jeudi 18 février 2021

Voyelles, un sonnet païen !

Suite à ma lecture du poème-quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." que Verlaine qualifie de "Madrigal", ce que Reboul a un peu sommairement rabattu sur l'épigramme, commençons par citer ce qu'en dit Banville dans son Petit traité de poésie française. Il en parle à la toute fin du chapitre VII, et cela s'entend dans son titre même : "De la tragédie au madrigal" :

L'EPIGRAMME était une raillerie fine ou cruelle enfermée dans quelques vers aux pointes acérées ; LE MADRIGAL, un compliment ingénieux dit en quelques vers. On en fait encore en prose dans la conversation ; mais si le Madrigal et l'Epigramme en vers ont leur raison d'être dans le Poëme et dans la Comédie, ils ne se servent plus à part, comme au temps des bustes en porcelaine et des bergères couleur de rose. Les meilleurs qu'on ait faits dans notre langue se trouvent réunis dans un recueil : le Nouveau Recueil des Epigrammatistes français, anciens et modernes, à Amsterdam, chez les frères Wetstein, 1720.
                              Les Amis de l'heure présente,
                              Ont la naturel du melon,
                              Il faut en essayer cinquante
                              Avant que d'en trouver un bon,
a dit un épigrammatiste ; mais un bon madrigal est cent fois plus rare qu'un bon ami, car le moyen d'être neuf et original en comparant une femme à une rose ? Il faudrait pour cela commencer par réhabiliter la Rose, que tant de madrigaux fades sont presque parvenus à déshonorer, même après que Cypris l'avait faite semblable à ses lèvres et teinte de son précieux sang !
Rimbaud avait visiblement lu cet extrait de Banville avant de composer son poème-quatrain, qui est bien un "Madrigal" et non une simple "Epigramme".
Rimbaud fait un emploi divin de la couleur "rose" au premier vers de son quatrain : "L'Etoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles," avec une construction verbale quasi adverbiale, un peu donc au-delà del a simple épithète détachée, puisque le rose qualifie l'étoile, surtout la manière de pleurer vu la construction et, le second hémistiche étant un complément circonstanciel de lieu : "au cœur de tes oreilles," la couleur "rose" devient un don imprécis entre caresse, parure et attribut de l'être féminin. Enfin, la mention "cœur" en principe neutralisée dans la tournure prépositionnelle, est soulignée pourtant dans son sens premier d'organe qui fait circuler le sang, avec une assimilation toute comparable au cas de "Voyelles" du son à la vue d'une couleur. Et, en faisant cela, Rimbaud a parfaitement conscience du propos de Banville sur la difficulté de renouveler la pointe galante à propos d'une rose nourrie du sang de Vénus, puisque, pour la succession de trois couleurs sur quatre dans "L'Etoile a pleuré rose...", nous avons une progression de l'intensité d'un sang qui est aussi au départ celui du soleil rayonnant sur la mer : "L'étoile a pleuré rose...", "La mer a perlé rousse...", et l'Homme remplaçant la lumière de l'astre nous avons la liquidité de "pleuré" et "perlé", l'accumulation du sang visible de "rose" et "rousse" dans le seul verbe "saigné", tandis que la mention de couleur exprime la saturation de ce sang "noir". Rimbaud est allé bien au-delà de la comparaison de la Femme à une rose. Le dernier vers "saigné noir" n'a d'évidence rien de fade. Puis, en fait de renouvellement du genre, Rimbaud inverse l'idée de Banville d'une Vénus qui a teint la rose de son sang. Non seulement, l'étoile, l'infini et la mer sont à l'origine des teintures de Vénus cette fois, mais en prime c'est l'Homme qui, dans son hommage, teint la Vénus de son "précieux sang" qui jaillit comme une semence.
Le dernier vers est bien un compliment ingénieux : "Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain." Seul parmi tous les rimbaldiens, Reboul identifie l'allusion au martyre de la Commune, mais il considère que cette fin de poème est une révélation "sinistre" relevant de la raillerie de l'épigramme. Non, c'est bien un compliment ! L'Homme a donné son sang noir intense pour honorer la Vénus (ou la Femme, ce qui revient au même).
Femme avec une majuscule ou Vénus, cela ne fait pas deux lectures différentes. Dans son premier long poème "païen", "Credo in unam" dont Reboul dit dans son livre Rimbaud dans son temps que c'est un centon peu original de reprises aux romantiques et aux parnassiens, avis que je ne partage pas (centon est beaucoup trop excessif) et qui entre en tension avec ce que le critique dit lui-même de "L'Etoile a pleuré rose...", Rimbaud déclare sa foi en Vénus, mais il déplore aussi le devenir de la "Femme" avec des mots frappants. A l'époque de composition de "Credo in unam", c'est sans doute une coïncidence, mais on savoure la mention avec une majuscule "Idole" qui fait songer à Mérat. Mais, surtout, Rimbaud développe avec enthousiasme l'idée d'une "Femme" idéale par un corps divinisé par Vénus, c'est très clairement le motif du "flanc souverain" qui passe de Vénus à la Femme, et je rappelle que dans les recueils d'Armand Silvestre il est question du moule idéal du flanc parfait de Vénus, puis de la recherche de cette empreinte divine parmi les femmes humaines. Je cite Rimbaud en mai 1870, dans un poème envoyé à Banville en tant que "credo des poètes" :
Et l'Idole où tu mis tant de virginité,
Où tu divinisas notre argile, la Femme,
Afin que l'Homme pût éclairer sa pauvre âme
Et monter lentement dans un immense amour
De la prison terrestre à la beauté du jour ;
- La Femme ne sait plus faire la courtisane !....
Rimbaud parle de prostitution sacrée antique, ce qui est sans aucun doute maladroit (une femme peut se prostituer pour s'amuser, pour goûter le sentiment de puissance d'un vice, cela est certain, mais il n'en reste pas moins que c'est un phénomène d'usure à long terme, que la plupart des femmes ne peuvent pas le supporter sans séquelles et que le don du corps est fait en partie au moins contre son gré avec toute l'amertume qui ne peut qu'en résulter. Et dans l'Antiquité, ces femmes étaient exploitées, manipulées, enfermées dans leur condition qui n'avait rien à voir avec l'amour). Mais bon ! Ce qu'il importe de noter, c'est l'absence d'amour libre que Rimbaud reproche à notre monde. Et nous relevons l'image dualiste platonicienne qui nous oriente vers la lumière du soleil ("beauté du jour"). Cela coïncide parfaitement avec le quatrain "L'Etoile a pleuré rose...", et pour l'image de la courtisane, rappelons que "Rosa", au centre des "Sonnets payens" d'Armand Silvestre" est une "prêtresse de Vénus".
Mais, entre cette lettre à Banville de mai 1870 et la composition à Paris du quatrain "L'Etoile a pleuré rose...", il y a eu les événements forts de la guerre franco-prussienne et de la guerre civile. Dans le poème "Paris se repeuple", dans un développement allégorique qui n'est pas sans rappeler Pierre de Ronsard et Agrippa d'Aubigné parlant de la France déchirée au temps des guerres de religion, Rimbaud personnifie la ville de Paris en Vénus, en relançant plus habilement le motif de la courtisane, et cela vient après une image terrible de gens dénoncés en train de "fouille[r] le ventre de la Femme", dans un espace de confusion entre le viol et le Meurtre, ce qui veut bien dire que la femme communarde maltraitée est une image de la Vénus :
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques,
Qu'est-ce que ça peut faire à la putain Paris,
Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques ?
Elle se secouera de vous, hargneux pourris !

Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles,
Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus,
La rouge courtisane aux seins gros de batailles,
Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus !

Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères,
Paris ! quand tu reçus tant de coups de couteau,
Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires,
Un peu de la bonté du fauve renouveau,

Ô cité douloureuse, ô cité quasi-morte,
La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir
Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes,
Cité que le Passé sombre pourrait bénir :

Corps remagnétisé pour les énormes peines,
Tu rebois donc la vie effroyable ! tu sens
Sourdre le flux des vers livides en tes veines,
Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants !

Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides
Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès
Que les Stryx n'éteignaient l'œil des Cariatides
Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.

Quoique ce soit affreux de te revoir couverte
Ainsi ; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité
Ulcère plus puant à la Nature verte,
Le Poète te dit : "Splendide est ta Beauté !"

L'orage a sacré ta suprême poésie ;
L'immense remuement des forces te secourt ;
Ton œuvre bout, ta mort gronde, Cité choisie !
Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd.

Le Poète prendra le sanglot des Infâmes,
La haine des Forçats, la clameur des Maudits :
Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes.
Ses strophes bondiront, voilà ! voilà ! bandits !
Il va de soi que le poème "Paris se repeuple" est antidaté "Mai 1871" et que Verlaine s'appuie sur cette fausse date pour écarter un peu plus de lui la teneur communarde des propos. Je rappelle que le poème parle d'un repeuplement de Paris avec des "niches de planches" pour couvrir des destructions de la Commune, ce qui ne peut avoir lieu qu'en juin. Mais, à tout le moins, le poème a été fortement remanié à Paris, puisqu'il varie en nombre de strophes, et puisque certaines variantes sont importantes entre les deux leçons connues du poème. Rimbaud recrée des configurations à la césure notamment. Enfin, si l'irrégularité de rime "reins"::"souverain" amène Alain Chevrier dans le Dictionnaire Rimbaud à considérer que le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." est de composition tardive, que dirait-il de la rime "ô cité quasi-morte" :: "ses milliards de portes", où l'effet est inverse de celui du quatrain et de toute beauté avec ce "s" pluriel de multiplication infinie de vie dans l'Avenir, tandis que dans le quatrain nous avons une progression vers l'unité de la célébration de "reins" à  "flanc souverain", parachèvement du recueillement.
Et ce n'est pas tout, comme je rapproche d'évidence certains passages de "Paris se repeuple" du sonnet "Voyelles" : "suprême poésie", "strideurs" et "clairons", je note que dans ce même quatrain de "Paris se repeuple", après un rapprochement avec le sonnet "Voyelles" un autre est envisageable avec le quatrain-madrigal qui fait cortège à "Voyelles" sur un feuillet de copies manuscrites par Verlaine, puisque : "Amasse les strideurs au cœur du clairon lourd", où le clairon est un équivalent de l'oreille dans ce contexte, a un second hémistiche parent du second hémistiche du premier vers de notre poème-quatrain : "L'Etoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles," en sachant que dans "Paris se repeuple" il est question d'une "rouge courtisane aux seins gros de batailles," autrement une belle "aux mammes vermeilles" portée par la mer, la mer étant une image du peuple insurgé dans quantité de poèmes d'André Chénier, Victor Hugo et Arthur Rimbaud, sachant encore que, gisante, la ville vénusienne de Paris est décrite : "retenant dans [s]es prunelles claires, / Un peu de la bonté du fauve renouveau", ce qui va de pair avec le don rosé de l'étoile aux oreilles. Comme l'Homme a saigné noir au flanc souverain, il est question du contraste d'un "Passé sombre" qui "pourrait bénir" la "Cité" Paris. Et les "pleurs d'or astral" de "Cariatides" qui sont une citation sensible de Banville ne sont-ils pas une expression à nouveau de l'image du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." ?
Et pour montrer que la pointe du madrigal "L'Etoile a pleuré rose..." est bien un "compliment ingénieux", nous pouvons encore citer le poème "Les Mains de Jeanne-Marie". L'expression "sang noir" est appliquée aux "mains" de cette Jeanne-Marie, mais si vous avez peur des justifications compliquées, nous n'en parlerons pas, nous nous intéresserons simplement à la fin du poème "Les Mains de Jeanne-Marie" :
[...]
Dans leurs phalanges savoureuses
Le grand soleil met un rubis !

[...]
Le dos des ces Mains est la place
Qu'en baisa tout Révolté fier !

Elles ont pâli, merveilleuses,
Au grand soleil d'amour chargé
Sur le bronze des mitrailleuses
A travers Paris insurgé !

Ah ! quelquefois, ô Mains sacrées,
A vos poings, Mains où tremblent nos
Lèvres jamais désenivrées,
Crie une chaîne aux clairs anneaux !

Et c'est un Soubresaut étrange
Dans nos êtres, quand, quelquefois
On veut vous déhâler, Mains d'ange,
En vous faisant saigner les doigts !
On a tout ! Il s'agit d'un blason des mains, mais renouvelé par une thématique communarde de "Révolté fier" et comme dans "L'Etoile a pleuré rose..." le renouvellement du "compliment ingénieux" repose sur une vision saisissante du sang qui gicle. Il s'agit cette fois du sang de Jeanne-Marie, mais comme l'Homme a "saigné noir" de dévouement, il accompagne ici dans sa douleur la "Jeanne-Marie" avec ses lèvres qui ne veulent pas se séparer des doigts qui saignent. Nous avons, avec la variante du singulier, la même avant-dernière rime que dans "Voyelles": "étrange"::"ange" et "Soubresaut" est un équivalent assez évident de "strideurs" : "strideurs étranges" contre "Soubresaut étrange". Et pour bien confirmer les liens avec le quatrain "L'Etoile a pleuré rose...", ne manquons pas de citer l'idée d'un amour communiqué par le soleil qui fait don non pas du rose dans l'oreille, mais d'un rubis déposé sur les mains, le rubis étant une mention de couleur lié au blond et au roux dans la culture, à cause de l'étymologie ou de l'évolution du mot latin dans d'autres langues romanes.
Je répète : "L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles," "Dans [tes] ^phalanges savoureuses / Le grand soleil met un rubis !"

Maintenant, pour en revenir au traité de Banville, sa lecture par Rimbaud que souligne notamment Bienvenu par des articles auxquels je souscris, parce que je n'ai pas le côté buté d'un saint Thomas et que j'en perçois immédiatement les enjeux, est complètement ignorée par nombre de rimbaldiens : Reboul, Cornulier, Murphy, Murat, etc. Or, je me permets de signaler à l'attention un fait troublant que je n'arrive pas à expliquer. Dans le même chapitre VII que je viens d'exploiter au sujet du "madrigal", Banville écrit une réflexion étonnante sur la désuétude du genre de l'épître :

L'EPITRE. - Dans l'âge des chemins de fer, de la photographie, du télégraphe électrique et du câble sous-marin, les amusements littéraires sont finis. Il n'y a plus que le langage vulgaire ou scientifique et l'Ode. Comment s'écrirait-on en vers, quand, grâce au ciel, la lettre écrite disparaît déjà devant la dépêche télégraphique ? On trouverait le dernier vestige de l'épître (mais bien pénétrée par le lyrisme) dans les vers des Contemplations intitulés Ecrit en 1846.

                             Marquis, je m'en souviens, vous veniez chez ma mère, etc.

Le poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" est inclus dans une lettre envoyée à Banville le 15 août 1871 et il fait figure d'épître à plusieurs niveaux : Rimbaud fait un long récit à la manière d'une correspondance où Banville est tutoyé en tant que poète, bien que désigné à la troisième personne à un moment donné du poème ; ce récit correspond à l'essentiel du courrier à Banville ; il a sa propre signature d'auteur "Alcide Bava", ce qui est, comme l'a vu Bienvenu, la reprise du poème de Baudelaire "A Théodore de Banville - 1842" où la précocité du jeune de dix-huit ans était soulignée en des termes explicites avec l'image d'un Hercule enfant étouffant dans leurs baves de monstrueux reptiles. Il va de soi que Rimbaud fait comprendre à Banville que la relève est plus qu'assurée. Or, dans le poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs", tout se passe comme si Rimbaud avait déjà lu le chapitre VII du traité avec les réflexions sur le madrigal et l'épître. Le chapitre VII n'avait encore été publié nulle part à l'époque. Pourtant, Rimbaud parle des "Roses" que Banville lui-même, et non Vénus, rendrait "Sanguinolentes", et nous enchaînons avec l'assimilation du poète à un photographe :
Dans vos forêts et de vos prés,
Ô très-paisibles photographes !
[...]
Comme Baudelaire épinglait Gavarni "poète des chloroses", Rimbaud se moque de "Grandville" avec les "poupards végétaux en pleurs" "mis aux lisières", et cela se poursuit par deux vers qui imposent un rapprochement tant avec le sonnet "Voyelles" qu'avec le quatrain "L'Etoile a pleuré rose...", mais sur un mode de persiflage et d'inversion :
Et qu'allaitèrent de couleurs
De méchants astres à visières !
Les deux vers que je viens de citer prouvent que la succession de "Voyelles" et "L'Etoile a pleuré rose..." n'est pas si aléatoire que certains le pensent.
Or, toute la section V fait un développement sur les couleurs qui mérite à nouveau le rapprochement tant avec "Voyelles" qu'avec "L'Etoile a pleuré rose..." Nous rencontrons l'emploi du verbe "sourdre" commun au poème "Paris se repeuple", une mise en équivalence du rose et du blanc, les mentions des couleurs de "Voyelles" et de "L'Etoile a pleuré rose...", à l'exception du "roux" et du "violet", et cela dans des emplois symboliques convergents avec la colonne sonnet et quatrain du feuillet de transcriptions de Verlaine : "Bleus Thyrses immenses", "rose ou blanche" (le verbe "sourdre" suggérant le lever du jour à l'horizon de l'aube, étymologiquement blanche, et rose avec l'épithète homérique quand elle devient aurore "aux doigts de rose"), "noirs Poèmes" qui délivrent des "Blancs, verts et rouges dioptriques".
Et c'est précisément à la suite de ce spectacle des couleurs que nous avons un quatrain sur le télégraphe pour épingler notre époque :
Voilà ! c'est le Siècle d'enfer !
Et les poteaux télégraphiques
Vont orner, - lyre aux chants de fer,
Tes omoplates magnifiques !
De deux choses l'une, ou bien Rimbaud a connaissance d'un texte antérieur de Banville qui préfigure ce qu'il a pu écrire sur l'épître, ou Rimbaud veut faire savoir à Banville que lors de son séjour à Paris du 25 février au 10 mars il a eu les contacts nécessaires pour quelqu'un lui fasse lire la primeur des chapitres non encore publiés. Je rappelle que, du 25 février au 10 mars, cela fait un nombre conséquent de jours et de nuits, et Rimbaud a dormi chez André Gill. Rimbaud a d'évidence rencontré Valade et puis Verlaine à cette époque, et d'autres encore. Un contact avec Banville est à exclure, mais il nous reste de grosses énigmes auxquelles ne pas tourner le dos.
Au début de l'Album zutique, le poème-quatrain "Lys" est une parodie des poésies d'Armand Silvestre qui implique la préface de George Sand, et la parodie porte tout particulièrement sur les "sonnets païens", sauf que la parodie "Lys" n'insiste peut-être pas particulièrement sur la note païenne, malgré l'idée d'action du ciel. En revanche, le quatrain reprenait des éléments développés dans "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" au sujet des "lys", et puis nous venons d'établir que le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." est lui aussi une parodie d'Armand Silvestre qui se consacre cette fois explicitement à la dimension païenne d'un poète de notre temps.
Or, j'ai insisté sur trois rimes de Silvestre qui ont tout l'air d'avoir fait l'objet de réécritures et adaptations dans trois rimes du sonnet "Voyelles". Dès 2003, j'ai expliqué que le sonnet "Voyelles" était lié aux idées du poète exprimées dans "Credo in unam". Dans ses synthèses sur "Voyelles", Bardel m'a visiblement assimilé à un aspect d'ironie de la lecture postérieure de Reboul qui me reprenait l'idée d'une influence importante de Victor Hugo, et Bardel a cité ma phrase un peu fanfaronne d'époque dans sa section "Bibliographie" consacrée au poème (notez le conditionnel méprisant !) :
Les Voyelles seraient "la célébration d'un alphabet universel" à la manière de l'auteur des Contemplations, sauf que Rimbaud transforme les "bigots-éléments johanniques du père Hugo en religion des bio-éléments (2003, p. 81).
Je pense que cette phrase mise en avant a beaucoup marqué l'enseignante américaine Stéphanie Boulard qui a dû, d'évidence, lire cette recension de Bardel sur son site. Celle-ci a publié tout récemment dans le n° 31 de la revue Parade sauvage un article "Hugo/Rimbaud - Voyelles" qui vaut ce qu'il vaut où elle me cite en premier parmi les rimbaldiens qui mépriseraient Hugo au nom de Rimbaud, et elle me reproche l'expression "le père Hugo" qu'elle trouve condescendante. Alors, ma réponse ! D'abord, si vous me citez, merci de ne pas récupérer à votre nom ma thèse sur l'idée d'alphabet universel, puisque vous voyez qu'elle a été méprisée par Bardel, Reboul et tant d'autres. Ensuite, il est vrai que les rimbaldiens en général méprisent Hugo au profit de Baudelaire, mais il y a des exceptions, moi précisément, ensuite Reboul même si paradoxalement il est celui qui a identifié le grand romantique derrière "L'Homme juste". Mon article permettait précisément de rehausser l'importance de la poétique hugolienne et mon expression "père Hugo" n'a jamais été condescendante, elle était familière, peu révérencieuse, mais pas condescendante. Ce qui peut vous faire croire qu'elle est rabaissante pour Hugo, c'est qu'elle est prise dans une phrase familière pleine de calembours, mais il faut bien souligner aussi en quoi Rimbaud s'écarte de Victor Hugo et le conteste. J'ai comme argument décisif un extrait de la lettre du voyant du 15 mai 1871, où à la façon de Baudelaire à propos de Lamartine, Rimbaud déclare ceci à Demeny :
- Hugo, trop cabochard, a bien du vu dans les derniers volumes : les Misérables sont un vrai poème. J'ai les Châtiments sous main ; Stella donne à peu près la mesure de la vue de Hugo. Trop de Belmontet et de Lamennais, de Jéhovahs et de colonnes, vieilles énormités crevées.
Vous, Bardel et Reboul, vous êtes impressionnants. Je n'avais même pas fait exprès de ressembler à ce passage de la lettre à Demeny. Qu'est-ce qu'il est le plus condescendant : "le père Hugo" ou "Hugo, trop cabochard" ? Qu'est-ce qui est plus paresseux et vain, mes calembours "bigots-éléments" et "bio-éléments" ou Rimbaud qui pas spécialement inspiré à chaque phrase rebondit sèchement de "vu" à "vue" tous deux en italiques ? Et enfin, comment vous faites pour ne pas voir l'identité de pensée entre le rejet des "bigots-éléments" et la dénonciation d'un excès de "Jéhovahs" de mon texte à celui de Rimbaud ?
Rimbaud fait de "Voyelles" un sonnet païen bien qu'il se réapproprie l'idée spirituelle de la lumière des recueils hugoliens. Et Armand Silvestre va participer désormais de cette démonstration que daubent depuis dix-sept ans Reboul, Bardel, et tant et tant d'autres.
Dans son livre Rimbaud dans son temps, Reboul a mis un point d'honneur à ne pas citer une seule fois mon nom et mon article "Consonne" de 2003, bien qu'il m'ait lourdement repris quant à l'idée d'une influence massive de Victor Hugo sur les vers du sonnet, bien mal lui en a pris. Il m'a (implicitement) opposé un texte inédit de Victor Hugo et il a soutenu dans son article "Voyelles sans occultisme" que Rimbaud ironisait à l'encontre des théories romantiques et parodiait le style des parnassiens.
Or, en présence de Reboul, lors d'un colloque de Venise, Michel Murat a fait une conférence où, en s'appuyant sur des écrits de mon blog, il a contesté la prétendue évidence de l'ironie de Rimbaud dans "Voyelles". Cela a abouti à la publication d'un article "La 'puissance d'ironie' de Rimbaud" dans le volume Rimbaud poéticien paru en 2015 chez le même éditeur Classiques Garnier que l'ouvrage de Reboul Rimbaud dans son temps. Je cite quelques passages :

   
   Voyelles a fait couler beaucoup d'encre, et la controverse vient d'être relancée par les commentaires publiés par David Ducoffre sur son blog personnel [en notre l'article de 2013 "Ironie des Voyelles ?" est cité]. Ducoffre propose une interprétation "sérieuse" du poème, comme réactualisation d'une cosmologie romantique de la lumière, et il s'oppose à l'interprétation "ironique" avancée dans un article récent d'Yves Reboul, et qui était aussi, quoique avec des différences importantes, le point de vue d'Etiemble. [...]
    Pour en revenir au sonnet, la controverse récente s'est focalisée autour du qualificatif "fumiste" que Verlaine, tout le jugeant "miraculeux de détails", lui appliquait. Ducoffre affirme que si Verlaine parle de chef-d'œuvre, c'est qu'il n'a aucun doute sur la valeur de ce poème : "Cette formule prouve que pour Verlaine Voyelles n'est pas une fumisterie géniale, mais de la poésie à part entière."  Il se situe ainsi, par rapport à Reboul, dans une opposition polaire. [...] Voyelles est en effet saturé d'intertextualité, comme presque tous les poèmes de 1871. S'ensuit-il qu'il est parodique, voire auto-parodique, railleur sous couvert d'une assurance prophétique ? Mais on pourrait tout aussi bien affirmer qu'il est sérieux sous une apparence fumiste. Ce qui frappe dans le jugement de Reboul, c'est l'absence d'arguments concluants ; Ducoffre a raison de relever que "l'évidence" qu'il allègue (après bien d'autres) n'en est pas une. [...L]'ironie est ici une décision de l'exégète.
   Les traits supposés pasticher l'écriture artiste se retrouvent dans d'autres poèmes. [...]
Bardel est fasciné par Reboul, comme il l'est par Murphy, et jadis par Claisse ou Fongaro. Moi, Bardel et Reboul sommes ou avons été de l'agglomération toulousaine. Moi, je suis le jeune que Bardel et Reboul ont vu dans la ville en tant qu'homme de génération comme un autre dans la ville de Toulouse. Ils ne sont pas enclins à me reconnaître comme un égal au plan rimbaldien. Je suis d'office inacceptable. Le problème pour eux, c'est que plus le temps passe plus il devient évident que je suis le meilleur lecteur des poésies de Rimbaud, on voit encore les paliers franchis ces dernières semaines. Mais, Bardel est à peine un peu plus jeune que Reboul et il l'admire en tant que contemporain qu'il a connu étudiant, en tant que l'auteur de l'article sur "L'Homme juste", etc. Dans la section "Bibliographie", Bardel fait une recension favorable de l'article de Reboul où il va dans le sens d'un traitement ironique du poème (cliquer ici) :
Le sonnet des Voyelles a gravement pâti d'avoir servi d'étendard aux Symbolistes. Il a été lu de ce fait dans l'optique spéculative et mystique qui était celle de ce mouvement alors que c'est fondamentalement un "texte rempli d'allusions satiriques", un "répertoire ironique de thèmes à la mode, une sorte d'à la manière de... répartie sur l'ensemble du sonnet", prenant pour cible de Baudelaire (A noir), l'esthétisme parnassien (E blanc), les stéréotypes romantiques (I rouge) et hugoliens (dans les tercets).
On le voit, Bardel ne met aucun conditionnel, aucune modalisation pour signifier qu'il y a un écart entre ce qu'il pense et ce qu'il rapporte, alors même qu'il a lourdement insisté sur cette distance lors de sa recension de mon article "Consonne" : "l'auteur pense pouvoir", "Les Voyelles seraient", "Le poème lui semble ainsi se prêter à ...", "le 'sang craché' serait...", et évidemment on cite des phrases où j'emploie moi-même le conditionnel. On peut difficilement faire plus malveillant.
Le problème pour Bardel (j'ignore la chronologie de ses mises en ligne et je m'en moque), c'est qu'il y a eu l'article de Murat où je suis mobilisé pour contrecarrer la lecture de Reboul. Et Bardel qui veut être celui qui soutient tous les bons propos jusqu'à la contradiction nous a fait un "Panorama critique" où contrairement à Murat, Rocher, Cornulier, Boulard, il me cite aussi peu que possible, me minimise et daube superbement ma lecture, mais il nous pond un article dont la conclusion est que Reboul a à peu près raison, sauf qu'il exagère sur l'ironie comme l'a bien dit Murat. Je cite la fin de sa "Note de synthèse" encadrée :

Reboul caractérise Voyelles comme ""une sorte d'à la manière de..." La thèse est convaincante. Mais on peut écrire à la manière d'un autre écrivain par admiration comme par raillerie, pour rivaliser avec lui pour pour s'en moquer, on peut mobiliser un stéréotype par naïveté, inconscient d'être dans la répétition, ou par ironie, ou par jeu, ou par goût même tout simplement. Reboul, qui a bien senti le problème, jongle avec des registres assez différents que "pastiche", "parodie", "satire". Il rappelle incidemment que Rimbaud, au moment où il écrit Voyelles, est en plein dans sa phase zutique ! Bref, il hésite, mais on le sent tout de même enclin à verser le sonnet des Voyelles au dossier du Rimbaud parodiste.
   Peut-on vraiment employer le concept de "parodie", au sens fort de moquerie, concernant ce poème ? Je ne perçois vraiment, quant à moi, qu'un composé de lyrisme et d'ironie légère, cette dernière étant liée à la fonction ludique du texte plus qu'à une véritable intention satirique. Une part d'ironie paraît certes probable dans les tercets, j'en conviens. Mais c'est beaucoup moins évident, par exemple, pour le "A noir" : Rimbaud raille-t-il Baudelaire ? Concluons prudemment que la tonalité du texte reste à mi-chemin entre la parodie et le pastiche, voire l'exercice d'admiration. Ce qu'on appelle "parodie", chez Rimbaud, n'est parfois rien d'autre qu'une forme d'hommage aux poètes qu'il a lus. Hommage insolent, bien sûr ! [...]
Bardel n'a pas clairement compris la critique de Murat, et a fortiori la mienne, puisqu'il n'est nullement question d'écrire à la manière de prédécesseurs dans "Voyelles" : "frissons d'ombelles", "rire des lèvres belles", etc., ne sont pas des pastiches ! Ni moi, ni Murat n'admettons cela. Le style du poème est celui de Rimbaud seul et nous avons contesté Reboul sur ce plan-là. En revanche, le poème contient quelques réécritures qui restent après à éprouver si elles sont parodiques ou non, mais cela ne s'inscrit pas sur le même plan du "à la manière de". Difficile toutefois de s'énerver à la lecture du texte de Bardel que je viens de transcrire, tant il est intensément comique. Bardel parle de Reboul, comme s'il lui faisait des remarques de professeur à la remise d'une copie : "C'est très bien, mais faites attention à ceci. Vous devez plutôt rester dans les bornes que je vous ai expliquées." Je me demande comment Reboul peut réagir en lisant cette recension, je ne pense pas qu'il apprécier, mais bon ! Avant tout, ce texte de Bardel est là pour faire rigoler. Bardel est un penseur juste-milieu. Il nous explique comment doser la perception de l'ironie dans le texte. Remarquons que dans le présent Dictionnaire Rimbaud la contributrice Hyoejong Wi, qui m'est complètement inconnue, a la même tendance à considérer qu'une bonne interprétation se doit d'être juste-milieu pour les poèmes en prose des Illuminations confiées à ses recensions : "Aube", "Barbare", etc. "Au réveil, il était midi[,]" dans "Aube", il ne faut ni y voir un échec, ni un triomphe, il faut du juste-milieu. J'ai le malheur de penser que le poème doit avoir que la rhétorique mise en place veut qu'il soit.
Le cul entre deux chaises, Bardel ramène la parodie à l'hommage du pastiche dans une phrase, avant de se contredire par l'oxymore "Hommage insolent" dans la phrase suivante, ce qu'il doit croire une très belle trouvaille. La parodie comme hommage, c'est contradictoire dans les termes, et l'idée d'un continuum entre parodie et pastiche est problématique, puisque, par définition, il y a solution de continuité entre les deux.
On voit aussi que Bardel croit à un respect intangible de Rimbaud pour Baudelaire, et c'est le nœud crucial qui l'amène à refuser de tout mettre au compte de la parodie dans les réécritures (réelles ou supposées) du poème, alors même que l'article de Reboul, après le mien, n'a eu de cesse d'insister plus spécifiquement sur l'influence hugolienne.
Au passage, Rimbaud, quand il épingle la forme mesquine tant vantée de Baudelaire, il me semble évident que la première référence c'est la préface très longue de Gautier à l'édition finale de 1868 dont aucun rimbaldien ne semble très fort se soucier. Mais on y reviendra un jour nous-même.
Reprenons ! Avant de parler de parodie et d'ironie, il faut identifier de quoi parle le poème de Rimbaud, et Reboul n'y est pas parvenu. Il n'y était pas parvenu non plus au sujet du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." qu'il ne maîtrisait que partiellement, bien qu'il ait identifié l'allusion à la Semaine sanglante, ce que Bardel a osé faire disparaître de son étude du quatrain quand il a rendu pourtant autant compte de l'article de Reboul. Or, je viens de montrer que le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." en remontrait à Silvestre sur ce qu'était être un païen véritable, et maintenant nous sommes aux portes d'une lecture de "Voyelles" qui ne sera pas réengagée, puisque cette lecture je prétends l'avoir déjà établie, mais une lecture qui reçoit un nouvel élan de confirmation avec la comparaison des trois rimes de "Voyelles" avec trois rimes du recueil Les Renaissances de Silvestre.
Je finirai mon article par la citation des rimes en question, mais avant je reviens sur l'article de Stéphanie Boulard.
Dans son article "Voyelles sans occultisme", Reboul exhibe un texte inédit de Victor Hugo, qu'il pense pouvoir dater de 1839, et il prétend en faire le modèle de repoussoir au sonnet "Voyelles" de Rimbaud en spéculant sur la circulation de textes inédits d'Hugo qui auraient pu parvenir entre les mains de Rimbaud :
Avez-vous remarqué combien l'Y est une lettre pittoresque qui a des significations sans nombre ? - L'arbre est bien un Y ; l'embranchement de deux routes est un Y; [...]
Il ne manque plus qu'Hugo nous explique qu'on "pourrait vite ruer dans la folie". Je remarque que les recensions au sujet de l'article "Voyelles sans occultisme" évite de faire grand-cas de ce document. Or, dans son récent article, après avoir brodé à l'envi sur les antériorités d'Hugo et exploité ce texte, finit par admettre tant dans le corps principal de son texte qu'en note 83 de bas de page 212 que Rimbaud n'a certainement pas connu un texte qui ne fut révélé qu'après la mort de Victor Hugo :
Une question cependant demeure : Rimbaud aurait-il eu connaissance du texte d[']Hugo [note : madame Boulard ! Un peu de respect ! Hugo n'est pas un poète allemand. Admirateur d'Hugo, Philoxène Boyer fait la belle liaison d'Hugo dans ses vers du Parnasse contemporain. Le prénom Hugo est répandu en France, et tout le monde fait la liaison : les devoirs d'Hugo. Pourquoi vous écrivez "de Hugo" ? Vous le raillez ? Vous pensez comme Barbey d'Aurevilly ou plutôt je ne sais plus quel député à l'Assemblée qu'il ne parle pas correctement en français ? Reprenons... un peu en arrière !] Rimbaud aurait-il eu connaissance du texte d[']Hugo avant d'écrire son poème "Voyelles" ? Rien n'est moins sûr, et absolument rien ne permet de l'attester. Ce serait même abracadabrantesque que de l'affirmer, le manuscrit n'ayant pas quitté les papiers d[']Hugo avant sa mort où il est entré à la Bibliothèque Nationale.
Et je cite la note 83 :
Yves Reboul, dans son article "Voyelles sans occultisme" (op. cit.), indique en effet que le texte hugolien peut effectivement avoir été connu de Rimbaud. [...] Nous sommes au regret de devoir contredire absolument cette affirmation. D'une part, parce que ce "copeau" n'a été connu après la mort d[']Hugo ; d'autre part parce qu'il n'y a jamais eu de "secrétaires" ni "copistes" faisant du trafic de copies ou feuilles volantes. [...]
La messe est dite.
En revanche, pour les liens suivants, il n'y aura pas d'histoires d'inédits que Rimbaud n'a pas pu lire.
Citons une série d'extraits de la première section du recueil Les Renaissances dont le titre est "La Vie des morts".
L'Esprit n'habite pas sous les confusions
D'atomes entraînés dans les métamorphoses :
- C'est la Forme, oscillant sous des vibrations,
Qui nous montre la Vie au plus secret des choses.
                                       ("La Nature", "Introduction", premier poème et premier quatrain du recueil Les Renaissances)
Une petite note qui peut ne pas être inutile : "vibrations" est le synonyme du mot rare "vibrements".
[...]
Dans le recueillement des longs soirs parfumés,
A l'heure où, scintillant comme un pleur sous des voiles,
La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles.
Je viens de citer la fin du poème suivant, celui qui porte le numéro II "Les Broussailles", cette fin de poème a le mérite de conjuguer le début de "L'Etoile a pleuré rose...", car la "tristesse des nuits", ce n'est pas l'inversion avec un pleur qui monte aux étoiles, nous sommes d'accord que contaminés les "yeux des étoiles" vont verser ce pleur, et la fin de "Voyelles" avec l'idée des "Yeux" cernés dans l'infini du ciel. Or, sur le feuillet transcrit par Verlaine, la fin de "Voyelles" est directement suivie par ce début de quatrain. La convergence est parfaite !

Oui, je n'ai encore cité aucune de mes trois rimes clefs !

Et je ne suis pas pressé. Voici dans le sonnet III "Les Sources" une idée de "candeur" :
Comme en un rêve de candeur,
L'eau regarde, et l'étrange flamme
Des choses qui viennent d'une âme
Illumine sa profondeur.
Le mot "candeurs" au vers 5 de "Voyelles" est issu d'un remaniement, mais Rimbaud était depuis quelque temps déjà sensible à ce mot comme en attestent "Les Premières communions" ou "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs".

Je ne vais pas me disperser, tant pis si d'autres rapprochements pourraient être suggérés. Passons directement au sonnet IX "Les Parfums" de cette section "La Vie des morts" :
Pareille au fin réseau que sur gorge nue
Psyché serrait, pleurant ses premières pudeurs,
Une invisible mer balance sous la nue
Le flux et le reflux des terrestres odeurs.

Comme un sein virginal que traverse une haleine
De parfums infinis, tièdes et pénétrants,
Un souffre intérieur a visité la plaine
Et soulève du sol un chœur d'esprit errants.

Tout respire : les bois sentent courir une âme
A leur cime légère et pleine de frissons,
Et, comme la chaleur d'une lointaine flamme,
Les voluptés du soir montent des horizons.

Les charnelles senteurs des verdures marines,
Suivent, le long des flots, le spectre de Vénus,
Et des grands bœufs couchés les bruyantes narines
Aspirent, dans l'air chaud, des bonheurs inconnus.

Tout s'enivre de boire à la source cachée
Où, comme un holocauste éternel et fumant,
La Vie exhale une âme à la Mort arrachée,
Une âme qui dormait sous l'herbe, obstinément ;

L'âme des morts sacrés dont la dernière haleine
Vient errer, chaque nuit, sur les lis odorants,
Le souffle intérieur qui roule sur la plaine
De parfums infinis, tièdes et pénétrants.
Alors, il vous plaît pas ce petit poème stylé à la Dierx ? J'espère que vous aimez lire. Le principal rapprochement, c'est évidemment l'expression "verdures marines" qui justifie un rapprochement significatif avec "mers virides," à la rime chez Rimbaud. Les mers ne sont pas vertes, mais Silvestre vous apporte une explication avec des verdures qui ont d'importantes "charnelles senteurs" qui rendent heureux les "grands bœufs" du rivage. Le "pâtis" est bel et bien "semés d'animaux" lui aussi. Et ces "verdures marines" suivent "le spectre de Vénus", qui est je pense la déesse que j'identifie derrière le "rayon violet de Ses Yeux", comme par hasard.
Il va de soi qu'après on peut relever plein d'autres échos : nouvel emploi de "Vie" avec une majuscule dans les sonnets que je cite de Silvestre, deux mentions du nom "haleine" à la rime ici, ce que je rapprocherais des "vapeurs" de "Voyelles" quelque peu, et nous avons une âme qui court sur la "cime" des arbres, certes ce n'est pas la cime des "glaciers fiers", mais les "frissons" suivent, et puis nous avons l'oscillation d'une mer décrite aux vers 3 et 4. Le mot au pluriel "pudeurs" correspond quelque peu à "candeurs" si je ne m'abuse. Les critiques juste-milieu apprécieront que deux fois les "parfums" sont mentionnés comme "tièdes", mais moi ce n'est pas ce que je retiens. Je n'irai pas jusqu'à dire que Rimbaud a voulu pasticher ce poème dans "Voyelles", mais il me semble, pour adopter la prudence de Bardel à mon égard, que le sonnet "Voyelles" serait un peu païen et qu'à cette aune il entre en résonance avec une multitude de motifs païens des poèmes païens des prédécesseurs tant romantiques que parnassiens. De quoi faire des pêches miraculeuses ! Ceci dit, "verdures marines" et "mers virides", le rapprochement est à prendre d'autant plus au sérieux que "virides" vient du langage botanique comme dirait "Alcide Bava".
Le poème "Les Parfums" est seulement suivi d'un sonnet "Epilogue" qui clôt la série "La Nature". On enchaîne avec la deuxième série "Le Doute" de cette section "La Vie des morts". J'ai déjà cité le poème I par rapport à "L'Etoile a pleuré rose...", et c'est directement dans le sonnet suivant II que Silvestre nous offre l'adjectif "latents" à la rime du vers 3.
La Mort revêt d'éclat la Nature éternelle
Et c'est elle qui fait la gloire du Printemps !
Aux germes sous la pierre endormis et latents
Elle garde l'honneur d'une forme nouvelle.

[...]
On se contente de retranscrire le premier quatrain, mais la lecture païenne d'ensemble du sonnet a son intérêt. On s'amuse à recenser tous les poèmes du dix-neuvième siècle antérieurs à 1872 où l'adjectif "latent" est à la rime ?
Le mot "rides", je me demande combien de fois il est à la rime dans les vers publiés par Hugo avant 1872 ? Et je ne parle pas des formes conjuguées du verbe "rider", uniquement du nom "ride" au singulier ou au pluriel "rides" : deux fois, six fois, cinquante fois ? Je pense que c'est pas loin de deux.
Voici donc la troisième rime dans "Nénuphars" de la section "Paysages métaphysiques" :
Sur l'eau morte à l'aspect uni comme les flancs
D'une vierge qui montre aux cieux son corps sans rides,
[...]
Je m'arrête là, vous avez déjà envie de me tuer, de m'enfoncer la tête sous l'eau, il faut bien que je vous accorde le mérite infini de trouver le reste...

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