samedi 12 avril 2014

Trésor

Je n'ai pas l'énergie pour pondre un articulet ces jours-ci.
En attendant, voici l'extrait de L'Education sentimentale où Deslauriers parle de la quête de l'âme soeur et de son trésor à confier, ce que je rapproche du début d'Une saison en enfer où le poncif romantique est pour moi évident même si la formulation a quelque chose d'intemporel qui tend à ne pas rendre nettement  perceptible cet enracinement du thème dans une époque.

Quant à chercher celle qu'il me faudrait, j'y renonce ! D'ailleurs, si jamais je la trouve, elle me repoussera. Je suis de la race des déshérités, et je m'éteindrai avec un trésor qui était de strass ou de diamant, je n'en sais rien.

Je précise d'emblée que ce n'est pas un intertexte. D'ailleurs, si je cite un passage de Stendhal, Balzac ou Flaubert en commentant un passage de Rimbaud, ce n'est jamais pour exhiber un intertexte, mais toujours pour donner le témoignage d'une idée qui est propre à un siècle, une époque.
Le roman L'Education sentimentale est inégal, mais, quand on se concentre, le début, la première partie, c'est superbe, je vais sans doute faire une synthèse là-dessus. C'est dommage que Flaubert qui n'est pas spécialement à l'aise avec le style soit si terne et mécanique dans la partie parisienne.
Je relisais aussi ici il y a peu Notre-Dame-de-Paris, je ne comprends pas pourquoi les gens font les poseurs intellectuels avec Proust, Flaubert, Céline et tant d'autres, et daubent Victor Hugo qui est le meilleur poète du monde avec Baudelaire et Rimbaud et aussi le meilleur romancier du monde. Je ne comprends pas bien pourquoi ça coince.
Moi, en romanciers, j'adore Hugo bien sûr, Balzac, Stendhal pour Le Rouge et le noir, La Chartreuse de Parme et j'ajoute aussi ses Chroniques italiennes, Maupassant romans et nouvelles, Les Goncourt Germinie Lacerteux, Manette Salomon, Madame Gervaisais, Flaubert pour Madame Bovary et L'Education sentimentale, l'écriture de Nerval mais aussi de Gautier (Mademoiselle de Maupin, Le Capitaine Fracasse) des romans de Zola mais je trouve Nana superficiel et pas du tout profond (je trouve La Fille Elisa du dernier Goncourt un projet plus prenant). Bref, le dix-neuvième siècle, profil assez classique, il y manque Sand, Mérimée (malgré Mateo Falcone) et bien sûr Huysmans que je n'aime pas du tout. D'autres encore Constant, de Stael, voire Chateaubriand malgré Atala et René.
Je trouve que Les Liaisons dangereuses c'est remarquable. Pareil pour le si exceptionnel Âne d'or d'Apulée.
En revanche, quand je lis Proust, je trouve que son étirement sur la phrase longue n'est pas une réussite en style. Je ne crois pas à sa réussite, et je trouve que ses analyses s'accompagnent d'une telle hauteur de dérision que ce n'est pas crédible. Je trouve que son emphase le porte à un excès potache qu'on trouve aussi dans Les Chants de Maldoror. Et je ne comprends pas non plus l'engouement pour Céline, quand on conspue Hugo. Céline est complètement inexistant en style, en allure de parlé et valeur de romancier face à Hugo.
J'ai vraiment l'impression de vivre dans une société qui cafouille.

Je pense par ailleurs que le "sur le lit ou sur le pré" de Veillées I vient des traductions du latin en français.
Et je prévois aussi de présenter Après le Déluge comme une réécriture inversée du Bateau ivre.

jeudi 10 avril 2014

Vallse en chambrée

Mon nom a faim dans l'assemblée
C'est vrai....
Emanations, explosions. Un président:
"J'suis le camembert! -
Restons chez soi, soyons François!
L'autre pays du fromage
BHL : "Kouchner!"
Philosophie, c'est moi qui Brie
Ou l'alibi ou la scierie
Et en Ukraine, c'est moi qui craint!
"C'est la vie!
Philosophie. "J'offre le gouda
Je l'sens sous l'bras
- Je suis le Gruère
et puis la Guerre
Ou bien le Roquefort
et l'Ayraultport
et puis vot' mort!... etc
-Valls- Vallse-moi tout ça
On nous a joints, Hollande et moi...
etc.

lundi 7 avril 2014

Prochainement

Je vais réagir sur l'article de Jacques Bienvenu qui pose problème en opposant de la sorte Jacques Roubaud à Benoît de Cornulier, en minimisant une "école de Nantes" et en prétendant enlever à cette école le fait d'avoir signalé le vers de Banville comme initiateur des vers à enjambements de mots, et en oubliant de préciser la question des effets de sens dont celui de "péninsules". Jacques Bienvenu juge sévèrement de Cornulier et parle de régression. D'autres choses encore... J'ai besoin de quelques jours.

Un peu de culture dans la modernité (Une saison en enfer)

Je propose ici un petit lot de rapprochements pour mieux éclairer le sens d'Une saison en enfer.

Pour la fin du livre "il me sera loisible de posséder la vérité dans une âme et un corps", je pense inévitablement à un esprit sain dans un corps sain et à ses emplois repris par le christianisme. Dans l'absolument moderne, la phrase ultime n'en est pas moins classique comme des vers de tragédie :

A vous sur qui le Ciel, déployant ses trésors,
Mit un si digne prix dans un si digne corps!

Quand Rimbaud écrit : "Sur tout joie pour l'étrangler j'ai fait le bond sourd de la bête féroce" et ensuite "pour m'étouffer", là encore on songe à la Littérature classique et à des images fréquentes dans la tragédie : un héros de Corneille doit parfois étouffer tel sentiment qui se lève, par exemple Sabine femme d'Horace doit étouffer le sentiment pour sa patrie et devenir romaine, dans la guerre qui déchire Albe et Rome. On trouve des vers exprimant l'étouffement de tout sentiment naissant repéré en soi dans les tragédies de Corneille.

J'ai d'autres idées, mais je le laisse s'échapper, alors je profite du blog comme bloc-notes.
Une autre à laquelle j'attache de l'intérêt, c'est cette histoire de trésor confié au début du livre Une saison en enfer.
Dans L'Education sentimentale, Frédéric Moreau a un échange, plutôt vers le début du roman, avec son ami Deslauriers, lequel offre une réplique où il est question de ce "trésor" et d'un autre élément, là je ne l'ai déjà plus en tête, qui fait penser au passage d'Une saison en enfer. Il s'agit du trésor romantique de la sensibilité et du coeur, en fait. Cela inscrit nettement l'oeuvre de Rimbaud dans la continuité de son siècle et en plus dans un lieu commun des jeunes de son siècle.

Je préciserai une autre fois.
Je remarque également que Rimbaud joue d'un savant mélange entre le langage soutenu et le langage familier. A plusieurs reprises, dans les phrases négatives, il fait sauter le discordantiel "ne", ne conservant que le forclusif "pas", parfois en conservant pourtant une étonnante allure en style : "L'éternité serait-elle pas perdue pour nous?"
On fait à Céline honneur de l'invention d'un style dans le roman qui imite le parlé, mais j'ai l'impression que les procédés les plus forts sont déjà dans Une saison en enfer.
Pour ce qui est de la négation, Céline supprime bien sûr la forme "ne", y compris quand cela est imperceptible à l'oreille : genre "On arrive pas", etc.
On dira qu'il n'y avait pas besoin de Rimbaud pour appliquer un tel procédé, mais il se trouve qu'il y a d'une part l'antériorité de Rimbaud, d'autre part je me demande si les deux titres Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit ne sont pas tous les deux des variations sur le titre Une saison en enfer, des réflexions à partir de... Là, je lisais récemment Mort à crédit en tiquant sur des possibilités de reprises rimbaldiennes bien camouflées, mais je dois reprendre cela en prenant des notes par écrit
Je trouve également que le style parlé chez Céline a un côté corset mécanique fondé sur des très peu de jeux réels finalement.

jeudi 3 avril 2014

Digression : grammaire traditionnelle et moderne et enseignement

A l'école, j'ai appris à identifier le COD et l'attribut du sujet en deux étapes Je pose une question en plaçant "quoi" ou "qui" après le verbe, puis je vérifie si j'ai affaire à un verbe d'état Cette méthode est très critiquée aujourd'hui
Pour précision, l'enseignement de la grammaire ne va pas au-delà de la classe de troisième Il n'y a aucun enseignement de la grammaire au Lycée
A cela s'ajoute qu'un élève de Collège dans les années 80 n'a pas appris le bon usage de la langue de manière aussi poussée qu'un élève de Collège dans les années 70 Un ouvrier collégien dans les années 70 cerne mieux le bon usage du subjonctif présent qu'un ancien collégien premier de classe dans les années 80 L'accord des participes passés des verbes pronominaux ne faisait plus l'objet d'un apprentissage soigné dans les années 80 non plus Je ne parlerai pas de la gravité de la situation actuelle
Maintenant, si on reprend les études de Lettres à l'Université, on retrouve l'enseignement de la grammaire et du Latin Mais, il n'y a que trois années universitaires où c'est le cas, trois années à 25 semaines de cours, sans encore en retrancher les semaines pour les examens et les semaines de grève
Il n'y a que 14 heures de cours par semaine environ Le Latin n'est obligatoire qu'en première et troisième année, et il s'agit en fait de deux années de cours accélérés pour débutants Il n'y a que deux heures de cours par semaine En première année universitaire, les étudiants qui n'ont jamais cessé le latin vont en perfectionnement, les autres reprennent tout à la base, ce qui était mon cas, puisque mon arrivée en France m'avait obligé à rattraper mon retard en anglais En deuxième année, le latin n'est pas obligatoire et les options littéraires sont tentantes Et en troisième année, au lieu d'une année de perfectionnement, on reprend tout à la base en plus accéléré encore que pour la première année, mais à la fin de l'année on a appris à peu près la même chose qu'en première année Les cours de Latin sont fortement théoriques, l'entraînement ne tient qu'à la prise en charge personnelle des candidats et les contraintes de réussite sont suffisamment affaiblies pour que l'épreuve ne soit pas réellement appréhendée Mais, ce qui manque, ce n'est pas le niveau final à l'examen, c'est le cadre progressif contraignant et fortement appuyé d'exercices d'assimilation
A côté de cela, on a chaque année deux heures d'ancien français et deux heures de linguistique (XVIè-XXè)
Mais là encore les cours sont puissamment théoriques, avec même parfois des cours de réflexion sur l'évolution des langues, leurs apparentements, qui au final ne permettent pas de mieux comprendre une phrase de latin ou de français
A cela s'ajoute un truc assez énorme L'enseignement ne donne que superficiellement l'impression de revoir les bases, mais finalement elles sont supposées acquises et non dissipées chez les étudiants qui n'ont qu'à se prendre en charge pour une petite remise à niveau
Il y a quand même un problème qui ne passe pas
Il y a des parties pointues de l'enseignement de la grammaire qui n'ont pas été au centre de l'attention au Collège, et entre le professeur d'Université et l'étudiant il y a une ou deux générations d'écart, si pas plus, avec des différences considérables sur ce qu'il est normal de savoir ou pas, surtout des différences considérables au plan des réflexes conditionnés
Il y a aussi que l'enseignement théorique doit venir après un enseignement pratique, après l'assimilation du bon usage Or, déjà, les générations qui furent au Collège dans les années 80 n'ont pas eu un enseignement suffisant pour tenir la plume
Au lieu de donner des exercices d'écriture pour que les élèves assimilent un style, soient précis, on donne des rédactions avec des consignes vagues, voire pas de consignes du tout parfois, la note étant un mystère pour l'élève : Pourquoi son travail d'imagination vaudrait-il moins qu'un autre ?
Certes, on pouvait comparer les copies et bien comprendre que telle copie était mieux que telle autre, mais fallait-il la prochaine imiter ce qu'on venait d'entendre peu importe le sujet?
Depuis plusieurs générations, la maîtrise du subjonctif n'est plus à l'ordre du jour, ni la maîtrise des verbes pronominaux, ni la construction habile des subordonnées, des phrases complexes
Le "ne" explétif vivait ses dernières heures dans les années 80
L'Université n'est pas l'occasion de revenir sur tout ce qui a manqué, mais en même temps elle ne reprendra qu'un secteur des points étudiés au Collège et à l'école, en approfondissant un peu
Mais, cet enseignement est encore une fois hyper théorique Ce n'est pas un enseignement où on dissèque des phrases, où on a des exercices C'est un cours qui tombe en paragraphes avec parfois des tableaux
Et surtout, il n'y a pas de méthode
Il n'y a pas ce retour scolaire : on repère d'abord le verbe, puis le sujet, puis les compléments du verbe, puis les compléments circonstanciels Pour identifier un sujet, on fait ainsi et ainsi
Il n'y a aucune rigueur dans la démarche, aucune méthode L'étudiant est directement invité à se positionner dans un débat théorique parfois, et en tout cas il doit digérer un discours abstrait sans exercer réellement son sens pratique
Il n'a pas à acheter le livre d'exercices qu'il doit avoir fait dans l'année, rien de tout ça
Et après ces trois années, il peut soit passer le concours du CAPES, soit continuer avant de passer ce concours ou l'autre de l'Agrégation, mais les nouvelles années sont celles du mémoire où on fait le choix d'être plutôt linguiste ou plutôt littéraire Le littéraire ne profite plus vraiment alors d'un quelconque enseignement de la grammaire
Quant aux concours, CAPES ou Agrégation, ils relèvent de la prise en charge personnelle
C'est même assez étrange Normalement, un diplôme universitaire pourrait servir au recrutement des enseignants, comme c'est le cas en Belgique après quatre ans
En France, le cas est étrange Le niveau universitaire est faible, mais ne débouche sur rien Les concours eux sont demeurés à un niveau assez élevé, du moins l'Agrégation, mais ils relèvent d'une prise en charge personnelle sur un an autofinancée
En un an, les étudiants doivent étudier ce qui aurait dû l'être dans le cadre des trois années universitaires L'année de préparation à un concours, menée sérieusement, est une année de grandes découvertes
Or, j'en viens à un point qui intéresse la grammaire
Il faut bien comprendre que la connaissance des règles du français a évolué
Dans les années 70 et 80, l'empreinte de la grammaire traditionnelle était encore très forte, mais des nouveautés se mettaient en place, l'intérêt pour les types et les formes de phrases sous l'influence de la grammaire générative et transformationnelle : types de phrase déclarative, interrogative, impérative, exclamative, forme affirmative contre forme négative, forme active contre forme passive, tournure impersonnelle et forme emphatique
Mais, aujourd'hui, d'autres notions encore se sont installées et sans le faire savoir
Actuellement, on insiste sur l'opposition entre complément essentiel du verbe et circonstant (anciennement complément circonstanciel)
Ainsi, un collégien dans les années 60 ou 80 face à la phrase "Il va à Paris" posait la question "Où va-t-il?" et identifiait un complément circonstanciel de lieu qui avait juste pour une fois la propriété d'être indispensable à la bonne formation de la phrase
Aujourd'hui, on oppose le complément circonstanciel de lieu et le complément essentiel de lieu
Mais, aucune revue exhaustive des compléments essentiels du verbe pour les nouveaux élèves, ni pour les enseignants et étudiants qui ont connu l'ancien système
Les linguistes universitaires critiquent sans arrêt la grammaire traditionnelle, mais ils ne donnent jamais une synthèse claire et précise de leur savoir, jamais une méthode résumée et pédagogique, jamais l'essentiel à retenir, jamais une synthèse d'ensemble, aucune clarté sur la terminologie adéquate
Ils critiquent toujours un détail sans se soucier de la vue d'ensemble
Leurs progrès sont très bien, mais leur pénétration dans l'enseignement est une catastrophe

Pourquoi ne pas dire partout que l'opposition entre complément circonstanciel et complément essentiel se fonde sur la pronominalisation, c'est-à-dire que quand on déplace le complément s'il est nécessaire d'accompagner le verbe d'un pronom, c'est qu'on a affaire à un complément essentiel (COD, COI, Attribut du sujet, compléments essentiels autres)
Un collégien des années 80 n'a jamais appris des distinctions qui existaient déjà à son époque : compléments essentiels de prix, de mesure, de poids, et là il faut rattacher à COD, COI, attribut du sujet, ces compléments-là, mais aussi des compléments essentiels de lieu, de temps (qui posent plus de difficultés pour ce qui est de la pronominalisation), voire de présentatif et de tournure impersonnelle
Mais, pour savoir que ça existe, il faut déjà chercher ou bien avoir la chance de tomber sur le manuel qui vous le dit

Et les linguistes conspuent la méthode traditionnelle: la fameuse question "quoi" après le verbe, etc
Mais, aucune directive pour dire qu'il faut privilégier l'identification par les pronoms C'est sûr que les variations de formes des pronoms sont pratiques pour identifier les fonctions dans une phrase, mais un étudiant et à plus forte raison un élève il n'utilise que les méthodes qu'on lui enseigne, il faut peut-être un peu arrêter d'attendre que l'élève soit l'Archimède qui découvre par lui-même, parce qu'à ce rythme-là il en coule de l'eau sous les ponts

Pour ce qui est de l'attribut du sujet, comme la question "quoi" après le verbe est mal vue, je l'utilise quand même, en vérifiant ensuite si j'ai affaire à un verbe d'état, mais j'ai ce petit bagage théorique de me dire que l'autoréférentialité distingue aussi l'attribut du sujet du COD Problème, c'est que c'est tellement abstrait et approximatif que je pourrais me dire alors qu'il y a attribut du sujet dans "ma jambe" quand je dis "j'ai levé ma jambe"
Or, quand on passe par les pronoms, c'est plus simple Le pronom pour l'attribut du sujet est une forme neutre invariable "le" par opposition aux formes variées du pronom complément COD "le, la, les", les formes "me, te" pouvant être confondues avec le pronom COI, mais je me suis rendu compte aussi que n'ayant jamais étudié les verbes pronominaux à l'Université, j'avais perdu les bons réflexes de la classe de sixième, en Belgique, quand j'étudiais les pronoms réfléchis, réciproques et un petit peu les passifs et essentiellement pronominaux
Dans la phrase "Je m'appelle Jean", je peux remplacer par "être" et noter un cas d'autoréférentialité "Je suis Jean" si je vais un peu vite en besogne
Mais comme j'ai été d'emblée frappé par le fait qu'on dit "Je m'appelle comment" et non pas "Je m'appelle quoi", j'ai compris que je me plantais dans l'analyse
Et si j'exploite la méthode nouvelle, mais non directement et clairement enseignée du déplacement simple du complément pour vérifier si un pronom apparaît ou pas, je me rends compte que "Jean, je m'appelle" est familier, mais que je ne peux pas dire pour autant "Jean, je le m'appelle", "le" étant le pronom unique pour l'attribut du sujet
En fait, faute d'inattention, je n'avais pas pris en compte dans un premier temps le pronom "m'" apostrophe qui est à analyser dans le verbe Il s'agit d'un pronom réfléchi COD et "Jean" est alors attribut de l'objet
La même analyse vaut pour "Je ne me sentis plus guidé par les haleurs" où on peut constater la forme de participe qui correspond à un adjectif "guidé" et cerner l'autoréférentialité, du moins la qualité qui renvoie au sujet comme dans "Je suis malade" On peut être tenté de remplacer brutalement le verbe pronominal par être "Je ne suis plus guidé"
Là encore, c'est un oubli d'un réflexe scolaire bien lointain et trop peu pratiqué, l'analyse de la fonction du pronom du verbe pronominal, d'autant que personne ne me demande d'analyser, donc je vais vite et je peux faire n'importe quoi
Evidemment, là encore je ne peux déplacer en faisant apparaître un "le" pronom "guide par les haleurs, je ne me le sentis plus"
En fait, "me" est encore une fois un pronom réfléchi COD et "guidé par les haleurs" est attribut de l'objet
Et là, vu qu'on me sortira quand même un manuel qui fait la synthèse en opposant bien les compléments circonstanciels et les compléments essentiels en appliquant la méthode que je viens de décrire et que peut résumer l'exemple suivant
Le chat saute sur la table : phrase ambiguë, ou bien "Sur la table, le chat saute", complément circonstanciel, ou bien "Sur la table, le chat y saute" complément essentiel
Eh bien, je demanderai aussi quels manuels prennent encore la peine de bien faire observer que l'attribut de l'objet ne se pronominalise pas comme le COD, le COI, l'attribut du sujet, alors qu'il est lui aussi un complément essentiel, quels manuels prennent aussi la peine de faire observer que dans l'opposition entre compléments essentiels et compléments circonstanciels, il ne faut pas oublier le complément d'agent Quel manuel ou livre de linguistique se soucie de le classer quelque part, puisque le complément d'agent attaché à un participe passé a l'intérêt de s'effacer sans laisser de pronom et pourtant il n'est pas classé parmi les compléments circonstanciels
Et je n'ai pas fini
"Je ne me sentis plus guidé par les haleurs"
je remarque que "me" et "guidé par les haleurs" ont une relation quelque peu comparable à "Je les ai entendus chanter"
Or, dans "je les ai entendus chanter", "les" et "chanter" sont considérés comme les deux parties d'une construction disloquée qui à elle seule forme le COD du verbe conjugué "entendre"
J'ai entendu les oiseaux chanter", là "les oiseaux chanter" est COD
Cette question est importante pour l'accord du participe passé avec l'auxiliaire avoir
"Je les ai entendus chanter, les oiseaux"

Rappelons que les manuels de grammaire actuels sont tout fiers de critiquer la définition de la phrase dans la grammaire traditionnelle Ils ne font pas dire la phrase par sa présentation conventionnelle : majuscule et point, ni par le sens ou l'unité du sens, il faut être rigoureux et la définir syntaxiquement C'est alors l'unité syntaxique supérieur, et une phrase est un ensemble ordonné de mots ou de groupes de mots avec des règles de combinaison, une hiérarchie même de rapports entre eux

Mais voilà qu'arrive la phrase complexe
Et là on vous dit qu'il y a des propositions chacune autour d'un verbe conjugué
Cela permet de créer une distinction entre phrase et proposition de manière à traiter la phrase complexe, pour ne plus dire il y a plusieurs phrases dans la phrase, il y a une phrase subordonnée dans la phrase

Et donc on définit les types d'enchâssement des propositions dans une phrase complexe
Les trois grandes sont la juxtaposition, la coordination et la subordination
Si le manuel est bienveillant, il vous concédera qu'il existe aussi l'incise et l'incidente
Enfin, il est réservé à un ouvrage pointu de parler des corrélations, ou du statut délicat de subordonnée pour la fameuse phrase type au conditionnel ou pour certaines phrases comparatives
Mais, aucun ouvrage ne me semble-t-il ne dénonce la juxtaposition, car je voudrais bien qu'on m'explique comment on identifie la juxtaposition d'une phrase complexe à l'oral Ce n'est qu'un artifice de ponctuation, une présentation comparable au cas de la phrase identifiée par la majuscule et un point final Alors, c'est bien beau de se moquer, mais vous les grammairiens modernes vous faites pareil sur ce point-là
Je n'ai pas fini Même s'il est vrai que le point est contesté, on enseigne de toute façon qu'il existe une proposition subordonnée infinitive qui est toujours complément d'objet direct et une proposition participiale qui est toujours complément circonstanciel
Mais, c'est quoi la définition de la proposition ? Dans ces manuels et ouvrages de linguistique, on vous dit qu'une proposition se fait autour d'un verbe conjugué
Or, l'infinitif, le participe et le gérondif sont les trois modes non personnels du verbe Il est vrai que ces modes font partie de la conjugaison, mais quand on parle d'une verbe à une forme conjugué c'est forcément par opposition à quelque chose, précisément par rapport aux formes qui n'ont pas de conjugaison en première, deuxième et troisième personnes du singulier ou du pluriel
Sans le dire, on vous fait parler de "proposition subordonnée infinitive" d'un côté et de l'autre d'une "proposition" qui se fait autour d'un verbe conjugué
Et dans la phrase : "Relever les formes qui ne vont pas ensemble" On a donc une phrase non verbale avec une seule proposition
Et mieux encore "Préparer le dîner", ce n'est pas une proposition
Et je n'ai pas fini
La marotte issue de la grammaire générative, c'est de classer trois types de phrase qui sont exclusifs les uns des autres : l'interrogation, l'impératif, l'assertion (phrase déclarative), à quoi on ajoute un mode exclamatif qui peut se combiner avec les trois autres, qui n'a pas de forme propre, mais qui a aussi pour caractéristique de participer à l'intonation de la phrase
Après, la marotte est d'étudier la transformation tournure active / tournure passive, puis d'autres encore notamment la tournure impersonnelle, la forme emphatique
Et bien sûr, tout phrase est soit affirmative, soit négative, donc on étudie aussi cette modalité
C'est le grand tableau quand on étudie la phrase dans son ensemble
Mais, pour l'impératif, comment se fait-il que les ouvrages les plus pointus de synthèse sur la question des types de phrase associent exclusivement l'impératif à l'acte d'injonction ordre ou défense, quand fort heureusement à l'école on étudie l'injonction selon trois modes distincts : l'impératif, le subjonctif et l'infinitif
On relève dans la Bible "Que la lumière soit!", et on demande aux élèves d'inventer une recette de cuisine en la rédigeant à l'infinitif puis à l'impératif?
Je trouve que les grammairiens ne font rien pour que leur matière soit noblement et efficacement enseignée dans les classes
Tous les jours des millions d'élèves sont critiqués pour le manque de rigueur, etc
Mais où est la rigueur dans les ouvrages de synthèse sur la recherche linguistique, et où est-elle dans les manuels scolaires, et dans le monde universitaire ?

Pour "J'ai entendu les oiseaux chanter", si on procède à un déplacement en faisant apparaître une reprise par pronom, on s'aperçoit que chanter reste en-dehors de la pronominalisation "les"
 "Je les ai entendus chanter, les oiseaux"
Le pronom "les" montre bien que "les oiseaux" sont COD et non pas "les oiseaux chanter"
Et l'accord au pluriel du participe passé "entendus" confirme ce fait, le COD est placé avant sinon il n'y aurait pas d'accord
Face à cela, on répond évasivement que "les oiseaux" est le sujet pluriel du COD, on admet qu'une partie du COD peut régir l'accord, puisqu'au moins on est d'accord pour dire qu'il n'y a pas deux COD "les oiseaux" et "chanter"
Il est vrai qu'on doute que "les oiseaux" soient le sujet du verbe "chanter" au plan syntaxique, puisqu'au plan logique ils sont le sujet, ça c'est certain
Mais on ne sait pas quoi répondre, les manuels disent leurs réticences et c'est tout
Pour moi, je considère que ce test pronominal qui est une belle mise au point récente mais qui est si mal synthétisée pour être enseignée ensuite dans les écoles montre que le COD est "les oiseaux" ou le pronom "les" lui-même bien sûr, et que "chanter" est un complément particulier du COD qui reste à définir, certes pas un attribut de l'objet, mais au moins la comparaison avec "Je ne me sentis plus guidé par les haleurs" me semble suggestive
Après qu'est-ce qu'une fonction "sujet" ? Doit-on considérer que la notion est syntaxique, ou bien qu'elle est logique?
Pour l'instant, il me semble qu'on se contente d'identifier le sujet par la procédure de déplacement suivante : "c'est xxx qui"
Jean a mangé la pomme / C'est Jean qui a mangé la pomme
Qui est parti ? C'est qui qui est parti
Jean est le médecin C'est Jean qui est le médecin
On sait qu'à tous les coups les mots coincés entre "C'est" et "qui" sont le sujet de la phrase de départ
Le repérage formel est efficace, mais le sujet on ne sait plus trop ce que c'est au plan logique puisqu'on répugne désormais au traitement traditionnel
D'ailleurs, je ne trouve pas non plus très clair dans les manuels de grammaire les affirmations brutales du genre, le sujet n'est pas toujours celui qui fait ou subit l'action, il peut être aussi locatif, instrumental, et cela s'accompagne d'exemples que je trouve franchement douteux :

Le belvédère domine la ville
La clef ouvre la porte
Le mur entoure le jardin

Tels quelles, ces phrases n'illustrent pas le défaut de l'analyse traditionnelle
Ces phrases ont un caractère métaphorique qui encouragent bien à interpréter le sujet comme faisant l'action de dominer, d'ouvrir, d'entourer
Il est vrai que des manipulations, par exemple la passivation, vont remettre en cause cette idée, mais encore faut-il ne pas se contenter d'affirmer aux lecteurs, surtout quand le volume est aussi épais et long à lire que la Grammaire méthodique du français de Riegel, Pellat et Rioul que dans ces phrases déclaratives simples à la voix active, on voit que le sujet ne fait pas l'action, ce qui n'est rien d'autre qu'une analyse logique selon notre connaissance du monde, principe auquel les nouveaux grammairiens prétendent pourtant se soustraire

Ces points de grammaire sont débattus par-delà les langues depuis des décennies par des centaines d'universitaires
Moi, je ne maîtrise pas tout, je ne me suis pas spécialisé en grammaire, mais j'arrive à cerner les choses, à voir où le bât blesse
Avec moi, vous avez trouvé un sacré poil à gratter, je montre que vous n'êtes pas si pointus et rigoureux que vous voulez le laisser entendre
En tout cas, il y a des choses urgentes à revoir dans l'intérêt de la propagation du savoir

Je vous livre d'autres scoops
La notion de groupe verbal, ceux qui ont eu un enseignement traditionnel l'associe logiquement à la nature des mots et c'est normal Il y a neuf natures de mots et puis il y a les groupes qui leur correspondent : groupe nominal, groupe adjectival, groupe verbal, groupe pronominal, groupe adverbial et puis proposition ou subordonnée (conjonctive ou relative), en gros quoi
Face à cela il y a les fonctions sujet verbe attribut épithète apposition et tout ce qui a le nom complément
Evidemment, il y a eu des confusions, le mot verbe désigne à la fois la nature d'un mot et une fonction, et les dérapages ont concerné le sujet et le verbe justement, puisqu'on a parlé de la fonction groupe sujet et de la fonction groupe verbal, alors que groupe sujet n'est qu'une contraction maladroite pour "groupe nominal sujet", "groupe pronominal sujet", etc
Pour "groupe verbal", cela semble moins gênant, encore que
Mais tenez-vous bien, voilà un troisième sens du mot "groupe verbal" qui apparaît dans les manuels de grammaire pour les collégiens et même sans doute pour les écoliers
La grammaire générative et transformationnelle a découvert l'unité fonctionnelle du verbe et de ses compléments essentiels
Illustration : "Jean mange une pomme", on peut remplacer "mange une pomme" par un seul mot "dort": "Jean dort", mais vous ne pouvez pas (impératif excepté) remplacer "Jean mange" par un seul mot devant "une pomme"
On se rend compte de cette unité par d'autres manipulations : extraction, emploi de "le faire", coordination, etc
Et du coup on a baptisé cela "groupe verbal" sans se soucier que c'était déjà pris et cela dans un système cohérent Le groupe verbal était le verbe à un temps composé, puisqu'il implique un ou plusieurs auxiliaires qui sont eux aussi des verbes et le verbe conjugué qui est lui au participe passé
Ici, apparaît la notion de groupe verbal qui synthétise des fonctions
Et cela est balancé sans crier gare dans les manuels
Le groupe verbal ça peut être "est parti", "a été parti" à la mode traditionnelle ou "parle à Jean", "fait passer le livre de Jean à Robert", "mange des moules" à la mode nouvelle
C'est la soupe, quoi !

Pour ce qui est du groupe nominal, il est vrai que l'habitude est puissamment ancrée d'identifier autour du déterminant et du nom un adjectif épithète, un complément du nom et une subordonnée relative, sans se soucier autrement que "adjectif épithète" c'est la nature et la fonction, "complément du nom" la fonction sans la nature groupe prépositionnel, et subordonnée relative la nature sans la fonction complément du nom

Un autre terme ambigu : "participe passé", cela désigne aussi bien la forme composée "ayant pris" que la forme simple "pris"
Il est vrai que les manuels se rendent compte du problème
On a proposé de rebaptiser "ayant pris" en participe présent composé, mais alors où passe l'opposition évidente de l'inaccompli et de l'accompli que supposent bien les autres oppositions "présent"/"passé composé", "subjonctif présent", "subjonctif passé", "conditionnel présent"/"conditionnel passé"
On a encore proposé participe passé simple contre participe passé composé, là c'est mieux déjà
Mais, on fait remarquer que tout temps simple à une forme composée correspondante et que seul le participe passé simple n'en a pas
"C'est inexact!" répliquent d'autres, car tout temps simple a une forme composée et aussi une forme surcomposée disponible "a", "a eu" et "a eu pris" ou "prend", "a pris" et "a eu pris" si vous préférez pour présent, passé composé et passé surcomposé de l'indicatif On n'étudie pas les formes surcomposées à l'école, car elles sont rares, mais elles sont toutes disponibles
Et donc, pour former les temps surcomposés, on a la forme "eu eu", ou "eu pris" Remarquons tout de même qu'à la différence des autres formes elle n'a pas d'emploi autonome, il y a toujours devant elle un auxiliaire, et dans cette opération je remarque que pour faire gagner la forme composée manquante au participe passé simple, on a une forme qui du coup va s'appeler comment "participe passé composé deuxième forme", car le problème du nom ne semble pas encore s'être posé, tellement les choses "vont vite en longueur" en grammaire, et enfin toutes les autres formes gagnant dans l'opération une forme surcomposée, il manque cette fois une forme surcomposé (non autonome toujours, peu importe) au participe passé simple, et prétendre qu'elle est disponible, ce serait cette fois ouvrir la porte à du sursurcomposé dont je doute qu'il ait un avenir littéraire, mais aussi reporter sans arrêt le problème

That's all folks !

dimanche 30 mars 2014

Essai de découpage syllabique (Une saison en enfer)

Découpage de la prose liminaire, nous écartons l'ouverture des guillemets au tout début du texte : erreur typographique de la maison Poot (nous suivons en cela le raisonnement de Christophe Bataillé qui considère que le prote n'a pas enlevé les guillemets initiaux si souvent utilisés en tête de page pour leurs autres publications). Il est en tout cas évident qu'il y a erreur. Or, ces guillemets ne peuvent se refermer qu'à la fin de la prose liminaire ou bien à la fin du premier paragraphe. Autant s'en débarrasser une fois pour toutes.

Jadis (2), si je me souviens bien, (6) ma vie était un festin (7) où s'ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient. 6+6, vers blanc)
Un soir, (2) j'ai assis la Beauté [6] sur mes genoux [4]. - Et je l'ai trouvée amère. (7) - Et je l'ai injuriée. (6)
Je me suis armé (5) contre la justice. (5)
Je me suis enfui. (5) Ô sorcières, (3), ô misère, (3), ô haine, (2) c'est à vous (3) que mon trésor (4) a été confié ! (5)

Remarques : les compléments circonstanciels de temps sont en tension "Jadis" et "Un soir". Le vers blanc, un alexandrin ostentatoire, s'oppose aux deux phrases introduites par "et", avec d'un côté l'harmonie interne du vers blanc, de l'autre l'injure sans harmonie, malgré les reprises binaires comparables 7-6. Mais, l'égalité 5-5-5 donne ensuite des airs de musique à la fuite, comme un constat de légèreté. Les crochets indiquent que je ne tiens pas spécialement au découpage. Les trois interjections sont traitées sur un même plan, ce que justifie l'assonance qui les relie entre elles, à quoi ajouter la rime approximative avec son défaut pluriel contre singulier entre "sorcières" et "misère". On peut comprendre qu'il y a deux sorcières, la misère et la haine, ce que je fais, mais il faut encore noter au plan rythmique qu'après deux dissyllabes "sorcières" et "misère", nous avons un effet de condensation du monosyllabe "haine" où se concentre l'assonance [è]. La phrase semble conçue autour de ce mot "haine" avec une contraction 3-3-2 causée par ce monosyllabe, puis une expansion graduelle : 3-4-5, bien qu'en principe notre oreille ne soit sensible qu'aux égalités par à l'augmentation d'une syllabe segment après segment.

Je parvins [3] à faire s'évanouir [7] dans mon esprit [4] toute l'espérance humaine (7). Sur toute joie (4) pour l'étrangler (4) j'ai fait le bond sourd (5) de la bête féroce. (6)
J'ai appelé (4+) les bourreaux (+3/7),
pour, en périssant, (5) mordre la crosse de leurs fusils. (?)
J'ai appelé (4+) les fléaux (+3/7),
pour m'étouffer (4) avec le sable, (4, contient 2) le sang. (2)

Remarques : Le découpage adopté pour la première phrase ci-dessus consiste à détacher le passé simple du complément d'objet indirect de façon à pouvoir opérer un découpage inférieur à neuf syllabes. Les crochets témoignent de ce que le découpage ne va pas de soi, mais on peut voir le parallèle de deux segments de sept syllabes et notre découpage propose un contraste rythmique qui souligne la présence du complément "dans mon esprit" en façon d'incise entre deux segments de sept syllabes qui portent la signification "à faire s'évanouir" "toute l'espérance humaine", ce dernier segment, groupe nominal, fait écho à "tous les coeurs" et "tous les vins", le propos de cette phrase étant en soi vertigineux.
A cause d'un "e" languissant improbable à prononcer distinctement, nous n'hésitons pas à découper en 4-4-5-6 la phrase suivante, ce qui correspond à l'effet de suspens naturel à la lecture du complément circonstanciel de but "Sur toute joie (pour l'étrangler) j'ai fait le bond sourd de la bête féroce." Les reprises de phonèmes, [b] à l'initiale de mot, présence redoublée du [s], relation d'initiale [s]à initiale [f], et la structure nom court suivi d'un adjectif, tout cela suffit à justifier le découpage 5-6, indépendamment de l'intérêt ou de la réalité poétique de ces chiffres.
Nous pensons que tout le monde comprendre notre 4+3/7. Le parallèle est entre deux segments de sept syllabes, mais il convient encore de souligner l'anaphore et les deux segments parallèles par la rime. Ce découpage 4+3 n'est pas impertinent au plan du rythme, puisque le lecteur peut profiter de l'anaphore pour adopter une lecture suspensive à ces endroits : "j'ai appelé... les bourreaux" ou "j'ai appelé" avec accentuation du [e] "les fléaux" léger détachement. Le [e] de "fléaux" contraste avec le [u] de "bourreaux" par ailleurs.
Le recoupement "pour, en périssant" va de soi, mais il est intéressant d'observer que l'insertion du gérondif "en périssant" à la suite de la tête prépositionnelle monosyllabique, participe d'une dynamique particulière où et la syllabe de la préposition "pour" et la syllabe masculine principale de "mordre" sont en relief, accentuées rythmiquement. Le jeu d'appel des sonorités "mordre la crosse", le jeu de relance des "e" féminins de fin de dissyllabes "mordre" et "crosse" et le sentiment d'unité du groupe nominal "la crosse de leurs fusils", tout cela tend à rendre improbable un découpage syllabique plus minutieux. Or, laissé en l'état, ce passage compte neuf syllabes, ce qui excède les habitudes de la versification : au-delà de huit syllabes, imposition d'une césure.
Il va de soi que l'étude des reliefs de "pour", "mordre" et "crosse" primera. On notera toutefois que "la crosse de leurs fusils" fait immédiatement écho à la structure nom complément du nom, mais accompagnés d'adjectifs : "le bond sourd de la bête féroce". Le lien entre les groupes nominaux "la crosse de leurs fusils" et "le bond sourd de la bête féroce" est une évidence au plan thématique. Le passage est également dominé par l'écho de trois infinitifs précédés d'un pronom avec même voyelle initiale "s'évanouir", "l'étrangler", "m'étouffer", et l'insertion brutale du gérondif participe à cette série bien qu'il n'ait pas la même forme "en périssant" s'intercalant significativement entre "l'étrangler" et "m'étouffer".
Enfin, le jeu de parallèle par l'initiale [s] confirme qu'il faut lire en deux syllabes sans reste "le sable" pour obtenir l'évidente surimpression "le sang". J'ai donc procédé à un découpage 4-2 éliminant le décompte du "e" de "sable". Il est sensible qu'il ne s'agit pas de sept syllabes lues d'une traite et que le dissyllabe "le sang" impose une reprise pour qu'on comprenne le parallèle "pour m'étouffer avec le sable, [avec] le sang", d'autant que Rimbaud se permet ici un premier tour syntaxique familier, lequel correspond à un moment de violence écumante.


Le malheur a été mon dieu.
Je me suis allongé dans la boue. (? modulation 3-3-3 possible, mais au-delà de 8 syllabes donc, avec selon les humeurs recoupement 6-3 ou 3-6, le recoupement 6-3 n'étant qu'éventuellement favorisé par l'environnement anaphorique du texte)
Je me suis séché [5] à l'air du crime [4].
Et j'ai joué [4] de bons tours [3] à la folie [4].
Et le printemps [4] m'a apporté [4(8)] l'affreux rire de l'idiot. (7)

Remarques : la phrase "Le malheur a été mon dieu", où le déterminant possessif permet un écho à "ma vie", "mon trésor" et plus amusant avec "sur mes genoux", offre une possibilité de rythme interne 3-3-2, peu importe ici. La phrase suivante pose un problème de découpage interne, aucun ne s'impose. Les crochets pour les autres phrases vont dans le même sens, le découpage peut imposer une scansion trop forte aux énoncés. Ceci dit, les scansions peuvent être légères, peu appuyées, et pourtant significatives, on remarque le parallèle entre "à l'air du crime" et "à la folie". L'ensemble donne l'impression d'une succession de rythmes brefs enchaînés de 4 syllabes, une fois 5, une fois 3. Le groupe nominal de sept syllabes permet lui aussi un rapprochement avec les précédents "le bond sourd de la bête féroce" ou "la crosse de leurs fusils". Le rapprochement bond/rire et bête féroce/idiot ne pose sans doute pas problème aux lecteurs. Le parallèle avec "la crosse de leurs fusils" est pertinent au plan thématique, puisque cette crosse a été mordue avec la partie du corps qui sert à rire et qui a l'air ici d'être comme mutilée. Il y a un parallèle dans l'idée de défiguration, de bouche cicatrice. Et comme nous pouvions apprécier le relief syllabique de "mordre", nous pouvons apprécier ici le relief syllabique du nom "rire", puisque le précédent [r] dans l'adjectif "affreux" permet cette promotion du monosyllabe composé d'un [i] encadré de deux [r], ce qu'appuie encore la correspondance discrète du "eux" pour un son masculin d'affreux à "e" féminin de "rire". Les reprises contribuent à imposer une pointe de la prononciation sur le [I] et les [r] de "rire". Le [r] prend même un relief thématique puisqu'il est déjà bien présent dans "mordre" et "crosse".

Or, tout dernièrement (6) m'étant trouvé sur le point (7 ou 4 et 3) de faire le dernier couac ! (7) j'ai songé à rechercher (7 avec écho interne 3-4) la clef du festin ancien (7, avec modulation 2-5 que soutient le prolongement d'écho "rimique" interne en [e]), où je reprendrais [5] peut-être [2(7)] appétit [3].
La charité est cette clef. (8) - Cette inspiration (5) prouve que j'ai rêvé ! (6 avec relief rythmique initial "prouve")
"Tu resteras hyène (5), etc..." (4), se récrie le démon (6, ou 7?) qui me couronna (5) de si aimables pavots (7). "Gagne la mort (4) avec tous tes appétits (7), et ton égoïsme (4) et tous les péchés capitaux." (8)
Ah ! j'en ai trop pris (5) : - Mais, cher Satan, (4) je vous en conjure (5), une prunelle moins irritée (? "une prunelle" 4 "moins irritée "4"?) ! et en attendant [5] les quelques petites [?5] lâchetés en retard [6], vous qui aimez dans l'écrivain (8) l'absence [2] des facultés descriptives [7] ou instructives [4], je vous détache [4] ces quelques hideux feuillets (7) de mon carnet de damné (7, avec modulation 4-3).

Remarques : quelques séries peuvent être observées, une suite de quelques 7, puis plus loin un balancement 7-4 s'esquisse, et nous avons encore le double 7-7 final, avec toujours face à tout cela un découpage qui pourrait être trop accentué ou bien un passage délicat à découper où il faudrait manger le "e" pour avoir un segment de moins de neuf syllabes "une prunelle moins irritée", ce que rend possible le redoublement rapproché "un(e)...un(e)..." dans "une prunelle". On peut remarquer que l'insistance du poète sur des dissyllabes comme "mordre" ou "quelques" va facilement de pair avec un énoncé difficile à saucissonner en unités nettes de moins de neuf syllabes, comme si le souci d'accentuer une voyelle dans le flux verbal entrait en contradiction avec la distribution de masses syllabiques. Les suites de sept syllabes pourraient être inconsciemment sensibles au poète, puisque cette unité a l'air de se maintenir et reconduire facilement.
Des modèles concurrents peuvent être proposés : "j'ai songé [3] à rechercher la clef [6] du festin ancien [5] où je reprendrais [5] peut-être [2] appétit [3].
Les découpages que je propose sont surtout des moyens de réfléchir sur les qualités rythmiques du texte et je n'ai dégagé que peu de passages où l'égalité syllabique a une raison d'être peu discutable.
On peut être frappé également par la forme "vous qui aimez... je vous détache..." préférée à "à vous qui aimez... je dédie cette gerbe".

Une saison en enfer : prose poétique, prose rythmique

La poésie suppose le respect de trois règles métriques et depuis le seizième siècle de deux ou trois règles prosodiques.
Les trois règles métriques sont la longueur de vers qui doivent être égaux entre eux, la rime et la strophe. Au passage, la manifestation de la structure de la strophe est liée à la rime.
Dans le cadre de la poésie en prose, l'équivalence des paragraphes ou des versets avec la strophe peut être recherchée. Mais, les paragraphes souvent courts d'Une saison en enfer donnent une impression d'irrégularité dans leur succession, certains paragraphes sont longs, et la comparaison avec des versets n'est pas tenable. En revanche, on observe un usage du paragraphe court peu fréquent dans les oeuvres littéraires en prose avec à plusieurs reprises une phrase qui forme à elle seule un alinéa : "Je me suis armé contre la justice" et nous pouvons présenter deux énoncés plus courts encore qui se succèdent dans L'Impossible : "Je m'évade!" et "Je m'explique!" Ce découpage alinéaire semble s'inscrire dans la continuité de Victor Hugo dont Rimbaud considère le roman Les Misérables comme un "vrai poème". Ce découpage alinéaire ne correspond pas à l'idée de prose poétique couramment associée aux oeuvres en prose depuis Chateaubriand, mais il correspond bien à une poésie romanesque intime issue de Victor Hugo, ce qui rapproche finalement plus encore de la poésie : Victor Hugo étant plus poète que Chateaubriand. L'alinéa bref permet aussi des effets rythmiques importants et, pour le lecteur qui suit le texte sur le papier, il a un autre terme de comparaison avec le vers, le cerveau effectue de nombreux retours à la ligne, ce qui relève d'une forme de scansion mentale.
La rime fait partie des formes de répétition. Les jeux de répétition se retrouvent dans Une saison en enfer et il n'est bien sûr pas impossible d'y trouver des rimes internes.
Pour ce qui est de la longueur des vers, il va s'agir de découper le texte d'Une saison en enfer pour éprouver la question de l'équilibre éventuel des masses syllabiques. Il va s'agir aussi de traquer le vers blanc, puisque cette pratique discriminante vient du classicisme qui s'appliquait à ce que la prose ne fît pas songer à un alexandrin.

Pour ce qui est des règles prosodiques, depuis le seizième siècle, deux proscriptions font loi : celle du hiatus et celle du "e" languissant. Le poète doit éviter entre deux mots la succession de deux voyelles autres que "e", seul le hiatus à l'intérieur du mot ("jou-er", "s'évanou-ir") est autorisé. Il est permis dans un vers d'écrire "joue avec", mais pas "jeu avec". Cette proscription concerne aussi la conjonction "et" dont le "t" n'est plus jamais réalisé à l'oral : "et es-tu prêt?" La règle est moins stricte en ce qui concerne les voyelles nasales terminées par une consonne graphique "festin ancien", ça dépend des époques, il faudrait mener une enquête. La règle s'applique aussi au "h" jonctif, le "h" dit muet, mais pas au "h" disjonctif dit "aspiré" (resteras hyène"). Enfin, on tolère les hiatus d'expressions toutes faites comme "çà et là" et "peu à peu". Voyez dans les Poëmes saturniens de Verlaine.
Certains critiques pensent que les pièces en prose de Molière sont farcies de vers blancs dans l'optique d'une adaptation en vers qui ne s'est jamais faite. Cela est souvent affirmé, mais jamais illustré par des exemples. Outre que le gain de temps de ces vers blancs serait ruiné par la nécessité de modifier le texte afin d'y mettre encore de la rime, si pas de revenir sur les césures, encore faut-il ne pas croiser de hiatus, ni de "e" languissant dans la prose moliéresque. Cela fait beaucoup de contraintes préalables dans un texte en prose. Si le poète n'a pas composé en vers faute de temps, il n'est pas concevable qu'il ait inutilement perdu son temps à prévenir la transformation en vers au plan prosodique.
Les hiatus ne sont pas surabondants dans les textes en prose. Il ne suffit pas que la proscription soit levée pour qu'ils prolifèrent.
Dans le cas d'Une saison en enfer, je laisserai de côté la question des voyelles nasales en fin de mot, j'ai déjà su si Rimbaud la respectait ou non en vers, mais j'ai oublié la réponse et n'ai plus réfléchi sur ces sujets prosodiques depuis quelque temps déjà. Je ne vais pas relever "festin ancien" et "festin où s'ouvraient". Je ne vais pas non plus relever des hiatus d'une phrase à l'autre, bien évidemment : "enfui. Ô sorcières..." Donc, que les hiatus ne soient pas surabondants, c'est normal, mais un cas remarquable s'impose d'emblée à la lecture : "j'ai assis" (le premier hiatus, abstraction faite de "festin où", c'est assez amusant à noter), "je l'ai injuriée", "a été confié", "J'ai appelé", "J'ai appelé", "La malheur a été mon dieu", "séché à l'air du crime", "m'a apporté", "j'ai songé à rechercher", "La charité est cette clef", "si aimables pavots", "et en attendant", "vous qui aimez".
Peu de lecteurs sont sans doute conscients qu'il est impossible à un versificateur d'écrire des suites aussi banales que "(song)é à ", "qui aimez", "et en (attendant)",  et surtout d'employer certains temps composés notamment passifs "a été". Le poète peut écrire "il ne l'a pas apporté", mais pas "il m'a apporté", "il l'a apporté", etc. Ce qui frappe ici, c'est que les premiers hiatus sont essentiellement concentrés dans les temps composés, et le fait est d'autant plus surprenant que ces verbes sont employés avec un certain relief poétique dans des anaphores (reprises de mêmes termes au début d'énoncés ou de segments de phrase), avec même une répétition du verbe lui-même en position d'anaphore : "J'ai appelé".
Il est délicat d'affirmer qu'il s'agit là d'un fait exprès de la part de Rimbaud, mais rythmiquement ce n'est pas sot du tout. Il s'en dégage une sorte de relief verbal et en même temps c'est un point de croisement entre la familiarité et la poésie du texte, puisque ces emplois verbaux comportent des hiatus alors même que les phénomènes de reprises, d'anaphores et d'assonances sont sensibles, assonances faciles qui plus est avec des terminaisons basiques de participes passés en "é" fondue à des échos entre infinitifs de la même famille "étrangler", "étouffer".
Pour le coup, on peut parler de poésie sans bizarrerie de style. Le poète utilise sans forcer les moyens les plus immédiats à rebours de l'esthétique classique de la difficulté vaincue, de la contrainte supplémentaire à surmonter.
Bien sûr, ces effets faciles ne sont qu'un aspect parmi d'autres d'un texte très travaillé.
Il demeure évident que nous n'avons pas affaire à une prose de tous les jours.
Une autre proscription prosodique s'est imposée au cours du seizième siècle. Le poète doit éviter qu'une syllabe dans son vers ne soit constituée que de la seule voyelle féminine "e". Peu de gens sont conscients qu'un poète s'interdit des emplois aussi courants que ceux des participes passés féminins pluriels à thème vocalique en "é" ou "i" : "envoyées", "finies", ce qui brasse large, qu'ils s'interdisent les pluriels d'adjectifs ou de noms comme "vies", "folies", "infinies", "joues", etc. Le mot au pluriel "vies" était pourtant présent dans la poésie d'une partie du seizième siècle, avant que la proscription ne devienne impérieuse. Pour y recourir, le poète n'a pas d'autre choix que les placer à la rime.
Dans la prose liminaire d'Une saison en enfer, j'observe que le mot "folie" est en fin de phrase, voire en fin de paragraphe, il échapperait donc à toute critique. Le mot "vie" dans le premier paragraphe "ma vie était" est suivi d'une voyelle qui permet d'éviter que le "e" ne devienne une voyelle à part entière : "ma vie se passe". Il faudrait une enquête de plus grande ampleur sur toute Une saison en enfer, un contre-exemple est si vite arrivé : "plusieurs autres vies me semblaient dues".
Mais on peut se demander si Rimbaud n'est pas en partie conditionné par des habitudes d'écriture en vers, en latin comme en français d'ailleurs, ce qui entraînerait une moindre prolifération de hiatus et de "e" languissant.
Les "e" languissants peuvent mettre en doute l'idée d'un découpage syllabique de la prose de Rimbaud. C'est le cas dans la prose liminaire avec l'incise "se récrie le démon". Il n'est pas question de contourner le problème en parlant de deux fois trois syllabes en incise. Cette incise se lit tout d'une haleine, et dans l'hypothèse d'une syllabation du texte, doit-on compter le "e" comme une syllabe ou non, le segment compte-t-il six ou sept syllabes ? Evidemment, l'alternative soulève une question : est-ce qu'il y a un intérêt ici à déterminer le nombre de syllabes?
C'est un indice important pour dire qu'il est peu probable que Rimbaud ait composé son texte en se souciant des quantités syllabiques.
Un relevé des masses syllabiques peut toutefois contribuer à l'analyse rythmique en soulignant des contrastes (4,7,4,7,4,7 ou plus irrégulier 4,7,3,8,4,8,3,7) ou des suites plus ou moins homogènes (7,7,7 ou 7,6,7,8,7).
Mais encore les jeux locaux sur la syllabation sont possibles.
Le début de la prose liminaire me semble concerné.

Jadis (2), si je me souviens bien (6), ma vie était un festin (7) où s'ouvraient tous les coeurs (6), où tous les vins coulaient. (6)
Un soir (2), j'ai assis la Beauté (6) sur mes genoux (4). - Et je l'ai trouvée amère. (7) - Et je l'ai injuriée. (6)

On peut observer le parallèle "Jadis" et "Un soir" conforté par le caractère dissyllabique.
Le complément circonstanciel de temps "Jadis" mis à part, le premier paragraphe présente une certaine régularité 6, 7, 6, 6. Le premier segment de 6 prépare sans doute le couple qui ponctue ce paragraphe en faisant entendre un vers blanc, et même si l'irrégularité s'inscrit avec un segment de sept syllabes, il y a rime interne "bien" :: "festin" entre le premier segment de six syllabes et le suivant de sept syllabes.
Quant au vers blanc qui aurait attiré l'attention du censeur classique, il est souligné par l'anaphore du pronom relatif "où", par des répétitions "tous les", par une même terminaison d'imparfait et par une reprise en chiasme verbe - sujet / sujet-verbe : "où s'ouvraient tous les coeurs, où tous les vins coulaient". Les deux verbes sont dissyllabiques et les deux groupes nominaux sont trisyllabiques. Etant donné la reprise de la détermination "tous les", "coeurs" et "vins" se répondent en étant tous deux des monosyllabes, et tout cela souligne la relation métaphorique qui en vient ainsi à les unir avec l'évocation de la couleur rouge commune au sang et au vin. Rimbaud ne pouvait pas ignorer avoir composé là un vers blanc. Et au plan de l'effet de sens, l'alexandrin s'impose comme image de l'harmonie. La rupture est ensuite orchestrée par le surgissement du premier hiatus "j'ai assis", que Rimbaud l'ait fait consciemment ou non. Pour la séquence "j'ai assis la Beauté sur mes genoux", le découpage syllabique n'a aucune évidence, si ce n'est que la forme (6) ferait une quatrième apparition en peu d'espace. Toutefois, l'anaphore à partir de la coordination "et" impose le rapprochement avec l'anaphore du pronom relatif "où" précédent. Et il est frappant de constater que le couple du second paragraphe propose la succession d'un segment de sept et d'un segment de six syllabes. Un segment de sept syllabes était déjà présent dans le premier paragraphe. Le poète semble avoir ménagé les effets de rupture, et il est difficile de ne pas considérer, dans un contexte aussi riche en répétitions, aussi saturé en effets de reprise, que l'opposition du vers blanc au couple dissymétrique de sept et six syllabes du second paragraphe, avec en prime un nouveau hiatus, fait sens : "où s'ouvraient tous les coeurs (6), où tous les vins coulaient (6)." / "- Et je l'ai trouvée amère. (7) - Et je l'ai injuriée. (6)"
Il y a l'harmonie et la révolte qui s'enchaînent d'un paragraphe à l'autre avec des passerelles sonores : "où tous" deux fois, "s'ouvraient", "coulaient", "trouvée". L'idée de sensation troublée passe du mot "vins" à la qualification "amère".
Après un tel début, on peut déchanter rapidement. Les jeux sur la quantification syllabique cessent rapidement d'être probants.
On observe toutefois qu'ils sont parfois favorisés par les anaphores ou plus largement les reprises de termes similaires, comparables.
"Je me suis enfui" face à "Je me suis armé contre la justice". L'anaphore et le caractère dissyllabique des verbes peut faire songer à l'enchaînement de deux fois cinq syllabes. Mais le relevé n'a pas d'intérêt s'il ne fait qu'exhiber la reprise de mêmes termes. L'égalité est alors plus ou moins un effet mécanique de la reprise des mêmes mots.
Toutefois, au sixième paragraphe, la reprise anaphorique "J'ai appelé" est accompagnée d'un fait de rime interne entre compléments d'objet direct : "les bourreaux", "les fléaux", et cela amène à constater deux égalités, celle des trisyllabes "les bourreaux" et "les fléaux" et celle des débuts de phrase : "J'ai appelé les bourreaux", "J'ai appelé les fléaux", de sept syllabes chacun. Mais, c'est le petit effet d'attention du poète aux deux brefs groupes nominaux qui conditionne le repérage d'une égalité plus importante entre deux énoncés de sept syllabes. En principe, d'un vers à l'autre, nous n'avons pas de telles symétries internes, de telles reprises, pour favoriser la reconnaissance du vers. Il y a bien là un jeu de Rimbaud sur la quantité syllabique, mais il n'est pas un jeu de versification pure et simple.
Pour ce qui est des dernières sections du livre Une saison en enfer, un autre jeu de mise en abîme de la versification apparaît dans L'Eclair : "Que la prière galope et que la lumière gronde..." A la différence du vers blanc du premier paragraphe de la prose liminaire, le chiasme ne porte pas sur la syntaxe sujet et verbe, mais sur les "phonèmes" avec la rime interne en "ère", sinon "[j]ère" et l'allitération à l'initiale du verbe en [g].
Comme nous avions des effets de couplage par le pronom relatif "où" ou bien la conjonction de coordination "Et" en attaque de phrase, dans le cas contrasté des deux premiers paragraphes de la prose liminaire, nous avons ici un rythme de subjonctifs coordonnés appuyés par les mentions "que... et que".
L'occurrence du "et" imposait à cette symétrie une perte d'une syllabe dans le second couple sujet-verbe. Le poète a choisi d'en faire profiter le verbe avec opposition "galope" et "gronde".
Le côté délié du verbe "galope" et le côté ramassé du verbe "gronde" coïncident bien avec les idées exprimées par les verbes. Le couple "prière" et "lumière" est nettement distingué par la rime. Mais, surtout, l'intérêt de cette suite de deux segments en écho de sept syllabes que soude la coordination permet de faire surgir l'idée d'une solennité poétique au service du mot d'ordre de la société moderne, mais dans un tour déçu qui fait entendre implicitement son humeur "Que la prière galope et que la lumière gronde..." dans cette image où se superpose l'idéal du train lâché à toute vapeur, idéal très contesté à l'époque par les nombreuses caricatures d'explosions (mot du texte justement) et d'accidents ferroviaires.
Voilà ce que j'ai relevé de plus certain comme jeux sur les égalités en nombre de syllabes dans la prose liminaire et les trois dernières sections titrées d'Une saison en enfer.

Je n'ai pas traité non plus de la règle prosodique qui fait que certains mots sont prononcés avec une diérèse. Je pars du principe qu'à moins de rencontrer des indices troublants en ce sens, on ne relève pas de diérèses poétiques dans un texte en prose que tout le monde lit spontanément comme de la prose. On verra qu'il y a des faits troublants dans les Illuminations.
Une autre proscription prosodique existe depuis le dix-septième siècle, bien qu'elle ne soit pas aussi scrupuleusement respectée. Il est question d'éviter que deux syllabes identiques se suivent ou d'accumuler trop de syllabes à la suite les unes des autres avec la même voyelle. Une suite de mêmes voyelles est taxée de cacophonie depuis Malherbe. Pauvre obsédé classique qui aurait déploré dans "m'a apporté l'affreux rire", un hiatus et une cacophonie dans une configuration résolument inimaginable en vers.
Quand Antoine Fongaro dénonce "parmi mille féeries profanes" dans Une saison en enfer, il cite en fait cette règle, et son jugement s'aligne sur la considération subjective qui veut que ce soit une cacophonie, ce qui ne me convainc pas vraiment. La succession de deux syllabes identiques n'est pas désagréable en soi. Il y a des cas où c'est moche, des cas où on ne remarque rien et des cas où c'est même plutôt joli.
En revanche, dans Alchimie du verbe, la version remaniée du poème L'Eternité joue à l'évidence avec la réputation disgracieuse de telles reprises. Nous passons de "mer allée" à "mer mêlée", et là au passage j'oserai faire part de mon avis subjectif, par exception malherbien, je préfère nettement la version "mer allée".
Je pense que, dans la mesure où les poèmes en vers dans Alchimie du verbe étaient pris à témoin, le poète pouvait alors se permettre des transgressions décisives, alors que le poème présenté de manière autonome demande plus de prudence, car à exhiber trop de vers faux l'allure poétique se perd.
Dans Alchimie du verbe, le poème L'Eternité perd son charme poétique à force de fautes violentes de versification "C'est la mer mêlée / Au soleil", "Braises de satin, / Votre ardeur / Est le devoir" (5 puis 3 syllabes, ou bien 5, 3 puis 4 syllabes). Il ne faut pas sacraliser Rimbaud au point de trouver belles toutes les violences qu'il fait subir au vers.
Mais, mon propos est le lien de la prose à la versification, je présenterai donc prochainement des découpages de sections d'Une saison en enfer à titre indicatif, pour qu'on puisse comparer avec ce que j'en ai présentement extrait.
Mais, je n'ai pas encore véritablement traité des qualités rythmiques de cette prose. J'y reviendrai ensuite.