samedi 13 février 2021

Les réécritures au sein du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." (1/2)

Déstabilisé par le fait que les recueils aient été modifiés en 1872, j'ai mis une synthèse et un commentaire de "Lys" à la fin de cet article, et je ferai un petit complément demain, lequel permettra de redire dans un article de moins longue haleine des apports décisifs de cette étude.
L'étoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.
Dans le nouveau Dictionnaire Rimbaud dirigé par Alain Vaillant qui paraît en ce mois de février 2021, ce quatrain a droit à une notice d'Alain Chevrier à la page 422. Chevrier signale à l'attention, comme à l'accoutumée, de multiples symétries au plan formel, et pour l'interprétation il déclare y reconnaître un "blason érotique", mais il ne prend pas parti pour y voir la description d'une naissance de Vénus, ni pour l'une des trois interprétations du sang noir. Certains y voient une Crucifixion, d'autres la Semaine sanglante et d'autres encore envisageraient qu'il est question d'une "relation homosexuelle". Parmi les lecteurs qui y voient la Semaine sanglante, il y a essentiellement moi et Yves Reboul. Dans la bibliographie, l'article d'Yves Reboul est référencé. Il est question également d'ouvrages d'Emilie Noulet et d'André Vial auxquels je n'ai pas directement accès à l'heure actuelle, mais l'article d'André Vial n'est probablement pas porté sur une analyse minutieuse du détail du sens de ce quatrain. Il a surtout mis en avant la table de sommaire de Verlaine avec le "titre" "Madrigal". Le site d'Alain Bardel est également mentionné. Chevrier fait remarquer que la rime irrégulière (à cause du "s") "reins"::"souverain" tend à témoigner d'une composition tardive. Le titre pourrait être Madrigal. Enfin, nous avons droit à une phrase finale étonnante pour conclure cette notice : "Une traduction de quatrain persan est peut-être à l'origine de ce quatrain érotique en forme d'énigme." Outre que je ne suis pas convaincu par cette hypothèse à cause de la pointe du vers final : "saigné noir" qui a plus un côté transperçant que persan, je me demande pourquoi suggérer cette piste sans aucune référence à la clef.
En se reportant au site d'Alain Bardel comme nous y sommes conviés, nous découvrons une notice succincte où il semble admis que nous avons affaire à une "Vénus naissant des flots". Nous pouvons même consulter une page d'information sur ce motif mythologique. Toutefois, il est affirmé, ce qui ne surprendra personne, que ce quatrain renouvelle le thème, et cela essentiellement au plan de la "chute" déclarée "sinistre". L'adjectif "sinistre" est repris de l'article de Reboul, mais nous verrons plus loin que Bardel n'a pourtant pas réellement rendu compte de la lecture du critique. Je cite la dernière phrase qui résume quelque peu l'interprétation de Bardel de l'ensemble du poème, puisque le sens semble être défini par sa chute :
[Rimbaud] transforme ainsi un apparent madrigal en une épigramme féroce, dénonçant les souffrances imposées à l'Homme par la Femme.
Je ne suis pas d'accord avec cette perception à la lecture du vers final, mais pour l'instant je ne fais que rapporter ce qui est considéré comme la doxa critique sur ce quatrain.
Sur la page de l'anthologie où figurent ce quatrain et cette notice (cliquer ici), nous avons un lien "commentaire" pour en apprendre plus. L'auteur a travaillé sur différentes traductions du quatrain en espagnol, italien, anglais et portugais, selon un principe déjà éprouvé par Etiemble, notamment au sujet de "Génie". Sa sélection bibliographique mentionne à nouveau les articles de Reboul et de Noulet, mais nous avons aussi un article de Pierre Brunel dans la revue Parade sauvage et un autre extrait d'un ouvrage de Thierry Méranger qu'il ne m'est pas possible de consulter (cliquer ici). J'ai un lointain souvenir d'un article très formaliste des années 80, peut-être dans la revue Rimbaud vivant, mais peu importe, il n'a d'ailleurs pas marqué les esprits visiblement.
Bardel minimise le lien de "L'Etoile a pleuré rose..." recopié par Verlaine à la suite de "Voyelles" :
Cette proximité a alimenté les commentaires, mais elle peut s'expliquer par des raisons assez simples : les deux poèmes sont sans doute de dates voisines, et tous deux fondés sur une "étude" de couleurs.
Nous sommes d'accord que Bardel ne présente pas ces deux justifications comme importantes, mais comme anodines. Je suis évidemment partisan de l'idée de deux compositions quelque peu contemporaines, et je suis évidemment acquis à l'idée que les deux poèmes sont mis l'un à la suite de l'autre parce qu'ils ont en commun un traitement sur les couleurs. Mais j'insiste bien sur le fait que, contrairement à Bardel, je trouve le rapprochement important, éloquent. Qu'on ne vienne pas me dire quand j'aurai déroulé mon analyse que cette importance avait été envisagée par Bardel. J'ai bien cité toutes les nuances de son propos.
Pour la lecture du quatrain, Bardel la formule avant de préciser sa pensée par un commentaire. Voici ce qu'il affirme :
[C'est] une "célébration critique" du culte de Vénus : les trois premiers vers blasonnent le corps superbe de la Femme, le quatrième opère une inversion de perspective où le lecteur rimbaldien reconnaîtra une thématique voisine de celle des Petites amoureuses et des Sœurs de charité.
Je ne m'attarde pas sur les remarques formelles, ni sur l'identification du genre du blason, à ceci près tout de même qu'en principe un blason ne décrit qu'une partie du corps féminin, alors qu'ici nous avons une célébration par parties du corps féminin tout entier.
Ce qui m'intéresse, c'est les sources livrées à l'appui d'une identification du motif de la naissance de Vénus. Bardel cite le poème de Sully Prudhomme, "La Naissance de Vénus". Nous devons cette source à Pierre Brunel qui, de mémoire, avait publié cela dans un volume sur Rimbaud au Livre de poche, mais il a également développé cette référence dans un article pour la revue Parade sauvage et c'est cette référence qu'offre Bardel aux lecteurs de son site.
Bardel ne cite toutefois que les quatre premiers vers au sein de son "commentaire", même si un lien renvoie à une transcription du poème en entier.
Pour le vers 1, Bardel livre une source complémentaire qu'il a puisée dans sa lecture de l'étude d'Yves Reboul sur ce quatrain. Puisque Rimbaud a parodié récemment le recueil L'Idole d'Albert Mérat, il peut très bien s'être imprégné d'un vers du "Sonnet de l'oreille" pour exprimer l'idée que le "pavillon de l'oreille rayonne comme une étoile" :
Et la lumière y trace, exquise, des sillages[.]
Un second vers est cité pour justifier la mention du "rose" au niveau des oreilles :
Elles seraient le rose et le satin des fleurs.
Une ironie sur un cliché romantique nous vaut la mention d'une autre source, de Musset cette fois, mais l'ironie sur le cliché est déjà présente dans cette source :
Le romantisme, c'est l'étoile qui pleure, c'est le vent qui vagit, c'est la nuit qui frissonne, [...]
Il s'agit d'un passage en prose des "Lettres de Dupuis et Cotonet" parues dans la Revue des Deux Mondes, lettres célèbres aussi pour leur dénonciation de "l'humanitairerie", mais la prose se rapproche du vers comme le montre l'arrangement hexasyllabique suivant :
c'est l'étoile qui pleure,
c'est le vent qui vagit,
c'est la nuit qui frissonne,
mais nous ne nous y attarderons pas ici.
Pour le dernier vers, Bardel oppose deux lectures. Il cite d'abord celle de Brunel dans ses notes à son édition de Rimbaud au Livre de poche : une crucifixion avec allusion au soldat qui transperce le Christ au flanc droit dans l'Evangile selon saint Jean. L'idée de la blessure au côté droit, je m'empresse de le rappeler, est déjà présente dans "Le Dormeur du Val". La précision du côté droit et non gauche ne vient pas de la Bible, mais de la tradition iconographique qui a voulu éviter l'idée de la blessure au cœur. Face à cela, Yves Reboul a envisagé une "Piéta inversée", et l'Homme serait un crucifié sur le corps immense de la Vénus, au lieu d'avoir la Vierge Marie ployée au pied de la Croix. En revanche, aucune allusion n'est faite à la Semaine sanglante dans cette recension de l'interprétation de Reboul.
Avant de me reporter à l'article de Reboul, je reprends la question du madrigal. Bardel en donne une définition, une illustration, mais je vais vous proposer un supplément dans les lignes qui suivent.
Le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." n'a pas de titre, mais il est qualifié à défaut par le genre auquel la composition peut appartenir : "Madrigal", sur une liste de Verlaine recensant les poèmes de Rimbaud et leurs nombres de vers respectifs.
Un "Madrigal" est ainsi défini dans le domaine littéraire français par le site CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales" (cliquer ici) :
En France, principalement du XVIe au XVIIIe siècle et particulièrement chez les poètes mondains du XVIIe siècle, pièce de poésie consistant en une pensée exprimée avec finesse en quelques vers de forme libre et prenant souvent, à l'égard d'une femme, la tournure d'un compliment galant.
Plusieurs exemples d'emploi nous sont donnés, l'un par Malraux, mais trois autres citations viennent de poètes et écrits bien connus de Rimbaud (Les Cariatides de Banville, Le Spleen de Paris de Baudelaire et un poème de Gautier). Bardel a cité l'exemple de Banville dans son "commentaire" du quatrain. A cause de la mention de la couleur rose, je ne résiste pas à la citation in extenso du poème de Gautier :
                                Le rose

Je connais tous les tons de la gamme du rose,
Laque, pourpre, carmin, cinabre et vermillon.
Je sais ton incarnat, aile du papillon,
Et les teintes que prend la pudeur de la rose.

A Grenade, des bords que le Xénil arrose
J'ai, sur le Mulhacen lamé de blanc paillon,
Vu la neige rosir sous le dernier rayon
Que l'astre, en se couchant, comme un baiser y pose.

J'ai vu l'aurore mettre un doux reflet pourpré
Aux Vénus soulevant le voile qui leur pèse,
Et surpris dans les bois la rougeur de la fraise.

Mais le rose qui monte à votre front nacré
Au moindre madrigal qu'on vous force d'entendre
De la fraîche palette est le ton le plus tendre.
                                                                    Chamarande, 3 juillet 1866.

Le sonnet a été publié le 1er mars 1867 dans la Revue du XIXe siècle. Les quatrains ont des rimes embrassées, mais le rapprochement demeure intéressant. Il est question de "tons", de "gamme", de "teintes" (et songeons à la mention adverbiale "teignant" du "Bateau ivre"), de "palette". Nous avons le passage à la rime de "rose" la couleur à la "rose" en tant que fleur. Le mot "madrigal" est mentionné. Le "vermillon" est à rapprocher de la mention "vermeilles" elle aussi à la rime. Le mot final "tendre" déjà présent dans l'exemple cité de Banville par Bardel et le CNRTL a l'intérêt de contraster fortement avec la chute rimbaldienne "saigné noir". La variation du rose vers le pourpre et la "rougeur de la fraise" correspond quelque peu au passage de "rose" à "rousse" dans le quatrain rimbaldien, et l'action de l'aurore, une étoile, consiste à faire don d'un "reflet pourpré / Aux Vénus". Nous relevons également l'idée d'un baiser de l'astre qui fait "rosir" la neige.
Il se confirme que le quatrain de Rimbaud est pensé comme un madrigal et qu'il correspond à des modèles qui peuvent être étonnamment proches. Pour précision, je pars du principe que la mention d'un semblant de titre était nécessaire à la page de sommaire, et Verlaine s'est permis de nommer ce quatrain un "Madrigal". Toutefois, si le poème avait dû comporter un titre réel, celui-ci aurait coiffé la transcription du poème lui-même. L'appellation "Madrigal" est une désignation de genre qui est en soi une information intéressante. Qui plus est, il n'est pas certain que cette appellation "madrigal" soit due à l'auteur lui-même, Rimbaud. En revanche, Verlaine est un témoin suffisamment compétent de cette création pour juger de son genre poétique. Il faut remarquer par ailleurs que deux autres versions du sonnet "Voyelles" nous sont parvenues, l'une sous forme imprimée dans la revue Lutèce, l'autre sous forme d'un manuscrit qu'a longtemps détenu Emile Blémont. Les rimbaldiens affirment souvent que le manuscrit "Voyelles" de Blémont est celui qui a été utilisé par la revue Lutèce, ce qui n'est pas prouvé et peut même être contesté par les menues divergences finales entre les établissements du texte. Ceci implique l'autonomie du sonnet "Voyelles".
Pour ce qui concerne le quatrain, l'unique version qui nous est parvenue figure au bas d'une transcription du sonnet "Voyelles" sur un unique feuillet, ce qui dégage la succession sur une colonne d'un sonnet et d'un quatrain. Cette suite rappelle les cas du verso du feuillet 2 de l'Album zutique, avec la colonne initiale de droite "Sonnet du Trou du Cul" et "Lys". Ultérieurement, en profitant de la marge gauche, Camille Pelletan et Léon Valade ont créé exprès une colonne sonnet et quatrain en regard des deux transcriptions faites par Rimbaud.
Nous avons vu que la lecture de Bardel ne faisait aucun cas de cette suite réunissant "L'Etoile a pleuré rose..." au sonnet "Voyelles". Aucun rapprochement n'a été envisagé non plus avec les poèmes de l'Album zutique. Il n'a été question également d'aucune recherche du côté de poèmes-quatrains, ni du côté de poèmes intitulés "Madrigal".
La citation du sonnet plus haut de Gautier nous invite à citer plusieurs quatrains de circonstance du même auteur. Je commence par ce quatrain publié en 1869 dans le recueil Un douzain de sonnets, Pièces diverses :
Sur une robe rose à pois noirs

Dans le ciel l'étoile dorée
Ne luit que par l'ombre du soir ;
Ta robe, de rose éclairée,
Change l'étoile en astre noir !
Et je poursuis par la citation de trois quatrains rassemblés sous la même dédicace :
                           A Alice Ozy

                            Impromptu

Pentélique, paros, marbres neigeux de Grèce,
Dont Praxitèle a fait la chair de ses Vénus,
Vos blancheurs suffisaient à des corps de déesse !...
Noircissez, car Alice a montré ses seins nus !

                        Bouts-rimés

Sur la rose pompon de la bouche d'Alice
Le jour vole un sourire, abeille au dard méchant ;
Le soir l'abeille fuit, et tendre et sans malice,
La rose désarmée embaume le couchant.

                          Quatrain

Herschell et Leverrier, ces dénicheurs d'étoiles,
Cherchent des astres d'or au sombre azur des soirs ;
Mais moi, sur ton beau flanc que nuagent tes voiles,
J'ai dans un ciel de lait trouvé deux astres noirs !
Je cite ces trois quatrains à partir de l'édition des Œuvres poétiques complètes de Théophile Gautier par michel Brix, chez Bartillat. Il y a deux notes de bas de page 778. La note 2 concerne l'hémistiche "Herschell et Leverrier" :

Il faudrait plutôt "Herschel" ; plusieurs astronomes ont porté ce nom, notamment William (1738-1822) et John (1792-1871). [...]

Je me suis senti obligé de digresser sur cette note, dans la mesure où pour moi il est évident que Gautier désigne William Herschel et Urbain Leverrier, les deux seules personnes dans l'histoire de l'humanité a avoir découvert une nouvelle planète depuis l'Antiquité.
Je cite maintenant la note 1 qui concerne les trois quatrains :
Première publication par Spoelberch de Lovenjoul dans l'Histoire des œuvres de Th. Gautier, t. II, p. 337. A noter cependant que René Jasinski signale qu'il a vu ces vers, non signés, dans le recueil des Poètes de l'amour constitué en 1850 par Julien Lemer [...]. En outre, le troisième quatrain aurait été publié, sous la signature de Hugo, en 1864, dans Le Parnasse satyrique du XIXe siècle. [...]
Je me suis lancé à la recherche de cette occurrence dans un volume du Parnasse satyrique, et j'en profite pour rendre compte des deux morceaux suivants :
                              Distique

          Ecrit sur le pied d'un pichet en faïence
figurant un biberon à cheval sur tonneau, et dont M. Victor Hugo
             avait changé la destination

Je suis fort triste, quoiqu'assis sur un tonneau,
D'être de sac de vin devneu pot à l'eau.

                                                               ID.

___

                      A Mademoiselle Ozy

Platon disait, à l'heure où le couchant pâlit :
- Dieux du ciel, montrez-moi Vénus sortant de l'onde
Moi, je dis le coeur plein d'une ardeur plus profonde :
- Madame, montrez-moi Vénus entrant au lit !

                                                             ID.
La mention "ID" désigne "Victor Hugo", dont ce serait les troisième et quatrième poèmes d'une série qui se poursuit jusqu'au quatrain très connu :
                          A Veuillot

O Veuillot ! plus immonde encore que sinistre,
Laid à faire avorter une ogresse, vraiment,
Quand on te qualifie et te nomme cuistre,
                  Istre est pour l'agrément.
Dans un autre volume, nous avons effectivement trouvé le quatrain : "Herschell et Leverrier..." avec une attribution à Victor Hugo.
La recherche dans les volumes obscènes parus sous le manteau n'est clairement pas vaine. Les liens avec l'Album zutique sont réels, et le "distique" que nous citons plus haut a l'intérêt d'offrir le modèle ("quoi+qu'assis") de la césure au milieu de la locution "jus+qu'au" au vers 4 du "Sonnet du Trou du Cul", et cela à proximité d'un quatrain sur Veuillot, personnage suspecté d'être ciblé par la parodie "Vu à Rome" transcrite en regard du "Sonnet du Trou du Cul" :
Des Fesses blanches jusqu'au coeur de son ourlet.
L'idée d'une influence des quatrains obscènes, puis du quatrain "Lys" au quatrain "L'étoile a pleuré rose..." commence à prendre de l'intérêt.
L'article d'Yves Reboul sur le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." va nous conduire dans une autre direction. Il a été publié initialement dans la revue Rimbaud vivant en 1999, si ma mémoire est bonne, et il a été repris dans le volume de l'auteur Rimbaud dans son temps (Classiques Garnier, 2009).
Dans cet article, Reboul considère que le lien de ce quatrain à "Voyelles" est un leurre :
[...] Ce rapport est d'autant plus facilement postulé que le quatrain ne nous est connu que par un manuscrit de la main de Verlaine dans lequel les deux poèmes se succèdent immédiatement sur le même feuillet. [...] Or c'est là pure illusion [...] On ne se donnera pas le ridicule d'observer que les couleurs diffèrent majoritairement d'un texte à l'autre [...]
Le raisonnement de Reboul se défend. On faisait du quatrain une illustration d'un principe visionnaire dont "Voyelles" était la réussite aboutie. Cependant, il vaut la peine de ne pas ruiner le rapprochement entre les deux poèmes sous prétexte que les lecteurs les ont réunis sous une même perspective qui n'était finalement pas celle de Rimbaud que ce soit pour le sonnet ou pour le quatrain. En tout cas, Reboul nous ramène à ce qui fait l'unanimité parmi les lecteurs, il est question d'un blason du corps féminin et c'est alors que Reboul cite avec indulgence l'idée de quelques-uns qui voient dans le quatrain une compétition de Rimbaud avec le recueil L'Idole de Mérat et c'est là que sont cités les deux vers du "Sonnet de l'oreille" mentionnés plus haut. Toutefois, Reboul rejette ce rapprochement comme "bien aléatoire". En s'appuyant sur la liste de titres de Verlaine, Reboul fait remarquer que le quatrain n'est plus mentionné à sa place dans la suite paginée, mais il est intercalé entre "Oraison du soir" et "Les Sœurs de charité". le discours de Reboul est assez confus car il défend l'idée que Verlaine préparait un recueil des poésies de Rimbaud. Boire ou conduire, il faut choisir. Pourquoi Verlaine créerait-il l'ordre de défilement des poèmes à la place de Rimbaud ? Et pourquoi Verlaine transcrirait les poèmes dans un ordre, mais considérerait comme plus important l'ordre donné sur une liste de titres ? En plus, dans la mesure où il s'agit de poèmes recopiés par Verlaine, il n'est pas exclu, sans que cela ne puisse être vérifiable, que la liste de titres reflète la suite manuscrite autographe à partir de laquelle Verlaine a effectué ses recopiages, mais c'est la pagination et le travail de Verlaine que Reboul et d'autres rimbaldiens identifient à une volonté de projet d'édition des poésies de Rimbaud. J'ai enfin une question. Avant de publier un recueil, un poète accumule pendant un certain temps des compositions. Hugo, Lamartine et tant d'autres ne paginaient-ils pas des portefeuilles de  poèmes pour ne pas les égarer, sans que cela n'implique l'organisation mûrie d'un recueil ? Mais peu importe ce débat pour l'instant. Pour moi, il n'est pas besoin d'ordre de défilement des poèmes pour justifier des rapprochements entre poèmes de Rimbaud d'un même ensemble de vers première manière. Reboul commente ensuite, en considérant qu'il est le premier à le faire, l'intérêt du titre Madrigal qu'il tend à admettre en tant que titre à part entière, ce sur quoi je suis plus nuancé comme je l'ai dit plus haut. Et Reboul profite de cette mention "Madrigal" pour envisager qu'il est peut-être plutôt question d'épigramme, et nos citations plus haut de quatrains du Parnasse satyrique du XIXe siècle où ils portent souvent ce nom "Epigramme" confortent la pertinence d'un tel propos :

Mais, avec ses quatre vers, c'est peut-être moins au madrigal qu'il fait penser qu'à l'épigramme, laquelle adopte si souvent cette formule comme le montrent tant de pièces célèbres de Voltaire. Il faut d'ailleurs rappeler que la limite entre les deux genres n'a cessé d'être quelque peu indistincte et on se souvient de Trissotin hésitant visiblement à tracer entre eux une frontière :
Et je pense qu'ici je ne ferai pas mal
De joindre à l'épigramme, ou bien au madrigal,
Le ragoût d'un sonnet [...]
Et après cette citation des Femmes savantes, Reboul insiste sur l'idée de pointe de l'épigramme, sur "le coup de fouet du dernier vers, par l'effet de surprise qui en était la formule rhétorique." Reboul en arrive en fait à sa lecture où il mentionne bien l'actualité de l'année 1871 et "l'interruption meurtrière de l'utopie", le "dénouement sanglant des soixante treize jours de la Commune", ce qui a été complètement escamoté dans le commentaire fait par Bardel qui prétend pourtant rendre compte de l'interprétation de Reboul, lequel insiste encore sur la majuscule au nom "Homme" qui permet de mobiliser des citations de "Credo in unam".

Dans son article, Reboul ne cite pas le poème "Naissance de Vénus" de Sully Prudhomme qui n'avait pas encore été évoqué par Pierre Brunel en 1999.
Je vais revenir sur cette source, et puis je vais en proposer d'autres.

**

Le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." est court par définition et sa spécificité est sa densité de reprise d'un moule grammatical vers après vers.
L'Etoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles,
L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.
Le jeu habituel consiste à dresser un tableau. Nous avons quatre noms en fonction sujet, quatre verbes au passé composé, quatre mentions de couleur et puis les seconds hémistiches sont tous des destinations désignant une ou plusieurs parties du corps féminin, des compléments circonstanciels de lieu.
Le jeu peut être légèrement poussé plus loin. Pour les deux premiers vers, les seconds hémistiches ont une double structure prépositionnelle, même si elles ne sauraient être confondues : "au cœur de tes oreilles", "de ta nuque à tes reins". La subtilité vient de l'emploi métaphorique de "cœur" dans la locution prépositionnelle "au cœur de". Le mot "cœur" vient rejoindre les mentions du corps "oreilles", "nuque" et "reins", mais il s'agit d'un organe interne non visible. Cependant, le traitement original au plan grammatical, c'est que cet entourage lexical nous invite à ne pas lire l'expression de manière neutre : "au milieu de tes oreilles", "au sein de tes oreilles", "au fond de tes oreilles", "au creux de tes oreilles", etc., mais au contraire à motiver la lecture pleine du nom "cœur" : les pleurs de l'étoile ont touché et ému ce qui a fonction de cœur dans la réalité sensible des oreilles de l'être tutoyé.
Les seconds hémistiches des vers 3 et 4 ont une ressemblance plus certaine : "à tes mammes vermeilles", "à ton flanc souverain". Toutefois, Rimbaud persiste dans l'emploi de mots rares, de formes inusitées quoique proches de formes plus courantes. Il emploie "mammes" pour "mamelles" et bien sûr en lieu et place de "seins". De quelle lecture l'idée d'employer cette forme lui est-elle venue ? En tout cas, l'idée d'allaitement ressort nettement de cet emploi. Il est clairement question d'une divinité nourricière à caractère cosmique. Il faut penser à "Credo in unam" avec la figure de Cybèle notamment.
Mais une accroche essentielle de ce quatrain, ce qui fait qu'il peut être obsédant pour le lecteur, vient d'un phénomène discret mais sensible au plan verbal : les vers sont couplés par deux avec une ellipse élégante du vers 1 au vers 2 et puis du vers 3 au vers 4. L'auxiliaire "a" est effacé aux vers 2 et 4 et cet effet gracieux ne contribue pas peu à la magie de la composition. L'autre envoûtement du quatrain vient bien évidemment de l'emploi grammatical des couleurs. Il s'agit d'épithètes détachées : "Rose, l'étoile a pleuré...", "Blanc, l'infini a roulé...", "Rousse, la mer a perlé...", "Noir, l'Homme a saigné..." Mais quand l'épithète est placée derrière le verbe il se produit très souvent un effet étrange à la lecture, connu depuis longtemps, car de telles constructions sont déjà exploitées par exemple par Racine dans Phèdre ("Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes[ ]"). Nous pourrions citer Hugo également : "Mes vers fuiraient, doux et frêles," en soulignant que visuellement les virgules empêchent le flottement d'une lecture verbale du type "pleurer rose". La forme du vers de Racine "tout pensif" bloque sans doute aussi ce type de dérive à la lecture. Dans le cas du quatrain de Rimbaud, le lecteur peut avoir la sensation étrange d'un emploi adverbial de l'adjectif, voire l'intime conviction d'une construction grammaticale déroutante : "L'étoile a pleuré rosement au cœur de tes oreilles", traduction qui ne rend pas l'idée que l'étoile est rose, ce qui fait qu'on reste accroché à l'expression finale voulue par l'auteur : "L'Etoile a pleuré rose au cœur de tes oreilles," alors que la solution est toute simple : "Rose, l'étoile a pleuré..." Mais le lecteur est subjugué par la construction verbale flottante : "pleuré rose", "saigné noir" et il n'arrive plus à s'en détacher. On parle parfois d'attributs accessoires pour ses épithètes détachées, mais je me réserve une réflexion en fin d'article sur le sujet.
J'ai depuis longtemps signalé pour le premier vers une construction similaire dans le poème "La Fin de l'homme" de Leconte de Lisle :
La femme a pleuré mort le meilleur de sa chair !
La similarité est plus rythmique que grammaticale, dans la mesure où le masculin singulier de "mort" signifie que l'adjectif est solidaire (attribut de l'objet antéposé) du complément "le meilleur de sa chair" et non du sujet "La femme". Cependant, le rapprochement ne semble pas complètement vain si on prend en compte les éléments suivants. Dans les deux poèmes, c'est un être féminin qui pleure : "L'étoile a pleuré... La mer a perlé..." (l'infini qui roule est masculin par exception) et à chaque fois il est question de la maternité : "le meilleur de sa chair", "tes mammes vermeilles". Il y a évidemment une nuance importante à apporter, une différence réelle. Dans le quatrain de Rimbaud, la femme reçoit les pleurs de l'étoile, les perles de la mer. Toutefois, les pleurs font écho en son cœur, ce qui veut dire qu'il n'y a pas opposition entre les poèmes. L'être féminin du quatrain rimbaldien partage la sensibilité de l'étoile. Et le dernier vers du quatrain rimbaldien peut correspondre au titre solennel du poème de Leconte de Lisle : "Et l'Homme saigné noir" face à "La Fin de l'Homme". D'ailleurs, l'expression "saigné noir" rencontre quelque peu "pleuré mort". Et le rapprochement ne vaut pas qu'avec le titre du poème de Leconte de Lisle, mais aussi avec son dernier vers :
Meurs, nous vivrons ! - Et l'Homme épouvanté mourut.
Nous retrouvons la coordination "Et", la majuscule au nom "Homme" et une relative équivalence entre "saigné noir" et "mourut".
Pour le reste, si le poème de Leconte de Lisle ne favorise plus d'autres tels rapprochements, il y a tout de même ces salutations ou adresses solennelles à une Nature personnifiée. Nous avons une "terre muette" au début, ce qui n'est pas complètement anodin. Puis, un soir, nous avons la lutte du soleil et des ombres, les murmures des feuillages amplifiés par les grondements des bêtes. Il est tout de même question d'Adam dans ce poème, lequel tend les bras pour parler "vers l'immense étendue" et il précise qu'il a tant "pleuré de larmes", un peu comme la mer et l'étoile du quatrain de Rimbaud, et il songe à Eve, donc un symbole de la Femme. Il dit aussi avoir tant "saigné". Ce duo martyrique "pleuré" et "saigné" est important au quatrain de Rimbaud, puisque c'est son encadrement verbal du vers 1 au vers final 4.
Adam s'adresse à toute la Nature, selon une perception de religiosité primitive que lui attribue Leconte de Lisle : il s'adresse aux lions, aux "Fleuves sacrés", aux "Anges" qu'il soupçonne exister, ainsi qu'au "Seigneur". Il salue le jardin d'Eden, les aigles et les passereaux et même les rochers et les cavernes.
Le poète demande à mourir, et la puissance divine n'étant pas directement représentée, une fois qu'il a fini de parler la manifestation céleste est caractérisée par un grand vent qui se lève d'emblée, puis la mort du poète est enveloppée par un "sanglot effroyable et multiple" qui se met à courir sur le "désert sombre".
Cela fait longtemps que j'ai proposé ce rapprochement qui n'a jamais reçu la moindre attention (Bardel cite ce vers, mais pour en attribuer le relevé à Guyaux en 2009, sauf que je cite ce vers dans mon article "Consonne" de 2003, Parade sauvage n°19, p. 83).
En revanche, Pierre Brunel a proposé une source qui a reçu un accueil plus favorable. Il est clair qu'il se joue une sorte d'apparition de Vénus dans le quatrain de Rimbaud. L'idée de la mer qui devient rousse là où elle écume au soleil, cela se trouve dans "Le Bateau ivre" avec une explicite liaison à l'idée de divinité de l'amour : "rousseurs amères de l'amour". Le terme "rousseur" implique aussi l'ivresse, l'alcool, en phase avec le titre final du poème "Bateau ivre". Dans le quatrain de Rimbaud, toute la Nature semble célébrer un corps de femme. Et l'emploi du mot "reins" est significatif d'une pensée charnelle propre à Rimbaud. Je n'ai pas l'impression que le mot "rein(s)" soit nettement présent dans les recueils L'Idole et Amours et Priapées par exemple. Il y a tout de même quelques occurrences dans ce dernier recueil d'Henri Cantel, nous y reviendrons. Rimbaud utilisait déjà le mot "reins" dans "Vénus Anadyomène". Je n'ai pas cherché à retrouver le mot chez d'autres poètes, mais je cite à dessein les recueils de Mérat et Cantel qui sont les sources de Rimbaud et de Verlaine à la parodie "Sonnet du Trou du Cul". Pourtant, le recueil de Mérat est une accumulation de blasons du corps féminin sous toutes ses parties, tandis que le recueil de Cantel est obscène et évoque à plusieurs reprises l'acte sexuel.
Bref, l'idée qu'il y ait une sorte de naissance de Vénus peut se justifier par l'étude des autres poèmes de Rimbaud. Cependant, Brunel a envisagé une réécriture d'un poème de Sully Prudhomme. Rimbaud a lu le recueil Les Epreuves et la traduction du premier livre de Lucrèce De la Nature avec en prime la longue préface qui accompagnait la publication, mais Brunel cible le recueil Stances & Poèmes qui lui n'a jamais été mobilisé par ailleurs dans la recherche rimbaldienne. Rimbaud rangeait Sully Prudhomme parmi les "talents" dans sa célèbre lettre à Demeny et on peut imaginer qu'il ait lu ce recueil dans ses mois parisiens de compagnie avec l'élite parnassienne de la capitale, puisque Rimbaud assistait carrément aux mensuels dîners des Vilains Bonshommes de septembre 1871 à mars 1872.
Le poème "Naissance de Vénus" est le quatrième de la section "Mélanges", à s'en fier à l'édition Lemerre que je possède. L'environnement est fait de poèmes bien tournés, mais qui manquent de profondeur. Surtout, je ne ressens pas la présence d'un Rimbaud lecteur. Et cela pourrait presque valoir pour le poème désigné à l'attention "Naissance de Vénus".
Le point fort du rapprochement effectué par Brunel tient en grande partie dans les deux premiers vers. Il est question des "perles" de "la mer", lien fort au plan du contenu, et celui-ci est renforcé par une ellipse verbale du vers 1 au vers 2 qui n'est pas la même que Rimbaud, mais qui est comparable.
Quand la mer eut donné ses perles à ma bouche,
Son insondable azur à mon regard charmant,
[...]
Sully Prudhomme n'a pas repris le passé composé "eut donné", ce qui est une pratique d'écriture tout à fait banale, mais le parallèle avec Rimbaud se justifie par le fait qu'au premier vers le sujet du verbe est "la mer" elle-même, puis par le couplage des deux premiers vers, puisque l'effacement se fait d'un vers sur l'autre. L'autre aspect, c'est que le poème est supposé être dit par Vénus elle-même, c'est elle qui dit : "Je parais..." et c'est donc le corps féminin qui reçoit en don les perles de la mer (qui sont les dents) et l'impression d'infini dans le regard. Toutefois, dans le poème de Sully Prudhomme, il n'y a pas une fusion émotionnelle. Le don des perles et du vertige infini dans le regard ne sont pas comparables à la communication des pleurs dans les oreilles. Chez Sully Prudhomme, Vénus reçoit en don le sens de l'infini dans son regard, alors que dans le quatrain de Rimbaud l'infini roule sur le corps de la Femme. On peut dire que la croupe de la Femme provoque donc un vertige infini, pour essayer de comparer cela au don du regard d'un "insondable azur". Toutefois, le poème de Prudhomme est composé de sept quatrains. Le rapprochement est pertinent pour les deux premiers vers, mais des vers 3 à 20 (quatre quatrains et deux vers) plus rien ne retient véritablement notre attention, si ce n'est que le vers 20 lui-même peut être cité comme explicitation métaphorique :
La vie universelle en palpitant me suit.
L'idée d'une influence probable revient avec les deux derniers quatrains, puisque l'effet de Vénus sur l'homme est lié au sang qu'elle fait affluer au front des Adonis, puisque le sang est associé à la couleur des roses et puisque, dans des vers qui font songer au sonnet "La Beauté" de Baudelaire nous avons l'accent mis sur le "flanc".
J'anime et j'embellis les hommes et les choses ;
Au front des Adonis j'attire leur beau sang,
Et du sang répandu je fais le teint des roses ;
J'ai le moule accompli de la grâce en mon flanc.

Moi, la grande impudique et la grande infidèle,
Toute en chaque baiser que je donne en passant,
De tout objet qui touche apportant le modèle,
J'apporte le bonheur à tout être qui sent.
Je ne conteste pas l'idée d'une réécriture par Rimbaud au plan des deux premiers vers, mais ma lecture d'ensemble du poème de Prudhomme n'arrive pas à me persuader que c'est la source essentielle au poème de Rimbaud, alors que j'arrivais à envisager plus de parallèles d'ensemble en ce qui concerne le poème de Leconte de Lisle "La Fin de l'Homme".
Un rapprochement avec le morceau de Sully Prudhomme peut relever de l'inversion. Le dernier vers de "Naissance de Vénus" développe l'idée d'un avènement de bonheur, quand le poème de Rimbaud évoque le martyre de celui qui se sacrifie et se dévoue pour la Vénus : "saigné noir".
Pour moi, l'essentiel de ce que dit le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." est loin du poème de Sully Prudhomme. Il y a une rencontre ponctuelle parce qu'en effet Rimbaud joue sur le motif parnassien des mythes primitifs d'une divinisation de la Nature entière en récupérant le motif antique de la naissance de Vénus parmi les flots. Rimbaud a exploité des suggestions du poème de Prudhomme parce qu'il traitait le thème qu'avait en vue notre adolescent ardennais, mais celui-ci ne faisait pas de la composition parnassienne le centre de sa propre création.
Maintenant, étant donné le caractère récent de la parodie du "Sonnet du Trou du Cul", nous pouvons essayer de vérifier si Rimbaud n'a pas retenu quelque chose des recueils L'Idole et Amours et Priapées. Dans ce court quatrain, Rimbaud énumère les "oreilles", la "nuque", les "reins", les "mammes vermeilles" pour les seins, le "flanc" et il mentionne, mais sur un mode grammatical particulier, le "cœur". Le recueil "L'Idole" contient vingt sonnets. Nous pouvons en écarter quatre : "Prologue", "Avant-dernier sonnet", "Dernier sonnet" et "Epilogue". Il reste seize sonnets dont les titres désignent chacun une partie du corps : sonnets des yeux, de la bouche, des dents, du nez, du front, des cheveux, de l'oreille, du cou, des seins, des bras, des mains, du ventre, de la jambe, du pied, de la nuque et des épaules. Le relevé est éloquent. Il suffit à se rendre compte que les "nez" de "Vu à Rome" sont appelés par la parodie du recueil de blasons du corps de Mérat. Mais, pour le quatrain qui nous occupe, nous remarquons que Rimbaud a repris trois titres de sonnets finalement, celui des seins derrière "mammes vermeilles", et bien sûr ceux des oreilles et de la nuque. Il faut même aller plus loin. Mérat se plaint de la censure dans les derniers sonnets de son recueil et il joue quelque peu avec l'implicite imposé par cette censure. L'avant-dernier sonnet aurait dû s'intituler le "Sonnet des fesses" et le dernier le "Sonnet du sexe". Il faut d'ailleurs noter que ce dernier sonnet condamné à ne décrire que des "contours" parle de leur blancheur ("contours blancs"), se termine par une mention "Vénus impudique" qui fait écho à la formule "grande impudique" du poème "Naissance de Vénus" cité plus haut. Et nous relevons encore à la fin du premier tercet "cette fuite adorable des flancs" qui a inspiré la parodie "Sonnet du Trou du Cul", mais qui fait du coup écho au "flanc souverain" final du quatrain rimbaldien, avec écho au vers de Prudhomme sur la perfection de grâce du moule féminin à son flanc.
Plus haut, nous avons vu que Reboul, sans soutenir l'idée avec conviction, citait le "Sonnet de l'oreille". Toutefois, le rapprochement ne me paraît pas convaincant s'il suffit de s'en contenter. Le sonnet de Mérat servirait à illustrer que l'oreille brille comme une étoile, à cause du vers suivant :
Et la lumière y trace, exquise, des sillages.
Il y a peut-être une idée de liquidité appliquée à la lumière avec le nom "sillages", mais à part ça le rapprochement ne s'impose pas du tout. En revanche, le mot "sillages" est repris au singulier et à la rime dans le "Sonnet de la nuque" :
Comme un dernier remous sur une blanche plage
Que les flots refoulés ne peuvent pas saisir,
Sur la nuque que mord le souffle du désir,
Un frisson de cheveux trace son clair sillage.
Et au début du second quatrain, le poète reprend l'idée et la précise : "Frisson d'écume d'or", et c'est dans ce sonnet de la nuque que Mérat revient sur l'oreille vantée en tant que coquille rose, ce qui conforte finalement l'idée que Rimbaud songe bien au recueil L'Idole de Mérat lorsqu'il compose "L'Etoile a pleuré rose...", puisqu'il devient sensible que Rimbaud mentionne comme exprès "nuque" et "oreilles", deux parties du corps que Mérat a couplée dans son "Sonnet de la nuque", amenant Rimbaud à créer sur trois vers des images poétiques marines influencées par celles que Mérat fait se partager entre son "Sonnet de l'oreille" et son "Sonnet de la nuque" :
[...]
L'oreille, bijou fait en rose de coquille ;

Et ma bouche osera baiser l'éclat vermeil
Des minces cheveux fous brodés par le soleil,
Dont la confusion étincelante brille.
Je viens de citer la fin du "Sonnet de la nuque", et c'est dans ce sonnet et non dans celui "de l'oreille" que figure cette assimilation de l'oreille à un bijou rose. Le terme "coquille" peut suggérer à Rimbaud l'idée d'une naissance de Vénus, la fameuse coquille Saint-Jacques du tableau de Botticelli.
Nous relevons aussi, toujours dans ce "Sonnet de la nuque", la mention de l'adjectif "vermeil" à la rime. En quelque sorte, ce seul sonnet fait écho à trois fins de vers du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." : "rose au cœur de tes oreilles", "de ta nuque à tes reins" et "à tes mammes vermeilles" (nous soulignons). Le soleil qui est une "étoile" fait étinceler et briller les cheveux blonds qui rejoignent l'oreille en tant que bijou, et la promotion particulière du "Sonnet de la nuque" résulte du traitement particulier du motif. Il est plus facile de traiter de manière autonome les yeux, les cheveux, le nez, la main, etc. La nuque est traitée comme un ensemble visuel de plusieurs motifs.
Mais, je voudrais encore insister sur un aspect troublant de ces rapprochements en série. Selon Verlaine, les deux poètes se sont partagés la tâche pour la composition du "Sonnet du Trou du Cul". Il y a certainement eu une concertation préalable pour déterminer quoi mettre dans le sonnet, mais Verlaine s'est consacré à la composition des quatrains et Rimbaud à la confection des tercets. Or, le premier vers du premier tercet : "Mon rêve s'aboucha souvent à sa ventouse ;" au-delà d'allusions à plusieurs passages du recueil Amours et Priapées d'Henri Cantel que je développe dans un article à paraître depuis deux ans maintenant, correspond d'évidence au premier vers du tercet final cité ci-dessus du "Sonnet de la nuque" : "Et ma bouche osera baiser l'éclat vermeil", tandis que la construction : "C'est l'olive pâmée et la flûte câline," à l'attaque par le gallicisme "C'est..." du second tercet rimbaldien coïncide avec son emploi en anaphore dans le "Sonnet de l'oreille" :
C'est la volute, et c'est la conque ; c'est la chair
Devenue arabesque avec son ourlet clair
[...]
Mérat fait voler en éclats l'idée d'assimiler la reprise ternaire à la production d'un trimètre, selon un principe des faux trimètres qu'Hugo a appliqué très tôt dans son théâtre (Hernani : "C'est l'Allemagne, c'est l'Espagne, c'est la Flandre", Ruy Blas, etc.). Comme dans le vers du drame Hernani que je viens de citer, la forme "c'est" est placée cavalièrement devant la césure, ce qui produit un effet d'emphase. L'expression en rejet "la conque" impose le rapprochement avec l'oreille "coquille" du "Sonnet de la nuque" et il y a renforcement de l'idée d'une ambiance imagée favorable à la perception d'une Vénus Anadyomène. On observe aussi la présence du mot "ourlet" repris de manière décisive par Verlaine dans les quatrains de la parodie faite avec Rimbaud, ce qui prouve que Rimbaud n'a pas pris son inspiration sans se préoccuper du travail de Verlaine : il y a eu des moments de concertation.
En tout cas, c'est assez spectaculaire de voir à quel point le "Sonnet de l'oreille" et le "Sonnet de la nuque" font l'objet d'une double réécriture dans les tercets du "Sonnet du Trou du Cul", puis dans le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..."
Je n'exclus pas d'autres découvertes en fait de rapprochements entre "L'Etoile a pleuré rose..." et le recueil L'Idole. Je n'ai pas cherché à lire par le menu tous les sonnets de Mérat pour faire remonter un maximum d'informations. En revanche, comme j'ai renforcé considérablement l'idée de Murphy, suivie par Philippe Rocher, d'une influence du recueil d'Henri Cantel sur la composition du "Sonnet du Trou du Cul" dans cet article toujours à paraître, j'ai voulu retrouver une mention des "reins" dans cet ouvrage publié sous le manteau et je prêtais même attention à toute mention du corps féminin.
Pour moi, le recueil d'Henri Cantel suffit à remettre en cause l'idée d'un mépris pur et simple de Rimbaud pour la pratique des blasons à la manière de Mérat et pour les motifs de la naissance de Vénus au sein des flots à la manière de Sully Prudhomme. Une idée forte m'est venue également. Dans "Vénus Anadyomène", Rimbaud parodie "Les Antres malsains" de Glatigny, poème publié dans un recueil lyrique, mais qui se retrouvera cité dans les tomes du Parnasse satyrique du XIXe siècle pour des raisons évidentes. Or, l'hémistiche "Et les rondeurs des reins" couple les mentions "rondeurs" et "reins" jouissivement employées par Henri Cantel dans Amours et Priapées. J'ignore le jour précis où Bretagne et Rimbaud se sont rencontrés pour la première fois, mais Rimbaud annonce à Izambard son immense intérêt pour la poésie de Verlaine en août 1870 et je me demande si Rimbaud n'aurait pas lu des recueils licencieux cet été-là, et si une influence du recueil Amours et Priapées est inenvisageable dans le cas de "Vénus Anadyomène". Le quatrième poème du recueil s'intitule "Le Clitoris", le cinquième "Vénus Callipyge", le mot "anus" est à la rime au vers final 14 du sonnet "La Sorcière", personnage quelque peu comparable à la femme déchue qui sort de sa baignoire. Mais ce sonnet "Vénus Callipyge" dont le titre est à rapprocher de celui de Rimbaud "Vénus Anadyomène" contient précisément les mentions "rondeurs" et "reins", alors même qu'il est facile d'observer qu'elles ne sont pas courantes dans les autres sonnets du recueil de Cantel :
[...]
Les troublantes rondeurs que l'art sut enflammer,
[...]
Et cueillir sur tes reins des plaisirs défendus,
[...]
Le vers 2 lui-même de "Vénus Callipyge" n'a-t-il pas inspiré la "baignoire" du sonnet rimbaldien et j'ai même envie de souligner le contraste des premiers quatrains de ces deux sonnets :
Ô Vénus Callipyge, ô reine de beauté !
Qu'un sculpteur grec baigna d'une grâce inconnue,
Sur le sable des mers, debout et demi-nue,
Tu souris aux contours de ta divinité.

**

Comme d'un cercueil vert en ferblanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Montrant des déficites assez mal ravaudés ;

[...]
Rimbaud passe d'un titre érudit "Vénus Callipyge" à cet autre moins abrupt "Vénus Anadyomène", mais son tercet final ("reins", "croupe", "anus") justifie l'allusion aux fesses du mot "Callipyge", il n'y manque que la beauté :
Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
- Et tout ce corps remue, et tend sa large croupe
Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.
Le même sonnet "Vénus Callipyge" parle de "l'impudeur antique" et l'idée de "Vénus impudique" que nous retrouvons dans le poème "Naissance de Vénus" de Sully Prudhomme se rencontre à plusieurs reprises dans Amours et Priapées.
Le mot "reins", présent dans le sonnet "Le Bon disciple" lié au drame de Bruxelles entre Verlaine et Rimbaud, figure aussi dans le sonnet "Ephèbe" de Cantel : "Tourne tes reins !" Celui-ci commence par un vers qui peut intéresser la succession de "Sonnet du Trou du Cul" à "Lys" : "Tes fesses ont l'odeur du lys [...]". C'est précisément le sonnet identifié par Murphy pour la comparaison : "Comme un œillet qui s'ouvre..."
Le mot "reins" figure dans un troisième sonnet du recueil de Cantel "La Bohémienne", titre qui peut attirer l'attention : "Dessine de ses reins la cambrure et le galbe," mais le poème contient aussi un hémistiche : "Flotte amoureusement", très ressemblant à celui-ci du poème "Ophélie" daté de mai 1870 : "Flotte très lentement," sachant qu'il n'est finalement pas impossible que Rimbaud ait fait du recueil de Cantel une lecture étonnamment précoce. Dans "Credo in unam", un autre vers est à rapprocher également de cet hémistiche de "La Bohémienne": "Glisse amoureusement", et cela coïncide avec avec un développement sur les amours de Léda et de Zeus transformé en cygne, ce qui fait précisément l'objet d'un sonnet de Cantel plus loin dans son recueil, et "Credo in unam" se poursuit par une autre image qui annonce "Vénus Anadyomène" avec une triple mention digne de Cantel "cambrant", "rondeurs" et "reins" :
- Entre le laurier-rose et le lotus jaseur
Glisse amoureusement le grand cygne rêveur
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile...
- Et tandis que Cypris passe, étrangement belle,
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
Etale fièrement l'or de ses larges seins,
Et son ventre neigeux brodé de mousse noire ;
[...]
Même le vers du "ventre neigeux brodé de mousse noire" est à rapprocher de tournures du recueil Amours et Priapées. Du côté de ce recueil, une nouvelle mention des "reins" en tant que "cambrés" figure dans "A une danseuse". Voici le sonnet dont Rimbaud avait visiblement déjà connaissance avant de composer le passage que nous venons de citer de "Credo in unam" (soulignements nôtres):
                         Léda

Orné de la blancheur des neiges de l'Ida,
Pour croître le trésor de ses métamorphoses,
Sur le clair Eurotas, parmi les lauriers roses,
Le cygne olympien a nagé vers Léda.

Sur le miroir troublé de la rivière bleue,
Il glisse doux et fier ; son plumage tremblant
S'enfle et frissonne ; on voit l'orgueil de son cou blanc
Se dresser vers la rive, et tressaillir sa queue.

Léda, qui dans le flot baignait ses beaux pieds nus,
Sent ses veines brûler des fureurs de Vénus,
Soupire, tend les bras, amoureuse de l'onde ;

Quand l'oiseau-dieu, chanté par le r[h]apsode grec,
L'enlace de son aile ardente, et de son bec
Mord sa bouche, la baise, et deux fois la féconde.
J'ai souligné "doux" à cause d'un passage non cité ici du "front terrible et doux" d'Héraclès, lequel "S'avance", avec position de relief du verbe en début de vers comparable à "S'enfle et frissonne". J'ai hésité à souligner "cou blanc" à cause d'une image en amont de "Credo in unam" où le "bras blanc" d'Europè s'attache au "cou nerveux" de Zeus métamorphosé cette fois en taureau. Je n'en finirais pas avec les rapprochements, j'en ai d'autres en réserve. je vais m'en tenir aux mentions que je considère significatives des mots "reins", "rondeurs", sinon "mamelles".
Le poème "La Bacchante" parle de "flancs", de "païennes rondeurs", de "danse impudique". Plus loin, dans le sonnet "Les Coteaux de l'amour", je relève à la rime non pas "mammes", mais "mamelles féminines" et au vers suivant une mention de "rondeur", mot associé à deux occurrences de "reins" dans "Vénus Anadyomène". Une nouvelle mention des "reins" en tant que "cambrés" figure dans "A une danseuse". Le couple des mots "rondeurs" et "reins" revient dans "Le Dernier vêtement" qui peut encore faire songer à "Vénus Anadyomène" :
[...]
Sans cacher les rondeurs de sa ferme poitrine,
[...]

La hanche s'épaissit, et la chair se devine
Sous le tissu léger du jaloux vêtement
Qui moule de ses reins la courbe florentine ;
Sa jambe se replie et dort nonchalamment.
Les mentions "rondeurs" et reins" ne sont pas surabondantes, elles ne sont pas non plus si rares dans le recueil d'Henri Cantel, mais leurs occurrences coïncidences avec d'autres faits qui invitent sans cesse à pressentir une influence sur deux compositions précoces de Rimbaud en 1870 : "Credo in unam" et "Vénus Anadyomène". J'ai vraiment l'impression que Rimbaud avait lu le recueil Amours et Priapées avant de les composer et que, lors de son arrivée à Paris, ce fut un moyen d'émulation littéraire spontanée entre lui et Verlaine, tandis que le recueil de Cantel, en tant que plus ancien que les recueils de la nouvelle génération parnassienne, a pu influencer les poèmes moins osés d'un Sully Prudhomme. Le "Prologue" du recueil L'Idole de Mérat fait clairement allusion au "Prologue" du recueil de Cantel, ce qui prouve que le recueil moins audacieux de Mérat a été inspiré par le recueil sulfureux de Cantel. Il ne faut donc plus lire les pièces des parnassiens comme des conventions classiques que contesterait Rimbaud, mais comme des modérations outrancières par rapport à une source obscène qui ne s'avoue pas.
Est-il gratuit de souligner le roulement du tonnerre au firmament et la foudre au flanc du sonnet "L'Orage" ? Le recueil de Cantel justifie sans surprise la lecture sexuée de l'action de l'Homme saignant noir sur un flanc souverain, mais aussi l'idée d'un "mal que fait la femme" selon la lecture formulée aussi par Bardel, mais que nous dépasserons.
Or, pour sa part, Reboul citait des vers du "Sonnet de l'oreille" de Mérat, et nous avons élargi cela à une citation du "Sonnet de la nuque" du même volume de poésies, mais le modèle de Mérat qu'était Henri Cantel a peut-être offert le modèle pour l'hémistiche "de ta nuque à tes reins" ; une tournure similaire se rencontre au premier vers du sonnet "A Bertha" et cela se poursuit avec une mention "vermeil" à la rime au vers 4 :
Je connais ta beauté de ta nuque à l'orteil,
[...]
Baisé tes dents qu'entoure un sourire vermeil.
Dans l'Album zutique, Rimbaud a composé un premier quatrain obscène intitulé "Lys". Je me suis retenu de développer l'idée de liens entre "Vénus Anadyomène" et le recueil de Cantel, je vais me retenir de proposer des rapprochements équivalents entre "Lys" et Amours et Priapées, j'y reviendrai ultérieurement. Je pense notamment au motif de l'odeur de lys des parties intimes, etc. En revanche, le quatrain "Lys" parodie un auteur Armand Silvestre qui deviendra l'auteur de nombreux contes grivois, et cet auteur exprime déjà une certaine sensualité dans ces deux premiers recueils, ce qui n'a pas dû être de peu de poids dans l'intérêt pris par George Sand pour ses "Sonnets Païens".
Or, si la parodie du quatrain "Lys" cible plus volontiers le premier recueil d'Armand Silvestre, le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." entre volontiers en résonance avec des poèmes du recueil suivant Les Renaissances, en particulier au plan de la personnification de l'étoile qui pleure et au plan de l'idée d'un "flanc" admiré.
Le recueil Les Renaissances débute par une section "La Vie des morts" qui elle-même s'ouvre par une "Introduction" dédicacée à Bergerat d'un ensemble poétique intitulé "La Nature". Le premier quatrain fait fortement songer en idée aux "vibrements divins des mers virides" :
L'Esprit n'habite pas sous les confusions
D'atomes entraînés dans les métamorphoses :
- C'est la Forme oscillant sous des vibrations,
Qui nous montre la Vie au plus secret des choses.
Une citation plus longue serait intéressante dans le cas d'un rapprochement avec "Voyelles". Le poème "II Les Broussailles" a une fin qui permet un début de rapprochement avec le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." :
[...]
A l'heure où scintillant comme un pleur sous des voiles,
La tristesse des nuits monte aux yeux des étoiles.
Le poème suivant parle d'une aurore qui éveille et d'une eau qui regarde : "Comme en un rêve de candeur, / L'eau regarde [...]" Il est question des larmes de l'œil des sources et d'une Vie qui darde sa prunelle fixe sur le monde changeant. Le poème suivant fait état des "pleurs éternels de l'onde", puis d'un "azur attristé". Et nous pouvons ensuite citer ces vers du poème "Les Astres" :
Comme au front monstrueux d'une bête géante
Des yeux, des yeux sans nombre, effroyables, hagards,
Les Astres, dans la Nue impassible et béante,
Versent leurs rayons d'or pareils à des regards.
Je ne cite pas tous les éléments qui m'interpellent, mais dans le même poème je cite encore les  deux derniers quatrain :
Lumière de Vénus, feux pâles et mouvants,
Rouge et sanglant flambeau que Sirius allume,
Soleil d'or où l'esprit d'Icare se consume,
Tous vous êtes des yeux éternels et vivants !
Et la Terre, œil aussi, brûlant et sans paupière,
Sent, dans ses profondeurs, sourdre le flot amer
Que déroule le flux éternel de la Mer,
Larme immense pendue à son orbe de pierre.
George Sand, dans sa préface au premier recueil, prétendait que Silvestre était un "spiritualiste malgré lui", tout en s'étonnant de cette fièvre charnelle et matérialiste des "Sonnets païens". Le second recueil où l'auteur réclame son patronage à George Sand offre l'exemple d'une lumière des astres, qui peut être assimilée à Vénus, et qui se charge de la tristesse du monde. Nous ne sommes décidément pas loin des images du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..."
Dans le poème VI, la mer est identifiée à un infini.
Es-tu le temple obscur de nos métamorphoses ?
Le Trésor infini des mouvements divers
Dont s'animent les corps épars dans l'univers,
Et des aspects sans fin que revêtent les choses ?

Puisque, sans te lasser, l'âpre travail du vent
Engloutit dans tes flancs de charnelles semailles,
[...]
Dans le premier poème de la section suivante "Le Doute", l'adjectif "souveraine" au féminin est à la rime et nous trouvons un vers similaire de formulation au vers 7 de "Vu à Rome". La section étant dédicacée "A Leconte de Lisle", le pays de Léon Dierx.
La forme a des splendeurs où trébuche la foi :
Quelle immortalité vaudra jamais la tienne,
Matière que revêt la beauté souveraine,
Nature à qui sourit une éternelle loi ?

Tout est saint, tout est dieu, tout est vivant en toi !
Quand notre âme se prend à ta grandeur sereine,
L'immobile nous charme et vers lui nous entraîne ;
Et nous sentons, perdus dans un mystique émoi,

Notre sang qui se fige au cœur glacé des marbres,
Ou se fait sève et court sous l'écorce des arbres,
Ou rougit les pavots parmi les blés flottants.

A l'horreur du tombeau l'espérance pardonne,
Et le désir nous prend de la Mort qui nous donne
La gloire de fleurir la robe du Printemps !
Je ne résiste pas à la citation du sonnet suivant à mettre en regard de "Credo in unam", du "Sonnet du Trou du Cul", de "Voyelles" même, avec en prime sa référence à Baudelaire :
La Mort revêt d'éclat la Nature éternelle
Et c'est elle qui fait la gloire du Printemps !
Aux germes sous la pierre endormis et latents
Elle garde l'honneur d'une forme nouvelle.

C'est la Vestale assise au temple de Cybèle
Qui veille sans relâche aux feux toujours vivants ;
C'est la grande Nourrice, et ses derniers enfants
Un jour boiront notre âme au bout de sa mamelle.

Oh ! la nouvelle vie et le grand renouveau !
- C'est le monde des fleurs qui jaillit du tombeau ;
- C'est la rose de mai saignant sur la bruyère ;

- C'est l'or que le vent roule aux cimes des moissons ;
- C'est l'odeur des jasmins naissant sous les gazons ;
- C'est la splendeur des lis qui monte de la terre !
Avant de vous demander comment Rimbaud se positionne par rapport à ces exaltations, acceptez déjà de vous en imprégner comme Rimbaud l'a fait, ce ne sera pas inutile à une meilleure compréhension de "Voyelles" et "L'Etoile a pleuré rose..."
Les poèmes suivants nous parlent des "frères que pleurait l'humanité" ou bien d'un "éternel sanglot qui dort dans la poussière", formule qui fait encore songer à Baudelaire rendant hommage à la divinité dans "Bénédiction". Et du même poème, nous citerons le vers : "La mer de l'Infini gronde aux rives du Temps ;" qui, à nouveau", met en couple "mer" et "Infini".
Dans la masse des premiers poèmes de son second recueil Les Renaissances, Armand Silvestre imagine la "vie des morts", attribuant un cycle d'éternelle renaissance des âmes à la Nature entière. Cette idée de métempsycose concerne aussi le poème "L'Inquiétude des momies" que Teyssèdre a envisagé comme source à la parodie pourtant annoncée de Léon Dierx "Vu à Rome". Le poème "L'Inquiétude des momies" est comme "Vu à Rome" en octosyllabes. Je ne suis évidemment pas d'accord avec la minimisation critique que font Reboul et Teyssèdre des renvois aux poésies de Dierx. Qui plus est, le poème "L'Inquiétude des momies" dédicacé "A Henri Cazalis" n'est pas une pièce courte : dix-sept quatrains d'octosyllabes sur trois pages et demie. Et les rapprochements possibles avec "Vu à Rome" sont loin d'être abondants ou probants. A la page 189 de son livre Arthur Rimbaud et le foutoir zutique, Teyssèdre cite "sépulcres infâmes", ce qui ne coïncide pas avec "ancien plain-chant sépulcral". Il parle de reliques "où nos souffles devraient rentrer", comme si cela désignait des nez respirant, et donc aspirant et non expirant l'air, auprès d'une "cassette écarlatine" qui n'est même pas nommée relique dans le poème de Rimbaud. Je cite les deux quatrains successifs ici évoqués pour que le lecteur puisse juger plus précisément de la faiblesse des rapprochements :
"Des crocodiles faméliques
Qui, sur la pierre las d'errer,
Auront englouti les reliques
Où nos souffles devraient rentrer !

"Faudra-t-il pour reconquérir
Le terrestre habit de nos âmes,
A notre tour faisant mourir,
Fouiller des sépulcres infâmes ?
Si on veut justifier un rapprochement, il va falloir fournir du commentaire.
En revanche, Teyssèdre cite à raison le second quatrain du poème qui est effectivement le plus troublant, même l'adjectif "ancien" sur lequel il glose en l'admettant banal figure déjà dans le sonnet de Mendès auquel Rimbaud a repris l'adjectif "écarlatine" à la rime :
Des âmes rêvent, endormies ;
Les âmes d'hommes anciens
Qui furent les Egyptiens
Et ne sont plus que les momies.
Je ne suis pas contre le rapprochement, mais, pour l'instant, je ne sais quoi en faire. Remarquez au passage que le poème de Silvestre a pour particularité de commencer par quatre quatrains de rimes embrassées avant de passer à des quatrains de rimes alternées, ce qui n'aurait pas retenu l'attention de Rimbaud.
Le poème suivant, bien qu'en alexandrins, serait finalement aussi pertinent à rapprocher de "Vu à Rome" que ce qu'a proposé Teyssèdre. Le poème "La Renaissance mortelle" en vingt-deux quatrains d'alexandrins à rimes embrassées, avec une rime "dort"::"d'or" pour amuser Rimbaud, contient la mention "sépultures vaines" à la rime, mais je relève cela uniquement pour contrebalancer "sépulcres infâmes", ou bien l'adjectif "mystique" à la rime, ou bien un de ses vers typiques de Silvestre avec le verbe "figer" comme nous l'avons au vers 7 de "Vu à Rome" : "Où se figea la nuit livide[ ]" :
Par delà l'horizon des sépultures vaines,
[...]
Vers l'extase où l'azur a figé les soleils
[...]
Le poète en appelle à la mort en déclarant qu'un "baiser sans fin n'est qu'aux lèvres des morts", et je cite le quatrain suivant pour les personnifications et actions :
L'azur a bu ton sang dans quelque aurore antique,
Avec le sang des lis et des dieux méconnus,
Et les rouges soleils ont brûlé tes pieds nus,
O pâle sœur d'Icare, ô vision mystique.
Je ne cite pas ce quatrain pour le rapprocher de "L'Etoile a pleuré rose...", ni même de "Lys". Ce que je veux souligner par moments, c'est la manière d'écrire de Silvestre. La métaphore "L'Etoile a pleuré...", j'ai un passage des poésies de Silvestre que je vais bientôt citer, mais il faut bien que je vous imprègne des idées de recueils de poésies que vous n'avez jamais lus, que vous n'avez jamais lus du moins avec attention.
Je ne manque pas de citer non plus ce quatrain pour simplement marquer le coup d'un traditionnel appel à la lumière :
Réveille mes yeux morts, ô Cruelle, ô Lumière,
Soleil d'un firmament ou lampe d'un tombeau,
Rallume ta splendeur sur l'autel large et beau
Où fume encor l'encens de ma ferveur première.
Je suis toujours tenté au sujet du poème suivant dédicacé à Philippe Burty "Les Immortels" de faire des comparaisons avec "Lys" : "Ces âpres dédaigneux de l'amour de la femme", "L'éternel renouveau des cieux spirituels, / Où se rafraîchira leur âme inassouvie." Mais passons !
Le poème VIII de la série "Les Vestales" parle d'une sœur qui rejoindra le "chœur des étoiles" et d'un long amour "dans la lumière". Et pensez que je ne fais pas des citations pour toutes les idées qui me passent par la tête. Je dirai seulement que Silvestre s'inspire aussi énormément des Fleurs du Mal, mais cela permet de considérer des divergences d'orientation de pensées entre "L'Etoile a pleuré rose..." et les poèmes de Silvestre, et non une convergence baudelairienne.
Si paradoxalement je ne vais pas citer en conséquence des extraits de la série au titre éloquent "Paysages métaphysiques", puisque le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." pourrait en être, je m'intéresse tout de même aux alexandrins suivants du poème "II" :
[...]
Et, sous l'onde où tremblait l'œil furtif des étoiles,
S'ouvre l'œil alangui des pervenches en pleurs.
Le verbe "trembler" fait office de variante au verbe "perler" dans "Tête de faune", qui plus est. Et le poème suivant "Les Pavots", bien qu'en octosyllabes, permet justement de rencontrer le verbe "perler" à proximité d'un "flanc superbe" donc "souverain" :
[...]
Voici que le Printemps nouveau

Fait perler à ton flanc superbe,
Au travers de ta toison d'herbe,
Les gouttes de sang du pavot !
Même le sang y figure.
Dans le poème suivant "Nénuphars" avec ses "cantharides" à la rime qui nous rappelle "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs", composition antérieure à la rencontre de Rimbaud avec Silvestre au dîner des Vilains Bonshommes de la fin du mois de septembre 1871, je note la présence des flancs qu'exhibe la Vierge fière de son corps sans "rides", mot que Rimbaud reprend à la rime, sachant que plus haut il était question de "latents" à la rime dans un sonnet du même recueil Les Renaissances :
Sur l'eau morte à l'aspect uni comme les flancs
D'une vierge qui montre aux cieux son corps sans rides,
[...]
Les rapprochements avec le sonnet "Voyelles" sont nombreux : "rides" et "latents" sont à la rime, mais aussi l'expression du poème "Les Parfums" : "verdures marines," qui fait écho à "mers virides".

Dans "Vespera II", je relève ensuite ce quatrain avec son verbe "perler" à nouveau et aussi son vers qui intéresse sans doute la genèse du premier hémistiche de "L'Etoile a pleuré rose..." :
Dans l'azur immobile et poli comme un marbre,
Des étoiles filtraient, pareilles à des pleurs ;
Et la sève, perlant sous l'écorce de l'arbre,
Emplissait l'air voisin de puissantes odeurs.
Il y est aussi question de "l'essaim vibrant des moucherons / Dont la Lune argentait les vivantes poussières."
Et cela continue avec tel passage du poème "III" de ces "Paysages métaphysiques" :
Luisante à l'horizon comme une lame nue,
Sur le soleil tombé la Mer, en se fermant,
De son sang lumineux éclabousse la nue,
Où des gouttes de feu perlent confusément.
Je fais pourtant des efforts, j'essaie de ne pas citer "stridente réplique" et "cycle vermeil" dans un poème plus loin, mais j'ai un dossier étoffé qui montre que, Rimbaud ayant lu les deux recueils de Silvestre, il ne crée forcément pas sans âme déjà cultivée les métaphores du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." ou celles de "Voyelles", et je n'ai pas fini. J'aurais pu cite aussi les renvois à des poèmes des Voix intérieures de Victor Hugo qui ont inspiré "Les Correspondances" de Baudelaire : "confuses voix" et "forêt de mon âme".
Dans la série des "Tableautins", "Paysages métaphysiques" en deux quatrains, il me prend l'envie de mordre "Le Printemps" :
Comme un faune endormi dont les nymphes lascives
Ont caressé les flancs de leurs gerbes de fleurs,
L'An se réveille et prend mouvement et couleurs,
Aux doux flagellement des brises fugitives.

O Printemps ! - Un frisson court dans l'air matinal ;
La sève mord l'écorce et le lierre l'enlace ;
Et la source, entr'ouvrant sa paupière de glace,
Sous des cils de roseaux, montre un œil virginal.
J'ai encore envie de citer "La Rosée" :
Quand le soleil a bu sur la cime des bois
Les fraîcheur des baisers que l'Aube chaste y pose,
La rosée erre encor aux buissons et parfois
Se pend, frileuse perle, aux lèvres d'une rose.

Du premier souvenir immortelle douceur !
Frêle perle d'amour au Temps cruel ravie !
- Ainsi, chacun de nous porte au fond de son cœur,
Un pleur tombé du ciel à l'aube de la vie.
Le poème "VIII La Nature" peut être mentionné pour son rapport inverse au quatrain rimbaldien, les "Nuits" pleurant et le poète plaignant les "tristes flancs" maternels.
Voici maintenant le poème "Le Passé" tout en octosyllabes avec son épanchement d'aube et son "lis pur, étoile fraternelle", pièce où je retrouve cet emploi courant chez Silvestre du verbe "figer" :
L'extase a figé les paroles
Sur leurs lèvres au souffle éteint,
Comme la rosée, aux corolles,
Le premier souffle du matin.
Dans la série "A travers l'âme", je citerais volontiers tout le poème II avec en tout cas le sanglot de la source qui "S'en fut jusqu'à [s]on cœur joyeux et l'affligea[.]"
Ophélie est mentionnée à la rime du poème "IV" de cette série, ce que je relève en passant.
Le poème "La Jalousie" parle de fermer les yeux des constellations et "Fait s'ouvrir l'Orient comme une immense rose." A comparer à la mention "flanc souverain", je relève le titre latin de poème "Mater Superba". Les poèmes sur des thèmes mythologiques invitent moins aux rapprochements, je ne relève même pas le flanc saignant au combat. Je constate enfin un poème "A Léon Valade" avec son titre en latin "Virginis Amor". Cela fait lien entre le Vilain Bohomme Silvestre et le zutiste Léon Valade pour ce qui est de la possibilité qu'a eue Rimbaud d'approcher telle ou telle personne parmi une réunion de parnassiens. Le terme "mamelle" est présent à la rime dans ce poème, mais je n'y vois pas une source probante.
J'écarte le poème "La Gloire du souvenir" daté d'août 1872, mais certains vers inévitablement peuvent être comparés à ceux de notre quatrain, puisque Silvestre persiste dans sa manière propre.
Le recueil original Les Renaissances ne semble pas avoir été mis en ligne sur le site Gallica de la BNF. Je possède personnellement une édition de 1872 des premiers recueils de Silvestre et celle-ci peut être consultée sur le site Gallica de la BNF. Il existe une tentative de transcription partielle du recueil sur le site "Wikisource", mais je ne peux pas la considérer comme fiable.
Avant de terminer cet article, j'ai relu en partie, puis survolé le texte en prose de Paris et ses ruines. Nous en trouvons une édition originale sur le site Gallica de la BNF, et les pages d'annonces précise que le recueil Les Renaissances était toujours en vente en 1870.
Dans le second Parnasse contemporain (1869-1871), Silvestre a publié une section de "Nouveaux sonnets païens" qui figure dans le recueil Les Renaissances, mais aussi un poème inédit "Souvenir des Girondins" où il est question d'une chute des Titans et d'une "Terre" désormais "au flanc capricieux" qui ne tire de la "semence" des "enfants meurtris" qu'une "race pygmée". Dans le volume publié par Alphonse Lemerre, l'unité des recueils n'a pas été respectée. Les nouveaux sonnet païens sont mélangés aux sonnets païens du recueil Rimes neuves et vieilles.
Je renonce à établir une liste des deux recueils initiaux. Le premier recueil de Silvestre dans sa forme originale peut être consulté sur le site Gallica de la BNF. Pour le recueil Les Renaissances, je ne peux que supposer que tous les poèmes inédits qui figurent dans le volume de 1872 sont l'intégralité de ce recueil, à l'exception de "La Gloire du souvenir" qui serait une pièce nouvelle puisque datée du mois d'août et à cet égard postérieur à la composition du quatrain rimbaldien.
Je me propose de faire une recension à partir du recueil original des Rimes neuves et vieilles, mais je traiterai ensuite avec attention le cas des "Nouveaux sonnets païens" publiés dans le second Parnasse contemporain, puisqu'y figure précisément une pièce importante du dossier et que les remaniements des recueils ont failli m'entraîner dans certaines affirmations erronées, affirmations erronées pour les publications, mais qui n'auraient pas remis en cause le fait que Rimbaud ait lu ces poèmes.

Le recueil original des Rimes neuves et vieilles importe à la composition du quatrain "Lys" puisqu'il contient la préface de George Sand et le sonnet avec le mot "étamine" à la rime dont Rimbaud s'est principalement inspiré.
La préface de George Sand intéresse également la compréhension du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." à partir du moment où nous pouvons raisonnablement considérer qu'il parodie encore une fois la manière d'Armand Silvestre. Cette préface concerne même la lecture de "Voyelles". Je vais réserver cette citation pour un autre article. Je vais m'en tenir aux vers qu'il m'intéresse de montrer comme les modèles ayant inspiré Rimbaud.

Or, le tout premier poème du recueil, un des "sonnets payens", est celui du marbre souverain. Il convient de la citer intégralement :
Dans sa splendeur marmoréenne,
Vénus s'enferma sans retour ;
Et depuis, jamais forme humaine
N'égala ce divin contour.

La beauté fut, quoi qu'il advienne ;
Et, n'eut-elle apparu qu'un jour,
Elle nous légua, souveraine,
Un culte immortel dans l'amour !

En vain, de la Grèce exilées,
Les courtisanes affolées,
Au travers d'un monde blasé,

Promènent l'horrible et l'étrange ;
- Je cherche sous ces corps de fange
Les débris du marbre brisé.
La rime "étrange"::"fange" occupe une position similaire à la rime "étranges"::"Anges" du sonnet "Voyelles", ce qui s'ajoute à la liste "latents" / "latentes", "rides" (identique), "verdures marines" / "mers virides". Cependant, la divergence est importante de "fange" à "Anges", de "rayon violet de Ses Yeux" à "marbre brisé". Nul doute cependant que la Vénus, "beauté" "souveraine", n'est pas concernée par la description déçue du corps des courtisanes.
Le second poème célèbre une prêtresse de Vénus dont le corps est comparé à une solide écorce, Rosa. Elle sera l'aimée des sonnets qui vont se succéder et il lui est reproché d'être froide et de ne pas savoir pleurer.
Le troisième sonnet est précisément celui qui a fait l'objet de quelques réécritures dans le quatrain "Lys". Il y est question de "Rosa" toujours qui reste insensible dans sa beauté, quand la fleur qui lui donne son nom saigne d'amour au retour du printemps, la fleur fait penser à "Stella" d'Hugo, à "Aube" de Rimbaud, et elle est un regard qui pleure encore une fois (nous soulignons les éléments importants parmi lesquels reconnaître les emprunts pour le quatrain "Lys") :
Rosa, l'air est plus doux qui baigne ta poitrine ;
Avril emplit d'odeurs les feuillages ombreux.
- Tout renaît, et, le long des sentiers amoureux,
Partout saigne la rose et neige l'aubépine !

La fleur sous les buissons entr'ouvre un œil peureux
Et livre au vent du soir l'or de son étamine.
- Tout aime ! - Viens, Rosa, les amants sont heureux
A l'ombre du grand bois qui pend à la colline !

Mais, Rosa la prêtresse ignore les frissons
Qu'avril nous porte avec ses blanches floraisons ;
Jamais les doux gazons n'ont baisé sa sandale.

Des ténèbres du temple elle cherche l'horreur,
Et, du feu qui nous brûle, immobile vestale,
Garde, comme un autel, le tombeau de son cœur.
Je cite tout de même le quatrain "Lys" et effectue un commentaire :
O balançoirs ! o lys ! clysopompes d'argent !
Dédaigneux des travaux, dédaigneux des famines !
L'Aurore vous emplit d'un amour détergent !
Une douceur de ciel beurre vos étamines !
Le terme "balançoir" recensé dans l'édition originale du Dictionnaire érotique moderne de Delvau de 1864 dont une poignée d'exemplaires ont échappé au pilon nous apprend qu'il s'agit d'un terme d'argot pour désigner le sexe de l'homme. Le mot est bien distinct de son quasi homonyme féminin "balançoire". La racine verbale souligne l'idée de jet des clysopompes et non le mouvement de l'escarpolette. Que Rimbaud ait trouvé ce mot dans le dictionnaire ou l'ait connu autrement, nous n'en savons rien, et peu importe. Le premier vers est un réemploi, puisqu'il avait envoyé à Banville le 15 août 1871 le poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" où figure les quatrains suivants (soulignements nôtres) :
Ainsi, toujours, vers l'azur noir,
Où tremble la mer des topazes,
Fonctionneront dans ton soir,
Les Lys, ces clystères d'extases !

A notre époque de sagous,
Quand les Plantes sont travailleuses,
Le Lys boira les bleus dégoûts
Dans tes proses religieuses !

- Le lys de monsieur de Kerdrel,
Le Sonnet de mil huit cent trente,
Le Lys qu'on donne au Ménestrel,
Avec l'œillet et l'amarante !

Des lys ! Des lys ! On n'en voit pas !
Et dans ton Vers, tel que les manches
Des Pécheresses aux doux pas,
Toujours frissonnent ces fleurs blanches !

Toujours, Cher, quand tu prends un bain,
Ta Chemise aux aisselles blondes
Se gonfle aux brises du matin
Sur les myosotis immondes !

L'amour ne passe à tes octrois
Que les Lilas, - ô balançoires !
Et les Violettes du Bois,
Crachats sucrés des Nymphes noires !...
Une enquête demeure à faire. Rimbaud avait-il lu les recueils de Silvestre avant d'envoyer sa lettre à Banville. Ce n'est pas exclu dans la mesure où dans sa correspondance avec Mérat et Valade pour l'été 1871 Verlaine parle de Silvestre et de ses publications en cours. Or, Verlaine échangeait nécessairement par lettres avec Rimbaud, ne fût-ce que pour préparer sa venue. Il est plus probable que Rimbaud n'ait réellement lu les recueils de Silvestre qu'à Paris, en particulier après le premier dîner des Vilains Bonshommes, à la toute fin de septembre.
Cependant, une enquête poussée est nécessaire sur les sources parodiques au poème "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs", Rimbaud met en place plusieurs idées qui seront développées dans les productions parisiennes (Album zutique, "Voyelles", "Tête de faune", le verbe "Fonctionneront" apparaît dans des quatrains ajoutés au poème "Paris se repeuple" visiblement). La mention corrompue à la rime "balançoires" vaut sans doute déjà pour le mot orthographié correctement dans "Lys". Serait-ce cette unique faute d'orthographe qui expliquerait que le poème n'ait pas été recopié par Verlaine, ni mentionné dans une liste de poèmes manquants ? Nous n'affirmerons rien. Le premier vers de "Lys" reprend à l'évidence l'octosyllabe d'assimilation des lys à des "clystères". Nous avons souligné la proximité des mots "Sonnet" et "œillet" qui anticipe la transcription du "Sonnet du Trou du Cul" dans l'Album zutique.
Le premier vers cité parodie le premier vers du "Lac" de Lamartine et par conséquent une certaine mode romantique de suiveurs. L'expression : "Quand les Plantes sont travailleuses," dénonce d'évidence les poètes des "lys" "Dédaigneux des travaux".
Mais revenons au sonnet de Silvestre. J'ai d'ailleurs souligné le "bain" de "Ce qu'on dit au Poète..." à cause du verbe "baigne" du sonnet à Rosa. Dans "Lys", Rimbaud a repris le mot "étamine" à la rime en le flanquant d'un "s" de pluriel, mais du coup Rimbaud a repris une rime en "-ine" qui devient rime en "-in" et en "-ina" dans "Fête galante" avec des équivoques sexuelles évidentes, en plus d'une mention verbale explicite "pina". Le couple du quatrain "Lys" : "famines" et "étamines" est amusant à comparer au couple "poitrine" et "aubépine" du premier quatrain du sonnet païen. Le poème "Lys" permet de lire une suite de grivoiseries osées dans le sonnet du pourtant déjà sensuel Silvestre. Rimbaud raille le mépris des travaux et l'attirance pour l'argent, ce qui veut dire qu'au-delà de la reprise du mot "étamine", Rimbaud ironise aussi sur son prétendu "or" et sur la bande il fait allusion aux ouvrages que Silvestre a publié sur les sièges et les ruines de Paris, autrement dit sur les famines et le peuple des travailleurs.
Le vers 3 du quatrain de Rimbaud est un décalque du vers 2 du sonnet de Silvestre, mais aussi du vers 10 par rebond puisque Silvestre réécrit quelque peu sa pensée.
Si j'ai souligné les mentions "Garde" et "elle cherche", c'est pour les rapprocher de l'idée de dédain martelé au vers 2 de "Lys", si ce n'est que cette fois la froideur persiflée est celle de Silvestre en tant qu'insensible aux morts de la Commune.
J'ai trouvé important de rappeler ces faits au sujet du quatrain "Lys", dans la mesure où le vers étonnant de "L'Etoile a pleuré rose..." est son vers 4. Nous avons vu que Bardel, représentant de la doxa critique, pense que le vers 4 est sinistre avec un reproche amer fait aux Femmes, comme il s'en trouve un dans "Les Sœurs de charité". Reboul envisage également le dernier vers en tant que chute sinistre, puisqu'il repense le madrigal en tant qu'épigramme. Reboul envisage que les espoirs d'union de l'Homme et de la Femme ont été enterrés avec l'échec de la Commune dans la Semaine sanglante. Toutefois, j'envisage la lecture d'une manière un peu différente. La mention verbale "saigné noir" est particulière. Dans les trois premiers vers, les adjectifs de couleurs peuvent facilement être perçus comme des épithètes détachées : "Rose, elle a pleuré...", "Blanc, l'infini a roulé...", "Rousse, la mer a perlé..." Une lecture attributive est envisageable par la magie du positionnement de l'adjectif : l'étoile peut être rose et faire le don du rose à l'oreille de la Vénus, l'infini peut être blanc, comme il peut peindre le dos ou la courbe vertébrale de la Vénus, la mer peut avoir à sa surface le chatoiement de perles rousses au soleil et en offrir deux aux seins de la Vénus. Mais, le positionnement est délicat. La couleur qualifie l'étoile et les oreilles, l'infini et la chute du dos de la nuque aux reins, la mer et les tétons. Le mot attribut est par ailleurs ambivalent, puisque si "rose", "blanc", "rousse" peuvent être des attributs en tant que dons de couleurs à la Vénus, ils resteront au plan grammatical ce qu'on appelle des "attributs accessoires du sujet". Les "attributs accessoires du sujet" désignent des adjectifs placés après le verbe qui peuvent s'effacer.

"La terre est blanche" (attribut du sujet)
"Je m'appelle Jean" (Jean attribut de l'objet "m' ")
"Je deviens blanc" (attribut du sujet)
"Il voit la voiture rouge" (adjectif épithète si vision d'une voiture rouge, attribut de l'objet s'il ne fait qu'imaginer ou concevoir que la voiture est rouge).
"Il suivait tout pensif le chemin de Mycènes" : attribut accessoire du sujet "Il", on peut écrire "Il suivait le chemin de Mycène", mais personnellement je pense que ce n'est pas un attribut accessoire du sujet, mais une épithète détachée : "Tout pensif, il suivait le chemin de Mycènes."
Son père était mort jeune. (Ici, je ressens plus la pertinence de l'idée d'un attribut accessoire de l'objet, car j'ai plus de mal à admettre la lecture "Jeune, son père était mort." Je traduis plutôt ainsi : "Son père était mort étant jeune", si on me pardonne cette phrase mal écrite.
Dans les rênes lui-même, il tombe embarrassé. (J'hésite, j'admets l'idée d'un attribut accessoire de l'objet comme j'arrive à envisager l'idée d'une épithète détachée, mais je pense que la prédication impose l'attribut "il tombe en s'embarrassant")
De ce sang déplorable, je péris la dernière et la plus misérable (je péris en tant que... attribut accessoire de l'objet)
Je ceignis la tiare, et marchai son égal. (et marchai en tant que... attribut accessoire de l'objet)

Pour les trois premiers du quatrain rimbaldien, je veux bien que nous ayons affaire à trois attributs accessoires du sujet, mais comme pour les épithètes détachées cette classification grammaticale impose de penser que le rose, le blanc, la rousseur qualifient l'étoile, l'infini et la mer. Nous n'avons pas le don de la couleur à la Vénus parce que nous choisissons l'analyse de l'attribut accessoire du sujet plutôt que celle de l'épithète détachée.
J'en arrive au dernier vers. En fait, dans le dernier vers, le noir éclabousse sans doute le "flanc" de la Vénus, mais est-il un don de couleur fait à cette Vénus ? L'expression "saigné noir" impose l'idée du "sang noir" en opérant un glissement du verbe "saigner" au nom "sang". Cette expression "sang noir" figure dans le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" où il est inscrit dans leurs mains et où des hommes se dévouent pour ces souveraines. La Vénus est l'équivalent de Jeanne-Marie, voilà qui confirme (prouve pour moi) la lecture communarde du dernier vers de "L'Etoile a pleuré rose..." Mais, c'est le fait de saigner qui est noir dans le quatrain. Je citais plus haut des quatrains de Gautier où le noir désignait l'ombre face au blanc de la lumière et dans ce code de la galanterie nous pouvons concevoir que le sang noir de l'homme souligne les blancheurs de la Vénus. Pour moi, l'idée essentielle, c'est que l'Homme communard tué dans la Semaine sanglante s'est dévoué à une Vénus cosmique, ce que ne font que par mensonges les poètes comme Silvestre et Gautier qui parlent de lys qu'on ne voit pas et méprisent le peuple, l'Homme, l'Humanité, dans son martyre. Les martyrs de la semaine sanglante ont fait un sacrifice à l'amour, notion explicitée dans "Les Mains de Jeanne-Marie", et cela les poètes que Sand dit des "spiritualistes malgré eux", citant Molière, ne le voient pas. Et à cette aune, le poème peut tout à fait être en équilibre entre la galanterie du madrigal avec sa pointe non pas sinistre mais fière du jet de sang noir, comme une semence, au flanc d'une Vénus dont dire comme de Paris "Splendide est ta Beauté" et la satire de l'épigramme en dénonçant l'hypocrisie de ceux qui se sont ralliés à la répression versaillaise.

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