vendredi 12 février 2021

Rimbaud, la photographie et les couleurs

Journée maux de tête, l'article sur "L'Etoile a pleuré rose..." est reporté, mais je peux produire un petit extra.

Le charme de "L'Etoile a pleuré rose..." se fonde sur l'emploi d'adjectifs épithètes déplacés derrière le verbe, mais aussi sur le mode d'alternance d'une ellipse grammaticale qui se veut élégance d'écriture. Aux vers 2 et 4, l'auxiliaire du passé composé n'est pas repris : "L'étoile a pleuré", "L'infini roulé", "La mer a perlé", "Et l'Homme saigné". Et cette alternance va de pair avec ce qui se passe au plan du dispositif des couleurs. Les occurrences "rose" et "rousse" vont de pair. Ce sont les deux mentions colorées, elles ont une consonne "r" à l'initiale, un passage de [z] sonore à [s] sourd, et ce parallèle se renforce par l'environnement verbal "a pleuré rose", "a perlé" rousse", puisque nous avons dans les deux cas le passé composé complet avec auxiliaire et surtout l'idée de liquidité dans deux verbes qui commencent par la consonne "p" initiale. Les deux verbes ont les mêmes consonnes "p", "l", "r" et cela va de pair avec le parallèle de consonnes pour les deux couleurs : "r" à l'initiale et variante de "s" à double "s".
Face à ce couple, nous avons la classique opposition du "blanc" et du "noir", celle même qui ouvre le sonnet "Voyelles", mais dans l'ordre inverse. Le parallèle sexuel est très net entre les deux mentions : "roulé blanc de ta nuque à tes reins", "saigné noir à ton flanc souverain", mais inévitablement par leurs connotations "saigné" et "noir" qui font songer à "sang noir", une mention présente dans le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" qui plus est.
Le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." a des liens avec les couleurs de certain quatrains du "Bateau ivre", l'idée des "rousseurs amères de l'amour" impose le rapprochement notamment. Le "rose" et l'idée des "blancheurs", cela renvoie inévitablement aux blasons du corps des sonnets d'Albert Mérat et d'Henri Cantel dans L'Idole et Amours et Priapées. Pour "saigné noir", un rapprochement s'impose avec la mention "sang noir" des "Mains de Jeanne-Marie", ce qui permet de supposer l'allusion au martyre de la Semaine sanglante dans la pointe du quatrain nommé "Madrigal", et si le poème réécrit effectivement comme "Lys" des vers d'Armand Silvestre, l'auteur sous le pseudonyme germanisant Ludovic Hans d'un ouvrage contre la Commune et d'un autre sur les ruines proche de la pensée de Gautier dans ses Tableaux du siège ciblés dans "Les Mains de Jeanne-Marie", nous avons donc un nouvel indice concordant.
Rappelons que le poème "Les Mains de Jeanne-Marie" entre lui aussi dans la série des blasons du corps comme le "Sonnet du Trou du Cul", comme "Vu à Rome", et l'idée de blasons du corps est présente dans "L'Etoile a pleuré rose..."
Mais, il faut aussi envisager une astuce dans "saigné noir", puisque la série "rose" et "rousse" pourrait facilement inviter à l'attention de la mention "rouge" avec une parenté d'impression visuelle. On prétend aujourd'hui que le "rose" n'est pas une couleur comme les autres, mais c'est un peu plus compliqué que ça, et il y a tout de même l'idée d'un rouge clair. Le "roux" suppose le rouge et le jaune quelque peu. Enfin, par les carcasses phonétiques, les trois mots sont proches : "r" à l'initiale, passage du [z] au [s] de "rose" à "rousse" avec le redoublement classique de consonne pour la variation de prononciation du "s", puis trois "e" féminins pour trois dissyllabes, et enfin trois mentions orthographiques du "o" dans la première voyelle avec reprise du "ou" de "rousse" à "rouge". Mais, Rimbaud n'a pas écrit "rouge", alors même que le mot est volontiers appelé par la mention "saigné", et c'est d'autant plus frappant que dans "Voyelles" Rimbaud fait suivre le couple "blanc" et "noir" qui fait sens, de la mention "rouge". Et ce n'est pas tout. Le blanc, le noir et le rouge sont réunis sur le premier hémistiche du premier vers du sonnet, le vert et le bleu étant au contraire sur le second hémistiche, et ce partage est reconduit au plan des quatrains et des tercets. Le blanc, le noir et le rouge sont réunis dans les quatrains, tandis que le vert et le bleu font couple dans les tercets. Et, à la fin du second quatrain, le "sang" est mentionné, et en tant que blessure et don : "sang craché", ce qui justifie encore une fois un parallèle avec la fin de "L'Etoile a pleuré rose..."
Il faudrait citer les couleurs dans "Ce qu'on dit au Poète à propos de fleurs" où le "rose" est couplé au "blanc" pour désigner la "Rime" : "Ta Rime sourdra, rose ou blanche," mais si le blanc et le noir forment un couple avec son contraste qui vaut expression d'un dualisme, les trois autres couleurs clefs de "Voyelles" sont le rouge, le vert et le bleu, tandis que le bleu est assimilé au "violet".
Je prends un ouvrage qui vient de me tomber sous la main. Il s'agit d'un Guide pratique Photo au format de poche édité par France Loisirs en 1983.Des pages 13 à 17, nous avons quatre pages d'une "Histoire de la photo" et une page de photographie ancienne.
Les deux premières pages racontent l'histoire de l'invention de la photographie en mentionnant les précurseurs Aristote (principe du sténopé utilisé par les dessinateurs), Schultze, et puis sur les interventions cruciales de Joseph Niepce, François Arago et Louis Daguerre. C'est à partir de la fin du mois d'août 1839 que la population s'enflamme pour la pratique photographique, mais il faut noter encore une autre dater importante. Le décès de Daguerre en 1851 a libéré des brevets et a permis une nouvelle phase de développement technique. On passe ensuite à l'invention du procédé kodak à la fin du dix-neuvième siècle et à quelques apports du vingtième siècle.
Mais, page 16, nous avons un retour en arrière sur la question des couleurs.
Je cite les premiers paragraphes :
Niepce et Daguerre, encore aux balbutiements de la photo, pensaient déjà à la couleur. Il leur semblait naturel, puisque dans la nature tout est coloré, que la photographie elle-même le soit. Mais il leur manquait les connaissances chimiques et physiques élémentaires pour comprendre la différence entre le noir et le blanc et la couleur.
Le premier à comprendre le phénomène couleur-lumière, fut probablement l'Ecossais Clerk Maxwell.
Il fit une démonstration en 1861, prouvant que toutes les couleurs peuvent être reconstituées par mélange des couleurs primaires : bleu, vert, rouge.
Il le fit par synthèse additive en faisant passer de la lumière blanche au travers de plaques de verre colorées, et en projetant le tout sur un écran. Il donnait ainsi le principe de base de la photographie couleur.
Ce fut Louis Ducos du Mauron, qui en 1869, dans un traité scientifique donna les principes de base de la synthèse soustractive : les pigments colorés absorbent toutes les couleurs complémentaires aux leurs et réfléchissent les autres. C'était le vrai départ de la photo couleur moderne.
Mais tout ceci restait au stade théorique et ce n'est qu'en 1873, qu'un professeur de chimie allemand, Hermann Vogel réussit à sensibiliser aux radiations vertes une plaque de collodion en la traitant avec certains colorants à l'aniline, alors que jusqu'à présent, elle n'était sensible qu'au bleu-violet.
[...]
Il restait encore à développer la sensibilité au rouge, tandis que la photographie couleur devait naître véritablement en 1904 avec les frères Lumière.
Quand Rimbaud compose "Voyelles", voilà l'actualité scientifique. Notons que la suite rouge vert bleu concerne la synthèse additive, tandis que la synthèse soustractive, celle dont il est question dans le traité de Louis Ducos du Hauron (corrompu en "Mauron"), a pour base le rouge, le jaune et le bleu. Et Cros dans ses écrits était en compétition avec Ducos du Hauron. Cros soumet lui aussi son document en 1869, et il est aussi sur le plan de la synthèse soustractive fondant la trichromie, Cros mentionnant les trois couleurs rouge, jaune et bleu. Toutefois, l'importance des trois couleurs rouge vert bleu est réelle, c'est la synthèse additive inverse. Ces trois couleurs utilisés par Rimbaud dans son sonnet sont donc mentionnées dans les travaux de Young, de l'écossais Clerk Maxwell et de Helmholtz. Dans la Revue des Deux Mondes figuraient autant des poèmes non obscènes d'Henri Cantel que des textes sur Helmholtz.
Enfin, dans l'extrait que j'ai cité, on voit que l'idée du bleu-violet ne se contente pas de vivre au plan de la réflexion scientifique en optique, puisque l'idée du bleu-violet concerne aussi les sciences appliquées, le traitement pratique de la photographie qu'on cherche à mettre au point.
Charles Cros est un membre du Cercle du Zutisme d'octobre-novembre 1871 avec Rimbaud. La suite sonnet et quatrain du "Sonnet du Trou du Cul" et de "Lys" est reprise sur une transcription de Verlaine de "Voyelles" et du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." Or, sur le feuillet de l'Album zutique où Rimbaud a transcrit la parodie de L'Idole et celle d'Armand Silvestre, Pelletan et Valade ont exhibé une autre colonne sonnet et quatrain, et le sonnet qui fait vis-à-vis au sonnet de Rimbaud et Verlaine est une parodie de Charles Cros.
Avant de composer "Voyelles", Rimbaud a fréquenté l'une des meilleures personnes au monde pour l'informer sur les théories en optique qui concernaient les couleurs, sur les théories de la photographie qui voulaient parvenir à l'expression des couleurs. Et dans ses recueils de poésies eux-mêmes, Cros se vante en poète de ses inventions démiurgiques sur le son et les couleurs, voire sur l'invention d'imitations des pierres précieuses.
Le noir et le blanc, avec trois couleurs primaires doivent permettre de reproduire toutes les nuances colorées du réel. Il est évident que dans le premier vers de "Voyelles" les cinq couleurs correspondent aux briques élémentaires pour produire toutes les images, tous les dessins, toutes les descriptions possibles.
Enfin, la variation du bleu au violet est au cœur du sonnet. En 1993, Marie-Paule Berranger a publié un ouvrage intitulé 12 poèmes de Rimbaud, Analyses et commentaires, chez Marabout. Il s'agit d'un ouvrage parauniversitaire ou parascolaire, je ne sais pas exactement. Parmi les poèmes commentés figure inévitablement le sonnet "Voyelles". L'explication commence à la page 81 et s'étend jusqu'à la page 97. Au vu de sa conclusion, l'autrice ne maîtrise pas la raison du choix des couleurs par Rimbaud : "- Du noir au blanc, procèdent toutes les autres couleurs. Au début étaient le contraste, l'ombre et la lumière, desquels surgit l'arc-en-ciel." Elle écrit à la ligne suivante de la page 96 : "- Exclusion du jaune."
Et je cite la ligne suivante, début de page 97, sur les variations au sein du quatrain :
- Modification des couleurs dans la reprise verticale. Chaque couleur est nuancée, foncée ou éclaircie ; remplacée par un mot plus technique (pourpre) ou savant (candeur, viride) : cela va dans le sens d'un investissement symbolique (pourpre du Pouvoir, viride, mot savant, pour le Savoir) ou ludique (violet/violé ?).
On le voit : l'intérêt de la variation bleu/violet se perd quelque peu, jusqu'à un improbable jeu de mots "violet"::"violé".
Au passage, j'ai du mal à trouver des mentions "viride(s)" dans des ouvrages de botanique, je trouve plus volontiers la forme "viride" dans les noms latins de certaines plantes. Evidemment, je ne me suis pas  lancé dans une fatigante recherche dans les ouvrages du dix-neuvième siècle, du moins pas encore. Mais, je voulais insister sur un autre point. Dans "Voyelles", nous avons plusieurs mots rares : "bombinent", "strideurs", "vibrements" et "virides". Le mot "virides" a du coup l'air de se rapproche d'une série ondulatoire, vibratoire : "bombinent", "strideurs", "vibrements". Pour le verbe "bombinent", le mieux pour l'instant est également de l'accompagner du pronom relatif qui l'accompagne : "qui bombinent" et "dont bombinent" dans "Voyelles" et "Les Mains de Jeanne-Marie", dans la mesure où il semble s'agir d'une traduction abusée du participe présent latin employé par Rabelais : "bombinans". Mais l'idée c'est que Rimbaud n'invente jamais les termes rares qu'il emploie. L'exception semble "pioupiesques" dans "Le Cœur supplicié" et du coup quelque peu "bombinent" qui n'existerait pas en française et serait un décalque du latin inventé par Rimbaud. Mais il y a deux autres exceptions auxquelles nous faisons peu attention : "bleuités" et "bleuisons", deux mentions de couleurs, un peu comme "virides". Je ne connais pas d'attestation de ces deux mots par quelqu'un d'autre que Rimbaud au dix-neuvième siècle. Le mot "bleuisons" figure dans "Les Mains de Jeanne-Marie", poème qu'on n'en finit pas de pouvoir rapprocher de "Voyelles" décidément, et la mention "bleuités" figure dans le quatrain du "Bateau ivre" où s'accumulent "rutilements" et "rousseurs amères de l'amour", avec l'idée très précise que les rousseurs teignent les bleuités elles-mêmes ! Et comme si cela ne suffisait pas après un quatrain de tempête et d'aube exaltée, surgit le quatrain de la grande vision "ce que l'homme a cru voir" avec les "figements violets" :
[...]

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l'alcool, plus vastes que nos lyres
Fermentent les rousseurs amères de l'amour !

Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
L'Aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes
Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir !

J'ai vu le soleil bas, taché d'horreurs mystiques,
Illuminant de longs figements violets,
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !

J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
La circulation des sèves inouïes,
Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !

[...]
Il est assez évident que les "éclairs" et "l'Aube" renvoient aux aspirations des insurgés de la Commune : "L'orage a sacré ta suprême poésie" ("L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple").
Le soleil est associé à un rougeoiement de la mer qui est comme ensanglantée avec une progression vers les "figements violets", mais cela n'empêche pas le rebondissement des "l'éveil jaune et bleu".
A part moi, les rimbaldiens ont complètement démissionné quant au rapprochement imparable entre les "figements violets" et le "rayon violet", mais en tout cas pour la variation de bleu à violet, malgré les insuffisances de son étude, de sa conclusion et de son idée d'un motif de l'arc-en-ciel non justifiée par le sonnet de Rimbaud, l'autrice Berranger a cité un passage d'un livre d'Etiemble qui envisage que le rouge, le vert et le violet sont mentionnés en tant que les trois couleurs fondamentales :
"Puis les couleurs du spectre qui vont du rouge au violet [...]. Ces trois couleurs [Rouge, vert, violet] sont justement considérées comme fondamentales dans certaines théories de la vision, [celle] de Helmholtz par exemple. Il n'est donc pas nécessaire de recourir à des notions mystiques - comme a fait M. Rolland de Renéville - pour comprendre que Rimbaud ait ainsi ordonné ces couleurs. D'autre part, Rimbaud range les voyelles, à une exception près, dans l'ordre adopté ordinairement : A, E, I, U, O ; encore faut-il remarquer que l'O français par sa parenté avec l'[oméga] grec, est facilement transposé et l'[oméga], dernière lettre de l'alphabet [grec], correspond à la dernière du spectre le violet." (pp. 218-219).
Berranger fait cette citation à la page 88 de son ouvrage. Les pages 218-219 sont celles d'une publication d'Etiemble, mais on peut hésiter au vu de la section "Bibliographie" pour le commentaire de "Voyelles" :
R. Etiemble, Le Mythe de Rimbaud, t. II, p. 80-95 ; "Le sonnet des "voyelles" ", Revue de Littérature comparée, 1939, pp. 235-261 ; "Le sonnet des voyelles en hébreu", Mélanges Julien Cain ; Le Sonnet des voyelles. De l'audition colorée à la vision érotique, Gallimard, 1968.
Malgré cet écrit déjà ancien d'Etiemble, le monde rimbaldien est assez hostile à l'idée que Rimbaud fasse allusion à la théorie de la vision de Helmholtz ou quand il la cite comme ici Berranger il ne l'indique qu'en passant et la minimise dans un tout autre faisceau de considérations. Seule l'idée que les trois couleurs rouge, vert et bleu sont fondamentales pour créer toutes les autres couleurs justifie le sonnet "Voyelles" en tant qu'alphabet. En clair, refuser cette théorie, c'est refuser au poème toute cohérence métaphorique. Dans un autre sens, si j'ignore les développements de Rolland de Renéville, je ne suis pas comme Etiemble hostile à la convergence d'un recours à une notion mystique, le mot figure en toutes lettres dans le quatrain des "figements violets" : "horreurs mystiques". Une notion mystique ne signifie pas un aveu d'échec de l'analyse littéraire face aux tenants des théories ésotériques. Rimbaud emploie les idées de l'occultisme en tant que poète, pas en tant que mystique, tout simplement. En tout cas, il suffit de partir sur un spectre symbolique minimal.
Anatole France, je crois, considérait le sonnet "Voyelles" comme un jeu fumiste où l'auteur Rimbaud se contentait d'associer le vert à des réalités qui sont vertes, encore qu'il appliquait cette couleur aux mers, les confondant apparemment avec des fleuves ou rivières. La Nature est verte, les mers le sont dans sa pensée. Mais, en réalité, si nous faisons abstraction de toutes les créations humaines pigmentées à l'infini, dans la Nature, le vert est celui de la Nature, le rouge est celui du sang, et le bleu n'existe pratiquement que dans le ciel et sur la mer. Rimbaud ne s'est pas aventuré à citer des objets rares de différentes couleurs, ce dont les rimbaldiens font complètement fi. Le rayon violet a une connotation mystique certaine dans "Voyelles".

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