samedi 20 mars 2021

Dans les yeux de "Voyelles", ma nouvelle réponse au Dictionnaire Rimbaud

Croyez bien que la suite du compte rendu se met petit à petit en place. Malheureusement, j'ai d'autres urgences, puis il y a une masse importante d'informations à traiter, digérer. Le 18 mars, pour fêter les cent cinquante ans de la Commune, j'ai mis un petit article insurrectionnel. Croisons les doigts pour que d'ici le 28 mars je sorte l'article de compte rendu intitulé "suite et fin". Je suis en train de travailler sur la partie "Manuscrits" du compte rendu, et je précise que, dans le Dictionnaire Rimbaud pour l'année 2021 (je parle bien sûr de sa limite de péremption), il n'y a pas les articles "Recueil Demeny", "Dossier Verlaine", mais c'est du coup annexé à la partie sur les manuscrits. J'ai bien aimé les considérations sur la désinvolture de Vanier au sujet de l'édition de "L'Orgie parisienne ou Paris se repeuple"... Vous verrez !
En attendant, je reviens sur le sonnet "Voyelles".
Dans le Dictionnaire Rimbaud, Benoît de Cornulier a composé la notice "Métrique". Curieusement, il ne cite pas mon article "Ecarts métriques d'un Bateau ivre" qui serait dans le sujet, ni mes articles sur la lecture forcée des césures des vers "nouvelle manière", ce qui inclut "Tête de faune" lui-même, et donc tous les poèmes rimbaldiens en vers de dix syllabes et de onze syllabes, à quoi ajouter "Famille maudite" / "Mémoire" et "Qu'est-ce pour nous, mon Cœur,..." Si le dictionnaire a la prétention de faire un état de la recherche critique, ces articles étaient à citer en priorité dans la rubrique "Métrique". Dans sa notice, Cornulier développe partiellement quelques arguments sur la lecture forcée, mais je réclame d'autant plus fortement cette antériorité que je pourrais facilement l'établir par citation d'au moins mes publications sur internet depuis longtemps, voire par un compte rendu allusif dans la revue Parade sauvage qui en fait cas. Mais en plus un des enjeux de ce dictionnaire c'est de montrer le renouvellement de la critique rimbaldienne récente. Or, les thèses métriques de Cornulier sont connues depuis 1980, le livre Théorie du vers n'étant même pas la première publication au sens strict à ce sujet. Cornulier a perfectionné certaines choses, mais s'il y a un bien un sujet de renouvellement, c'est celui de la lecture métrique forcée. En plus, cela permet de dépasser une des importantes anomalies du consensus actuel, puisque le poème "Tête de faune" est considéré comme mélangeant trois types de mesure différentes, ce qui est contradictoire avec les principes définitoires du vers établis dans Théorie du vers. Mais, dans ce même article "Métrique", Cornulier préfère citer six poèmes sur Amédée Pommier et les sonnets en vers d'une syllabe, ce qui fait beaucoup. Je peux me réjouir que ces six articles soient cités, puisque Chevrier ne l'a pas fait dans les articles correspondants sur les "Conneries" de Rimbaud. Mais, dans la notice "Métrique", ces références-là ne sont pas tout-à-fait à leur place, et leur abondance est un peu inutile. J'aurais nettement préféré que soient cités "Ecarts métriques d'un Bateau ivre" et bien sûr mes articles sur la métrique de "Tête de faune", de "Qu'est-ce...", de "Mémoire", de "Juillet" et bien sûr mon idée de débat sur le vers de onze syllabes avec césure après la quatrième syllabe. Voilà ce qu'il aurait été important de référencer. Mais Cornulier cite aussi un autre article de ce blog : "Le pourquoi de l'unique rime masculine de Voyelles", et là encore je suis déconcerté. Il s'agit d'un article sur un problème de rime, pas sur un problème de métrique. Il se trouve que dans cet article mis en ligne je soulignais (et j'ignore complètement si je suis réellement le premier à y avoir pensé) que le poème commence par une rime en "-elles" et se termine par une rime en "-eux", comme si Rimbaud avait cherché un calembour ostentatoire avec les pronoms "elles" et "eux". Cornulier en profite dans son article "Métrique" pour resservir une idée qui lui est chère selon laquelle le poète verrait son propre regard d'alchimiste dans les yeux violets de la fin du sonnet.
Une réponse s'impose.
Dans le sonnet "Voyelles", nous avons le pluriel pour les "grands" ou "doux fronts studieux", pluriel par conséquent incompatible avec l'identification au poète lui-même. Ensuite, nous avons une mention de l'alchimie. L'alchimie, c'est une prétendue science qui cherche à percer le mystère de la création pour entrer en connivence avec la divinité. Il va de soi qu'à la fin du poème : nous avons un croisement entre deux regards. La divinité regarde le poète, et le poète regarde la divinité. C'est bien l'étape franchie de la connivence alchimique.
Ce n'est pas tout. Le sonnet "Voyelles" célèbre l'acte créateur divin de cinq voyelles qui sont cinq couleurs. Or, le regard qui s'échappe des "Yeux" est un rayon "violet". Le violet est un aspect, une composante de la divinité. Les cinq couleurs voyelles et leurs variations forment un tout, et dans la déclinaison du bleu, le violet est le regard de la divinité. La spécificité de "Voyelles", c'est que l'opposition du haut et du bas, de la matière et de l'esprit, est dépassée. On n'a pas une matière que vient habiter l'esprit, comme c'est le cas dans les métaphores traditionnelles, et comme c'est encore le cas chez Hugo. Evidemment, je ne parlerai pas de monisme pour autant, parce qu'il y a un spiritualisme malgré tout qui s'affirme malgré tout dans le cadre notionnel développé par Rimbaud, et parce que l'outillage conceptuel du monisme est inconnu de Rimbaud. En revanche, la divinité est directement dans la matière, même si à la fin du poème on peut être inattentif et croire le clivage reconduit par l'idée d'un regard divin tout là-haut. Et il va de soi que Reboul et d'autres ont mal évalué l'ironie réelle du poème, car sa portée critique est d'affirmer en métaphores sérieuses une réécriture à la "Credo in unam" de métaphores qui ne jouent plus les oppositions traditionnelles. Le violet est donc ici une partie de la divinité qui se révèle, et le vers final de "Voyelles" fait précisément écho à tel vers de "Credo in unam" : "Si l'on montait toujours, que verrait-on là-haut ?" Et vous comprenez du coup que "le rayon violet de Ses Yeux" désigne la beauté d'adhésion à Vénus ! Tout simplement !
Je n'ai pas fini. L'opposition élémentaire du noir et du blanc, absence de lumière et lumière, permet de déployer une idée de matrice dans une horreur qu'il faut savoir accepter et une idée d'enveloppe, de forme des êtres touchés par la grâce divine de la lumière. Cette opposition est relayée par le "I" rouge qui souligne l'humanité, l'action, les émotions (rire, ivresses, colère, pénitence et aussi cette idée du don mortel "sang craché"). La séquence A noir, E blanc, I rouge, est celle du développement divin des êtres. Et l'étape du I rouge est celle où l'humain donne sa propre contribution à l'action divine par les "ivresses pénitentes" et le "sang craché" notamment. Le sang est aussi une figuration au plan animal de la sève de la Nature dont l'expression est réservée au "U vert".
Or, au plan des tercets, nous avons une reprise avec le mot "cycles". Les trois étapes alchimiques des individus : A noir, E blanc, I rouge, sont placées dans la perspective des "cycles" qui lissent le rapport au monde et permettent d'accepter les horreurs du "A noir" et les douleurs du "I rouge". Rimbaud le redira dans "Génie" avec l'acceptation du "chant clair des malheurs nouveaux". Mais, malgré tout, l'humain par la quête alchimique, Rimbaud employant ce mot en tant que métaphore de poète bien sûr, l'humain dis-je va participer à une plus-value du divin. Les cycles peuvent dérailler. Dans "Génie", Rimbaud va le formuler explicitement : "C'est cette époque-ci qui a sombré !" L'humain peut sauver les cycles, apporter sa contribution pour les améliorer. C'est ça son espoir à croiser le regard divin, et c'est ce que dit Rimbaud encore une fois : "Sachons [...] de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer [...], suivre ses vues [...]"
Comment se fait-il que vous soyez aussi apeurés par ma lecture qui est dite en toutes lettres par Rimbaud lui-même dans son poème intitulé "Génie" ? Expliquez-moi ? Le poème "Credo in unam" date de mai 1870. Le sonnet "Voyelles" a été composé autour de février 1872, c'est-à-dire environ vingt mois après. La date de composition du poème "Génie" est inconnue, il peut être de la période septembre 1872 - avril 1873, et s'il est postérieur à Une saison en enfer qui croira qu'il date de sa mise au propre manuscrite avec Nouveau au début de l'année 1875, comme si ce poème si intense pouvait être le dernier souffle du poète. En tout cas, "Credo in unam", "Voyelles" et "Génie" témoignent d'une permanence de la pensée du poète sur quelques années de production poétique de sa part.
"Génie" explique clairement un rapport au divin où l'homme peut dépasser la fixité des cycles, la fatalité des naufrages. C'est écrit en toutes lettres, qu'est-ce qu'il vous faut de plus ? Dans les lettres dites "du voyant", Rimbaud écrit : "cet avenir sera matérialiste", mais ce même écrit parle d'une "intelligence universelle". Tout vous indique que Rimbaud a un appareil intellectuel de poète spiritualiste à cette nuance importante près qu'il conteste les valeurs idéologiques de plusieurs oppositions binaires pour superposer l'immanent et le transcendant, la matière et l'esprit, etc. Il croit en une providence, il n'arrête pas de le dire, sauf qu'elle n'est pas chrétienne.
Evidemment qu'il parle de sa divinité, sa Vénus, au dernier vers de "Voyelles" ! Evidemment ! Où est le problème ? Je ne comprends pas pourquoi vous ne voyez pas ce qui saute aux yeux.
Le U vert, c'est bien sûr le déplacement du sang à la sève, de l'individu à la Nature. Les "fronts studieux" déplacent la contribution humaine au divin, de l'action et des émotions à la connaissance. Et au bout de cette connaissance, il y a la connivence avec le regard divin, le retour de la créature vers le créateur (jeu de mots ici entre Dieu et principe).
Et dans ce cadre, il est parfaitement naturel qu'il y ait des allusions au traumatisme récent de la Commune. Evidemment que le charnier du "A noir" fait allusion à la semaine sanglante. C'est bien une horreur capitale que la raison du poète Rimbaud devait affronter en février 1872. Evidemment que le "sang craché", c'est l'idée du martyre pour une cause qui engage l'univers pour parler comme les lettres dites "du voyant", évidemment que le "Suprême Clairon" et ses "strideurs" ne sont pas innocemment communs à "Voyelles" et "Paris se repeuple". Evidemment ! Et c'est vous qui prétendez que Rimbaud a dressé une ébauche de recueil pour les poèmes du dossier paginé par Verlaine ? Il y aurait eu un recueil, ben évidemment que les liens de "Voyelles" à "Paris se repeuple" et aux "Mains de Jeanne-Marie" auraient fait sens ! Evidemment, évidemment, évidemment !
Pourquoi vous ne voyez pas ça ? Je ne comprends pas.
Le violet est consubstantiel à la divinité. Les regards sont échangés entre Dieu et l'alchimiste, compétition essentielle pour ce dernier. Qu'est-ce que vous lisez dans "Voyelles", si vous ne lisez pas ça ? Je ne comprends pas.
Je ne VOUS comprends pas.
Le sonnet, moi, je le comprends, en revanche.
C'est difficile de comprendre que les cinq voyelles couleurs forment les cinq unités à partir desquelles tout décliner et que pour ça Rimbaud n'a eu que minimalement besoin de références clairement établies à son époque : l'opposition du noir et du blanc et la trichromie rouge-vert-bleu associées aux cinq voyelles de base de l'alphabet ? C'est le principe de création du monde que célèbre le poète : et il utilise de manière parfaitement traditionnelle la symbolique des couleurs.
Maintenant, allez vous reporter à la notice "Voyelles" du Dictionnaire Rimbaud de 2021, mais si vous vous contentez de ça vous vous contentez de peu, ça ne fait même pas une lecture du poème, même pas. Alors qu'ici, vous êtes face à la portée philosophique majeure du sonnet "Voyelles", et peu importe que d'autres textes aient parlé de l'acceptation du double aspect bonheur et douleurs dans la vie, le témoignage fort de ce sonnet de Rimbaud n'en restera pas moins éloquent. Vous sentez la différence, ou non ? entre une lecture du Dictionnaire Rimbaud 2021 par Bardel, et ce qui est ici au-dessus ?
Vous m'impressionnez.

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Et j'en profite pour faire remarquer que la rime masculine finale coïncide avec un autre déplacement surprenant de Dieu à une déesse.

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