lundi 8 février 2021

Trimètres et Intermèdes lyriques

L'article de l'enseignante américaine sur "Voyelles" et Hugo est assez mauvais et en même temps si j'y suis cité à plusieurs reprises il y a une espèce de traitement cavalier étrange d'une personne qui veut en remontrer. Elle vient défendre Hugo chez les rimbaldiens et envoie des piques à tous les rimbaldiens qui méprisent Hugo, en m'incluant dedans parce que j'ai écrit en 2003 "le père Hugo", ce qu'elle a estimé condescendant.

J'en profite au passage, et à nouveau en fait, pour réclamer mes antériorités sur les rapprochements des passages des Contemplations où il est question d'alphabet universel. J'ai dit cela en toutes lettres dans mon article, et le passage sur les sept lettres qui forment le nom de Jéhovah et celui sur les "grandes lettres d'ombre", mais ça fait partie de ma base de 2003 et j'avais donné ces références sur les forums internet de l'époque "poetes.com" et "mag4.net". Je pense tout particulièrement au site "poetes.com" vu l'époque.
En revanche, le texte d'Hugo que Rimbaud n'a pas pu lire sur les vingt-six lettres de l'alphabet qui, d'ailleurs était paru soit sur poetes.com, soit sur mag4.net (en argument d'un intervenant auquel je n'avais même pas daigné répondre) avant l'article "Voyelles sans occultisme" de Reboul, mais vous mettez ça à la poubelle. Faut arrêter le cirque.
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Bon, je vais prochainement fermer d'autres articles, celui sur "Oraison du soir", celui sur "Tête de faune", celui sur "abracabrantesques". Ne soyez pas pressés.
Je vais cependant ouvrir une série sur la versification, ce qui fait que je vais lire et relire quantité de recueils de vers et pas seulement du dix- neuvième siècle. Je vais faire des synthèses sur l'histoire du vers.
Récemment, Benoît de Cornulier a publié une étude "Des alexandrins ternaires au XVIIe siècle". Elle peut être consultée en ligne : cliquer ici
Je connaissais tous les trimètres qu'il relève, sauf un. Je les connaissais parce que j'en avais vu le relevé dans différents écrits sur le trimètre.
Les quatre trimètres canoniques sont les suivants :
Jamais le bien, jamais rançon, jamais la vie. (Les Tragiques)
Toujours aimer, toujours souffrir, toujours mourir. (Suréna)
Voyez le roi, voyez Cotys, voyez mon père (Agésilas)
Maudit château, maudit amour, maudit voyage. (Ragotin)
Le trimètre d'Aubigné est délicat à repérer puisqu'il existe deux états du texte, et un seul contient le fameux trimètre. Par exemple, la version publiée dans la collection "Poésie Gallimard" ne contient pas le trimètre, il faut se tourner du côté d'autres éditions moins accessibles.
La pièce de Ragotin n'est pas très connue, elle est parfois attribuée à La Fontaine, mais elle semble plus probablement avoir été écrite par La Champmeslé.
Le trimètre le plus connu est celui de Suréna, la tragédie finale de Corneille, un tragédie quelque peu à l'école de Racine qui lui permet de finir en beauté. Le trimètre dans Agésilas est plus ancien, mais il faut connaître ce trimètre. Il est cité dans un ouvrage contemporain de Rimbaud, mais je n'ai plus la référence. Je l'avais repéré, mais pendant tout un temps cela était devenu vague dans mon esprit, je cherchais un trimètre dans Othon, vainement.
En revanche, j'ignorais l'existence du trimètre de Scarron qu'exhibe Cornulier dans cette nouvelle étude et celui-ci permet de faire le lien entre le vers d'Aubigné et le vers de Ragotin, puis il met définitivement Corneille dans le courant d'une influence reçue d'Aubigné et Scarron. Quant au lien de Scarron à Aubigné, il se trouve que Scarron a été le premier époux de la future maîtresse de Louis XIV, et c'est la descendante très catholique d'un Aubigné qui proteste, mais n'en peut mais...
Toutefois, j'ai d'autres idées à avancer et il se trouve que j'ai identifié le premier trimètre d'un poète romantique dans un fragment inédit d'Alfred de Vigny. Je vais donc rebondir sur de tels sujets.
Puis j'ai des idées à développer sur les césures, les enjambements.
D'ailleurs, dans son article, Cornulier met sous la veilleuse un aspect du problème trimètre. Aubigné a commis deux trimètres. L'un a eu du succès à cause de la répétition ostentatoire, principe suivi par Scarron, Corneille et puis La Champmeslé ou La Fontainre, mais l'autre trimètre d'Aubigné se fonde sur une symétrie grammaticale de trois infinitifs chacun flanqué d'un complément d'objet. Cornulier ne cite ce vers qu'en note, alors que les romantiques imiteront d'emblée cette seconde manière d'oser le trimètre.
Traîner les pieds, mener les bras, hocher la tête,
et je précise que, même s'il était connu des métriciens, j'ai découvert ce trimètre tout seul spontanément à la lecture de mon édition des Tragiques en Poésie Gallimard.
A la bibliothèque universitaire de Toulouse, il existe aussi une thèse, d'un certain Levet je crois, qui prétend relever des trimètres de la fin du dix-huitième siècle où il n'y a pas de répétitions du tout, ni même de symétrie grammaticale, mais je pense que le relevé est erroné. Malheureusement, il me faudrait remettre la main dessus. Il y avait une liste de trois vers et le mot "char" était dans l'un des trois vers. La thèse n'est pas toulousaine, il y a simplement un exemplaire dans les archives. C'est une thèse un peu postérieure à la Seconde Guerre Mondiale.
Mais, évidemment, je voudrais travailler sur le problème du trimètre quand il n'est pas appuyé par la répétition.
Ensuite, je voudrais pointer du doigt que le trimètre et surtout les semi-ternaires en hémistiches de quatre et huit syllabes, et en hémistiches de huit et quatre syllabes, ne sont apparus qu'à l'extrême-fin du dix-neuvième siècle, ils sont peut-être apparus en 1898 c'est dire. Et, c'est pour ça que je suis énormément méfiant quant aux analyses de Cornulier et de Gouvard des vers du dix-neuvième siècle où ils accordent une certaine importance à l'idée que les poètes quand ils chahutaient la césure, s'ils n'utilisaient pas un trimètre essayaient tout de même une allure semi-ternaire 4-8 ou 8-4. Je considère que c'est une vue anachronique que Philippe Martinon a projetée sur la poésie du dix-neuvième siècle et que, comme dans les faits il est vrai que même si ce ne fut pas systématique les poètes ont chahuté la césure en utilisant très souvent le trimètre, il y a une espèce de faux-semblant que l'analyse peut marcher. Mais, moi, je n'y crois pas du tout, surtout qu'il y a de réels contre-exemples.
Puis, je suis pour une systématisation de l'idée de la césure à effets de sens. Alors, ça fait rire les petits malins de la cancel culture, Circeto et compagnie, mais il faudra qu'ils apprennent que Rimbaud et Baudelaire n'étaient pas dans la cancel culture. Dans "Les Correspondances", il y a le mot "symboles", et ouais ! Oh le sale bâtard millénariste ! C'est con pour la cancel culture, un maître de moins, et ce sera pareil avec Rimbaud. Je continue d'envisager très sérieusement la question d'un vers de onze syllabes aux hémistiches de quatre et sept syllabes, puisqu'en dehors des vers de onze syllabes tous les vers de plus de huit syllabes de Rimbaud ont une césure. Tous les poèmes en vers de dix ou douze syllabes ont une et une seule césure par poème. Tout est justifié désormais, il n'y a pas à revenir là-dessus.
Bref, il y a un chantier passionnant auquel se consacrer.
Circeto, c'est la personne qui dénonce qu'on parle de la Commune au sujet du "Bateau ivre", qui considère que le génie c'est d'abandonner la césure sans reste et de faire des fausses rimes qui seront idéales si la formulation des vers est plate à force de table rase ne devant rien à la "vieillerie poétique". Le lyrisme lui est suspect et parler du Coin de table ça se fera par: "Là il y a un pot de fleurs, alors ce détail je vous fais la mise en scène, et là n'est pas Mérat qui..." Super ! Belle variante à la Cancel Culture.

Enfin, au sujet de Rimbaud et de Verlaine, au plan musical, on a parlé de rock dans un documentaire récent, et il est vrai qu'il serait difficile de jouer "Le Joyeux Viveur" aujourd'hui, "Le Pâté" de Cabaner, mais il y a un truc que personne jamais n'exploite. Plusieurs poèmes de Verlaine ont été adaptés dans le domaine de la Musique classique. C'est le cas avec Gabriel Fauré, grand musicien devant l'Eternel de Pamiers à Issy-les-Moulineaux, mais c'est aussi le cas avec Claude Debussy. Celui-ci a adapté plusieurs poèmes des Romances sans paroles sous le titre Ariettes oubliées. Il a adapté trois des "Ariettes oubliées" de Verlaine, mais il y assimile trois autres poèmes : "Chevaux de bois" des "Paysages belges" et deux "Aquarelles" : "Green" et "Spleen".
Debussy a également adapté à deux reprises des poèmes des Fêtes galantes dont les deux quatrains du poème "Le Faune" : "En sourdine", "Fantoche", "Clair de Lune", pour le premier "recueil", dont deux partitions furent retirées : "Pantomime" et "Mandoline" ; "Les Ingénus", "Le Faune", "Colloque sentimental" pour le deuxième livre.
Et il ne faut pas oublier "Trois mélodies d'après Verlaine" où l'inspiration vient de trois poèmes du recueil Sagesse : "La mer est plus belle...", "Le Son du cor s'afflige vers les bois...", "L'échelonnement des haies..."
Enfin, j'observe en passant que Debussy a créé un cycle de mélodies Cinq poèmes de Baudelaire qui n'a pas connu le succès, mais qui privilégie les poèmes à répétition et notamment le poème à faux-quintil et le poème réputé "pantoum" : "Le Balcon", "Harmonie du soir", "Le Jet d'eau", "Recueillement", "La Mort des amants". Et on relève la présence de la source au poème "La Mort des cochons" de Verlaine et Valade.
Je viens de donner la note zutique ? Oui ! Et pourquoi ne pas en parler ? Au verso du feuillet 9 de l'Album zutique, quelques pages donc après le report du sonnet "La Mort des cochons", Charles de Sivry a indiqué sa sortie de Satory, camp de prisonniers communards, et il fait suivre cela d'une grille de solfège, d'une partition musicale avec le début d'un texte de chant. Au lieu d'écrire "doigt zutique", le chef d'orchestre a écrit "doigt rabic" qui ne demande pas d'études poussées selon moi, puisqu'il s'agit d'une corruption orthographique pour "rabique".
Il faut savoir que c'est au milieu du camp de Satory que Charles de Sivry a fait la connaissance du père de Claude Debussy, puisque le père demeuré à Paris s'était engagé dans la garde nationale. Le reste de la famille avec Claude le canneton était encore à Cannes. Le père de Claude Debussy est demeuré prisonnier, mais une fois sorti Charles de Sivry devait visiblement se charger d'assurer l'éducation musicale de Claude Debussy. En fait, je me demande déjà à quel moment ce petit Claude a pu monter à Paris, car il devient inévitable qu'il a rencontré Verlaine avant sa fugue du 7 juillet 1872 et il n'est pas exclu qu'il ait croisé Rimbaud lui-même.
En tout cas, il est venu suivre des cours auprès de la belle-mère de Verlaine, laquelle avait été disciple de Chopin et était réputée pour son jeu au piano. Ce que je trouve dingue, c'est que, quand madame Mauté de Fleurville formait les petites mains de Claude Debussy elle devait rouler dans sa tête des larmes pour le drame de sa fille et devait penser avec colère à son beau-fils, à Rimbaud même. L'histoire des Romances sans paroles a fait partie du développement de la sensibilité musicale de Debussy. Après, celui-ci aimait son maître de musique et il n'a pas dû penser à mal quand en adaptant en mélodies de musique classique les poèmes "C'est l'extase...", "Il pleure dans mon cœur...", "Spleen" ou "Green" il a chanté cet élan de Verlaine vers Rimbaud qui faisait pleurer parfois son enseignante sur le piano lors des cours prodigués... Je ne peux pas m'empêcher d'être frappé par cette singularité.




 Debussy, "Cinq poèmes de Baudelaire"

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