mercredi 18 mars 2015

Enfance et ivresse des ' Illuminations ' (partie 1/3)

Lorsqu’un poème de Rimbaud est empli de la force du rêve, le public se méfie. Le sonnet Voyelles souffre encore du discours dépréciateur mis en place par Etiemble[1]. Il convient donc de resserrer l’enquête sur les mythes clefs de l’univers rimbaldien : musique des sphères, éternité, révélation par la lumière, ébats polaires, etc. Nous offrons ici trois commentaires de poèmes attachés à éclairer le mythe de l’enfance et le mythe de l’ivresse (tantôt individuel, tantôt cosmique) dans l’œuvre de Rimbaud. Nous allons interroger la dynamique rédemptrice de trois poèmes, l’idée de « rédemption » étant ici à prendre au sens de cette inversion provocatrice du motif chrétien qui prévaut dans Credo in unam. Nous serons attentifs aux effets de sens des symétries et reprises de mots, phonèmes, rythmes ternaires, etc., et nous considèrerons avec toute son importance la logique d’enchaînement des paragraphes, notamment au plan narratif. Les lectures du poème Aube cesseront d’être erronées quand il sera admis que la clausule : « Au réveil, il était midi[,] » fait partie d’un récit que surplombe positivement le premier alinéa : « J’ai embrassé l’aube d’été. »[2] Au début de son commentaire du poème Enfance I, Pierre Brunel expose un avis que nous devons être nombreux à partager : « Des cinq poèmes en prose qui constituent la suite ‘Enfance’, le premier est sans doute le plus déconcertant, et dès son départ même. »[3] Le critique songe à l’apparition abrupte de l’idole au tout début du texte, mais cette création offre aussi une sorte de « dégradé » émotionnel qui est ponctué par une formule négative. C’est à ce mystère-là que s’affrontent les diverses études du texte[4]. Quant aux poèmes Matinée d’ivresse[5] et Barbare[6], leurs nombreuses lectures fouillées n’ont jamais su expliquer la reprise de mots clefs de l’un à l’autre poème, sans cesser de présupposer la réfutation du discours de Matinée d’ivresse par celui de Barbare.
Dans le deuxième article qu’il a publié sur Matinée d’ivresse, Bruno Claisse applique trop volontiers les thèses d’Henri Meschonnic, Clément Rosset et Vladimir Jankélévitch, ce qui pose un problème d’anachronisme, mais rend aussi la lecture de ses propres articles particulièrement ardue dans la mesure où fleurissent certaines apories qui sont mal venues dans l’exercice du commentaire. Soulignons les principales. Le critique parle d’une volonté d’exclusion de tout dualisme ontologique, ce qui nous vaudrait un Rimbaud philosophe et physicien. Or, la critique du rejet du monde sensible par les deux principaux foyers de pensée dualiste (platonisme, christianisme) n’a pas à être assimilée à une démarche de penseur moniste. Rimbaud s’exprime de manière dualiste, et, ce qu’il rejette des deux grands dualismes, c’est la tentation d’un partage proche de la dichotomie entre le monde sensible et l’intelligible. La vie est à la fois sensible et intelligible, et Rimbaud œuvre à la réconciliation de ces deux dimensions, respectées en tant que possessions immédiates. Le monde sensible ne doit pas être rejeté pour un hypothétique au-delà, – ce qui équivaut à une mort, – mais Rimbaud n’envisage pas non plus un monde livré à lui-même et vide de sens, bien que ce type de discours ne lui soit pas inconnu. Il conserve dans sa poésie l’idée d’un sens de l’Histoire et celle d’une morale suprême qu’il faut amener au jour et que les drames de l’Histoire (la Semaine sanglante) ne sauraient ébranler, les faillites des individus n’étant pas la mise en échec fatale du devenir humain. Il conserve aussi l’idée d’une Harmonie universelle que nous dirons « géométrique » par ses allusions répétées à la musique des sphères, sachant que l’idée d’Harmonie universelle s’est aujourd’hui réfugiée dans des constantes mathématiques, éprouvées en sciences physiques, qui, plus explicatives que témoins d’un ordre harmonieux, ne semblent plus avoir la même portée politique pour les humains. Autre aporie importante, la lecture de Matinée d’ivresse proposée conditionne l’avènement du Bien de la vérité rimbaldienne à un refus du mensonge de rêves compensatoires et illusoires. La vérité n’est plus la réalité acceptée telle qu’elle est, mais elle est subordonnée à la nécessité d’un mensonge à combattre. Nous constatons bien que la vérité est inscrite dans la dépendance d’un mensonge, puisqu’un obstacle-tremplin est présenté comme la condition d’un « élan de nos facultés ». Cela ne nous paraît pas logique et rendrait plutôt étonnantes les colères des amateurs de la vérité contre le mensonge. Claisse parle de « valeur »[7], mais de quoi s’agit-il ? Comment évaluer, sinon mesurer, des triomphes de la lucidité poétique ? Nous ne voyons dans cette déclaration de victoire et dans cette idée d’un sens donné à la vie que deux pétitions de principe. Ainsi, nous pensons n’être invités qu’à un défi qui débouche sur du vide, puisqu’aucune explication n’est donnée sur la réussite du poète. Nous sommes dans le solipsisme de la vérité dénonçant un mensonge. Enfin, non content de présupposer que les poèmes en prose ont été écrits après le livre Une saison en enfer, livre qui répudiait les illusions passées pour prôner la « réalité rugueuse à étreindre », Claisse, qui interprète l’ivresse de Matinée d’ivresse dans l’optique des idées poétiques qu’il prête au texte Adieu sur lequel se finit Une saison en enfer, va considérer que Barbare dénonce ensuite Matinée d’ivresse comme abandon (de l’auteur lui-même, pas seulement du locuteur-poète) à un double illusoire, sorte d’exception d’ailleurs dans son approche des Illuminations[8]. C’est la reprise des mots « fanfare(s) » et « assassins » dans Barbare et Matinée d’ivresse qui explique le statut si étrange prêté à ce dernier poème. Les lectures récentes (et contradictoires) d’Yves Reboul et de Bruno Claisse envisagent Barbare comme un congé donné à une expérience poétique personnelle antérieure dont Matinée d’ivresse serait l’illustration. Dans son étude, Reboul finit par rejeter la localisation arctique du poème, jusqu’ici toujours admise, en lisant cette suite de dix paragraphes comme un déni d’onirisme. Le début du poème : « Bien après les jours et les saisons, et les êtres et les pays, » est interprété sans nuance comme un impossible retrait hors du temps et de l’espace, il est vrai dans la continuité d’études antérieures[9]. A cette aune, nous avons affaire à un récit de rêve, seule forme plausible pour un retrait du monde. Et le poème supposerait une contemplation de tout le globe terrestre. Le critique assimile le point de la phrase calée à l’intérieur d’une parenthèse « (Elles n’existent pas. ») au point final des deux premiers versets, malgré la présence d’un point-virgule devant la parenthèse. Mais cette erreur n’est rien en soi. Le problème vient de ce que sous-évaluant la signification précise des quatre mots du premier verset il a cru déterminer qu’il est question d’un retrait hors du monde et que le « pavillon » est lui-même hors du monde et non un élément du pôle arctique, malgré l’appariement explicite : « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ». Comme Claisse, il interprète la parenthèse « (Elles n’existent pas) » comme une simple mise en garde du genre : « Attention ! Ceci est un récit de rêve ! » Malgré l’insistance du complément « d’héroïsme », la signification militaire du mot « fanfare » ne s’imposera pas comme sociétale, mais exprimera l’orgueil de la vie individuelle de Rimbaud. Et en supposant que le poète rejette ainsi ses propres excès, le critique en arrive à envisager le poème Barbare comme une conclusion extrêmement négative de l’histoire poétique d’Arthur Rimbaud, un véritable adieu à toutes les illusions qui ont échauffé sa bile, son écriture.
Les trois commentaires suivants auront à cœur de ne pas permettre la dévaluation systématique de la féerie rimbaldienne, de lire les Illuminations dans la continuité des « lettres du voyant », même si nous ne parlerons guère de ces dernières, et d’enfin dissiper d’importants contresens, d’autant plus gênants qu’ils sont au cœur de la représentation d’ensemble que nous pouvons nous faire de la poésie rimbaldienne.

1. Une pensée poétique toujours fondée sur le « Credo in unam… »

Au plan d’une simple lecture littérale, les quatre paragraphes du poème Enfance I posent peu de problèmes de compréhension, à moins d’aller s’inquiéter de subtils sous-entendus pour des formules comme « plus noble que la fable », « mexicaine et flamande », « fleurs de rêve » et « bijoux debout sur le sol gras ». Toutefois, il est quelques points sur lesquels il convient de demeurer vigilant, puisque chacun des deux premiers paragraphes joue sur la combinaison dans une seule phrase d’une proposition nominale et d’une proposition verbale. Dans le premier paragraphe, la proposition nominale (« Cette idole… ») et la proposition verbale (sujet – verbe – complément circonstanciel de lieu : « son domaine […] court sur des plages… ») sont séparées par un point-virgule. Nous aurons à préciser le sens de cette juxtaposition. Pour sa part, le second paragraphe est plus retors. La proposition verbale est en incise, les tirets étant employés en manière de parenthèse : « – les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, – » ce qui sépare le complément circonstanciel de lieu : « A la lisière de la forêt, » de l’énoncé premier de cette phrase : « la fille à lèvre d’orange… » Prédication seconde, l’action des fleurs accompagne la révélation de cette fille. Précisons que la virgule après le verbe « éclairent » exclut une lecture, oralement possible, où « la fille à lèvre d’orange » serait complément d’objet direct de ce verbe. Or, si jusque-là il n’est question que d’éclaircissements grammaticaux, la grande difficulté qui invite le lecteur à un véritable effort de compréhension réside dans l’absence d’une justification explicite pour la liaison des paragraphes entre eux. Si, en les prenant chacun séparément, leur lecture paraît plus ou moins simple, il en va autrement de leur consécution. Quel sens y a-t-il à les faire se succéder l’un à l’autre ? Dans la section des Notes de l’édition du centenaire d’Alain Borer[10], Jean-Pierre Giusto présente le poème comme « un défilé d’images féminines créées par une rêverie euphorique [qui vient] se bris[er] sur la dernière phrase qui dénonce la fadeur de l’amour en ce monde ». Mais ce choix du verbe « briser » est-il judicieux ? Peut-on se contenter de supposer que la dernière phrase raille toute la revue féminine qui a précédé ? Les annotateurs les plus prudents s’en tiennent à constater que le poème se termine sur une « note négative »[11]. Dans une note au mot « idole » qui précède un commentaire du poème, Pierre Brunel précise qu’il semble qu’il faille « admettre que l’idole s’effondre », mais en ajoutant : « - ce qu’il faudra aussi vérifier[12] ». A la fin de son commentaire, il parle de « congé » donné à un ensemble de « fables grecques » dont « il ne se satisfait plus », le choix du mot « fables » étant quelque peu malheureux vu le comparatif de supériorité du début du poème : « plus noble que la fable ». Notre but est de montrer que l’articulation entre les paragraphes est solidaire d’une visée de sens subtile et précise.

Cette idole, yeux noirs et crin jaune, sans parents ni cour, plus noble que la fable, mexicaine et flamande ; son domaine, azur et verdure insolents, court sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques[.]

Par exception dans le corpus des poèmes en prose des Illuminations, nous connaissons une variante pour le premier paragraphe d’Enfance I : la transcription biffée au verso du dernier feuillet manuscrit paginé par La Vogue. L’interversion des deux derniers adjectifs (« grecs, celtiques, slaves ») ne relève que d’un enjeu d’euphonie. L’absence de « s » pour « sans parents » est insignifiante et surtout elle n’est même pas certaine, puisque le « s » pourrait être faiblement marqué et partiellement masqué par les traits ondulants qui ont servi à barrer l’ensemble du texte. Le point de fin de paragraphe n’a pas été oublié par Rimbaud sur le texte biffé. L’absence de virgule entre « nommées » et « par » infirme la thèse d’Antoine Fongaro[13] qui veut que le groupe prépositionnel « par des vagues sans vaisseaux » soit un complément de lieu (« nommées, parmi des vagues sans vaisseaux, de noms »), et elle confirme que les plages sont « nommées par » les vagues elles-mêmes. Nous avons bien affaire à un complément d’agent. Enfin, une variante importante apparaît. Au lieu d’un point-virgule, nous rencontrons les deux-points. Un point-virgule sépare deux éléments juxtaposés, en général deux propositions, mais les deux-points servent à annoncer, à introduire un ou plusieurs éléments. Ils ont un caractère subordonnant et peuvent introduire du discours direct, une énumération ou une explication. En clair, la proposition nominale introduit le thème du poème, l’enfance comme idole, avec une description minimale, tandis que l’image du domaine qui « court » commente la figure contrastée et libre de celle-ci, justifiant qu’elle soit une réalité mouvante à la fois « mexicaine et flamande ».
La première proposition nominale introduite par un déterminant démonstratif indique le sujet du poème, comme si celui-ci nous était montré du doigt : « voici cette idole ». Il s’agit d’une forme de présentatif. Sans une telle interprétation, le texte serait incompréhensible, car le groupe nominal est flanqué de quatre appositions. Celles-ci relèvent de la prédication seconde en se greffant sur un énoncé principal : « Cette idole, yeux noirs et crin jaune, » se paraphrase ainsi : « Voyez cette idole qui a les yeux noirs, le crin jaune ». Ramassé, le texte nous propose un dégagement de la vision par éléments saillants. Nous pouvons comparer ce geste avec la première phrase non verbale de Being Beauteous : « Devant une neige, un Être de Beauté de haute taille. » Or, dans cet autre poème, le récit continue de tourner autour de la description de son sujet. Dans Enfance I, l’idole évolue en présence latente. C’est « son domaine » et un catalogue féminin qui deviennent dès lors le centre de l’attention, tandis que « la fille à lèvre d’orange », en tant que fille, ne semble pas devoir se confondre avec une idole « sans parents », même si le second paragraphe est lui-même comparable à son tour à la première phrase nominale de Being Beauteous : « A la lisière de la forêt, […] la fille à lèvre d’orange, les genoux croisés […] ».
Le verbe « court » appelle plus volontiers l’identification d’un sujet animé et « idole » lui aurait plus naturellement convenu que « domaine », mais le sujet poétique du verbe « court » avec emploi du possessif : « son domaine », est lui-même accompagné d’une apposition : « azur et verdure insolents, » apposition dont plusieurs traits (conjonction binaire du « et », couple de couleurs, assonance « -ur- » proche de la rime) confirment l’idée d’un échange de « liberté libre » entre idole, domaine et plages (soulignements nôtres) : « yeux noirs et crin jaune », « plus noble que la fable », « mexicaine et flamande », « azur et verdure insolents », « vagues sans vaisseaux ». Nous retrouvons en ce cas l’idée du « charme des lieux fuyants » de Génie ou plus significativement l’idée d’un « domaine » qui s’entend comme vie et refus de l’impassibilité résultant d’une éducation rigide. Citons Guerre : « Enfant, certains ciels ont affiné mon optique : tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les Phénomènes s’émurent. » Un autre rapprochement s’impose alors entre, d’un côté, le choix brutal des mots « crin » et « jaune » pour caractériser la chevelure solaire blonde de l’idole[14] et, de l’autre, celui de l’adjectif « insolents » pour qualifier la double intensité colorée d’un ciel pur (« azur ») et d’une végétation luxuriante (« verdure »). C’est ainsi que l’expression de la liberté se fait sauvage et surprenante, le « crin » n’étant pas sans évoquer la crinière d’un cheval au galop au sein de ce « domaine » qui « court » lui-même. La blonde à l’œil noir existe en poésie et est parfois dessinée en un seul vers, comme dans Les Contemplations de Victor Hugo par exemple : « Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire » (Livre 3, X, Amour). Ici, l’œil noir est pour absorber le contemplateur, mais aussi pour exprimer une vie au soleil, comme le « crin jaune » est pour en manifester l’éclat : par exemple, « jaunissant » est un équivalent connu de « blondissant ». Ces caractérisations physiques suffisent à justifier la conjonction « mexicaine et flamande ». Il existe peut-être une raison intertextuelle à ce choix, mais son ignorance ne nuit pas à la compréhension du poème de Rimbaud[15]. Notre idole est « mexicaine » par l’œil noir et « flamande » par sa blondeur crue, plutôt même les traits flamands et mexicains ne sont que des chatoiements de son être. Les assonances ou rimes étant abondantes dans ce poème, la rime « mexicaine » :: « domaine » souligne l’idée que ce domaine est illimité, recouvrant à la fois l’Ancien et le Nouveau Monde, le nord et le sud. Paradoxalement, l’expression lapidaire de forme négative : « sans parents ni cour, » exprime la liberté, et l’homophonie entre « cour » et « court » n’est bien sûr pas innocente, ce poème étant un véritable laboratoire d’expériences sur les phonèmes.
Par son absence de verbe et ses juxtapositions, le début du poème se rapproche du début de Voyelles. L’opposition « A noir, E blanc, » n’est pas absente de la conjonction « yeux noirs et crin jaune ». L’idole est la lumière de l’esprit dans le fait solaire comme dans l’ombre : « Ô nature, alphabet des grandes lettres d’ombre » (Victor Hugo, Les Contemplations, I, XIII, A propos d’Horace). Le couple « azur et verdure » rappelle, en sens inverse, le ciel du « O » et le monde terrestre du « U » des tercets de Voyelles. Le « rire des lèvres belles » semble décliner ici en « idole », en « fille à lèvre d’orange », puis en revue de femmes au troisième paragraphe. Ce mode d’énonciation par juxtapositions permet à Rimbaud d’exprimer de manière feutrée tout un sens divin et intime du rapport au monde qui lui est cher.
Introduite par un déterminant démonstratif, l’idole du poème Enfance I n’est autre que l’enfance elle-même et non pas la « Femme » du poème de 1870 Soleil et Chair, malgré l’évocation exclusive de personnages féminins tout au long du poème. Quatre appositions la caractérisent. Nous avons déjà observé que le poète a voulu présenter l’intégration des contrastes dans une idée plénière de la jeunesse : « yeux noirs et crin jaune », traits mexicains et flamands. La nature flamande est une figure érotique du nord et la nature mexicaine représente ici un érotisme solaire lié à la découverte de l’Amérique. L’enfance recouvre la totalité du monde et, si nous ne cherchons pas à tout prix à identifier une fable précise dont il serait question, un comparatif de supériorité « (cette idole) plus noble que la fable » nous fait entendre que son culte ne sera pas « un effet de légende » (Soir historique). Nous comprenons que c’est la vérité de cette enfance qui dépasse les produits des fables en noblesse. A la différence des « enfants », l’idole qu’est l’enfance elle-même n’a aucun parent. Cette idole est de toute éternité, mais cela signifie aussi que l’enfance est éveil à la vie et non pas soumission. Les parents seront une figure du conflit, sinon de construction d’une vie adulte. Le mythe de l’enfance, c’est le refus de brader dans un devenir le diamant pur de ce qui est déjà là. Aussi, face à cette idée de parents, l’idole n’est pas non plus une entité oppressive du type royauté, elle n’a pas de cour importune, car, et la suite du texte le montre bien, elle est une « possession immédiate » (Solde) de la liberté pour celui qui en jouit. Nous retrouvons l’idée de Credo in unam d’hommes invités à regagner leur place auprès des dieux, en célébrant ces dieux mêmes qui sont alors l’expression de l’antique gloire retrouvée d’avant le christianisme. Cette idole a pour domaine l’infini du ciel et de la Nature, ce qu’une quasi rime vient accentuer : « azur et verdure ». Nous avons vu que cette harmonie est en couleurs avec le bleu et le vert qui rejoignent le noir des yeux et le jaune des cheveux. L’image surprenante du « crin jaune » n’est en rien dévalorisante, mais participe d’une sauvagerie fière d’avant la civilisation chrétienne. De la même façon, l’insolence d’un domaine qui procure des sensations s’oppose au discours de la religion chrétienne, a fortiori pour le XIXe siècle où il était exigé que nous demandions pardon de notre rapport au plaisir des sens chaque fois que nous en jouissions. L’enfance est aussi le renouveau de la Nature, le printemps, saison exprimée plus loin dans ce poème avec la floraison brusque des fleurs et le sol encore gras faisant suite au dégel. Le mot « idole » renvoie à une divinité païenne, la Vénus qui fait croître la Nature.
C’est bien le domaine lui-même qui court dans l’espace, enchantement plus fort que les déplacements de l’humanité. C’est un prolongement, par exemple, de l’idée claire et nette formulée par Victor Hugo dans Les Contemplations (VI, XXVI, Ce que dit la bouche d’ombre) : « Tout vit ! Tout est plein d’âme ! » Et la mer vient compléter le ciel et la terre, en insistant sur des espaces de rencontres quelque peu liés à des idées de fusion et de fécondité, « des plages ». Conditionnées par l’adverbe « férocement », les nationalités des mots « grecs, slaves, celtiques » se comprennent aisément, et cela dans la continuité des recueils de Leconte de Lisle, comme renvoi à une ère non chrétienne de déferlement des peuples antiques et barbares. La preuve en est que ces adjectifs forment une unité significative bien distincte du couple « mexicaine et flamande »[16]. Comme autant d’invitations au voyage, les vagues ne sont pas civilisées par le passage de vaisseaux militaires ou marchands : il n’y a pas de sillage à enlever, et l’humanité, dont la présence est présupposée par les mentions de nationalités, est vue ici à travers le souvenir d’une enfance mythique que le christianisme a rompu. La férocité est celle d’une liberté sans entraves, ce que souligne l’homophonie entre le nom « cour » qui est rejeté par la conjonction « ni » et le verbe « court » qui prête une action finalement peu étonnante à un domaine que nous pouvons comprendre comme mouvement incessant du ciel et de la végétation. Ce domaine, selon le vœu même du Bateau ivre, vit encore en harmonie avec le « Poëme / De la Mer ». Or, l’emphase de la reprise entre « nommées » et « noms » est liée à une amplification prosodique plus importante : l’expression « vagues sans vaisseaux » conçue autour des initiales en « v » est insérée dans un rapport plus vaste qui fait se répondre par l’écho du « a » et leur patron syllabique commun les trois mots « plages », « vagues » et, en notant la présence du [l] et du [v], « slaves » : « sur des plages nommées, par des vagues sans vaisseaux, de noms férocement grecs, slaves, celtiques.[17] » Nous retrouvons l’oscillation cosmique du « U vert » qui est « cycles, vibrements divins des mers virides, » etc. La reprise « nommées » et « noms » souligne encore un paradoxe. Si les vagues ne portent pas de vaisseaux, formulant une absence de civilisation dominatrice[18], l’origine des noms « grecs, slaves, celtiques » devient elle-même partie prenante de la fable de l’enfance. Les mots des premiers peuples sont frappés d’un caractère étonnant, d’un caractère divin. L’Homme est encore dans la surprise du langage et du monde, et non dans la maîtrise froide des savoirs.

A la lisière de la forêt – les fleurs de rêve tintent, éclatent, éclairent, - la fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer.

Le poème se maintient dans l’idée d’un domaine mouvant impliquant le ciel, la Nature et les eaux : « les arcs-en-ciel, la flore, la mer. » Ce rythme ternaire fait écho à celui de la fin du paragraphe précédent : « grecs, slaves, celtiques. » Il s’agit d’un véritable unisson. Mais le rythme ternaire occupe le second paragraphe tout entier, puisque sa présence insistante est appuyée par les séries de verbes « tintent, éclatent, éclairent, » puis « ombrent, traversent et habillent ». Au premier paragraphe, le lieu de diffusion du « domaine » était situé sur les « plages » ; au second, il est question d’une autre zone-limite « la lisière de la forêt », mais toujours dans l’optique de présenter ce mouvement général d’une vie impossible à figer pour une sorte de trinité ciel, Nature et mer[19]. Il s’agit d’une philosophie animiste de nature polémique, puisque, implicitement, le poète conteste le récit plein de subdivisions de la Genèse : apparition de la lumière, puis séparation franche délimitant la terre (continents et non matière), le ciel (eaux d’en-haut) et la mer (eaux d’en bas), puis inventions successives des créatures, végétaux et animaux, avec un partage de ces derniers entre ciel, terre et mer, tout étant clairement départagé et ordonné par la volonté divine dans ce texte prétendant nous raconter un commencement du monde avec Dieu pour origine. Loin d’une mise en ordre découlant du « Fiat lux », la lumière est ici liée à une interpénétration des réalités du monde sensible. Un « clair déluge », figure d’une lumière apparentée à la liquidité (qui plus est, mention qui apparaît déjà dans Michel et Christine), « sourd des prés » et les « fleurs », loin d’avoir un simple éclat, en précipitent l’action : « éclatent ». Par une série de trois verbes aux emplois intransitifs, les fleurs sont décrites en action et non plus soumises à la production d’effets. Elles émettent des vibrations particulières, les « tintements » que nous retrouvons dans le poème Antique, et, loin de renvoyer simplement leur trop-plein de jour, la paronomase : « éclatent, éclairent, » accentue l’idée qu’elles sont les sujets de leur éclosion et qu’elles produisent leur propre lumière. « Nous aussi, nous avons des rayons, s’écrient les fleurs, » comme dirait Hugo. Ce dispositif verbal prolonge l’esprit des clichés romantiques (« frissons » et vibrations) très souvent mentionnés par Rimbaud. Ainsi que pour le lien lexical des formes « nommées » et « noms », les noms « fleurs » et « flore » se font écho au second paragraphe, symétrie qui n’est pas sans évoquer la magie de lumière de la « fleur qui me dit son nom » dans Aube.
Il existe deux niveaux de traitement du motif de l’universelle analogie, autrement dit des correspondances, dans l’œuvre hugolienne : un motif cosmique et un motif galant. A la différence de Baudelaire et Rimbaud, Lamartine et Hugo justifient les « correspondances » par la référence à Dieu. Mais, sans oublier des passages plus explicites de Lamartine, avec un art qui n’appartient qu’à lui, Hugo dans Les Contemplations lève parfois un voile sur la subjectivité des correspondances.

Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
[…]
« Tiens ! c’est notre amoureux qui passe ! » disent-elles.
Et, pleins de jour et d’ombre et de confuses voix,
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
[…]
Contemplent de son front la sereine lueur,
Et murmurent tout bas : C’est lui ! c’est le rêveur ! (Livre I, II)

L’arbre où j’ai, l’autre automne, écrit une devise,
La redit pour son compte, et croit qu’il l’improvise ; (Livre II, I Premier mai)

Amour, lorsqu’en nos cœurs, tu te réfugias,
L’oiseau vint y puiser ; ce sont ces plagiats,
Ces chants qu’un rossignol, belles, prend sur vos bouches,
[Et… les rochers… ravis]
[…] ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges,
La langue des oiseaux de la langue des anges. (Livre II, IX, En écoutant les oiseaux)

Le Soleil de Credo in unam qui « Verse l’amour brûlant à la terre ravie » a des affinités avec Leconte de Lisle et Hugo, y compris quand celui-ci descend au motif galant :

J’ai dit aux astres d’or : Versez le ciel sur elle !
Et j’ai dit à vos yeux : Versez l’amour sur nous ! (Livre II, V, Hier au soir)

La « fleur qui me dit son nom » dans Aube est à rapprocher de la dimension cosmique de Stella (poème des Châtiments cité dans la lettre du 15 mai 1871 à Demeny) : « […] une fleur / Qui s’éveillait me dit : C’est l’étoile ma sœur. » Dans le livre L’Âme en fleur des Contemplations, la connaissance du nom de chaque fleur est associée à une exaltation galante de l’amour :

[…ces deux cœurs…]
Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.

Elle sait tous les noms des fleurs qu’en sa corbeille
Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours ;
Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,
[…]
Il demandait comment chaque plante s’appelle,
Se faisant expliquer le printemps mot à mot.

Ô champs ! il savourait ces fleurs et cette femme.
Ô bois ! ô prés ! nature où tout s’absorbe en un,
Le parfum de la fleur est votre petite âme,
Et l’âme de la femme est votre grand parfum. (Livre II, XVII, Sous les arbres)

Le livre deuxième des Contemplations formule l’idée clef de Credo in unam. L’amour est au-dessus du bonheur qui n’est qu’une « fleur mortelle ». L’éternité, c’est l’amour et le soleil est son principal propagateur dans la Nature. Il nous semble depuis longtemps évident que Les Contemplations présentent le modèle le plus proche de Rimbaud d’une poésie métaphorique de célébration de la lumière et de la Nature comme un amour éternel de la vie avec lequel être en phase. Hugo, dans la continuité des Méditations poétiques, associe la lumière à Dieu. Un soir que je regardais le ciel, le dernier poème de L’Âme en fleur, est en partie une démarcation du Lac lamartinien. Comment douter de la liaison de ces trois titres : Méditations poétiques, Contemplations, Illuminations ? Hugo choisit aussi de placer la femme au cœur d’un tel dispositif. Mais, à la fin de son livre deuxième, Hugo consent à se laisser détourner du regard porté au ciel par la femme aimée et il nous propose un credo qui, pour le coup, ne sera pas celui de Rimbaud :

Que de soleils ! vois-tu, quand nous aimons,
Tout est en nous un radieux spectacle.
Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,
Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste ;
Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste !

Un « dévouement, rayonnant sur l’obstacle » est présent dans Matinée d’ivresse ou Génie, mais Rimbaud ne tournera jamais le dos au soleil et à l’amplification cosmique qui sont l’éternité divine immédiate. Il déleste le dispositif métaphorique hugolien du Dieu de la charité et n’admet pas la sacralisation pure et simple de la femme aimée. Les éléments qu’Hugo consacrent respectivement à Dieu et à la Femme se reforment chez Rimbaud en une allégorie en général féminine (Génie comme exception) qui est Vénus substituée à Dieu. Le plan galant passe au plan cosmique qui le grandit, la « fleur qui me dit son nom » est lumière divine de Vénus. Si les fleurs sont « de rêve » dans Enfance I, le récit de conquête du poème Aube est impliqué dans un « rêve » qui sera suivi d’un réveil à midi que les rimbaldiens assimilent à tort à une dénonciation de l’illusoire, puisqu’il s’agit, dans la continuité des romantiques (Lamartine, Hugo, Leconte de Lisle même) du motif du « grand songe » comme semence (cf. la lettre à Demeny du 15 mai 1871). Quelque part dans son âme, dans son rêve, l’Homme ou le poète doit se dresser contre le monde ambiant et susciter l’appel de vie qui est en lui, retrouver l’harmonie de l’esprit antique qu’il a laissé sommeiller. Ouvrir les yeux, c’est aussi enchanter le réel pour nous rendre à toute notre exigence d’accomplissement, de dépassement. Les « fleurs de rêve » sont peut-être des jeux de lumière métaphorisés, expression imagée comme Hugo aime à en émailler sa poésie de manière plus explicite : « L’étoile aux cieux, ainsi qu’une fleur de lumière, » dans Crépuscule (Les Contemplations, Livre deuxième, XVIII). Peu importe que l’onirisme du poème soit interprété comme un rêve ou comme un enchantement possible du monde ambiant, l’expression « fleurs de rêve » signifie la réalisation de l’idéal en nos âmes, sans quoi notre regard ne sera que celui de la pâle raison du christianisme qui, malgré l’exposition au soleil, risque de maintenir chacun à l’état de « pâle squelette ». Les critiques rimbaldiens, comme par peur de ce mode métaphorique propice à l’évasion dans la fable, veulent que Rimbaud n’en soit pas dupe. Mais c’est un faux débat que de songer à interroger la véracité d’une féerie en poésie. C’est le supplément d’âme et de sens qu’il faut guetter (Credo in unam était explicite à ce sujet) et Rimbaud n’est pas un être matérialiste purement épicurien : il vise à un rapport complet entre les mondes d’idées et les mondes sensibles. Cas à part d’Une saison en enfer ou des Sœurs de charité, la poésie rimbaldienne ne se construit pas sur l’idée d’un univers vide de sens, ses allégories conservent l’idée de ressorts providentiels. Il faut en prendre acte.
Nous sommes face à un texte qui exalte une liberté s’affrontant polémiquement au monde actuel et à la religion. Nous en avons donné des signes et, en évoquant la Genèse, nous avons précisément ouvert la voie à une interprétation du poème Enfance I comme texte de rappel d’un commencement (éternel et non temporel) opposable au christianisme. Nous retrouvons là l’auteur de Credo in unam qui répliquait à maints poèmes des Méditations poétiques de Lamartine (l’adepte d’un platonisme chrétien). Rimbaud prolongeait alors l’action du poète Leconte de Lisle, puisque celui-ci, déplorant de vivre dans le monde moderne, se donnait l’apparence de ressusciter l’esprit antique ou barbare en ses poèmes, en épinglant, loin de l’impassibilité qu’on lui prête, le caractère mortifère de la religion chrétienne. Lamartine, dans le droit fil d’une longue tradition, voyait Socrate et Platon comme les annonciateurs du christianisme ; Leconte de Lisle voyait, pour sa part, Platon et Aphrodite, depuis la sacralisation de son poème « initial » Hypatie, comme les victimes regrettées du même christianisme. Conscient d’affinités non négligeables entre platonisme et christianisme, notamment au plan d’un rejet du monde sensible et de la vie mondaine, Rimbaud va amender le dualisme dans le sens d’une réconciliation, mais celle-ci ne se confond pas avec la résorption pure et simple de l’idéalisme dans un parfait matérialisme. Et plus syncrétique que Leconte de Lisle qui essayait de bien subdiviser esprit grec, esprit latin, esprit indien, Rimbaud, qui se permet lui de commenter le monde moderne dans ses poèmes, va donner aussi l’exemple de nouveaux mythes puissants (Bateau ivre, Voyelles, Illuminations, etc.) capables de dépasser les limites du projet d’un Leconte de Lisle qui n’a su que choisir le retrait, voire la retraite, sans se proposer l’ambition hugolienne d’être un mage pour guider la société vers un meilleur avenir. Une édition d’œuvres de Leconte de Lisle avec le titre nouveau de Poëmes barbares a eu lieu en 1872, sachant que le poème en prose de Rimbaud a très bien pu être composé cette année-là[20]. Pour des raisons alimentaires, Leconte de Lisle traduisait régulièrement des classiques de la littérature grecque, a fortiori les épopées d’Homère. Or, l’expression « la fille à lèvre d’orange » s’impose en tant qu’épithète homérique, sachant que la plus célèbre de toutes n’est autre que, en dépit des variantes de traduction, « l’Aurore aux doigts de rose ». La lisière est à la limite d’un lieu découvert qui reçoit la lumière, ce qui justifie la description éclatante des « fleurs de rêve ». Et nous pouvons ici reprendre le parallèle avec le premier paragraphe qui commençait par un groupe nominal isolé. Le second paragraphe suppose lui-même une proposition sans verbe, sorte de tour présentatif qui achève d’établir le parallèle entre « idole » et « fille à lèvre d’orange ».
Nous rencontrons à nouveau un énoncé à base nominale qu’appositions et compléments étirent en description : « la fille à lèvre d’orange, les genoux croisés dans le clair déluge qui sourd des prés, nudité qu’ombrent, traversent et habillent les arcs-en-ciel, la flore, la mer. » La mention de couleur « orange », d’ailleurs aussi étrange que « crin jaune », conforte le rapprochement avec l’idole et suggère à nouveau l’idée d’un jeu de réfraction solaire. L’association de l’enfance à l’aurore est assez naturelle et il n’est pas exclu que la « fille » soit l’aurore elle-même. Elle se présente en allégorie contre-évangélique par sa position et sa situation. Elle éprouve le plaisir des sens sans culpabilité, ses « genoux croisés » suggérant une parodie de conjuration du Mal dans un lieu apaisé, Mal conjuré qui sera paradoxalement la religion chrétienne. Cette enfant se plaît dans le « déluge », mot qui suppose le châtiment de l’humanité dans La Bible, mais l’entrelacement des jambes de cette fille qui est enfance dédramatise le phénomène diluvien. Le déluge est consenti, on s’abandonne à lui. Il est qualifié de clarté et se présente comme une continuité fécondante de la vie végétale. Centre de toute l’attention, de tous les hommages, l’enfance nue, ou sa représentante, est habillée de vêtements aussi mouvants que son domaine, puisqu’une série de verbes la place sous l’influence des effets des « arcs-en-ciel », de la « flore » et de « la mer ». Ils la nuancent (« ombrent »), mais ils confirment aussi une interpénétration globale du vivant qui prolonge l’idée de domaine appelé à courir (« traversent ») et ils créent aussi un champ de visions toujours vivantes (« habillent »). La lumière qu’est la fille elle-même, au-delà du « clair déluge », se définissant « nudité », celle-ci se fait « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ».
La « lèvre d’orange » est expression d’une sensualité et d’un goût savoureux appliqué à un phénomène d’enfance du jour. L’enfance est sans parents, car principe éternel. Le poème contre-évangélique L’Eternité formule clairement cette éternelle renaissance liquide du jour jaillissant de la mer dans un refrain célèbre. Rimbaud reprend l’idée présente chez Lamartine d’une « « éternelle aurore », mais en la retournant contre l’emploi chrétien du grand romantique. L’éternelle aurore chez Rimbaud, c’est la confiance dans la musique des sphères, dans l’harmonie universelle. Et l’expérience révolutionnaire d’un peuple-océan renvoyant le soleil est superposée explicitement à cette figure dans cette si célèbre deuxième chanson des Fêtes de la patience que le lectorat s’obstine à interpréter à tort comme un couchant, malgré les indices d’élévation, de refus de prière chrétienne du matin (« Nul orietur »), etc.
Pierre Brunel a peut-être vu juste quand il a aperçu les analogies suivantes entre Enfance I et La Fille aux cheveux de lin de Leconte de Lisle[21]. Aux « cheveux de lin » ferait écho le « crin jaune » et aux « lèvres de cerise » la « lèvre d’orange », d’autant que la réécriture porterait sur deux vers consécutifs :

Sur la luzerne en fleur assise,
Qui chante dès le frais matin ?
C’est la fille aux cheveux de lin,
La belle aux lèvres de cerise.

L’amour, au clair soleil d’été,
Avec l’alouette a chanté.

Mais ce poème de Leconte de Lisle fait partie d’un ensemble inspiré du poète Burns, Chansons écossaises, qui introduit une mignardise fade étrangère à Rimbaud. Dans les autres poèmes (Nanny, Nell, Annie, La Chanson du rouet), il est question de « Bois chers aux ramiers », « Cher pays », « chère amour », « chère maîtresse », « chère Annie » et d’un « cher rouet » qui revient six fois en boucle. Les Chansons écossaises parlent de « cœur », de pleurs et de malheurs. Maintenant, il convient de rester prudent. Enfance I n’est pas en liaison étroite avec les imitations de Burns et il va de soi que ni le premier, ni le second paragraphe d’Enfance I ne sont fades et mignards, ni confinés à la sphère privée des cœurs amoureux. En revanche, cette rencontre avec la poésie de Burns est un indice intéressant de l’amollissement progressif du poème de Rimbaud. D’une « idole » au « crin jaune », nous sommes passés à une « fille à lèvre d’orange ». La férocité cède la place à une certaine délicatesse. Nous assistons à un relâchement. Nous pouvons nuancer notre propos sur un point. C’est peut-être une pétition de principe que d’opposer une idole sans parents à une fille. Les deux premiers paragraphes peuvent très bien désigner la même enfance-idole, ce qui serait même logique étant donné le contraste de leur présentation féerique avec le catalogue féminin qui va suivre. Mais, cette simplification n’est pas obligée, semble-t-il. Dans Credo in unam, la foi en Vénus n’exclut pas le retour de tous les dieux antiques au dernier vers.
Autre fait troublant, l’allusion à une Vénus quelque peu Anadyomène se doublerait d’une allusion à la figure d’Eve chassée du Paradis. Lawrence Watson a proposé un rapprochement intéressant avec le poème La Vision d’Eve des Poëmes et poésies de Léon Dierx[22]. Le poème est dédié à Leconte de Lisle et certaines images sont très proches du passage rimbaldien de « la fille à lèvre d’orange » :

Eve, sereine aussi, corps vêtu de clartés,
Assise aux bords ombreux d’une vierge fontaine,
Regardaient deux enfants sourire à ses côtés,
[…]

Eve s’adresse à Dieu, en faisant valoir que son âme est en Adam et que l’expulsion d’Eden n’est rien face à l’amour. Ses enfants étant là, elle peut dire :

Le ciel entier descend dans mon cœur et s’y noie !

Ces enfants ont dans le regard quelque chose de plus que le firmament et présente l’espoir que soit percé « le secret d’une enfance ignorée ». Mais ce discours est suivi d’une agression de l’aîné qui frappe son frère cadet. La mère parvient à les apaiser :

Ils dormaient tous les deux enlacés, et la femme,
Immobile, les doigts sous un genou croisé,
Sentit les jours futurs monter noirs dans son âme !

Le poème de Rimbaud ne formule pas la haine ou le crime. Il va faire ressortir un mal-être plus profond. La dimension caïnique qui fait l’Homme responsable de sa chute sera plus sociétale, sinon métaphysique.

Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer ; enfantes et géantes, superbes noires dans la mousse vert-de-gris, bijoux debout sur le sol gras des bosquets et des jardinets dégelés[,] – jeunes mères et grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages[,] sultanes, princesses de démarche et de costume tyranniques[,] petites étrangères et personnes doucement malheureuses[.]

La présence cosmique s’estompe, mais ne disparaît pas totalement au troisième paragraphe où il est question de dégel, mais aussi d’une reprise frappante du mot « mer » qui semble le pivot du poème, son point de basculement. Le nom « mer » en fin de second paragraphe clôt la première proposition nominale du suivant. Les arcs-en-ciel et la flore cèdent la place à des femmes présentées comme leurs équivalents. L’idée de sphère et de vie est prise en charge par le verbe « tournoient », tandis que, métaphore pour les femmes habillées précieusement, le nom « bijoux » se mêle à l’énumération des êtres féminins : « Dames », « enfantes et géantes », « superbes noires », « bijoux debout » (choix significatif d’un tel adverbe), « jeunes mères et grandes sœurs », « sultanes, princesses », « petites étrangères et personnes doucement malheureuses ». Cette revue conserve la logique d’appariements contrastés du premier portrait de l’idole et elles conservent l’idée d’exprimer la totalité : « enfantes et géantes ». Surtout, la proposition nominale : « Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer », place clairement cette revue du côté de l’idéal féminin exprimé dans Soleil et Chair : « Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c’est en toi que je crois ! » Un rapprochement évident avec le poème Fleurs confirme qu’il est question de la foi vénusienne du poète : « Tels qu’un dieu aux énormes yeux bleus et aux formes de neige, la mer et le ciel attirent aux terrasses de marbre la foule des jeunes et fortes roses. » Cette attirance pour Vénus est jeunesse et force, et il n’est bien sûr pas pertinent de se dire que Rimbaud ne peut pas croire en une telle divinité, l’important étant qu’il cherche un moyen d’exprimer le plus habilement possible ce qu’il peut ressentir de plus fort du côté du sens transcendant et printanier de la vie.
Le lecteur a pu remarquer que nous avons ajouté entre crochets un nombre conséquent de signes de ponctuation, points et virgules, en donnant la transcription de notre lecture du manuscrit. Peut-être agacé de recommencer sa copie du poème, Rimbaud a négligé de reporter plusieurs d’entre eux. Malgré les retours à la ligne, le mot « celtiques » n’est pas suivi d’un point, ce qui est connu et compensé par la variante biffée, mais le fac-similé consulté sur le site de la Bibliothèque Nationale de France[23] semble indiquer que c’est le cas également pour le mot « malheureuses », ce qui aurait échappé à l’attention jusqu’à présent. Dans tous les cas, la lacune de ponctuation en fin de paragraphe n’a pas à être respectée par philologie. Le poète a simplement négligé d’indiquer à deux reprises la présence d’un point. Il en serait allé autrement s’il avait songé à des points d’exclamation, d’interrogation ou de suspension. Cependant, Rimbaud a encore omis la virgule après le mot « pèlerinages » qui tombait en fin de ligne et il a aussi omis de reporter un signe de ponctuation entre « tyranniques » et « petites étrangères », mots qui se suivent sur une même ligne, mais qu’il a pris la peine d’espacer par un blanc plus marqué. Eventuellement, mais ce n’est qu’une légère hypothèse, il se peut que Rimbaud ait suspendu son jugement en fait de ponctuation à adopter à ces deux endroits, mais, à défaut de réponse, il est dérisoire de ne pas suppléer par une virgule, signe le plus neutre, à de tels manques. A moins d’informations plus poussées sur l’usage du tiret, une virgule pourrait manquer également devant le tiret qui précède « jeunes mères », puisque l’énumération se poursuit. Néanmoins, ce retour sur la ponctuation nous rappelle que la proposition : « Dames qui tournoient sur les terrasses voisines de la mer », est isolée de l’énumération globale par un point-virgule, tandis que l’énumération elle-même semble subir une bipartition du fait de la présence d’un tiret de décrochement. La « mousse vert-de-gris » et le « sol gras » ne cadrent pas tout à fait avec l’idée de femmes tournoyant sur des terrasses proches de la mer. La reprise du mot « mer » d’une fin de second paragraphe à une fin de proposition nominale calée sur un point-virgule invite à penser que, pour la suite de l’énumération, la mer semble une réalité de plus en plus éloignée. Les femmes énumérées à la suite du tiret de démarcation peuvent éventuellement représenter, en-dehors de premiers groupes pleins de santé (« dames qui tournoient » près de la mer, « enfantes », « géantes », « superbes noires »), les « bijoux » métropolitains à la vie plus anémiée, parce qu’elles ont un rapport étriqué à la Nature : jeunes mères, grandes sœurs, sultanes, princesses, petites étrangères, personnes doucement malheureuses. Semblant exclure l’idée de simples « bosquets » et « jardinets », les « sultanes, princesses » tendent bien à faire ressortir cette part de vie restreinte par leurs vêtements et leurs gestes (« de démarche et de costume tyranniques »).
Les langueurs de cet ensemble féminin ne sont pas considérées d’une manière pleinement péjorative par le poète ou, du moins, l’oscillation péjorative (« bijoux debout sur le sol gras des jardinets et des bosquets dégelés », « sultanes, princesses de démarche et de costume tyranniques », « personnes doucement malheureuses ») ne prend pas le pas sur l’étalage collectif. Si « personnes doucement malheureuses » il y a, c’est dans un système d’équivalences avec « superbes noires » ou « grandes sœurs aux regards pleins de pèlerinages ». La présence de rimes ou d’assonances conforte les liens avec l’idole du premier paragraphe (nous soulignons) : « enfantes et géantes », « bijoux debout », « des bosquets et des jardinets », et à distance « jeunes mères » et « petites étrangères ». Il en va de même des conjonctions binaires avec « et » qui peuvent être relayées par l’asyndète « princesses, sultanes », par une symétrie implicite (« superbes noires… » / « bijoux debout… ») qui suppose même un contraste sociétal, par des appariements reportés sur des compléments (« des bosquets et des jardinets dégelés », « de démarche et de costume tyranniques »). Le nom « enfantes » est de la famille du nom « enfance », vérité de La Palice, mais plusieurs éléments révèlent une dévaluation progressive. La rime « des bosquets et des jardinets » est une version mesquine de la mention « azur et verdure insolents ». L’idole et la fille, chacune seule, cèdent la place au pluriel des représentations féminines. Il ne s’agit plus de l’idole, mais de femmes qui sont des idoles pour les hommes et en même temps des femmes-idoles qui aspirent pour elles-mêmes à communier avec l’enfance-idole[24]. Les « regards pleins de pèlerinages », avec le choix malicieux d’un mot d’origine chrétienne, est significatif à cet égard. Les « terrasses voisines de la mer » sont à rapprocher de la « jetée, partie à la haute mer » d’Enfance IV. Anticipant la présence de l’adjectif « petites » qui qualifie le nom « étrangères » (fait à rapprocher du poème L’Etranger en tête du Spleen de Paris de Baudelaire, mais aussi de « l’enfance étrange » dans Guerre), le suffixe au pluriel « -ets » pour « jardinets » et « bosquets » marque un rapport à la grande Nature qui n’est plus premier, mais dérivé, artificiel. Les « étrangères » connaissent le sentiment d’exil à l’instar du poète dans Credo in unam. La proximité de la mer et les pèlerinages défilant dans les regards indiquent moins la communion qu’une attente semi-confiante pour renouer l’alliance avec l’enfance éternellement productrice de l’univers. Enfance I est en réalité très proche du mouvement logique plus explicite du poème Jeunesse II Sonnet : « la chair n’était-elle pas un fruit pendu dans le verger, - ô journées enfantes ! ».
 Du premier paragraphe au troisième d’Enfance I, nous sommes passés de l’adverbe « férocement » à l’adverbe « doucement », l’affirmation de soi, si importante selon Angoisse, une autre des Illuminations, s’amollissant progressivement dans ce poème. Figures de royauté, les « sultanes, princesses » ne connaissent plus la royauté première de la « liberté libre » et sont elles-mêmes soumises à un décorum oppresseur : « de démarche et de costume tyranniques ». De tels habits s’opposent évidemment à ceux avec lesquels les éléments de l’univers « habillent » « la fille à lèvre d’orange ». L’adjectif « tyranniques » apparaît significativement dans Matinée d’ivresse pour qualifier les « honnêtetés » de la religion de « l’arbre du bien et du mal ». Toute la dégradation progressive d’Enfance I s’explique par les touches allusives à l’endormissement chrétien du monde moderne. Dans Credo in unam, l’abandon au soleil du poète couché dans la vallée n’était que le préliminaire d’une reconquête de la dignité humaine. Enfance I illustre par touches allusives l’histoire de la chute humaine des temps antiques aux temps modernes.

Quel ennui, l’heure du « cher corps » et « cher cœur ».

Le quatrième paragraphe épingle l’affadissement, le relâchement humain, la déperdition du sentiment d’enfance, ce qui est différent d’un déni pur et simple des trois paragraphes précédents. Les lectures sont erronées quand elles interprètent que « cette idole » est la « Femme » au début du poème. Dans Credo in unam, la « Femme » est « Idole », mais elle est seconde par rapport à la figure première de Vénus, ce qui permet d’articuler le divorce entre condition féminine et exaltation de son idéal. C’est ce divorce que nous retrouvons dans Enfance I et qui doit inviter à distinguer l’enfance maintenue comme horizon d’attente d’un catalogue féminin décevant qui n’a pas le cynisme du narrateur de Mademoiselle de Maupin, roman de Théophile Gautier, Rimbaud étant visiblement bisexuel, et ses poèmes témoignant très nettement d’une attirance enthousiaste pour la Femme[25]. Ses exaltations ne sont pas pour donner le change et il regrette visiblement l’idée d’une femme à la hauteur de ses attentes ambitieuses formulées en poésie. Nous croyons avoir montré que les gradations sont évidentes qui mènent du début à la fin du poème et, sans cela, l’allégorie ici clairement mise en œuvre de l’enfance nous semblerait perdre son sens, sans compter que les motifs de cette œuvre se retrouvent avec des valeurs positives dans d’autres poèmes en prose ou en vers. L’ennui a à voir avec l’appel aux eaux dans Après le Déluge, mais aussi dans Enfance II, poème dont la clausule : « la haute mer faite d’une éternité de chaudes larmes », qui ne mentionne pas innocemment « éternité » et « larmes », souligne une rencontre entre le motif d’éternelle aurore réconciliant sens et idées avec la vie universelle quotidienne du poème L’Eternité et un thème de la révolte qui sert à préserver le diamant humain dans Barbare.
Solidaire de poèmes comme A une Raison et Guerre, Enfance I peut être commenté par des citations de Jeunesse II Sonnet. « La terre avait des versants fertiles en princes et en artistes, et la descendance et la race vous poussaient aux crimes et aux deuils. » La « raison », bien que « fraternelle », s’est faite plus « discrète par l’univers » et, en écho avec le poème Guerre, nous apprenons du poète que « la force et le droit réfléchissent la danse et la voix à présent seulement appréciées. » Pensons avec le poète qu’il faut retrouver les « images » « d’une élégance fabuleuse » (Enfance II)[26]. Rimbaud ne répudie pas les trois premiers paragraphes après les avoir composés. Son propos, c’est celui d’un temps présent qui a sombré et qui revient dans Solde, Génie, etc. Nous avons interprété dans son contexte la formule privative « sans parents ni cour » comme expression d’une liberté, mais cette absence de « cour » est aussi peut-être une première difficulté d’affirmation de l’idole en soi. Le monde ne rêve que rois solennisés, que fables de droits impériaux et progrès des sciences. « Notre pâle raison nous cache l’infini ! »
Le rapprochement avec Après le Déluge confirme bien l’idée que cet « ennui » est le regret de la « liberté libre » dans une communion à l’antique avec l’enfance-idole. Or, si nous avons nettement souligné les appositions des deux premiers paragraphes et les jeux sur les phonèmes, la phrase nominale exclamative qui clôt le poème en privilégiant le dépit morne (pas de point d’exclamation énergique) est constitué d’une apposition au nom « ennui » qui concentre quelques appariements de phonèmes. Il s’agit en soi d’un facteur d’unité formelle au plan du poème. Nous observons une quasi rime entre « heure » et « cœur » et une quasi homonymie des termes en mention « cher cœur » et « cher corps ». Mais, cette quasi homonymie souligne paradoxalement l’opposition des dernières voyelles (stables, dirons-nous, par souci de précision) de ces deux expressions, ce qui veut dire que le principe de la rime est retourné ici en contre-rime, contre-rime bien significative si nous la rejoignons pour lui faire dire un cri naturel devant l’ennui : « Horreur ». Le roulement des [R] est très présent également dans cette apposition finale : « l’heure du « cher corps » et « cher cœur » » et le premier dans « heure » est encadré d’une variante stable et instable de la même voyelle « e », ce qui conditionne les achoppements du [R] à la lecture de la clausule. Tous les verbes conjugués du poème sont au présent de l’indicatif et ils sont tous concernés par le présent d’énonciation, y compris le verbe « court » qui, seul, pouvait ne pas exclure le présent de vérité générale. L’hétérogénéité d’évocations où il est quand même question de printemps, de « crin jaune », de férocité, de course, d’absence de cour et parents, de quelque chose de « plus noble que la fable », d’insolence, de prodiges d’une Nature féerique, d’une « nudité », d’un goût d’orange !, de danses féminines émancipées en bord de mer, de géantes, de superbes noires, de sultanes, ne peut pas se résumer dans la fadeur que suppose plus volontiers l’idée de fille dans un pré ou la fin de l’énumération féminine. La lecture qui veut que soit dénoncée l’heure de la fadeur ne tient pas. Le rapprochement s’impose ici avec Ouvriers et un recours en mention similaire : « Je veux que ce bras durci ne traîne plus une chère image. » Les italiques se substituent aux guillemets, mais l’idée est la même. Une situation d’insuffisance est constatée. Les temps présents ne sont pas favorables au temps des « cœurs qui s’éprennent » pour citer le poème Chanson de la plus haute Tour, et cette morale est celle aussi du Conte : « La musique savante manque à notre désir. » Conte succède justement aux cinq poèmes réunis sous le titre Enfance. Sa transcription est enchaînée à celle de la fin du poème Enfance V sur un même feuillet manuscrit, mais son écho avec Enfance I est plus immédiatement perceptible que la logique éventuelle de la succession Enfance – Conte même.
Jacques Bienvenu a démenti que la pagination des feuillets manuscrits des Illuminations pût être de la main de Rimbaud[27]. Sans pagination, les manuscrits s’imposeront mieux désormais comme portefeuille de poèmes mis au propre, et non plus comme un recueil constitué. Or, l’ensemble paginé forme un tout homogène en termes de type de papier employé si nous extrayons les feuillets 1, 12, 18 et celui paginé 21 au recto et 22 au verso. Cependant, dans un tel cas de figure, nous observons une coïncidence importante ; le texte biffé au dos du dernier feuillet correspond au début du premier feuillet de cette série homogène. En clair, la transcription a été interrompue par manque de papier et Rimbaud a dû accepter de recourir finalement au feuillet comportant le texte rayé. Dans la foulée, il s’agit d’un nouvel argument fragilisant l’idée de compositions postérieures à Une saison en enfer, puisque plusieurs de ces poèmes évoquent un cadre anglais dont Rimbaud a, quelle que soit la date de transcription, moins profité avec Nouveau qu’avec Verlaine. Mais ce n’est pas ici notre sujet. Il semble donc que l’ordre de ces feuillets se soit maintenu depuis sa transcription en France ( !) ou en Angleterre en 1974 par Germain Nouveau et Arthur Rimbaud. Réunis apparemment à un autre portefeuille de poèmes en vers seconde manière, les manuscrits de poèmes en prose ont connu ensuite une transmission chaotique impliquant : Rimbaud, Verlaine en 75, Nouveau en 75, avant une période énigmatique, puis Cabaner en 78 (lettre de Verlaine attestant du fait), puis la suite Sivry, Verlaine, Sivry, Le Cardonnel et Fière, La Vogue et Fénéon. Le titre tardif Illuminations a été créé apparemment entre 1975 et 1978 pour justifier une publication du portefeuille et il semble qu’il concernait essentiellement les poèmes en prose, mais, loin d’un accident, le titre a été étendu à un complément de vers seconde manière pour ne pas qu’ils demeurent en reste, semble-t-il. En observant les nouvelles manipulations de Fénéon entre l’édition des poèmes en prose et en vers dans les livraisons de la revue La Vogue et l’édition en plaquette des Illuminations, nous constatons bien un procédé d’hybridation superficielle et à la marge, ce qui conforte l’idée d’un Fénéon se contentant d’ajouter les feuillets 1, 12, 18 et le double 21/22 au sein de la série homogène. Nous en venons donc à notre idée qu’il n’existe pas de recueil définitif des Illuminations, mais que, tout de même, ce portefeuille suppose déjà, sans que ce ne soit nécessairement l’indice d’un début d’organisation en recueil, des recoupements approximatifs par séries, par thèmes, notamment le cycle urbain. Certaines séries sont numérotées, encore que Vies soit un seul poème en trois parties, et les deux principales séries sont précisément intitulées Enfance et Jeunesse. Ainsi, en tête de la série homogène, il ne nous semble pas qu’Enfance I fût un mauvais choix de commentaire pour entrer en matière.



[1] Voir pourtant : David DUCOFFRE, « Lectures intertextuelles de Voyelles », Rimbaud vivant, n° 51, juin 2012, pp.35-53.
[2] Pour une lecture du poème : David DUCOFFRE, « Rimbaud conteur : autour d’Aube », Littératures, n° 54, Rimbaud dans le texte, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 2006, pp.153-177.
[3] Pierre BRUNEL, Eclats de la violence, José Corti, 2004, p.66.
[4] Sur Enfance I, choix bibliographiques : Sergio SACCHI, « L’idole d’Enfance », Parade sauvage, n° 8, 1991, pp.64-70 et « Mémoires d’Enfance », L’ « Alchimie du verbe », dir. Sergio Sacchi, Alessandria, éd. dell’Orso, 1992, pp.127-142, études reprises dans le livre posthume : Sergio SACCHI, Etudes sur les Illuminations de Rimbaud, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2002, pp.65-91 ; Pierre BRUNEL, Eclats de la violence, José Corti, 2004, pp.61-90.
[5] Orientation bibliographique : Pierre BRUNEL, Eclats de la violence, José Corti, 2004, pp.227-246 ; Antoine RAYBAUD, Fabrique d’Illuminations, Le Seuil, 1989, pp.51-55 ; Antoine FONGARO, « Fraguemants » rimbaldiques, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1989, pp.69-76 ; Bruno CLAISSE, Les Illuminations et l’accession au réel, « Matinée d’ivresse sans ‘paradis artificiels’ », pp.49-61 (Nota bene : article contradictoire avec un précédent qu’il n’a pas reconduit dans son livre et qui était proche des conclusions de l’article précité d’Antoine Fongaro).
[6] Orientation bibliographique : Pierre BRUNEL, opus cité, pp.499-532 ; Xavier DARCOS, « Rimbaud : Barbare (Illuminations) », L’Ecole des Lettres, II, n° 9, 1975-1976, pp.9-13 ; Pierre CLEMENT, « Illuminations, Barbare », L’Information littéraire, septembre-octobre 1974, n° 4, Benoît de CORNULIER, « Anti-barbare et viande saignante : surimpression sémantique dans une illumination », Parade sauvage, n° 13, 1996 ; Michel MURAT, L’Art de Rimbaud, José Corti, 2002, pp.264-265 et pp.360-365 ; Yoshikazu NAKAJI, « ‘Barbare’ : une lecture », Parade sauvage, n° 8, 1991, pp.117-125 ; Pierre PIRET, « Quelques enluminures pour ‘Barbare’ », Parade sauvage n°11, 1994, pp.107-112 ; Sergio SACCHI, « De la métaphore au mythe », Recherches sur la métaphore, Etudes françaises, Université de Wuhan (Chine), 1992, n° 1 pp.92-103 et « Mythes barbares », Rimbaud : strategie verbali e forma della visione, ETS – Slatkine, 1993, pp.129-137, deux études reprises dans Sergio SACCHI, Etudes sur les Illuminations de Rimbaud, opus cité, pp.239-252 ; Jean-Luc STEINMETZ, « Pacotilles pour Barbare », Les Lettres romanes, Les Illuminations : un autre lecteur, éd. Pierre Piret, 1994, pp.65-74 ; Katia USAI, « La Barbarie rêvée », Parade sauvage n°13, 1996 ; Hermann H. WETZEL, « Un texte opaque et son interprétation socio-historique : Barbare de Rimbaud », Romantisme, n° 39, 1983. Mais quatre études antérieures doivent principalement retenir l’attention : David DUCOFFRE, « La vision allégorique rimbaldienne », Parade sauvage, Vies et poétiques de Rimbaud, Actes du colloque de Charleville-Mézières, 16-19 septembre 2004, Colloque n° 5, 2005, pp.483-516 ; Bruno CLAISSE, Rimbaud ou « le dégagement rêvé,  « Barbare et le ‘nouveau corps amoureux’ », Charleville-Mézières, Musée-Bibliothèque Rimbaud, pp.107-115 ; Bruno CLAISSE, Les Illuminations et l’accession au réel, « L’évasion arctique de Barbare », pp.65-78, Classiques Garnier, 2012 ; Yves REBOUL, Rimbaud dans son temps, « Barbare ou l’œuvre finale », pp.361-378, Classiques Garnier, 2009.
[7] Bruno CLAISSE, Les Illuminations et l’accession au réel, opus cité : « l’obstacle (en l’occurrence, le ‘poison’) est la condition sine qua non d’un ‘élan de nos facultés’ » (p.50), « le sujet, découvrant sa concordance avec le tragique, comprend à quel point ce qui le ‘torture’ lui permet d’affirmer sa valeur : non seulement, [sic] il vaut cette vie tourmentante, mais il vaut infiniment plus qu’elle » (p.52).
[8] Bruno CLAISSE, idem : « la connaissance du tragique […] se mue […] en ‘combat sprituel’ […] elle doit s’édifier sur ce qui fait obstacle à la lucidité […] et […] selon une nouvelle occurrence du paradoxe de l’organe-obstacle, cet absurde apparaît au poète d’Adieu comme le seul ressort capable de tirer le sujet hors de son ‘sommeil’ aliénant, en lui permettant […] de s’imposer à [la nécessité tragique, la ‘gaieté’ attestant] une victoire de la lucidité poétique » (p. 50 note 6, à propos de Matinée d’ivresse) et « Un tel refus de s’inspirer des ‘assassins’ (‘loin des anciens assassins’) étant corrélé à l’abandon des ‘fanfares’ (‘Remis des vieilles fanfares d’héroïsme’), ceux-là se trouvent placés ipso facto du même côté que celles-ci, donc du côté de l’ ‘héroïsme’ ; dès lors, l’ici-maintenant de Barbare, s’étant, pour l’essentiel, écarté des ‘anciens assassins’, contredit aussi l’héroïsme de Matinée d’ivresse : le héros affirme même s’en être ‘remis’ […] » (p.67). Claisse parle ensuite de « doubles arctiques du réel (dans Métropolitain puis dans Barbare et Dévotion), dont la fonction consiste autant à éliminer la réalité indésirable qu’à se faire passer pour du réel » (p.68) et « le héros de Barbare n’ignore pas le reniement qu’il commet, puisque, non content de renoncer à ‘étreindre’ (Adieu) le réel, il n’aspire ici qu’à le fuir » (p.75). Selon Bruno Claisse, la parenthèse ‘(Elles n’existent pas)’ offrirait en contrepoint la pensée réelle d’un auteur signalant charitablement aux lecteurs que lui s’oppose à un tel abandon, ce qui nous semble une justification bien mince de la présence de celle-ci en ce poème.
[9] Pierre BRUNEL, opus cité, p.505 : « Les deux couples de substantifs confirment une uchronie et une utopie, qui seraient mieux définies comme délivrance du temps et délivrance du lieu » ; Arthur Rimbaud, Œuvre-Vie, édition du centenaire, dir. Alain Borer, [Note de Jean-Pierre Giusto sur Barbare], p1174 : « La scène se situe par-delà notre temps et notre espace, l’homme tel que nous le connaissons n’existe plus. » Certains ont songé au poème de Baudelaire Anywhere out of the world (Sergio Sacchi, opus cité, p.239).
[10] Arthur Rimbaud, Œuvre-vie, Arléa, 1991, p.1160.
[11] Arthur Rimbaud, Œuvres complètes, édition de la Pléiade, 2009, p.959.
[12] Eclats de la violence, 2004, p.64.
[13] Antoine FONGARO, Sur Rimbaud : lire {Illuminations}, « Sur la deuxième phrase de Fairy », Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1985, p.81.
[14] Préféré à « prunelle(s) », le nom « yeux » n’est pas moins disposé abruptement au plan prosodique : « Cette idole, yeux noirs… »
[15] Dans l’édition du centenaire (p.1161), une « Note de Marc Ascione », prétend que les mots « mexicaine et flamande » « ne peuvent guère être lus, dans le contexte de l’époque, que comme une allusion à Charlotte de Belgique, femme de Maximilien et impératrice du Mexique. » Pourtant, les lignes biographiques proposées, comme le commentateur le reconnaît, n’éclairent en rien le poème, que du contraire !, d’autant que la fille de Léopold Ier n’était pas flamande. S’il semble s’agir de la seule allusion historique possible, l’alliance de termes peut tout aussi bien supposer une allusion littéraire, ou avoir été le seul fait d’une de ces associations d’idées de la part d’un auteur que nous aurions tort de vouloir trop étayer. Il s’agit d’une variante de la beauté à la fois allemande et espagnole : « Parfois d’une douceur tout à fait allemande, / Parfois illuminés d’un éclair espagnol ; » vers de Théophile Gautier (Albertus, XXII).
[16] Dans son commentaire pour l’Œuvre-Vie (p.1160), Jean-Pierre Giusto parle donc à tort d’une « synthèse de la culture humaine (Mexique, Flandres, noms grecs, slaves, celtiques) ».
[17] Le lecteur prendra lui-même en charge les rapprochements suivants : retour d’une même préposition « idole sans parents », « vagues sans vaisseaux » ou quasi rime entre « sans parents », « insolents » et « férocement ». Le mot « idole » qui suppose une sacralité et une foi en un récit primordial fait lui-même corps avec l’assonance du comparatif de supériorité « plus noble que la fable ». Les occlusives sourdes [k] ou sonore [g] de « grecs » et « celtiques » sont sans doute à rapprocher du caractère abrupt du couple « yeux noirs et crin jaune », expression d’une libre rudesse que rend sensuelle les liens de sifflantes [s] et liquides [l] entre les premières syllabes de « slaves » et « celtiques ».
[18] La fréquentation des textes antiques n’est pas à négliger. La quatrième Bucolique de Virgile est célèbre par son annonce de temps nouveaux, prophétie que les chrétiens ont interprété (à tort) comme un pressentiment païen de la venue du Christ. Cette œuvre de Virgile contient le mot « colocase » que Rimbaud emploie, à la suite d’Hugo (préface des Orientales), dans son poème Larme. Aux vers 38-40, il est question d’un âge d’or qui doit permettre de faire cesser tout commerce sur l’onde. L’esprit des idylles de Théocrite et des bucoliques de Virgile semble utiliser de manière railleuse dans des poèmes tels que Malines de Verlaine et Michel et Christine de Rimbaud : « Paissez, doux taureaux », tandis que le Palais-Royal le long du Boulevard du Régent est vu comme un « Palais de Jupiter ». Permettant l’identification du Palais-Royal, les kiosques, les statues antiques, les volières (« cage(s) ») du parc sont d’autres éléments de ce poème sarcastique (communication privée de Jacques Bienvenu) où les oiseaux semblent avoir une langue grecque « o iaio ia io ». En fait, l’expression « Kiosque de la Folle-par-affection », lieu où peut se jouer en été la pièce Nina ou la Folle par amour de Dalayrac, désigne l’ancien « Kiosque de Vauxhall » qui dépendait du Théâtre de la Monnaie, lieu jadis dirigé par Favart, mais aussi lieu des premières émeutes de la Révolution belge, suite à la première de La Muse de Portici (« Muet, tout drame et toute comédie ») où il est question de pêcheurs napolitains (« Pour la Pêcheuse et la chanson du Corsaire, » dans « Est-elle almée ?... »). Dans Juillet, « Salle à manger Guyanaise » et « Liane » pourraient évoquer des serres exotiques peu avant la création en 1873 de celles immenses à Laeken. Songeons encore à « la rame viride / Du pois » (dans « Entends comme brame… ») qui rappelle l’esprit agronomique des Géorgiques. Expositions exotiques, Idylles grecques et idylles d’Ancien Régime se rencontrent.
[19] Nous évitons volontairement de parler des quatre éléments, ce qui entraîne en général une confusion entre la théorie grecque de la matière et, ce qui n’a rien à voir, la séparation des eaux d’en bas, des eaux d’en haut (voûte céleste) et des continents dans la Genèse.
[20] Outre la réécriture d’A une Raison et Being Beauteous dans Beams de Verlaine, les éléments favorables à une datation d’une majorité des Illuminations avant Une saison en enfer sont légion. Rimbaud introduira la mention des « Erynnies » dans Ville, suite à la recension avec cette orthographe fautive de la pièce Les Erinnyes de Leconte de Lisle dans La Renaissance littéraire et artistique en février 1873. Le poème Ville fait partie d’une série de poèmes urbains qui développent des idées communes à Rimbaud et Verlaine, idées que Verlaine a communiquées par lettres à Lepelletier, sinon Blémont, dès les mois de septembre-novembre 1872, ce qui favorise l’idée de poèmes en prose sur l’Angleterre composés entre les derniers mois de 1872 et les premiers mois de 1873, sachant que les échos ne se limitent pas à la même évocation de pauvres s’alimentant chez les fruitiers. Traitant ironiquement la monarchie belge le long du « boulevart du Régent » au cours de l’été de 1872, Juillet, description d’une vue du boulevard du Régent, du Parc Royal, et du Palais Royal à Bruxelles, offre un dernier quatrain qu’il est banal de rapprocher des Illuminations anglaises Villes et Scènes, et nous y ajouterions Mouvement pour des raisons métriques assez subtiles. Les poèmes en prose de Rimbaud font souvent écho à ceux publiés dans La Renaissance littéraire et artistique en 1872 et 1873 (emploi des tirets et parfois d’italiques, paragraphes courts, virgules en fin de paragraphes). Being Beauteous est probablement très proche dans le temps des articles sur Longfellow d’Emile Blémont en 1872 dans sa revue et du poème des Romances sans paroles de Verlaine qui a emprunté une épigraphe à ce poète alors célèbre. Les quelques titres anglais de Rimbaud font écho à ceux de Verlaine dans Romances sans paroles. Reprenant des éléments du poème de Verlaine « L’Enfant qui ramassa les balles… », H évoque encore la famille impériale, l’empereur étant mort au début de 1873. Enfin, la mention « opéradiques » de Nocturne vulgaire où il est question de « maison de berger » vient elle aussi d’un extrait des Goncourt publié en mars 1873 dans La Renaissance littéraire et artistique, alors qu’à la fin de l’année 1872 Rimbaud a pu assister à Londres à une conférence sur Vigny par Vermersch, ami de Verlaine dont il admirait les articles. Et nous nous réservons encore d’autres arguments.
[21] Pierre BRUNEL, opus cité, p.69. Le poème de Leconte de Lisle figure dans le recueil Poèmes antiques.
[22] Lawrence WATSON, « Rimbaud et le Parnasse », Parade sauvage, Rimbaud ou « la liberté libre », actes du colloque de Charleville-Mézières (11-13 septembre 1986), colloque n° 1, 1987, p.27.
[24] La figure est traitée ironiquement cette fois dans Promontoire : « des dunes illustrées de chaudes fleurs et de bacchanales », poème de satire du monde moderne où il est encore question de « ritournelles des vallées illustres de l’art ».
[25] L’idée du « roman de vivre à deux hommes » est un projet verlainien qu’on attribue à tort à Rimbaud, celui-ci manifestant à plusieurs reprises de visibles réticences envers les assiduités verlainiennes dans ce qui nous est parvenu en fait de témoignages et de correspondance. La célèbre parodie de Mérat et le sonnet Le Bon disciple témoignent de l’homosexualité de Rimbaud, mais ils ne témoignent pas vraiment des orientations poétiques ou idéologiques de l’auteur. Nous ne suivrons pas la thèse d’Yves Reboul sur un « chemin de croix » dont Verlaine délivrerait le programme (Rimbaud dans son temps, « Assassins ? », 2009, pp.116-121) et nous ne voyons pas non plus comment les termes « neige », « chantier », « spectre », « Vision » et la mention « blessures écarlates et noires » peuvent s’harmoniser avec une identification déjà problématique en soi d’un « Être de Beauté » au membre viril (opus cité, « Logiques de Being Beauteous », pp.323-339).
[26] Je reviens ici sur un point de ma lecture du poème Après le Déluge (« La vision allégorique rimbaldienne », opus cité, p.495) : « les enfants en deuil regardèrent les merveilleuses images » et « Une porte claqua, et sur la place du hameau, l’enfant tourna ses bras… » A la suite de ce que je viens d'écrire et d'accompagner de cette note, on pourrait penser que les « merveilleuses images » ne sont pas l’aliénation sociale (merveille n’est pas séduction), mais les figures d’un monde meilleur que ce que les enfants voient par les vitres ruisselantes. Celles-ci provoqueraient la rébellion de l’un d’entre eux, qui irait s’exposer à une « giboulée » aux airs de fusillade. Mes progrès dans la compréhension rhétorique du poème Après le Déluge me font aujourd'hui pencher de manière décisive de l'autre côté de l'alternative que j'avais ménagée : l'enfant s'enfuit d'un cadre d'aliénation scolaire et religieux et en appelle à un nouveau Déluge, d'abord "giboulée" puis "éclairs et tonnerres", puisqu'il se retrouve dans la voix du poète, un peu à l'instar de la fin du poème A une Raison, quand le poète intercède en faveur des enfants en les citant !
[27] Jacques BIENVENU, « La pagination des Illuminations », blog Rimbaud ivre, mis en ligne le dimanche 12 février 2012 (http://rimbaudivre.blogspot.fr/2012/02/la-pagination-des-illuminations-par.html) et « La pagination des Illuminations (suite) », blog Rimbaud ivre, mis en ligne le mardi 06 mars 2012 (http://rimbaudivre.blogspot.fr/2012/03/la-pagination-des-illuminations-suite.html). On se reportera également à nos deux études contestant les idées d’un Recueil de Douai et d’un Recueil Verlaine sur ce même blog. David DUCOFFRE, « La Légende du Recueil Demeny », blog Rimbaud ivre, mis en ligne le lundi 19 juillet 2010 (http://rimbaudivre.blogspot.fr/2010/07/la-legende-du-recueil-demeny-en_19.html) et « Dossier Forain ou Recueil Verlaine ? », blog Rimbaud ivre, mis en ligne le samedi 22 octobre 2011 (http://rimbaudivre.blogspot.fr/2011/10/dossier-forain-ou-recueil-verlaine-par.html).

jeudi 12 mars 2015

Prochainement !

Je veux rapidement rédiger un nouvel article sur Une saison en enfer. Je vais préciser une source importante qui permet de mieux considérer les thèmes, les expressions du poète et la composition d'ensemble du livre ! Je peux m'amuser à ménager le suspense avec un indice : j'y parlerai de ce que le poète finit par s'avouer à l'issue de sa relation infernale qu'il était "nourri de mensonge" !!!

Les poèmes en vers dans la correspondance de Rimbaud en 1871 (troisième partie)

Si peu de manuscrits de Rimbaud nous sont parvenus pour la période novembre 1870 – avril 1871, la principale explication tient dans la dissolution du lien entre Rimbaud et son professeur Izambard. L’enrôlement d’Izambard comme sergent-éclaireur a entraîné une rupture provisoire de la correspondance entre les deux hommes, mais, quand les échanges ont repris (la lettre du 13 mai est là pour l’attester), les deux correspondants, qui ne s’étaient pas revus et qui ne se sont jamais revus, ont commencé à se disputer. Pour la partie manquante de la correspondance, nous en sommes ramenés aux seuls témoignages d’Izambard qui furent dispensés dans des revues et réunis en un volume sous le titre Rimbaud tel que je l’ai connu, ouvrage bien connu des rimbaldiens et plusieurs fois réédité, la publication de 1963 au Mercure de France méritant d’être considérée comme une valeur de référence au plan philologique. L’a priori qui préside à la lecture d’un tel livre, c’est qu’Izambard veut faire profiter ses lecteurs de la relation intime privilégiée qu’il a eue avec le grand poète. Le lecteur ne peut même pas imaginer un instant qu’Izambard aurait peut-être préféré que la poésie de Rimbaud retournât au néant. Grâce au bienveillant enseignant, nous avons connaissance d’autres textes de Rimbaud (versions différentes de poèmes en vers remis par ailleurs à Demeny, lettres personnelles, textes imprimés à Douai, notes, devoir scolaire) et il faut avouer qu’il existe une contribution intéressante d’Izambard au plan de l’approche des textes rimbaldiens. Par exemple, Gérald Schaeffer, auteur d’une étude importante sur les lettres du voyant, considère un peu vite que la lecture par Izambard de la lettre du 13 mai qui lui a été adressée est trop en-dessous du texte. Que ce soit au plan biographique ou au plan de la compréhension des textes, la lecture du livre d’Izambard ne manque pas d’intérêt. Toutefois, il est certain que le professeur s’arroge un droit de regard condescendant sur les productions de son ancien élève. Il est visible qu’il n’a que mépris pour la poésie de Rimbaud et qu’il n’a fait qu’atténuer l’expression de celui-ci avec le temps. Ses critiques étaient rendues plus discrètes derrière le masque officiel d’une acceptation de la consécration posthume. Il faut donc avoir enfin le courage de le dire : Izambard éprouvait une répugnance comparable à l’indifférence de Demeny à l’égard de la poésie de Rimbaud, mais il éprouvait le besoin de se justifier dans la mesure où les biographes et amateurs de Rimbaud semblaient reprendre la dispute contre lui, là où Rimbaud l’avait laissée.
Ce qui ne peut que surprendre à la lecture du Rimbaud tel que je l’ai connu, c’est qu’Izambard ne parle que de ses problèmes. Tout ce qu’il dit de Rimbaud est annexé à un projet de justification, où Rimbaud ne passe que pour un vilain énergumène, dont le potentiel de poète aurait gagné à tenir mieux compte des leçons d’un enseignant aux jugements avisés. Izambard n’a de cesse de montrer que ce poète qu’on encense ne comprenait rien à la politique, ce qui devrait surprendre un peu plus les rimbaldiens puisque les rares lettres rimbaldiennes de 1871 ne développent guère une conversation politique avec Izambard, il doit donc nous en manquer plusieurs et peut-être la lettre du 13 mai nargue-t-elle une réponse du professeur à une lettre politique sentie malheureusement inconnue et perdue désormais. Le professeur est resté l’adulte qui juge un adolescent quasi perçu comme pré-pubère qui n’aurait jamais eu que des jugements à l’emporte-pièce. Le censeur n’a de cesse de rabaisser l’idole jusqu’au détail mesquin, puisqu’il entend même fixer que Rimbaud était mal élevé, toutes manières de discréditer l’image hugolienne attendue d’un poète dont la parole est appelée à élaborer des modèles de sublimation pour la société. Une insensible indifférence aux intentions d’Izambard empêche une majorité de lecteurs, pas tous !, de considérer que ce livre est bien plutôt un réquisitoire agressif et rancunier contre un poète mal-aimé qu’une contribution à la gloire du poète. La conservation des manuscrits confiés à Izambard participe également de cette illusion. Précisons toutefois que ces manuscrits furent divulgués à une époque où la notoriété de Rimbaud était minimale et confinée au scandale. Les seuls manuscrits et textes que l’enseignant a révélé par la suite ne l’ont été qu’en fonction de polémiques où il espérait emporter le dernier mot. Pire encore, il fait allusion à ses courriers longtemps avant de les révéler et on peut désormais considérer que, loin d’avoir égaré des documents, Izambard a purement et simplement détruit toute la correspondance dérangeante qu’il pouvait avoir eue avec Rimbaud, y compris le manuscrit sans titre « Un hydrolat lacrymal », demeuré du coup inédit, qu’il présente comme un sujet de dispute entre lui et son élève[1].
Ce qu’il dit de la nouvelle Un cœur sous une soutane est significatif à cet égard. Certes, dans sa lettre à Vanier du 20 janvier 1888, Verlaine qualifie ce récit en prose de « bête nouvelle ». Induit en erreur, Van Bever a très mal transcrit ce passage d’une lettre demeurée inédite et il a transcrit Bête nouvelle à la manière d’un titre. Conscient de cette bévue, Pierre Brunel précise bien que la mention « bête nouvelle » est une critique péjorative de Verlaine pour qualifier Une cœur sous une soutane[2]. Mais Izambard va plus loin. Dans sa lettre à Jean-Paul Vaillant du 11 avril 1929, il déclare avoir reproché ce texte à Rimbaud qui le lui aurait remis, le 18 juillet 1870, avec Soleil et Chair et quelques autres poèmes en vers. Nous retrouvons un air bien connu des témoignages d’Izambard : « Autant j’appréciai le reste, autant j’aimai peu ce morceau. Je lui dis que c’était franchement mauvais et peu ragoûtant : je l’engageai à ne pas donner dans ce genre-là, le genre Frère Calotus. »[3] Difficile de ne pas songer aux deux autres critiques rapportées par le même professeur à propos de la version inconnue sans titre « Un hydrolat lacrymal » et à propos du Cœur supplicié. Difficile de ne pas trouver cet enchaînement de critiques négatives comme s’étant probablement déroulé ainsi qu’Izambard en a témoigné, quand on songe au texte de la lettre du 13 mai : « je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon ni – trop – de la pensée », ce que complète le « ne vous fâchez pas » de la lettre du 10 juin à Demeny. Izambard insiste même : « Le côté grivois d’un conte ‘libertin’ bien troussé ne m’aurait pas effarouché. Mais ceci n’était que sale et ordurier. Je le lui dis. Il me laissa néanmoins ce manuscrit avec les autres […] ». Le jugement sur les qualités requises d’un poète est patent : Rimbaud commençait à ne pas être reconnu par son enseignant.
Bien sûr, il est visible que le témoignage d’Izambard est partiellement erroné. Il n’a jamais retrouvé de manuscrit de Soleil et Chair en sa possession pour la simple et bonne raison qu’il a dû le confondre avec son manuscrit incomplet du Forgeron. En effet, Izambard croit se souvenir que Rimbaud s’attelait à l’époque à la confection d’un long poème qui lui donnait quelque orgueil. Dans la mesure où Credo in unam a été envoyé par courrier à Banville au mois de mai, il semble évident qu’il s’agit alors de l’autre long poème Le Forgeron dont le caractère incomplet s’expliquerait par l’éclaircissement du témoignage d’Izambard. Celui-ci croit qu’il a attendu la fin de la composition qui lui était annoncée, alors qu’il est plus plausible de considérer que, si le manuscrit est incomplet, c’est que Rimbaud lui a remis un état intermédiaire de son travail, lui promettant une fin prochainement. N’a-t-il pas reproduit ce geste à propos de Soleil et Chair ? Une idée fait dès lors son chemin. Izambard n’aurait jamais conservé de poèmes de Rimbaud auparavant et c’est ce jour-là qu’Arthur lui aurait remis l’essentiel des manuscrits de textes littéraires qui nous sont parvenus, à peu d’exceptions près. Donc, le 18 juillet, Rimbaud aurait remis à son professeur les manuscrits d’Un cœur sous une soutane, celui incomplet d’un poème en cours d’élaboration Le Forgeron et trois autres poèmes en vers, anciens ou non : A la Musique[4], Comédie en trois baisers et même Ophélie. C’est une possibilité. Toutefois, Rimbaud a encore envoyé par lettre le poème Ce qui retient Nina dans le courant du mois d’août. Dans un tel cadre de compréhension, on en conclut qu’Izambard daignait éplucher les vers et devoirs scolaires ou supplémentaires d’un brillant élève, mais sans prendre la peine de les conserver et recueillir. Seul un devoir avait retenu son attention, ce qui enfermait Arthur dans un projet scolaire, d’autant qu’une version d’Ophélie est le seul poème manuscrit qui ait pu être remis à Izambard du temps de la lettre à Banville. Seul A la Musique a pu être remis ensuite au mois de juin, à moins de supposer que la publication de Comédie en trois baisers ait pris pas mal de temps. Rimbaud aurait donc plutôt forcé cette transmission de poèmes dans le courant du mois de juillet et le témoignage d’Izambard a le mérite d’être plausible, puisque, d’une part, Rimbaud n’avait sans doute pas le gros manuscrit de sa nouvelle sous le bras lors de ses deux séjours douaisiens avec étape à Mazas, et puisque, d’autre part, Izambard n’a plus reçu la primeur des nouvelles compositions de Rimbaud en septembre-octobre 1870.
Néanmoins, pour en revenir au dégoût suscité par la nouvelle ordurière, il reste une énigme à expliquer. Izambard a hérité d’un manuscrit du sonnet Vénus Anadyomène daté du « 27 juillet 1870 ». Selon toute vraisemblance, ce sonnet n’a pas été transmis à Izambard en septembre 1870, on peut penser qu’il a été laissé de manière insolente par Rimbaud dans l’appartement, voire la « chambre » du professeur, suite à la visite en ce lieu dont témoigne la lettre du 25 août 1870. Ce serait une réponse à la critique de la nouvelle Un cœur sous une soutane. La colère d’Izambard au sujet de l’obscénité de ce texte pourrait même servir d’explication à un fait important négligé par la critique. Pourquoi Rimbaud n’a-t-il pas transmis une copie de tous ses poèmes à Izambard comme il l’a fait pour Demeny ? Plus que jamais, après notre étude sur la légende du « recueil Demeny », on ne peut pas répondre si facilement : « Parce qu’Izambard ne lui était pas utile à des fins d’édition ». Il est clair que Rimbaud lui a déjà remis des manuscrits pour le plaisir d’être lu et Izambard a revendiqué la connaissance, sinon la possession d’autres textes qu’il supposait tous de 1870 : Soleil et Chair, Bal des pendus, Le Buffet, Les Poètes de sept ans et « Morts de Quatre-vingt-douze… » sous le titre Aux morts de Valmy. Est-ce qu’Izambard a égaré ces poèmes ? Est-ce que les demoiselles Gindre ont hérité d’une copie de ces poèmes, au détriment de Georges ? Remarquons au passage que les rimbaldiens ne se sont jamais intéressés à Deverrière, lequel a certainement joui lui aussi d’une fournée de manuscrits, puisque c’était l’autre grand confident adulte de Rimbaud à l’époque ? Est-ce que Rimbaud a récupéré certains manuscrits en septembre avant d’établir les copies de versions retouchées pour Demeny ? Est-ce qu’Izambard a caché des manuscrits qui comportaient peut-être des choses plus compromettantes que des vers ? Toujours est-il qu’on aimerait bien avoir une version de Ma bohême ou du Dormeur du Val remise à Izambard, car pourquoi Rimbaud n’a-t-il fait don d’aucun manuscrit à son professeur, alors qu’ils vivaient sous le même toit ? On peut parier que la psychologie enfante de Rimbaud a dû se soumettre aux raisonnements des adultes : Rimbaud reverrait certainement Izambard à Charleville, le don de copies à son égard n’était pas pressant. Qui plus est, Rimbaud a dû consommer pas mal d’encre et de papiers : brouillons, copies personnelles inconnues et copies remises à Demeny, sans parler des lettres éventuelles portant sur d’autres sujets et des frais d’hébergement. Mais, l’absence de manuscrits nouveaux en la possession d’Izambard témoigne nettement désormais d’un manque d’empressement et de sollicitation de la part du professeur, fait d’une importance conséquente qu’il convient de bien mesurer.
Peu importe qu’Izambard ait découvert son manuscrit de Vénus Anadyomène lors de son retour à Charleville début-octobre ou à un autre moment, ce qui est certain, c’est que la nouvelle Un cœur sous une soutane a forcément eu des conséquences graves dans la détérioration de toute une relation de confiance établie entre le professeur et l’élève. Ce conflit a pu confirmer certains choix poétiques sulfureux du Rimbaud à venir, mais, désormais, il n’était plus question pour Izambard d’apprécier la poésie de Rimbaud, ce que confirment lourdement les aveux parfois involontaires de l’ensemble de ses témoignages ultérieurs. Et nous en revenons dès lors à un passage étonnant de la lettre à Jean-Paul Vaillant. Izambard va faire endosser à Verlaine la volonté de destruction d’une œuvre alors inédite de Rimbaud, la seule composition artistique inédite qu’ait jamais divulgué Izambard, Un cœur sous une soutane : « Il la trouva, comme moi, peu digne de Rimbaud, émit l’idée que je ferais mieux de la supprimer… Sur ce point, je fis mes réserves. Je pouvais bien, sans lui donner aucune publicité, la conserver pour moi, pour moi seul, dans ‘l’Enfer’ de mes tiroirs. Je la lui laissai néanmoins, avec mes autres autographes, pour qu’il pût lire le tout à loisir. » A l’en croire, Verlaine aurait prétendu détruire une œuvre dont, en même temps, il sollicitait le prêt : il aurait souhaité la destruction d’une œuvre qu’il n’aurait pas encore pu lire « tout à loisir ». Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre qu’Izambard est un manipulateur qui, d’une part, exagère le dédain pourtant réel de Verlaine à l’égard de cette nouvelle et qui, d’autre part, tait ce que son récit maladroit trahit, à savoir que, lors de cette visite initiale, seul celui qui présentait le texte obscène dans les grandes lignes a pu encourager Verlaine à se sentir prévenu contre lui.
Désormais, il est difficile d’en douter : les témoignages d’Izambard sont plausibles. Il a dénoncé avec constance la poésie ordurière de Rimbaud. Celui-ci a commencé à négliger d’envoyer ses nouvelles productions à Izambard et quand il en a été question il semble s’être spécialisé dans l’envoi exclusif de pièces provocantes : Vénus Anadyomène, Ce qui retient Nina (poème qui ne se prive pas d’allusions scatologiques), « Un hydrolat lacrymal », Le Cœur supplicié. Peu diplomate, Rimbaud a dû vouloir plier Izambard à ses raisons. Enfin, quand Izambard se permet d’attribuer à Verlaine une volonté de destruction du texte Un cœur sous une soutane ou quand il évoque la possibilité de ne jamais faire étalage publiquement du document inédit, il donne la mesure de ce qu’il est capable de considérer comme légitime de faire en son cas : détruire une œuvre incommodante. Purement et simplement, Izambard n’a pas révélé l’intégralité dérangeante des lettres qu’il possédait de Rimbaud, il les a sans doute même détruites avec notamment le manuscrit d’une version sans titre du poème « Un hydrolat lacrymal » devenu Mes Petites amoureuses, poème au sujet duquel il est trop précis que pour paraître… (et c’est un paradoxe !) mentir. A une telle distance des faits, il se rappelle une version sans titre de ce poème, c’est une belle prouesse dont penser qu’elle a été facilitée par la consultation directe de la lettre en question !
Nul égarement de notre part à revenir ainsi sur les poésies et événements de l’année 1870. Certes, nous semblons revenir avec une conclusion maigre et somme toute rassurante : nous n’aurions peut-être perdu qu’un seul manuscrit de poème en vers du côté d’Izambard. Ceci dit, nous sommes amenés à établir une compréhension neuve des lettres rimbaldiennes de 1871. Trois poèmes remis à Demeny sont étroitement liés à une polémique profonde et violente qui opposait Rimbaud à son ancien professeur : Mes Petites amoureuses, Le Cœur du pitre et Accroupissements. Izambard a revendiqué justement la connaissance d’une version antérieure du premier de ces trois poèmes, nous connaissons sa version antérieure du second, à savoir Le Cœur supplicié, et nous savons que, qu’il en ait eu connaissance ou non par un don de Rimbaud, le contenu du troisième est assimilé dans une lettre à Jean-Paul Vaillant à l’obscénité de la nouvelle Un cœur sous une soutane. Dans les trois cas, Izambard déclare avoir marqué ou devoir marquer sa réprobation d’une façon similaire. Et dans le cas de « Un hydrolat lacrymal », Izambard prétend avoir formulé comme reproche à son élève une lecture superficielle de Rabelais, sans s’apercevoir qu’il laisse deviner une motivation ironique d’une phrase osée de la lettre à Demeny du 15 mai 1871 : « Encore une œuvre de cet odieux génie qui a inspiré Rabelais, Voltaire, Jean lafontaine, ! commenté par M. Taine ! » Et cet « odieux génie » n’est autre que Musset, cible intertextuelle du dernier poème de 1870 remis à Izambard Ce qui retient Nina et du premier des deux seuls poèmes qui semblent avoir été remis au même professeur en 1871 Mes Petites amoureuses ou sans titre le dit « Un hydrolat lacrymal ». Il y aurait peut-être à méditer sur une dispute autour de Musset pour expliquer cette reprise de Nina aux Petites amoureuses !  
Il faut avouer que lire la lettre du 15 mai à Demeny en fonction d’une colère provoquée par Izambard ne manque pas d’intérêt. Le professeur revendique l’envoi d’une lettre où il serait question d’un similaire panorama de toute l’histoire de la littérature, où une même liste des grands auteurs défilerait devant nous. Est-ce par malveillance qu’Izambard parle d’initiation proche d’un Leconte de Lisle avec cette résonance indienne Sâkya-Mouni ? C’est possible, quoique cela ressemble à la raillerie facile à l’égard des imitateurs du grand Parnassien telle qu’on la rencontre dans Le Petit Chose d’Alphonse Daudet. Comment expliquer cette étrange symétrie entre la présence de l’onomatopée « Pouah » dans Mes Petites amoureuses et sa reconduction invérifiable dans des citations, supposées de mémoire, de la part d’Izambard : « Racine ? peuh ! Victor Hugo ?... pouah !... Homère ? Homère !... » ? Les solutions sont désormais dans la tombe. Ce qui est certain, c’est qu’il nous manque une partie de la correspondance entre Rimbaud et Izambard. La lettre du 13 mai reprend une discussion interrompue. L’adulte de l’époque évoque une dispute qui, puisqu’elle le dérangeait, pouvait être tue. Si Izambard se trahissait en ne pouvant s’interdire d’en parler, c’est bien qu’une dispute violente avait réellement eu lieu à travers leurs courriers. Il est clair que, dans ses publications, Izambard ne réglait pas des comptes pour les deux fugues de Douai, il réglait des comptes pour des insolences dont la lettre du 13 mai ne peut en aucun cas passer pour le témoignage suffisant. Comment Izambard pouvait-il savoir que Rimbaud admirait tout des poncifs de la Commune, si quelques autres lettres ne manquaient à l’appel pour étoffer le maigre dossier qui nous est parvenu ? Même s’il a pu croire ou laisser croire que la lettre qu’il dit « littératuricide » contenait Le Cœur supplicié, ce qui était inexact, Izambard a toujours soutenu que cette lettre avait existé, finissant par l’associer à un envoi de vers qu’il a toujours revendiqué, celui du poème « Un hydrolat lacrymal ». Une, deux ou quelques lettres ont dû disparaître de la correspondance des deux hommes avant le 13 mai 1871. A la fin de sa vie, pour contrecarrer Berrichon qui savait pertinemment qu’une dispute réelle avait eu lieu, Izambard a voulu revenir sur son affirmation initiale selon laquelle Rimbaud avait cessé de lui écrire en mai 1871. Il a exhibé miraculeusement une lettre en lambeaux fort problématique datée du « 12 juillet 1871 », lettre sur laquelle Jacques Bienvenu envisage une théorie stimulante dans un article intitulé "Une étrange lettre" de son blog Rimbaud ivre. Mais ceci ne règle pas les zones d’ombres, puisque la lettre mutilée de juillet ne livre pas les réponses au sujet de la querelle qui a été clairement exposée dans la lettre du 13 mai, puisqu’elle n’explique pas les raisons qui font que, dans tous les cas, après le 12 juillet, Izambard cessa d’exister pour Rimbaud. Surtout, la liste d’ouvrages évoqués dans la lettre du 12 juillet 1871 fait songer au témoignage d’Izambard qui précisait auparavant, dans son célèbre article de 1911 pour Vers et prose (fin de section IV), qu’il détenait une liste écrite des livres de Rimbaud qu’il avait en dépôt en novembre 1870, ce qui affaiblit l’idée qu’il ait jadis égaré cette précieuse lettre témoin.
Par conséquent, l’humeur d’Izambard qui se manifeste dans son livre Rimbaud tel que je l’ai connu peut beaucoup nous en apprendre sur l’état d’esprit des lettres et poèmes de Rimbaud en 1871. Nous découvrons le mur face auquel se construisait un poète encore isolé. Il s’agit d’une perspective trop négligée jusqu’à présent et nous pourrions prochainement proposer un compte rendu critique de tout ce qu’a publié et diffusé Izambard au sujet de Rimbaud. Ce travail risque d’être rendu complexe, non seulement parce qu’il y a eu des omissions, non seulement parce qu’il reste délicat de départager la part du mensonge ou celle des déformations du souvenir, mais aussi parce qu’Izambard a créé des réponses fictives en fonction des nouveaux contextes. Epluchés notamment par Steve Murphy, les brouillons et manuscrits trop tardifs des prétendus poèmes qu’Izambard aurait envoyés à Rimbaud ont prouvé qu’Izambard réinventait les réponses qu’il avait faites à son élève. L’enseignant commettait l’erreur d’associer à ses vers l’allusion anachronique au mouvement des poètes « décadents », tandis que les poèmes qu’il commettait témoignaient d’une influence passivement subie de nouvelles audaces métriques qui ne devinrent courantes que dans les années 1880, sans prendre conscience que ni Rimbaud, ni Verlaine eux-mêmes n’avaient encore mis au point ce nouveau régime du vers en 1871. En effet, comme je l’ai déjà plusieurs fois signalé à l’attention dans mes interventions sur le net, dans La Muse des méphitiques, Izambard mélange les césures normales après la quatrième syllabe à d’autres après la cinquième syllabe, ce qui veut dire qu’il imite les césures de Tête de faune telles qu’elles étaient comprises et banalisées par d’un côté Verlaine, de l’autre les décadents à la fin des années 1880 :
Vois-tu le bourgeois /5/ baveux qui s’offusque /5 avec rejet d’épithète/
Se cramponner /4/ d’horreur à son comptoir /6 avec rejet du COD/

 L’étrangeté vient de ce que ce vers qui revient tel un refrain : « Vois-tu le bourgeois baveux qui s’offusque » est le seul dans le poème à ne pas respecter la conformation des césures du décasyllabe littéraire en hémistiches de quatre et six syllabes ! Toutefois, une autre strophe manuscrite du poème présente encore un « e » féminin à la césure : « Bouche à bouche, Muse des méphitiques », à proximité d’une césure plus parnassienne cette fois mais audacieuse quand même sur déterminant : « Pâmé sur tes lèvres épileptiques » ! Le mot « épileptiques » étant une reprise d’un mot à la rime du poème Les Assis dont nous ignorons si Izambard en a connu la primeur manuscrite, l’imposture est évidente ! Un article de Jacques Bienvenu intitulé "La Muse des méphitiques" propose une réflexion qui va dans le même sens et qui aboutit à la même conclusion ! Ajoutons que le vers du poème Le Baiser du faune : « Et qui lui fait monter des baisers fous aux lèvres », identifié notamment par Pierre Petitfils au prétendu vers qui aurait servi de patron pour corriger le vers final sulfureux d’A la Musique dont disait se souvenir Izambard ! « -Et des désirs brutaux s’accrochent à mes lèvres ! », par celui que nous connaissons seul légitime aujourd’hui : « - Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres… », ce vers est peut-être lui aussi une imitation tardive du vers final d’A la Musique, l’anecdote étant elle-même suspecte et peut-être appuyée sur un souvenir qui confond les corrections imposées à un tout autre poème de désir Trois baisers pour lequel nous avons des variantes qui attestent du travail de censeur d’un adulte quant à la version publiée dans La Charge ! Le poème Le Baiser du faune a tout l’air de s’inspirer conjointement des expressions des poèmes A la Musique et Tête de faune avec leurs similitudes de préoccupations érotiques !
 Mais il y a pire encore que ces impostures et que ce manque de lucidité quant au génie de Rimbaud : Izambard n’avait donc même pas conscience du rôle joué par Verlaine et Rimbaud dans cette évolution métrique qu’il singe comme du moins que rien, et un article tardif intitulé Licences poétiques de Verlaine témoigne du philistinisme d’Izambard qui n’arrive pas à comprendre que, quand Rimbaud cite le vers des Fêtes galantes : « Et la tigresse épou/vantable d’Hyrcanie », c’est bien pour sa césure, en plagiant un entrefilet de journal, et non pour se complaire dans le rappel vague d’un vers obscène des Poëmes saturniens : « Son haleine puait épouvantablement. » En essayant de rabaisser Rimbaud dans la complaisance ordurière, le malveillant Izambard se discrédite tout seul. Notez bien à quel point nous retrouvons la constante critique d’Izambard qui associe sommairement l’expression brutale du sale à un mauvais goût poétique.
L’enseignant prétend que, pour son premier article, Lepelletier, ami de Verlaine qui n’aimait pas Rimbaud, a supprimé les parties élogieuses. Mais où sont les éloges dans le livre d’Izambard ? Jugeons plutôt du véritable palmarès de ce premier article par la citation de quelques fragments significatifs : « Un jour, le poète Verlaine a l’idée de publier [autrement dit : « a eu la lubie de publier »] une première série… », « sur le vu de ces vers très bizarres, voilà Rimbaud adopté par une poignée de jeunes », « le côté ‘bête curieuse’ de sa personnalité », « je n’accepte pas sans réserve cette silhouette de poète fatal […], et je demande à faire la part, pour ceux qu’il intéresse, de ce qu’il y a d’adventice, de convenu, et aussi de malicieusement gamin dans son œuvre. » Et cela continue : « Il s’y déclarait, le petit bonhomme, […] », « il n’avait foi qu’en lui-même », « un pâle spécimen de l’évangile attendu », « Ce qu’il y fut reçu, dans le giron, l’enfant prodigue ! », « revenu des apothéoses précaires », etc. Izambard croit pouvoir citer les triolets du Cœur supplicié de manière accablante et, reprenant avec ironie le couple adjectival « ithyphalliques et pioupiesques » en l’appliquant aux décadents admirateurs de Rimbaud, il ponctue son article par un procès sans appel, quoiqu’implicite : « les cendres de Rimbaud n’ont pas besoin qu’on les adore, il suffit qu’on les respecte. » Le rhétoriqueur particulièrement pédant Izambard traitera ultérieurement Paris se repeuple de poème « verbeux » et, toute sa vie, il reprochera à son élève de ne pas avoir su écouter ses conseils, comme si, au plan littéraire, le statut de professeur adulte demeurait naturellement supérieur à celui d’écrivain ou poète reconnu. Toute sa vie, Izambard en voudra à Berrichon d’avoir affirmé publiquement qu’il y eut une dispute définitive entre lui et Rimbaud. Or, force est d’admettre que les articles d’Izambard ne sont qu’une longue suite de justifications rancunières, où les seules exceptions ne sont que des moyens de porter le discrédit sur Berrichon, en particulier la réfutation pertinente d’une lecture biographique de Mémoire, la dénonciation des lettres africaines truquées (alors qu’Izambard n’a jamais daigné parler de Rimbaud quand il ne se sentait pas concerné directement) et l’argumentation, au demeurant mal problématisée, qui veut que Rimbaud n’ait pu assister à la Commune, encore que dans ce dernier cas, si nous avons perdu plusieurs lettres d’échange épistolaire avant le 13 mai, ce qui a l’air hautement probable, il devient alors presque mécaniquement indubitable que si cette nouvelle fugue a bien eu lieu, ce fut juste après le 15 mai, quand l’appel des « colères folles » se faisait si pressant.
Certes, Izambard a raison de montrer que le poème Le Cœur supplicié n’a pas été composé au sujet d’un incident hypothétique qui se rattacherait à la discutée présence parisienne du poète à la toute fin de la période communarde. La lettre datée du 13 mai qu’il a reçue de son ancien élève a pu le convaincre que Rimbaud avait alors dû rester à Charleville. Dans de telles conditions, pour Izambard, Rimbaud ne peut pas avoir passé plusieurs semaines à Paris et s’être éclipsé au commencement de la Semaine sanglante. Le seul inconvénient, c’est que nous manquons de connaissances précises sur les lettres échangées entre les deux hommes avant et après le 13 mai. Rimbaud a pu écrire très tôt à Izambard, lorsque celui-ci était cantonné à Abbeville. Il a pu lui écrire avant le 17 avril et après le 13 mai. Toute la difficulté vient de ce qu’on ne peut trancher avec certitude si un échange de courriers houleux a eu lieu entre eux deux dans l’intervalle du 17 avril au 13 mai. La formule : « Vous revoilà professeur ! », de la lettre du 13 mai, indique qu’un courrier tout récent venait d’apprendre au poète communard que son ancien professeur avait été nommé, au début du mois de mai, pour un intérim dans une classe de seconde du lycée de Douai. Les échanges ont très bien pu avoir lieu de février à la mi-avril 1871 et reprendre au début du mois de mai, ce qui aurait empêché Izambard de percevoir la possibilité pour Rimbaud d’une présence parisienne de deux semaines entre le 17 avril et le 13 mai. Egalement, vers le 17 avril, la Commune a bientôt un mois d’existence et Rimbaud a travaillé dans un journal engagé, le Progrès des Ardennes : il a eu tout le temps d’échanger un minimum au sujet de la Commune avec son professeur. C’est alors l’occasion de citer la célèbre phrase de la lettre du 13 mai : « Je serai un travailleur : c’est l’idée qui me retient, quand les colères folles me poussent vers la bataille de Paris, - où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! » Ce passage qui annonce l’écriture de Paris se repeuple nous confirme sans appel que Rimbaud soulignait sa totale adhésion communarde dans sa correspondance avec Izambard, mais surtout il semble indiquer que Rimbaud ne s’est pas encore rendu à Paris et c’est ainsi que l’a compris Izambard qui n’a même pas voulu imaginer qu’il pouvait être question d’un second projet de montée à Paris sous la Commune. Or, si Rimbaud veut défier son professeur, à un moment où il ne perçoit pas encore que le sort de l’insurrection est déjà scellé, pourquoi irait-il clamer à son professeur qu’il est allé à Paris, mais qu’il est revenu ? Et surtout pourquoi cet appel des « colères folles » n’aurait-il pas été suivi d’effet, Izambard n’ayant alors reçu de nouvelle réponse qu’en juin, ce qui coïncide avec une fébrile activité comme l’attestent deux lettres littéraires à Paul Demeny et Jean Aicard ? En résumé, la formulation de Rimbaud ne permet pas de refermer l’hypothèse d’une présence communarde. En particulier, on aimerait avoir les dates de toutes les lettres de Rimbaud à Izambard. Si plusieurs lettres ont été échangées entre le 18 mars et le 13 mai, on comprend que la présence communarde semble devoir être exclue par le professeur qui à tort croyait impossible l’accès à une capitale assiégée au-delà du 13 mai. Cependant, on peut se demander si la dispute n’a pas atteint un point culminant entre le 13 mai et le 10 juin, voire en pleine Semaine sanglante, ou bien si elle n’a pas été vive avant le 17 avril. En tout cas, Rimbaud n’a pas parlé de sa présence communarde à Izambard, tandis qu’une aggravation de la fâcherie entre les lettres à Demeny du 15 mai et du 10 juin semble hautement probable.
Maintenant, il n’en reste pas moins que, pris dans une dispute écrite, Izambard a très bien compris que le poème du Cœur supplicié n’était pas un témoignage du poète au lecteur, mais une satire qui prend à partie un lecteur supposé non acteur de son destin. Gérald Schaeffer a eu ainsi le tort de minimiser l’intérêt de la lecture critique de la lettre du 13 mai par son destinataire, puisque celui-ci avait sans doute des éléments d’expertise qu’il n’a pas daigné nous communiquer. Sur le long terme, à une époque où l’étude des textes de Rimbaud était particulièrement désinvolte de la part de tout le monde, l’enseignant a tout de même parfaitement compris que les poèmes Les Poètes de sept ans et Le Cœur supplicié annonçaient métaphoriquement Le Bateau ivre, ce qui a été régulièrement négligé dans le déluge d’observations critiques qui a été proposé pour ces trois textes. Nous pensons également qu’Izambard a parfaitement compris le sens des expressions « poésie objective » et « poésie subjective » sous la plume de Rimbaud, quand bien même Schaeffer croit pouvoir revendiquer une meilleure information lexicale. Enfin, Izambard a perçu la violente attaque satirique du poème à son égard. Plusieurs autres éléments d’analyse sont à retenir, quand bien même le professeur sous-évalue paradoxalement les significations communardes inévitables de la lettre et du poème en contexte, et surtout leur beauté et puissance de conception.
Il est temps de mettre un terme provisoire à notre réflexion. Que peut-on en retenir ? Les poèmes contenus dans les lettres de mai-juin 1871 ont été composés sur plusieurs mois, à une époque où la production rimbaldienne est inévitablement ralentie par les événements. La perte d’une production plus conséquente reste toutefois plausible pour les mois de novembre, décembre 1870, voire pour ceux de janvier ou février 1871. C’est ensuite en juin 1871 que Rimbaud a relu son œuvre de 1870 et qu’il en a détruit ses copies personnelles. Seul le poème Les Effarés a été épargné et Verlaine n’a visiblement pas connu les autres poèmes transmis à Demeny avant que Darzens ne les lui présente. A la limite, Rimbaud a pu faire briller devant Verlaine certains des traits d’esprit de ses anciens poèmes, mais cela sera-t-il jamais contrôlable à la lecture des écrits de Verlaine ? Par ailleurs, il est probable que plusieurs poèmes de la première moitié de l’année 1871 furent sans doute également détruits dès le mois de juin, dont quelques-uns de ceux qui furent envoyés à Demeny (Chant de guerre Parisien, Mes Petites amoureuses), hypothèse importante à considérer. D’autres poèmes n’ont peut-être jamais été apportés à Paris : Les Poètes de sept ans, Ce qu’on dit au Poète à propos de fleurs. Pour ce qui est des destructions de poèmes, celles-ci sont liées en partie à la Semaine sanglante, mais l’indifférence de Demeny et les critiques d’Izambard sont probablement les principales responsables de cette rage de destruction. La réalité du mépris d’Izambard n’est pas une spéculation, elle est prouvée par l’ensemble des articles qu’il a réuni dans son livre Rimbaud tel que je l’ai connu, à condition d’en traquer la part d’aveux ainsi que nous l’avons fait. Surtout, dans cette histoire de correspondance, le rôle de confident de Demeny a été complètement surévalué au détriment du thème central des difficultés de communication sensibles entre Izambard et son élève. L’analyse s’est arrêtée à la surface des échanges épistolaires et ne s’est pas intéressée suffisamment aux problèmes souterrains que pouvaient supposer ces types de relations humaines. D’une part, Rimbaud n’a jamais connu qu’un Demeny tout préoccupé d’une idylle amoureuse, ce dont le poème Roman apparaît à l’évidence comme un témoignage précoce. D’autre part, la critique des convictions communardes de Rimbaud, la répugnance face à une œuvre obscène, tels sont les deux grands massifs de la réaction d’Izambard exprimée rétrospectivement dans ses articles. Pour assurer leur juste perspective aux lettres de 1871, notre étude n’a pas manqué de s’intéresser aux manuscrits remis à Izambard en 1870 et nous avons proposé nos hypothèses, tout en soulignant une mise en perspective clef, celle de la succession des critiques d’Izambard à l’égard des textes Un cœur sous une soutane, « Un hydrolat lacrymal… » et Le Cœur supplicié. Ceci nous a amené à associer les dons des poèmes Vénus Anadyomène et Ce qui retient Nina à une logique de provocation adolescente à l’égard du professeur hostile. Nous avons laissé entendre que cette logique de provocation permettait de rendre compréhensible qu’Izambard n’ait plus guère bénéficié de dons manuscrits à la différence de Demeny. Enfin, cette mise en perspective nous a permis de préciser la lecture du poème Mes Petites amoureuses à partir d’une relation formelle au poème Ce qui retient Nina qui a permis de certifier un renvoi intertextuel à deux poèmes de Musset. Le présent article devrait être prolongé par une étude de la lettre du 15 mai à Demeny en jouant à repérer ce qui sonne comme autant de réponses à Izambard, mais nous nous y attacherons plus tard.
Maintenant, il reste un dernier problème à résoudre. Izambard a prétendu avoir eu connaissance d’une version des Poètes de sept ans, dès le mois d’octobre 1870. Il est allé jusqu’à prétendre que Demeny avait reçu deux copies de ce poème. En réalité, le professeur essaie de sauver la face en une occasion particulière. Marcel Coulon vient de le démentir au sujet du poème Soleil et Chair qui ne peut avoir été composé en juillet 1870, puisqu’une version du mois de mai vient d’être mise à jour dans le courrier de Banville. Obligé d’admettre son erreur dans un cas, Izambard s’est maladroitement défendu dans l’autre. Nous ne croyons pas le moins du monde qu’Izambard ait jamais connu une autre version de ce poème, moins encore qu’il en ait discuté l’intérêt avec Demeny en 1870, 1871 ou à une quelconque autre période de son existence, pas même quand Demeny, Darzens et Izambard écrivaient dans le même journal.
Mais, justement, voilà qu’entre en scène le nom de cet autre correspondant Banville. Intéressons-nous cette fois au cas particulier du destinataire de Ce qu’on dit au Poète à propos de fleurs. Ce sera la dernière étape de notre réflexion philologique sur la correspondance rimbaldienne connue de l’année 1871.
(fin de la troisième partie)


[1] Il n’est pas impossible que Demeny ait pratiqué la même censure. Il peut très bien ne pas avoir divulgué toutes ses lettres. Ce n’est qu’une hypothèse, faible dans ce cas douaisien.
[2] Pierre BRUNEL : (éd.) Arthur RIMBAUD, Œuvres complètes, Le Livre de poche, La Pochothèque, 1999, p.773.
[3] Izambard cite la corruption du nom « Milotus » en « Calotus » du poème Accroupissements dans l’édition Vanier des Poésies complètes de 1895. On imagine la crise d’apoplexie d’Izambard si Rimbaud lui avait envoyé copie de ce poème le 13 mai comme il l’a fait à Demeny deux jours plus tard, en l’accompagnant d’un « Vous seriez exécrable de ne pas répondre […] ».
[4] Le poème A la Musique date probablement du mois de juin. Il fait allusion à une publicité pour le programme musical du « 6e de ligne » du régiment de Mézières qui allait être donné le jeudi 2 juin au soir, sur la place de la Gare à Charleville. Une polka-mazurka des fifres de Pascal y est annoncée comme devant être suivie d’une « grande valse » dont le nom Aux Bords du Rhin, évidemment belliqueux en contexte, servait à appeler les français à Berlin. Dans sa biographie, Lefrère donne hélas le mauvais document, le programme du dimanche 10 juillet 1870, où la perspective militaire est plus diluée, sans compter que le poème mentionne bien les « jeudis soirs », pas le dimanche. Etrangement, ce document autour du « jeudi 2 juin » met mal à l’aise les critiques rimbaldiens qui prétendent dater ce poème. Nous ne comprenons vraiment pas pourquoi, d’autant que, face à Berrichon qui datait le poème du mois d’août, Izambard avait clairement répliqué sur une note manuscrite personnelle qu’il était de deux mois antérieur à tout le moins, et, effectivement, du 2 juin au 2 août il y a deux mois, du 2 juin au 31 août nous comptons trois mois.

mardi 10 mars 2015

Progressions temporelles du poète ou la fable par-delà Une saison en enfer et Illuminations

Je considère un nouvel angle d'attaque qui permet de conforter ma lecture du livre Une saison en enfer ! J'ai présenté une première forme de lecture du texte liminaire du livre Une saison en enfer dans un article du numéro 20 de la revue Parade sauvage paru en décembre 2004, la revue avait alors vingt ans ! L'article s'intitulait "Les Poèmes de bilan : Vies, Guerre et Une saison en enfer" et c'est dans cet article que j'ai souligné l'importance du lien entre des poèmes en prose des Illuminations qui faisaient visiblement le point sur la vie du poète et Une saison en enfer! J'insistais aussi sur la présent de l'expression "à présent" dans trois poèmes des Illuminations : Vies, Guerre et Jeunesse II, et si je ne fus pas le premier à le faire je pense, je fus en tout cas le premier à penser à montrer que Vies était un unique poème en trois parties numérotées et non la réunion de trois poèmes qu'il aurait été loisible de lire séparément et je fus le premier à chercher à établir que les poèmes Guerre et Vies se répondaient et avaient des correspondances entre eux, en même temps qu'il était envisageable de disposer les poèmes de bilan sur un axe chronologique à partir d'une étude scrupuleuse et minutieuse de leurs significations respectives, sachant que cela impliquait bien sûr une prise de position sur l'antériorité ou la postériorité de certains poèmes des Illuminations par rapport à Une saison en enfer! Dès cet article, j'ai plaidé pour l'antériorité de Guerre et Vies ! Il est question de la "phrase musicale" et du talent de "musicien" dans ces deux poèmes ! Il est question aussi de devenir "un très méchant fou", il me semble évident que si ces poèmes ont un plan autobiographique, ils ne peuvent pas être postérieurs à l'autocritique volontaire et engagée qui ressort de la lecture du livre de 1873. Si les mots d'ordre d'Une saison en enfer ont un sens : "Esclaves, ne maudissons pas la vie", "Enfin, je demanderai pardon pour m'être nourri de mensonges", les poèmes Guerre et Vies ne sauraient être postérieurs à Une saison en enfer ! Et la folie est clairement placée dans le catalogue des épreuves du passé que ce soit au plan de la prose liminaire : "Et j'ai joué de bons tours à la folie" ou au plan de la relation littéraire d'Alchimie du verbe : "Aucun des sophismes de la folie, - la folie qu'on enferme, - n'a été oublié par moi : je pourrais les redire tous, je tiens le système." Dans Nuit de l'enfer, le poète rejoue la scène de l'imminence du "dernier couac" ! Loin du plan biographique, il faut admettre la production de sens par la fiction elle-même et le poète s'est tout simplement empoisonné : "J'ai avalé une fameuse gorgée de poison" ! Sa révolte contre le poison et la mort sera consacrée dans L'Eclair : "Non ! non ! à présent je me révolte contre la mort!" Et les poèmes des Illuminations nous ont appris à ne pas considérer comme anodine l'expression "A présent" qui tantôt marque des ruptures décisives tantôt oppose le présent au passé ! Rappelons que la phrase : "Comme je deviens vieille fille, à manquer du courage d'aimer la mort !", figure pratiquement à la fin de Mauvais sang, dans l'avant-dernière de ses huit subdivisions, et que cette phrase n'a pas seulement une signification éthique à cet instant précis du récit, mais elle est une articulation du récit, puisque rétrospectivement nous comprenons qu'à ce moment-là le poète se dirige vers le poison qu'il va ingurgiter et dont il est question dans la section suivante de Nuit de l'enfer ! Les textes de Délires semblent intercalés dans l'ensemble, dans la mesure où l'un fait parler un compagnon sous forme de confession, ce qui crée une rupture de ton, et l'autre critique une pratique poétique ! Mais le texte L'Impossible reprend le récit où l'avait laissé Nuit de l'enfer avec une tonalité identique et des continuités thématiques évidentes ! Et ceci se prolonge dans L'Eclair et ainsi de suite, ce qui me fait trouver très suspecte l'idée que Rimbaud ait composé la fin d'Une saison en enfer après le 10 juillet 1873 et qu'il ait remanié son projet en profondeur ! Mon sentiment, c'est que Rimbaud avait fini son livre en juin 1873, qu'il le peaufinait encore, et que ce livre fut à l'origine de la dispute fatale avec Verlaine ! Mais, dans Nuit de l'enfer, outre l'intervention de Satan qui reproche au poète son appel au néant pour échapper à la damnation éternelle, ce qui est parallèle quelque peu à la crise décrite dans la prose liminaire où là il est plutôt question d'éviter la mort, outre cela donc, je constate que le discours est celui d'un abandon aggravé à la folie et aux hallucinations, et surtout qu'il s'agit d'une tare ancienne : "Les hallucinations sont innombrables. C'est bien ce que j'ai toujours eu", dit-il. Le poète se vante, à l'isntar de son discours des lettres de mai 1871, de ses pouvoirs supérieurs : "J'ai tous les talents !", "Fiez-vous donc à moi", "Je suis mille fois le plus riche". Et bien sûr relevons l'extrait suivant : "poètes et visionnaires seraient jaloux"! Cette mise en scène se retrouve dans Vies, le poème où il est question de devenir "un très méchant fou" : "Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé : un musicien même, qui ai trouvé quelque chose comme la clef de l'amour." On retrouve l'idée que le poète a la prétention d'une "charité ensorcelée" opposable à celle d'inspiration chrétienne qu'il rejette au début d'Une saison en enfer! Les amateurs de Rimbaud ne veulent s'en remettre pour dater les textes les uns par rapport aux autres qu'à des découvertes matérielles, factuelles : un manuscrit, un intertexte, ils ont viscéralement peur de la lecture dirait-on, mais la lecture impose un tel cadre qu'on ne voit pas comment après le discours de sérénité retrouvée qui clôt la "saison", le poète pourrait se contredire et en une radicale volte-face retourner vers l'enfer et l'orgueil ! Surtout, en choisissant expressément de faire écho d'un texte à l'autre, puisque "clef de l'amour" et "La charité est cette clef", tout cela se répond métaphoriquement bien évidemment ! Car et la scène d'orgueil de Nuit de l'enfer et celle de Vies sont sévèrement critiquées dans Adieu : "J'ai créé toutes les fêtes, tous les triomphes, tous les drames", voilà une phrase qui permet de nous assurer d'un lien explicite avec les propos de bilan du poème Vies : "j'ai illustré la comédie humaine", "A quelque fête de nuit", "j'ai accompli mon immense oeuvre et passé mon illustre retraite", "j'ai eu une scène où jouer les chefs-d'oeuvre dramatiques de toutes les littératures." Il faut rappeler que par ceux qui n'admettent pas qu'on envisage l'hypothèse de poèmes des Illuminations composés avant Une saison en enfer il a souvent été affirmé qu'il n'existait aucune passerelle intertextuelle entre les deux oeuvres de Rimbaud ! Ceci témoigne assez du flagrant délit de mauvaise foi ! Or, ce rejet de la magie implique d'autres poèmes en prose : Génie et Conte ! En effet, je considère que le parcours de violence de Conte est quelque peu comparable à celui de la prose liminaire, le déchaînement de violence est similaire, et dans l'un le poète se décrit comme le personnage violent qui finit par se ressaisir, dans l'autre il critique cette violence en la mettant à distance, en la faisant endosser par un prince : les deux textes supposent l'affront à la beauté, l'un par l'injure et le sentiment d'amertume, l'autre par un reproche de complaisance et un saccage : "Et je l'ai trouvée amère. - Et je l'ai injuriée", "Il prévoyait d'étonnantes révolutions de l'amour, et soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux que cette complaisance agrémentée de ciel et de luxe", "Quel saccage du jardin de la beauté !" Le recul devant le "dernier couac" a ici son correspondant sous forme de critique morale : "Peut-on s'extasier dans la destruction, se rajeunir par la cruauté !" Mais, ce qui étonne, c'est que la rupture du soir imprécis succède au carnage, et tandis que le poète se décrit comme n'affrontant pas le dernier couac le Prince se perd lui dans le miroir trompeur du Génie qui se dresse devant lui : "Le Prince et le Génie s'anéantirent probablement dans la santé essentielle. Comment n'auraient-ils pas pu en mourir ? Ensemble donc ils moururent." Et le motif métaphorique de la "musique savante" n'y manque pas qui permet d'établir des liens toujours plus étroits avec les poèmes Vies et Guerre où le poète se définit "musicien" et proche d'une "phrase musicale" !
On pourrait répondre que Conte est un doublon par rapport et à la prose liminaire et à l'Adieu d'Une saison en enfer, comme on répondra que Guerre et Vies sont des variations opposant le chemin assumé d'orgueil et folie contrairement à Une saison en enfer. Pour ce qui est de l'idée des variations, elle entame bien abruptement la crédibilité du poète Rimbaud : ses paroles seraient du vent et ses poèmes ne seraient que du jeu, ce qui n'aurait plus rien à voir avec un magistère de voyant ! Mais pour ce qui est d'un doublon de Conte par rapport à Une saison en enfer, il y a quand même un problème, c'est que le poème Conte suppose la critique de l'admiration illusoire du Génie, et le mot Génie ne peut pas ne pas imposer la référence au poème qui porte ce titre d'une part, et à la présence de cette figure dans le poème Les Soeurs de charité d'autre part, lequel poème en vers unit clairement le motif de la charité comme mort et celui du Génie, ce qui équivaut bien à une rencontre d'un motif explicite d'Une saison en enfer et d'un autre des poèmes en prose des Illuminations. Et l'identification du poète célébrant le Génie a un "Epoux infernal" est confortée par des reprises sensibles de motifs du poème Conte dans Vierge folle : "je le suivais" répète inlassablement celle-ci, ce qui la présente comme équivalente aux femmes du Prince, "on voit son Ange, jamais l'Ange d'un autre, - je crois", terrible écho à la moralité de Conte : "Le Prince était le Génie. Le Génie était le Prince" dans la bouche de celle qui agace quelque peu l'Epoux infernal. Quand la Vierge folle déclare : "J'étais dans son âme comme dans un palais qu'on a vidé pour ne pas voir une personne si peu noble que vous : voilà tout", comment ne pas songer aux actions du Prince : "Il soupçonnait ses femmes de pouvoir mieux", "Toutes les femmes qui l'avaient connu furent assassinées", "Il tua tous ceux qui le suivaient", "Il fit flamber les palais"? Et Conte et Une saison en enfer critiquent les visions d'un nombre conséquent de poèmes en prose des Illuminations, notamment la prétention au "nouvel amour" d'A une Raison et l'idée même du Génie est atteinte !
On peut toujours répliquer que le poème Génie déplacerait quelque peu les lignes, il serait question d'une admiration collective et non plus égoïste, mais l'orgueil est quand même une clef conceptuelle du poème : "l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues", voilà qui est clairement dans le sujet et qui s'oppose nettement aux discours d'Une saison en enfer et Conte ! Remarquons que l'expression de Génie disloque l'expression "perdu d'orgueil" pour recomposer subversivement une notion positive, la fameuse "charité ensorcelée" du "musicien" ayant "trouvé quelque chose comme la clef de l'amour" ! Dans la prose liminaire d'Une saison en enfer, le démon retourne de manière comparable l'expression "perds la vie" en "gagne la mort", ce qui pour ceux qui n'admettent pas l'antériorité sensible d'un grand nombre de poèmes en prose des Illuminations épaissit alors un dossier de coïncidences et de rencontres de motifs dont on ne saurait douter qu'ils ont les mêmes significations métaphoriques, mais en s'inscrivant dans des époques contradictoires de la vie du poète! Qui plus est, il semble plus probable que Rimbaud ait peaufiné sa matière à l'aide de poèmes en prose avant de composer un livre fortement articulée, alors que la thèse de la postériorité des Illuminations suppose que la Saison a été écrite sans que nous ne connaissions de traitements antérieurs autres des thèmes mobilisés que le poème Les Soeurs de charité, tandis que les poèmes en prose des Illuminations dévalueraient le projet et la pensée du poète en des variations brutalement et stérilement contradictoires !
Il y a encore d'autres comparaisons à effectuer entre les deux oeuvres qui pourraient à la longue travailler à peaufiner la perception d'une relation chronologique possible entre les poèmes en prose et le livre de 1873 ! Ainsi dans Bottom je ne saurais m'empêcher de trouver remarquable le lien de la "réalité épineuse" à "la réalité rugueuse" : "La réalité étant trop épineuse pour mon grand caractère", ce n'est pas là le discours d'un qui est rendu au sol, avec "la réalité rugueuse à étreindre" ! Si le poète s'identifie au personnage de Bottom, le poème en prose est nécessairement antérieur au discours d'Une saison en enfer ! Evidemment, les rimbaldiens ont une réponse : le personnage de Bottom et le Prince de Conte ne sont pas des figurations du poète, mais des personnages dont on se moque ! Et même s'ils transposaient en fiction le passé de Rimbaud, ils seraient des oeuvres de dérision qui ne contredisent pas la critique d'Une saison en enfer !
Mais ce discours sur les doublons peut bien valoir pour deux poèmes comme Bottom et Conte, il n'en reste pas moins qu'Une saison en enfer et Conte supposent la critique de poèmes comme A une Raison et Génie, qu'un retournement carnavalesque du poème Aube est à enregistrer dans le cas de Bottom : "Au matin, - aube de juin batailleuse, - je courus aux champs, âne, claironnant et brandissant mon grief, jusqu'à ce que les Sabines de la banlieue vinrent se jeter à mon poitrail." Car ce qui reste, c'est qu'on ne saurait nier que des poèmes comme A une Raison, Matinée d'ivresse et Génie, et d'autres parmi les plus beaux des Illuminations, sont clairement atteints par les critiques d'autres poèmes des Illuminations et par Une saison en enfer ! Il serait malhonnête intellectuellement de ne pas admettre une parole engagée de la part du poète quand il s'exprime successivement dans A une Raison ou Génie, puis dans Une saison en enfer ! Il serait impardonnable de ne pas chercher une cohérence entre l'attente d'une transformation en "très méchant fou" dans Vies après un parcours déjà sulfureux et orgueilleux et la ressaisie d'Une saison en enfer qui renonce aux mensonges de l'art et veut embrasser la réalité telle qu'elle est ! On ne peut pas faire comme si Rimbaud n'avait pas parlé, comme si sa voix n'était pas plus consistante que celle des "clochettes mouvantes" dans un pré !         

Un autre rapprochement m'intéresse, c'est celui entre la prose liminaire d'Une saison en enfer et le poème Après le Déluge ! Pour chaque récit, il est question d'une révolte ! Dans Après le Déluge, un énigmatique "enfant" claque la porte dans le passé de la fiction mise en place en adressant ses voeux à la giboulée et sa figure finit par s'éclairer quand il rejoint dans le présent la figure du poète qui en appelle à un nouveau déluge des éclairs et du tonnerre !
Si l'enfant claque la porte, c'est qu'il n'admet pas les "merveilleuses images" qu'on lui propose, il se désolidarise d'un groupe d'enfants conviés à une même célébration au sein de la "grande maison de vitres encore ruisselante" ! Sa révolte a lieu suite au renoncement au déluge, et son appel à la giboulée qui deviendra l'appel aux Déluges du poète signifie que selon lui la société ne mérite pas d'être épargnée, qu'elle n'est pas assez juste, puisque dans le texte biblique le déluge est châtiment et que seule la figure du juste qu'est Noé est épargnée, ici le poète installe la critique du mal dans l'arche même de la société épargnée !
Cet objet de pensée est explicitement formulé par ailleurs dans le poème Mouvement connu pour inaugurer le recours au vers libre moderne en poésie française.
Au début de la Saison, le poète refuse la concorde chrétienne, le festin est quelque peu un tableau que va méprise le poète, et un tableau de concorde universelle selon la foi, l'oeuvre sans aucun doute de l'un de "ses célébrités de la peinture et de la poésie moderne" comme il est dit dans Alchimie du verbe !
Dans Après le Déluge, le printemps de la beauté consensuelle portée par Eucharis est rejetée, mis en doute par un silence éloquent et une modalisation qui met à distance la parole de la grâce : "Eucharis me dit que c'était le printemps", c'est donc sa prétention sur laquelle le poète refuse de se prononcer ! Il oppose même violemment à ce printemps son désir d'orages dévastateurs !
Dans la Saison, le printemps va imprimer au poète un air idiot fait sans aucun doute de la perplexité opposée à Eucharis et de cette forte dose de révolte impatiente qui en appelle au renversement de la société !
Dans Après le Déluge, le poète souhaite connaître le secret de cette sorcière qui dédoublée dans la prose liminaire d'Une saison en enfer se révèle une figure de haine et misère à laquelle le poète a confié son "trésor", celui qu'il veut jalousement soustraire à la société humaine désavouée : "soysons avare comme la mer"!
Il s'agit encore une fois d'un argument puissant qui invite à penser que la composition du poème Après le Déluge a été elle aussi antérieure à celle du livre de bilan de 1873 !
Penchons-nous maintenant sur la succession des étapes et le choix des temps verbaux dans chacun de ces poèmes !
Le poème Après le Déluge a été conçu en quatre parties qui se répondent par des jeux de miroirs que rendent explicites certaines reprises de mots ! Il y a toute une symétrie volontaire entre les trois premiers et les trois derniers paragraphes, la fin du poème apparaissant comme l'amplification de son commencement ! Le coeur du poème articule lui deux volets de respectivement trois et quatre paragraphes ! J'ai déjà établi ce fait dans un article paru dans le colloque n°5 de la revue Parade sauvage. Mais au plan des temps verbaux, nous pouvons opposer les trois premières parties du poème à la dernière ! Les trois premières parties réunissent donc les dix premiers paragraphes et elles situent le récit dans un temps très précis, immédiatement après le renoncement à la menace du Déluge salvateur ! Ils décrivent la reprise d'une vie et d'une activité d'apparence somme toute normale, au grand dam du poète ! L'anomalie éclate avec l'alliance de mots "la mer étagée là-haut" et se confirme par un ensemble de visions inquiétantes quoique présentées de manière fragmentée ! Le récit est au passé simple et seul le premier verbe s'en distinguerait par le choix du passé antérieur, s'il n'y avait pas deux imparfaits dans l'exclamation désolée du second paragraphe !
Le passé simple s'oppose au passé composé, car il coupe la relation au présent et établit une distance maximale avec celui-ci !
Tout cela est très significatif, si le couple du passé simple et du passé antérieur permet d'envisager un récit coupé de la relation au présent à la différence du recours au passé composé, cette coupure avec le présent n'est pas ici au centre des enjeux du poème, ce qui est intéressant surtout c'est que le passé simple a une valeur particulière, une aura ! Une action au passé simple est envisagée comme un tout dont on perçoit le début et la fin!  Ici, le passé simple a un caractère inaugural, il dresse le mur contre lequel va buter le poète ! L'imparfait implique lui un déroulement de l'action dont les contours demeurent flous, l'emploi de l'imparfait au second paragraphe exprime la dérobade de "l'idée du déluge" quand "les pierres précieuses" "se cachaient" et quand les "fleurs" "regardaient déjà"!, ces imparfaits désignent le souvenir d'une action de délitement de l'idée du déluge, les derniers instants mortifiants où la vision du déluge était encore là, juste avant ce "Aussitôt" qui lance le texte !
A partir du onzième paragraphe, on observe la reprise d'une scansion temporelle dont le caractère formulaire désinvolte appuie l'idée d'un poète désabusé : "Depuis lors", "Puis"! La mention de la "Lune" réintroduit précisément l'idée d'un cycle du temps, mais en l'agrémentant d'un cortège de plaignants ! La déclaration d'Eucharis est alors enfermée dans le passé, avec un verbe de parole "dit" au passé simple et accessoirement une conjugaison à l'imparfait pour son propos rapporté "c'était le printemps", le discours fallacieux est ainsi mis à distance par un enfermement dans le passé, la parole d'Eucharis n'atteint pas le présent, ne le rencontre point ! Cela crée une succession brutale avec l'exhortation du poète à un soulèvement diluvien des orages, puisque nous passons d'un récit dominé par le passé simple à une jactance à l'impératif présent "Sourds, roule, roulez et montez, montez et relevez"! Le dernier paragraphe offre alors l'occurrence d'un passé composé significatif qui établit un nouveau plan, puisque cette fois un jugement est porté sur le passé, le passé est apprécié en tant que résultat, et ce résultat est un présent d'ennui ! Le figement hiératique du texte porté par les passés simples cède à la nouvelle propension du désir de "musique savante" du poète, ce qu'accompagne un futur simple de l'indicatif "ne voudra jamais", mais sous la forme d'un énoncé négatif qui imprime en même temps un élan de dérision désespérée ! La moralité du poème martelée par deux relatives finales parallèles au présent de l'indicatif "ne voudra jamais nous raconter ce qu'elle sait et que nous ignorons" est clairement superposable à celle du poème Conte, dont le présent de l'indicatif s'oppose également à un récit au passé : "La musique savante manque à notre désir", le "manque" étant l'ignorance face à la sorcière, et la "musique savante" "ce qu'elle sait", et il est assez frappant de voir se lier des textes entre eux par de discrètes reprises "raconter", "Conte" et "Une belle gloire d'artiste et de conteur emportée!"
Il est clair qu'il y a des continuités à cerner entre ces écrits d'Arthur Rimbaud.
Dans l'espèce de prologue de la Saison, la relation au passé est différemment posée et contraste nettement avec les choix du passé simple dominant Après le Déluge, puisque cette fois les emplois du passé composé prolifèrent : "j'ai assis", "je l'ai trouvée amère", "et je l'ai injuriée", "je me suis armé", "je me suis enfui", "mon trésor a été confié" tournure passive, "j'ai fait", "j'ai appelé" répété deux fois, "Mon malheur a été", "le printemps m'a apporté", "je me suis allongé", "je me suis séché", "j'ai joué", "j'ai songé" ! Or, citons Emile Benveniste dans ses Problèmes de linguistique générale : le passé composé "établit un lien vivant entre l'événement passé et le présent où son évocation trouve place. C'est le temps de celui qui relate en témoin, en participant : c'est donc aussi le temps que choisira quiconque veut faire retentir jusqu'à nous l'événement rapporté et le rattacher à notre présent."
J'espère que la citation de cette source autorisée fera bien sentir le contraste esthétique fort entre d'un côté Après le Déluge et de l'autre le début de la Saison, cela malgré une forte ressemblance formelle au plan du découpage des alinéas brefs, les deux textes étant même d'une longueur quelque peu équivalente. Le récit au passé occupe à peu près les mêmes proportions dans les deux écrits, et le basculement est chaque fois soudain, crise paroxystique des impératifs ou inspiration soudaine mise en débat !
Toutefois, un passé simple isolé mais fulgurant retient l'attention dans la prose de la Saison : "Je parvins à faire s'évanouir dans mon esprit toute l'espérance humaine", le passé simple souligne la ténuité du prodige en le ramassant verbalement, mais il en souligne aussi le caractère ponctuel qui l'isole dans le passé au contraire des autres actions, ce qui se conçoit aisément puisque l'espoir renaît avec les appréhensions causées par le danger du "dernier couac" !
La comparaison entre Après le Déluge et l'ouverture de la Saison permet de mieux cerner les enjeux de l'alinéa fort allusif : "Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot", comme nous l'avons indiqué plus haut, il permet aussi de concentrer l'attention sur l'idée que le poète rejette bien la société bourgeoise et chrétienne de l'ordre versaillais, puisque le poème Après le Déluge transpose clairement sur un mode métaphorique le désenchantement des lendemains de la Commune écrasée ! L'une des célébrités de la poésie moderne évoquées dans Alchimie du verbe est sans doute François Coppée, poète qui a exprimé publiquement son hostilité à la Commune.
Au tout début de la Saison, le motif du "festin" peut sembler relever de la littérature antique et il est certain que la lecture de Lucrèce a compté dans l'élaboration du discours antichrétien du poème Credo in unam, mais il n'en reste pas moins que "festin" et "beauté" ont bien une résonance chrétienne dans le texte de la Saison ! Le festin évoqué est celui donc d'un supposé passé lointain mis à distance en tant que souvenir incertain : "Jadis, si je me souviens bien" Le festin est une espèce de tableau de la concorde universelle à cette aune, et il est appréciable que le récit poétique en prose de Rimbaud ait l'audace de ponctuer son paragraphe initial par un vers blanc rendu sensible par les symétries internes de sa composition : "où s'ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient", car c'est une façon désinvolte de déclarer la guerre à l'alexandrin au commencement de cette prose, une façon d'annoncer qu'il ne se laissera pas séduire par les liens serviles d'une métrique "académisée" !
Ce qui m'importe, c'est le rapprochement patent de ce paragraphe initial avec les deux passages suivants de Mauvais sang : "Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme. Je n'en finirais pas de me revoir dans ce passé", et un peu avant : "Je me rappelle l'histoire de la France fille aînée de l'Eglise. J'aurais fait, manant, le voyage de terre sainte", et ajoutons à cela une citation significative de Nuit de l'enfer : "Les hallucinations sont innombrables. C'est bien ce que j'ai toujours eu :  plus de foi en l'histoire, l'oubli des principes."
On comprend évidemment que le "festin" ne saurait coïncider avec un plan biographique, avec l'enfance du poète! L'enfance mythique du poète n'est pas celle des premières années de sa vie, mais bien celle qu'on lui prête à l'aide même de "merveilleuses images" dans les livres d'Histoire! Observez bien que la succession "Jadis, si je me souviens bien" est fort précisément reprise par la succession présent de l'indicatif et conditionnel présent de l'une de nos précédentes citations : "Je me rappelle", "j'aurais fait"!
Le festin dont il faut se souvenir, c'est celui d'une enfance mythique de l'humanité, celle qu'on enseigne à l'école, celle d'une Histoire qui est très précisément présentée comme notre passé ! Le conditionnel "si je me souviens bien" ou "j'aurais fait" met précisément à distance la scolarisation ! Si on comprend cela, le texte devient d'une clarté lumineuse. Le poète ne dit pas avoir de souvenir au-delà de cette terre et du christianisme, le couplage posant en fait un décor exclusif par combinaison des deux ! Par conséquent, le festin, lointain souvenir, est pris dans cette sphère chrétienne de la vie française qu'expose les manuels scolaires, les livres d'Histoire! Rimbaud s'en prend donc très clairement aux discours édifiants qu'il juge pour lors suborneurs. Le titre "Mauvais sang" est repris sous les termes de "race inférieure" qui ne sauraient manquer d'éclairer l'enjeu, puisque l'idée est, en évitant ici d'employer des expressions qui ont hérité de nouvelles significations lourdes au vingtième siècle, que la culture aboutie du monde chrétien occidental et notamment français doit partir à la conquête du monde pour le civiliser et lui imposer sa loi, ce qui était le discours de Michelet lui-même, voire de Victor Hugo, même si pour ce dernier des nuances et une évolution dans le temps sont à prendre en considération, même si dans le cas de Michelet la mission civilisatrice de la nation supérieure devait se faire au nom de la Révolution et non plus du christianisme ! Mais Rimbaud ne vise ni Michelet, ni Hugo, il cible le discours d'historiens et de livres scolaires qui propagent l'appel à un projet civilisateur conquérant, au nom de valeurs entrées en conflit avec l'insurrection communarde de 1871. Car, "aussitôt après" la répression versaillaise, le projet de société, l'idée de ce qu'elle doit être, ont été martelés par nombre d'auteurs dont François Coppée, comme en témoignent tant et tant de consultations de la presse d'époque, et cela dans l'indifférence paradoxale pour les victimes encore chaudes de la semaine sanglante. Une saison en enfer est un lointain écho de ces instants terribles et ce n'est pas pour rien que le poème en vers le plus proche d'Une saison en enfer, celui qui en pose pour la première fois et de manière explicite un enjeu majeur n'est autre que Les Soeurs de charité, oeuvre datée de juin 1871 sur la copie qu'en a faite Verlaine !  
Et notre citation de Nuit de l'enfer a une résonance singulière dans le prolongement de notre raisonnement, car sa formule laisse entendre que "les hallucinations" du poète ne sont pas simplement des délires, mais des réécritures des vérités et orientations officielles d'une Histoire dont le poète ne partage ni la foi, ni les principes!

lundi 9 mars 2015

Printemps idiot

Je mettrai en ligne dans la soirée la dernière partie sur la correspondance rimbaldienne avec Izambard et Demeny en 1871 !
Je suis évidemment déçu que personne ne rebondisse sur tout ce que je dis du livre Une saison en enfer avec des points chauds tels que la coquille "outils" pour "autels", le jeu de mots "Gagne la mort" pour "perds la vie", ma lecture rapprochant "Jadis, si je me souviens bien", de "Je ne me souviens pas plus loin que cette terre-ci et le christianisme, j'aurais", où le conditionnel est l'équivalent du "si" de "si je me souviens bien", ma lecture des souvenirs de Mauvais sang comme un retour suspicieux sur une scolarisation, ma lecture des "faux nègres" qui ne s'expliquent pas sans retour sur la peau tannée de celui qui revient l'air féroce pour être mêlé aux affaires politiques, ma lecture qui explique pourquoi le démon se récrie et permet de revenir d'ailleurs en plus précis à la lecture traditionnelle qui était faite de ce texte avant les interventions de Brunel et Molino dont tout le monde tient compte aujourd'hui, y compris Guyaux et Nakaji, alors que Nakaji avait clairement donné une interprétation dans le sens de la mienne dans son livre Combat spirituel ou immense dérision ?
Mes idées ne valent que quand c'est un autre qui les dit : par exemple les intertextes de Leconte de Lisle dans Soir historique, c'est moi qui avait repris oralement Bruno Claisse qui croyait y lire "normes", je peux citer le nom de la dame qui parlait avec lui à ce moment-là lors d'une pause de séminaire à Paris, je lui ai dit que ce n'était pas "normes", mais "Nornes", que le texte était saturé d'intertextes de Leconte de Lisle que j'ai dans mes fichiers anciens d'ailleurs et informatiquement datés, le suivant article de Claisse a été sur Soir historique, a exhibé un intertexte de Leconte de Lisle, sans nullement me citer, et là on le félicite ! On me pique sur pas mal de choses, je n'ai pas tout dit, mais ça viendra en son temps ! Il semble que des articles et ouvrages japonais s'intéressent à Voyelles et on cite par exemple la lumière johannique sans me citer également, bon ok, je vois ! Les pillages sur l'Album zutique, il a suffi de me laisser me plaindre dans le vide, je ne suis pas dans les réseaux autorisés, donc je ne suis pas gênant et mon blog ne sera jamais de référence ! Je pense qu'ils sont contents que je ne publie plus dans les revues, le but n'est pas de lire Rimbaud, mais de se faire mousser ! Il en est même qui n'ont jamais rien contribué de manière décisive à la compréhension du texte  qui passent pour de grands experts rimbaldiens et qui se moquent des ratés des autres !

Bon, tout cela n'est pas très grave, je ne tirerai aucun parti professionnel de mon approche rimbaldienne, eh bien je ne rejoindrai pas le "râtelier universitaire" et le monde de tricheries pour la reconnaissance sociale à l'aide de la critique littéraire!

On a pu remarquer que j'ai une lecture fouillée du texte préliminaire, mais que je considère depuis longtemps que l'alinéa qui interpelle est le suivant : "Et le printemps m'a apporté l'affreux rire de l'idiot"!

Voici ma petite idée du moment : le poème Après le Déluge offre un récit au passé qui glisse insensiblement au présent ! J'ai déjà expliqué comment Rimbaud avait distribué les paragraphes de ce poème en prose, ce qui n'a intéressé personne comme d'habitude, pas même Michel Murat dans son édition révisée de L'Art de Rimbaud, puisque de toute façon ça venait de moi, c'est un peu comme si Ronsard et du Bellay ne s'étaient jamais posés de questions sur la forme du sonnet, ce que j'ai dit sur la construction formelle des poèmes en prose c'est certainement secondaire, enfin bref !

Dans Après le Déluge, le gros coup porte sur l'alliance de mots "la mer étagée là-haut", figure d'adynaton qui doit concentrer l'attention du lecteur !   
Mais, un autre passage capital, c'est celui où Eucharis prétend faire admettre au poète qu'il y a eu retour du printemps !
C'est bien évidemment remarquable !
Dans la prose qui ouvre Une saison en enfer, nous avons un récit de chute ! Le poète s'enfuit du paradis en gros ! Dans Après le Déluge, nous avons une société qui se reconstruit après l'idée du Déluge, ce qui laisse entendre que la purification n'a pas été nécessaire ! Sauf pour un enfant qui claque la porte ! Et cet enfant se révèle être le poète qui quand on lui parle d'un temps premier de concorde universelle avec la voix de l'une des trois grâces répond non par un poème d'exorde, mais par une exhortation pressante rythmée d'impératifs : "Sourds, roule, montez et roulez, montez et relevez les Déluges", ce qu'on pourrait rapprocher ludiquement d'un "va, cours, vole et nous venge!"
Et dans ce basculement du passé au présent, au plan des temps verbaux employés, puisque le poème se termine même par une phrase au futur de l'indicatif "voudra" avec des relatives au présent "ce qu'elle sait et que nous ignorons", nous avons eu une succession temporelle : scènes immédiatement postérieures à l'idée du déluge, et articulation du retour des jours et nuits qui s'écoulent avec "Depuis lors, la Lune entendit", ce qui crée une profondeur de temps écoulé depuis l'idée du Déluge, et enfin ce "Puis" tombé de nulle part qui a tout l'air du "Un soir" de la prose d'Une saison en enfer, quand la Beauté, sans doute un printemps, assise sur les genoux du poète, se fait insulter ! Cette Beauté a un nom désormais, elle s'appelle "Eucharis"!
Parlez-en à ceux qui pensent que la Beauté au début d'Une saison en enfer vient d'un hymne baudelairien ou pour vous guérir de ce que je raconte, lisez les notes des éditions courantes de Rimbaud dont je ne crois pas un instant qu'elles soient nées d'un édifice de passion sincère pour un auteur!

Pour conforter le rapprochement entre la rébellion d'Une saison en enfer et celle de l'enfant qui s'avère être le poète dans Après le Déluge, nous avons bien sûr l'écho des sorcières misère et haine à la soricère qui allume sa braise dans le pot de terre au moment de l'appel aux Déluges ravageurs !