est cité ironiquement par Murat lors du colloque « Les Saisons » : Du Nouveau chez Rimbaud. Quelque part, cela montre aussi que les près de soixante-dix contributeurs des deux dictionnaires ne sont pas prêts à affronter un discours de synthèse sur « Voyelles » auprès du grand public. Le malheur, c’est qu’on accorde à Bardel une autorité critique qui n’est pas légitime et qui prend un tour quasi systématique. Enfin, je ne vais pas me fatiguer à énumérer les passages du site de Bardel où les critiques à l’encontre de Guyaux fusent comme si c’était une de ses connaissances personnelles. Je vous offre quand même un extrait récent pour que vous puissiez vous en faire une idée. Le 10/12/2020, Bardel mettait en ligne, sinon remaniait, une étude sur le poème « Ô la face cendrée… » où il pratique à l’encontre de Guyaux un persiflage sensiblement comparable, si pas aux phrases outrancières de Lefrère, du moins à celles peu amènes de Murphy ou de certains collaborateurs de la revue Parade sauvage :

 

Dans sa récente édition des Œuvres complètes de Rimbaud de la Bibliothèque de la Pléiade, André Guyaux, jadis si partisan de la séparation, ne se montre plus aussi convaincu d’avoir affaire, avec ce court fragment, à un « poème autonome » […]

 

Comme neutralité, on a vu mieux. On sent le désir de mordre. Or, autant je suis plus proche des lectures des poèmes de Rimbaud par Murphy et certains contributeurs de la revue Parade sauvage (Claisse, Cornulier, Reboul,…), autant je sens que cette façon de persiflage est devenue maladive jusqu’à en être hors de tout contrôle lucide de la pensée. Il faut d’ailleurs dire qu’en l’occurrence Bardel est très mal avisé. C’est au contraire Murphy et Reboul qui ont nettement tort d’entretenir l’ancienne lecture selon laquelle « Ô la face cendrée… » serait (Murphy) ou pourrait être (Reboul) le second paragraphe du poème « Being Beauteous », et ce n’est pas faire allégeance à Guyaux de dire qu’il a explicitement raison et qu’il ne doit pas faiblir sur ce point. Sur les manuscrits des poèmes en prose, les titres sont systématiquement flanqués d’un point final à la manière d’Alphonse Lemerre, l’éditeur des parnassiens, et ce point derrière trois croix en position de titre ne vient pas des protes de la revue « La Vogue » qui ont manqué d’identifier certains titres (« Fête d’hiver » et « Les Ponts ») dans les éditions pré-originale et originale (en revue et en plaquette) de 1886 des Illuminations, il vient forcément de Rimbaud lui-même. Il est donc prouvé matériellement que ce paragraphe est un poème autonome. Il n’y a pas à chicaner. Et je remarque qu’en charge des deux articles sur « Being Beauteous » et « Ô la face cendrée… », Adrien Cavallaro a séparé les deux poèmes sans exprimer d’hésitation dans le nouveau Dictionnaire Rimbaud dont il est l’un des codirecteurs.

Ne me demandez pas comment je n’ai pas eu conscience que le Dictionnaire Rimbaud allait mobiliser tant de collaborateurs. J’ai complètement négligé l’annonce de cette publication. Je croyais que ce serait l’ouvrage de trois personnes : Cavallaro, Frémy et Vaillant. Je me rends compte rétrospectivement de mon manque d’attention, puisque dans le texte de Murat cité plus haut il était déjà question en 2017 de la future parution de ce Dictionnaire Rimbaud et il faut même citer ce qui était dit sur sa concurrence prévisible avec celui dirigé par Baronian :

 

La mise en chantier de dictionnaires Rimbaud signifie-t-elle que la recherche n’a plus grand-chose à apporter, et que l’heure de la synthèse est venue ? On peut sans doute regretter qu’il y ait deux dictionnaires concurrents, celui de Bouquins, dirigé par Jean-Baptiste Baronian, et celui qu’Alain Vaillant prépare pour Garnier. Il y aura des doublons ; mais on pourra aussi corriger l’un par l’autre. Les dictionnaires, grâce à leur caractère systématique, permettent de combler des lacunes […]

 

Je pense différemment. Je n’en ai pas fini avec la contextualisation du nouveau Dictionnaire Rimbaud. Depuis quelques années, il est pas mal question de l’intérêt renouvelé de la critique rimbaldienne pour l’Album zutique. Il y a eu une réédition du fac-similé de l’Album zutique aux éditions du Sandre et le volume La Muse parodique de Daniel Grojnowski (que je connais mal, ne le possédant pas et ne l’ayant consulté que fort peu en milieu universitaire). Mais, en 2009, j’ai communiqué certains de mes résultats à André Guyaux dans l’optique du meilleur établissement possible des textes de Rimbaud. C’est dans cette édition des Œuvres complètes dans la Pléiade qu’il a été révélé que les deux poèmes « Vieux de la vieille » et « Hypotyposes saturniennes ex Belmonter » étaient principalement des centons de citations authentiques de Belmontet. Il y était question également d’une réécriture d’un vers de Verlaine dans « L’Angelot maudit » et d’un modèle patent dans les poésies de Louis-Xavier de Ricard à l’alexandrin que lui attribuait Rimbaud dans l’Album zutique. Il était question également, même si c’était plus vague, des mots des poésies de Léon Dierx les plus susceptibles de se rapprocher du poème « Vu à Rome ». J’avais d’autres découvertes zutiques sous le coude, notamment la source au quatrain « Lys », le troisième des « Sonnets païens » du premier recueil publié par Armand Silvestre et j’avais un texte de Verlaine qui permettait de comprendre pourquoi les sonnets en vers d’une syllabe étaient si abondants dans l’Album zutique. Je n’étais pas maître de publier autant que je le désirais en un instant. J’ai publié un article contrôlé en nombre de caractères dans la revue Europe et puis un autre dans la revue Rimbaud vivant où j’ai fort heureusement développé toute mon analyse pour dater au plus près la période des contributions rimbaldiennes à l’Album zutique, ce dont Lefrère et Murphy étaient parfaitement au courant, puisque Murphy pilotait ma publication dans la revue Europe, tandis que Lefrère, avant notre conflit, avait souhaité que je publie un article complet sur Belmontet dans la revue Histoires littéraires. Pour la petite histoire, quand j’ai vu que mon article figurait dans la revue qui prétendait identifier Rimbaud sur la photographie d’Aden, j’ai écrit sur un forum : « Comment je vais m’en remettre », ce à quoi Lefrère m’a répondu par un courriel privé qui commençait par citer cette phrase. Or, pendant le conflit sur cette photographie où pendant longtemps moi et Jacques Bienvenu n’avons reçu le soutien public de pratiquement aucun rimbaldien, je publiais mes articles sur l’Album zutique et je me réjouissais d’en publier deux autres dans un nouveau volume collectif La Poésie jubilatoire, sans savoir que Lefrère, Pakenham et Murphy, qui, tous trois, connaissaient mes recherches inédites pour partie, collaboraient à l’écriture du livre de Bernard Teyssèdre Arthur Rimbaud et le foutoir zutique, celui-ci ayant acté le fait dans ses « Remerciements » par des propos qui se passent de commentaires :

 

Je remercie tout particulièrement Jean-Jacques Lefrère, qui m’a aidé de ses remarques critiques pendant toute la durée de la mise au point de ce livre […]

Je remercie Michael Pakenham et Steve Murphy qui comme lui ont pris la peine d’annoter, de commenter et de corriger mon texte page à page, parfois même ligne à ligne.

 

Le livre La Poésie jubilatoire a permis à divers rimbaldiens de s’exprimer, j’y ai eu ma place, mais petit à petit la musique a été d’attribuer des antériorités à Teyssèdre et de confondre dans la masse des gens qui parlent mes apports propres. D’autres articles sur l’Album zutique ont été publiés dans la revue Parade sauvage. Puis, Denis Saint-Amand a publié un livre Sociologie du Zutisme. Le Dictionnaire Rimbaud de 2014 avait été l’occasion de produire des notices sur les poèmes zutiques sans citer de sources. Prenez l’article « Lys » aux pages 385-386, mes idées sont du domaine public, idées pour lesquelles je n’ai jamais été salué personnellement. Il est vrai que certaines notices étaient accompagnées de courtes indications bibliographiques où il était possible de remonter aux sources de telles et telles affirmations, de telles et telles mises au point. Le nouveau Dictionnaire Rimbaud a lui l’intérêt d’avoir une bibliographie, mais à y regarder de plus près elle fait double emploi avec les petites bibliographies notice par notice. Ce n’est qu’une reprise, et par conséquent la constitution de la bibliographie est tributaire des aléas de la distribution du travail entre les différents intervenants. Ensuite, les notices consacrées aux poèmes sont plus longues que dans l’ouvrage de 2014 et elles sont l’occasion de faire entendre une petite musique sur laquelle je vais passer la loupe. Le problème de l’Album zutique me concerne tout particulièrement, mais je vais passer la loupe aussi sur les sujets soulevés plus haut par Lefrère, les manuscrits, les prétendus « projets de recueil », la pagination. Je vais m’intéresser à différents sujets et dans la seconde partie de mon étude je vais essayer de vous montrer comment on devient musicien… Et je ne perdrai pas de vue que les motifs musicaux se travaillent dans le temps au fil de publications successives.

La deuxième partie de l’étude va éplucher le discours tenu dans l’avant-propos par Alain Vaillant, puis nous ferons une synthèse critique sur les diverses contributions.

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