mercredi 3 mars 2021

Etablissement du texte de "Mauvais sang" ("outils" contre "autels")

Il va falloir patienter jusqu'à la semaine prochaine pour la suite du compte rendu, et, de toute façon, il n'y a aucune raison de faire la course. Il vaut mieux bien rédiger cette suite, et j'ai bien raison d'agir en égoïste et de ne pas me sentir sous pression pour rapidement la mettre en ligne.

Dans la notice qu'il consacre à Une saison en enfer, Yann Frémy fait quelque chose d'étonnant. Il cite dans sa bibliographie un article publié sur un blog auquel j'ai participé. Sur l'ensemble du Dictionnaire Rimbaud, il me semble que seul Benoît de Cornulier a agi de la sorte. C'est d'autant plus étonnant qu'il cite cet article pour un point que j'ai développé dans l'un ou l'autre des articles que j'ai publiés sur Une saison en enfer dans des ouvrages collectifs universitaires, dont un qui était sous sa direction d'ailleurs. En réalité, j'ai dû publier pour la première fois l'idée de coquille "outils" pour "autels" dans l'article "Les ébauches du livre Une saison en enfer" pour le volume Lectures des Poésies et d'Une saison en enfer d'Arthur Rimbaud, sous la direction de Steve Murphy, aux Presses Universitaires de Rennes en 2010. Je pourrais me réjouir de voir citer un de mes articles mis en ligne sur internet, mais c'est déjà un indice inquiétant que la référence dans l'article universitaire n'ait pas été elle-même identifiée, même si l'article mis en ligne doit apporter un minimum d'amélioration dans l'argumentation. Pour un tel dictionnaire, on serait en droit de s'attendre à une relecture attentive des ouvrages de critique littéraire, surtout si la tâche a été répartie entre près de quarante collaborateurs et s'est étalée sur plus de trois ans.
En tout cas, pour la notice générale sur Une saison en enfer par Yann Frémy, seul cet article du blog est référencé (ce qui vaut refus implicite de me considérer comme un rimbaldien de pointe sur cette partie des écrits de Rimbaud, je ris abondamment) :  " 'Le sabre et le goupillon' (une coquille insoupçonnée dans Une saison en enfer)", Rimbaud ivre [mis en ligne le 19 juin 2011 : http:://rimbaudivre.blogspot.com/2011/06/le-sabre-et-le-goupillon.html.]" Telle est la référence livrée à la page 757.
Passons maintenant à son utilisation dans la notice. Je précise que la notice va de la page 732 à 759. La bibliographie s'étale sur sept colonnes, de la page 756 à la page 759, il reste encore 25 pages, quarante-neuf colonnes écrites par Yann Frémy. Merci de saluer mon courage et ma volonté, c'est parti.
Voilà, j'ai trouvé ou plutôt retrouvé (oui, je relirai l'article en entier pour le compte rendu, mais là je lis en oblique) :
   A la fin de "Mauvais sang", "la vie française, le sentier de l'honneur" emporte encore la victoire, dans une alliance toujours renouvelée des "armes" et des "autels" (brouillons de "Mauvais sang"), du sabre et du goupillon (Ducoffre 2011), même si Rimbaud n'a pas retenu cette alliance, sans doute trop explicite à son goût, dans la version imprimée.
Frémy est sans doute quelque peu obligé de parler de ce problème, parce que dans une révision de son édition des Œuvres complètes d'Arthur Rimbaud dans la collection de La Pléiade de 2009, André Guyaux a modifié pour la première fois le texte historique d'Une saison en enfer en adoptant la leçon "autels" et en refoulant "outils" en tant que coquille, et il a eu raison. On m'a déjà dit qu'il ne fallait pas quand on publie un article affirmer sa découverte et que nous devions laisser le public adhérer lui-même. Le problème, c'est que quand vous mettez le conditionnel, on s'en sert contre vous, et, de toute façon, vous voyez bien ci-dessus ce que j'entends pointer du doigt. Frémy admet ce qui est écrit sur le brouillon. D'ailleurs, on n'a pas attendu 2011 pour imprimer correctement la leçon "autels" du brouillon qui correspond à la fin de "Mauvais sang". Le seul petit problème, qui pour moi est tout de même de taille, c'est que personne ne s'est jamais dit avant 2011 qu'il y avait peut-être une coquille passée inaperçue dans le texte imprimé. Eh oui ! Toute leur vie, Claudel, Char, Breton, Aragon, Jaccottet (il vient de décéder, non ?), Bonnefoy, etc., etc., ils ont lu la phrase de Rimbaud avec "outils" sans comprendre bien sûr le sens et ils ne pouvaient mal de lire correctement le sens de cette énumération : "les outils, les armes", puisque c'était une coquille. Il va de soi que les critiques rimbaldiens en ont souffert de la même manière, et il va de soi que moi-même j'en ai été victime. Moi qui suis plus humble que les autres rimbaldiens, je le sais et je l'avoue que je lisais n'importe comment le mot "outils". Je tombais dessus, je me disais : "Qu'est-ce que ça fait là, ce mot ?" Si, si, j'ai quand même un peu d'amour-propre et je tiens à préciser que j'avais quand même un étonnement devant ce mot, je ne comprenais pas sa place. Mais, bon, il suffisait de ne pas en parler et mon problème était inconnu. Après tout, tant que je n'écrivais pas sur "Mauvais sang", je n'avais aucune obligation de faire état de ma difficulté de lecture personnelle.
Donc, j'ai identifié la leçon "autels" sur les brouillons. Je vous avoue que je ne les lisais jamais attentivement avant de me dire que j'allais publier un article sur "Mauvais sang". Je les lisais, mais comme tout le monde, j'allais du haut de la page au bas de la page, je passais à la page suivante, je voyais des variantes, je n'y réfléchissais pas. C'est terriblement humiliant ce manque d'investissement à la lecture des textes difficiles que nous avons à peu près tous.
En tout cas, j'identifie la coquille, je fais publier ça dans un article paru en 2010. En 2011, l'article sur internet, c'est un effet de mon narcissisme aigu. Je me suis dit qu'ils n'avaient pas lu mon article, qu'ils avaient préféré lire les autres à côté, et je me suis dit que ça valait la peine d'une petite piqûre de rappel. Cela a été plus profitable visiblement. Je ne sais pas en quelle année Guyaux a révisé son édition. Elle est collector, elle se vendra cher sur internet dans quarante ans, et il faut savoir la débusquer et ne pas la confondre évidemment avec les tirages de 2009 qui ont encore la leçon "outils". Enfin, bref ! On en arrive au traitement de l'information par Frémy. Et ce que je trouve extraordinaire, c'est que, pour commenter "Mauvais sang", il commente le brouillon avec la variante "autels" en signalant la lecture que je développe dans l'article mis en ligne sur internet, mais "en même temps", comme Macron, il nous explique que ce n'est pas une coquille et que c'est tout-à-fait volontairement que Rimbaud lui-même a remplacé "autels" par "outils". J'ai même envie de dire que Frémy n'exclut pas que Rimbaud ait mis le texte sous presse lui-même, ce qui serait tout à fait cohérent. Il faut bien comprendre que, Poot, il attendait les sous, donc il a dit à Rimbaud : "Pas de problème, t'es prote d'un jour !"
Bon, plus sérieusement, même si le texte de Frémy n'y prête pas, je vous soumets la liste de réflexions qui va au passage vous montrer la différence entre un rimbaldien qui se pose des questions et un rimbaldien qui ne s'en pose pas.
D'abord, Frémy affirme ce qu'il conviendrait de démontrer, problème qui est récurrent dans ce Dictionnaire Rimbaud, et en particulier quand il s'agit de me contester (l'interprétation du poème "Les Corbeaux" est décidée à une majorité dont on ignore les contours, la signature "PV" en bas de "L'Enfant qui ramassa les balles..." il suffit de dire que, par erreur, Félix Régamey a signé (tout tout tout tout tout en bas du manuscrit) à la place tant de Verlaine que de Rimbaud, à une date inconnue, sans qu'on ait étudié l'encre de cette signature par rapport à la transcription du poème, sans qu'on ait essayé de reconstituer visuellement le diptyque qui, en tant que diptyque, gagnerait beaucoup à être dans les œuvres d'un seul auteur, etc., etc., et Murphy a beau nous faire cent pages pour nous expliquer la philologie en tête de son édition des Poésies en 1999, il s'inclut dans un vote à la majorité de rimbaldiens ayant autorité sur les autres pour affirmer par conviction personnelle que le poème est de Rimbaud, avec l'appui des mêmes avis de Lefrère, Guyaux et quelques autres dont Frémy dans ce Dictionnaire Rimbaud.
Ecoutez ! Moi, je propose que vous votiez dans la section "Commentaires du blog", vous votez si "Les Corbeaux" utilise ou non la métaphore du prêtre en corbeaux, vous votez si vous pensez que "outils" n'est pas une coquille, vous votez si vous pensez que c'est Régamey qui a signé "PV" en bas de "L'Enfant qui rassembla les balles..." Et puis on va se boire un p'tit café, ensemble, dans la joie et la bonne humeur.
1) Frémy affirme ce qu'il conviendrait de démontrer. Moi, au moins, j'ai développé mon argumentation, je n'ai pas dit les choses en trois mots.
2) Ce point n'est pas le moins important. Quand quelqu'un écrit, le premier jet correspond à une certaine pensée. Et par l'opposition entre texte manuscrit et texte imprimé, nous sommes d'accord que "autels" est la seule leçon rimbaldienne dont nous soyons sûrs. Soutenir "outils" contre "autels", c'est prendre le risque de refuser de lire Rimbaud, c'est peut-être un refus de lecture rimbaldienne. Il faut en être conscient du risque. Un auteur peut remanier son texte, mais le mot choisi lors d'un premier jet en dit beaucoup sur l'allure générale de ce qui est écrit. L'auteur, dans son premier jet, a rarement plusieurs options qui se présentent à lui en même temps. Donc, pour la critique rimbaldienne, ce mot "autels" est une aubaine pour mieux méditer le texte. Il est heureux que Frémy s'en soit saisi. Mais, ensuite, il l'abandonne sans donner aucune explication. Le mot "outils" était mieux accordé à la pensée de Rimbaud. Mais il ne s'agit pas simplement d'expliquer en quoi le mot "outils" pourrait être pertinent, il va falloir expliquer comment "outils" corrige "autels"...
3) Frémy vient sur le terrain du brouillon pour la lecture, mais, s'il est sûr que Rimbaud a mis le mot "outil", mais, comme dirait Victor Hugo, "donne-nous ta lecture du texte définitif, s'il te plaît !" Et on veut une lecture qui ne soit pas une broderie. Evidemment que si on remplace un mot par un autre, on peut broder une lecture avec le nouveau mot, mais moi je veux une lecture étayée, qui se défende, pas une broderie. Est-ce qu'une telle lecture est possible avec le mot "outils" ?
4) Est-ce qu'il existe une théorie littéraire surpuissante qui pourrait nous dire à l'avance s'il est possible de justifier le passage par le remplacement d'un seul mot de "les autels, les armes" à "les outils, les armes" ? Il y aurait donc une logique thématique qui permettrait de trouver naturelle la substitution de "autels" à "outils" ? A noter toutefois que les lectures du brouillon divergent, au Livre de poche, Brunel écrit "les autels et les armes". J'accorderai la préséance à l'établissement par André Guyaux et Aurélia Cervoni en 2009 (je pourrais faire le travail moi-même, mais c'est très bien de s'appuyer sur le consensus des autres). Personnellement, je n'y crois pas, mais je suis un paresseux, j'aime la facilité, ma lecture "le sabre et le goupillon", et là je me dois d'admirer la détermination de Frémy qui est prêt à vouer sa vie à l'explication d'un mot. Il va avoir du mal à faire ça dans les temps, parce qu'il a déjà voué sa vie à une absence de virgule. Fervent partisan de la thèse de Cosme Olvera développée dans le livre Cosme de Guillaume Meurice, lequel s'est scandaleusement invité à la place de son ami Olvera dans le reportage télévisé de Léa Salamé, mais bref ! Frémy est en extase devant l'oubli qu'il déclare volontaire d'une virgule au premier vers de la copie de "Voyelles" par Verlaine : "U vert" et non "U, vert" that is not the question. "Voyelles", c'est le Chiffre de la bête pour Frémy. Je ne comprends pas où il y a lecture du poème là-dedans, mais je ne ris pas, j'admire ! Frémy voit un absolu au-delà de sa vie, car, quand il s'affaissera, d'autres horribles travailleurs reprendront la démonstration là où il l'aura laissée.
5) Evidemment, je suis jaloux. Au cas où il aurait raison, je ne voudrais pas être exclu. Alors, prenons le poème "Le Cœur supplicié" qui est devenu "Le Cœur volé", déjà on pourrait parler de la variante du titre, mais il y a mieux. Dans la version du 13 mai envoyée à Izambard, nous avons le vers : "A la vesprée, ils font des fresques", et dans la version en trois triolets recopiée par Verlaine le mot "vesprée" est remplacé par "gouvernail" : "Au gouvernail on voit des fresques"[.] Quelque part, c'est bien la preuve qu'on peut remplacer "autels" par "outils". Il y a pas plus d'écart sémantique qu'entre "vesprée" et "gouvernail". Mais bon, dans "Le Cœur volé", le remplacement arrive à se justifier par l'environnement textuel : "poupe", "flots".
Est-ce que nous pouvons nous promettre que le mot "outils" va s'éclairer par l'environnement textuel ? Après tout, les armes sont à côté, certaines armes peuvent se tenir dans la main, et les outils peuvent plus suggérer l'idée de quelque chose qu'on tient dans la main que le mot "autels". Un outil dans une main, une arme dans la main, si jamais c'est des soviétiques dont parle Rimbaud dans le poème (enfin le livre en prose si vous voulez), on aurait la faucille et le marteau. Je pense que ça doit être ça !
Non, mais ne riez pas, les rimbaldiens sont des gens sé-rieux qui font un travail sé-rieux.
Alors, pour l'environnement textuel, citons le brouillon en regard du texte imprimé définitif, citons une partie du brouillon du moins, mais en gros l'équivalent sur le brouillon de la huitième section finale de "Mauvais sang". Je vais exploiter l'établissement du texte du brouillon par André Guyaux et Aurélia Cervoni dans l'édition de la Pléiade, j'essaie de respecter même les émargements tels que je les constate à la lecture :

   Assez. Voici [les corrigé en la] punitions ! Plus à parler d'innocence. En marche. Oh ! les reins se déplantent, le cœur [brûle corrigé en gronde], la poitrine brûle, la tête est battue, la nuit roule dans les yeux, au Soleil.
    [Sais-je où je vais corrigé en Où va-t-on], à la bataille ?
    Ah ! mon ami ! ma sale jeunesse ! Va !..., va, les autres avancent [remuent  biffé] les autels, les armes
    Oh ! oh. C'est la faiblesse, c'est la bêtise, moi !
Allons, feu sur moi. Ou je me rends ! [A bas corrigé en Qu'on me] blesse, je me jette à plat ventre, foulé aux pieds des chevaux
    Ah !
    Je m'y habituerai.
    Ah çà, je mènerais la vie française, et je suivrais le Sentier de l'honneur.

On cite maintenant le texte imprimé :
    Assez ! Voici la punition. - En marche !
    Ah ! les poumons brûlent, les tempes grondent ! la nuit roule dans mes yeux, par ce soleil ! le coeur... les membres...
    Où va-t-on ? au combat ? Je suis faible ! les autres avancent. Les outils, les armes... le temps !...
    Feu ! feu sur moi ! Là ! ou je me rends. - Lâches ! - Je me tue ! Je me jette aux pieds des chevaux !
    Ah !...
    - Je m'y habituerai.
    Ce serait la vie française, le sentier de l'honneur !
Quand je lis ça, je constate qu'il faudrait évaluer si le "s" à "sentier" sur le manuscrit est réellement une majuscule ou si simplement un "s" minuscule dont l'agrandissement étonne un peu. Ensuite, les phrases qui disparaissent font sens avec ce qui a précédé dans "Mauvais sang" ou éventuellement sur le brouillon "Plus à parler d'innocence", "C'est la faiblesse, c'est la bêtise", "mon ami, ma sale jeunesse", encore que l'expression "mon ami" interpelle. Pour le reste, le texte est identique, abstraction faite des variantes dans les formulations. Il y a simplement l'ajout "le temps". En clair, je ne vois pas ce que "outils" pourrait être d'autre qu'une coquille pour "autels", avec un prote indifférent au texte poétique qu'il mettait sous presse. Il a lu un manuscrit qu'il a essayé de déchiffrer : il a confondu un "a" avec un "o", un "e" avec un "i", le mot "outils" parlant plus à un prote que le mot "autels", et Rimbaud n'a pas corrigé cette bévue. Je ne vois que ça ! Le texte parle de "vie française", de "sentier de l'honneur", de devoir, d'obligation de marcher avec les autres. Je n'ai pas cet esprit d'endormissement par l'habitude d'avoir toujours lu "outils", je n'ai pas ce côté saint Thomas : "je ne crois qu'en ce que je vois écrit !" Le mérite du cerveau, c'est quand même de pouvoir s'abstraire de ce qui s'impose à l'écrit pour méditer ce qui pourrait bien s'être passé. Là, la leçon "autels" du brouillon, ce n'est pas anodin !
Je n'y crois pas deux secondes à la leçon "outils".
Bon maintenant,
6) Frémy est un expert du texte Une saison en enfer, il le connaît on ne peut plus intimement, il doit avoir une capacité à produire un raisonnement infaillible pour justifier la leçon "outils", et comme on peut dire avec un lourd accent marseillais : "Mais ça va être passionnant !"

Et 7) J'allais oublier que Rimbaud compliquait le jeu à plaisir, c'était "trop explicite à son goût" sur le brouillon, alors il a va inventer plus retors. On goûte des épices rares, splendeur de texte auquel ne rien comprendre.

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