lundi 14 octobre 2024

En préparation (autour de "Voyelles" et de l'Album zutique)

Je suis en train de rédiger un article autour de l'influence potentielle d'Armand Silvestre sur Arthur Rimbaud. Je vais citer des œuvres d'Armand Silvestre à la fois en amont et en aval de la période septembre 1871-mars 1872. Je vais expliquer pourquoi les anachronismes ont une valeur documentaire à ne pas négliger, ce sera un aspect original de cette étude. J'ai un angle d'attaque que j'ai déjà dévoilé sur ce blog : la colonne sonnet et quatrain "Sonnet du Trou du Cul" et "Lys" est reprise sur une copie par Verlaine de "Voyelles" et de "L'Etoile a pleuré rose..., et il y a un jalon intermédiaire avec la colonne zutique de Pelletan et Valade : "Avril..." et "Autres propos du cercle". J'ai déjà annoncé que grâce à ce lien j'en arrivais de fil en aiguille à subodorer une influence de la lecture des vers de Silvestre sur "L'Etoile a pleuré rose..." et "Voyelles". J'avais commencé à citer mes preuves, mais ça semble s'approfondir encore, et j'inclus aussi le sonnet de Pelletan dans cette recherche désormais.
Je vais ans doute détacher quelques éléments de mon approche, les mettre à part en de petits articles que je vais publier préalablement.
Je vais aussi revenir sur une hypothèse un peu étrange de Bernard Teyssèdre qui pour "Vu à Rome" envisageait une réécriture de poèmes de Silvestre. Et, bien sûr, pour ceux qui attendraient ou n'attendraient plus ma suite sur le monostiche attribué à Ricard, je travaille à haut régime sur la double page majeure du début de l'Album zutique. Après le poème liminaire, il faut apprécier la double page qui offre à un seul regard un ensemble conséquent de poèmes parodiques de Rimbaud et dans une moindre mesure Verlaine, avec une faible contribution à la marge de Pelletan et Valade. C'est une double page majeure de l'histoire de la poésie française et elle est en lien avec "Voyelles" et "L'Etoile a pleuré rose..." Et les productions zutiques ont aussi un rapport très particulier aux poèmes irréguliers de 1872.
Tout ça prend de plus en plus nettement forme dans mon esprit, et bien sûr que j'insiste sur ma thèse d'une rencontre zutique décisive expliquant  les poèmes et les propos des lettres dites "du voyant".
Les gens lisent Rimbaud en prenant chaque poème comme un accident singulier. Il y a "Le Bateau ivre", il y a "Voyelles", il y a "Les Chercheuses de poux". Les poèmes sont géniaux en soi, et on admet une unité artiste, si je puis dire entre ces poèmes. Rimbaud écrit avec constance, il arrive à une certaine maturité, mais il aurait pu écrire sur d'autres sujets. Les poèmes "Voyelles", "Le Bateau ivre" et "Les Chercheuses de poux" sont des chefs-d'œuvre, mais la seule continuité admise est celle du travail d'architecte du poète, à partir du moment où on suppose beaucoup de passages du coq-à-l'âne dans les thèmes abordés. En réalité, il y a des continuités dans les préoccupations de Rimbaud et comme il fonctionne énormément à partir de la satire, de la réécriture, de la critique des autres poètes, du régime parodique, plus on connaît intimement les poètes lus avec attention par Rimbaud, plus on peut approcher de la logique de poèmes à l'hermétisme peu abordable de prime abord. Et c'est quand même important de comprendre que tout au long de l'année 1871, Rimbaud qui a perdu le modèle d'émulation scolaire a accédé au domaine de l'émulation entre poètes reconnus qui publient et qui se rencontrent dans des soirées mondaines ou privées à Paris. Et cette reconnaissance en cours n'est pas du type du jeune adolescent qui se fait admirer pour son potentiel et publier sagement au compte-goutte dans la presse. Rimbaud a un angle d'attaque avec les "corruptions inouïes" pour citer Valade, avec la pratique du poème zutique sur le modèle de ce qu'encourageaient les revues de Gill, Vermersch et consorts. Désireux d'être reconnu, Rimbaud s'est investi dans la poésie zutique, il la fait miroiter devant le réprobateur Izambard et devant le très consensuel Demeny qui suit une carrière poétique mesquine : "J'écris plutôt bien en vers, puis-je me montrer parmi l'élite des poètes de cinquième ordre ? Cela me fera estimable dans ma petite province." Rimbaud va développer l'accès qui lui semble acquis et qui convient très bien à son tempérament. A son arrivée à Paris, on peut penser que les compositions pour l'Album zutique l'ont occupé pleinement. Il n'a sans doute composé quasi aucun poème en marge des créations zutiques du 15 septembre au 15 novembre 1871. Le coup d'arrêt donné à ses contributions a permis à Rimbaud de composer les pièces sublimes que nous connaissons "Le Bateau ivre", "Les Chercheuses de poux", "Voyelles", "Tête de faune", etc. Il ne convenait pas qu'il s'enlise dans les parodies obscènes à aspects potaches un trop long temps. Ceci dit, "Accroupissements" et autres "Petites amoureuses" relevaient déjà de la manière zutique, et cette manière zutique va se poursuivre dans la mesure où Rimbaud s'est tellement investi dans sa pratique pendant un mois qu'il est déjà impossible qu'il n'en reste rien dans les poèmes qui ont suivi. Et c'est une réalité de fait que "Oraison du soir" correspond à un poème zutique, tout comme "Les Assis" en amont. Le dernier vers des "Assis" et le dernier vers de "Oraison du soir" sont l'illustration que l'année 1871 est tout entière sous le signe de la manière zutique. "Accoupissements" et "Oraison du soir" sont liés de manière zutique à une lecture des mêmes poèmes précis de Baudelaire, preuve encore que cette unité zutique concerne bien l'année 1871 entière.
Maintenant, à force de lire ses cibles zutiques, Rimbaud repère aussi les manières métaphoriques fortes que lui-même pratique. Le mysticisme cosmique des parnassiens pourtant divers, Silvestre, Dierx, etc., Rimbaud en était déjà imprégné en 1870, il en est imprégné par les romantiques Hugo et compagnie, par les maîtres des parnassiens que sont Banville ou Leconte de Lisle, et pour le poème "Voyelles", l'idée est toute simple : au lieu d'aller chercher des interprétations en-dehors des lectures de Rimbaud, il s'agit de débusquer les connexions qui vont finir par révéler les intentions et visées évidentes du sonnet "Voyelles".
Malheureusement, les rimbaldiens refoulent les liaisons communardes prouvées par les liens sémantiques et métaphoriques entre "Voyelles", "Paris se repeuple" et "Les Mains de Jeanne-Marie", ce qui n'est pas très intelligent, mais là on va attaquer la question du verbe cosmique par le biais des lectures bien établies de Rimbaud à l'époque, et bien évidemment on a une possibilité de traiter à la fois ce que Rimbaud reprend à ses modèles en tant que moyens de performance poétique, et ce qu'il reprend pour en faire la parodie.
Le poème "Voyelles" est connu du public depuis 1883, et cette étude des sources n'a jamais été faite. Quels sont les schémas mentaux des poètes parnassiens, voire romantiques, qui occupent pleinement de manière diffuse les préoccupations de Rimbaud par imprégnation d'époque ? C'est bien ça qu'il faut trouver, et un développement exclusif sur Hugo ou bien sur Baudelaire n'est pas suffisant.
Silvestre est une excellente clef d'entrée. On va entrer dans une nouvelle phase de critique rimbaldienne, parce que, n'en doutez pas, l'avenir des études rimbaldiennes, il se joue ici, pas dans les volumes d'hommages où on vous parle de la signification conclusive hypothétique de cinq poèmes en prose des Illuminations, alors que personne au monde ne tient un discours sur la valeur conclusive des cinq derniers poèmes soit des Fleurs du Mal, soit des Contemplations, soit des Poèmes saturniens, et ainsi de suite, alors qu'eux au moins ont une organisation en recueil voulue par les auteurs avec des visées de sens en relief. On ne va pas spéculer à vide et on va montrer qu'on lit de la poésie du dix-neuvième siècle, qu'on aime ça, qu'on ne le fait pas pour produire un article à des fins de carrière universitaire devant un public froid de 2024 qui lit de la poésie à la marge pour justifier une activité universitaire alors que ça ne les intéresse pas tant que ça, et ainsi de suite. 
Ici se joue l'histoire à venir du rimbaldisme, que ça vous plaise ou non, et pour de bonnes raisons, puisque j'ai une lecture de la poésie du dix-neuvième que pratiquement personne n'a, et d'autant que j'ai lu et relu tous ces recueils obscurs...

vendredi 11 octobre 2024

Glissements zutiques : de sonnet du trou du cul en bateau ivre...

J'en profite pour souligner autrement ce qu'il se joue d'important dans mes deux derniers articles.
Ce qui est remarquable, c'est que nous entrons dans une histoire de Rimbaud au fil des compositions.
Rimbaud est arrivé à Paris à la mi-septembre 1871, il a logé chez la belle-famille de Verlaine, là où Verlaine venait de terminer l'écriture d'une comédie à la Banville intitulée Les Uns et les autres qui contient une césure au milieu d'un mot d'une valeur historique considérable.
Rimbaud a assisté à la fin du mois de septembre 1871 à un premier dîner des Vilains Bonshommes où il a été présenté et a fait notamment la connaissance d'Armand Silvestre, l'une de ses premières cibles dans l'Album zutique pourtant. Il va assister au début du mois d'octobre à une soirée chez le docteur Antoine Cros, mais aussi vers le début du mois d'octobre Léon Valade écrit à quelques correspondants que Rimbaud a été exhibé par Verlaine au dîner des Vilains Bonshommes, et Valade y revendique un rôle de saint Jean-Baptiste sur la rive gauche qui fait nettement penser que Valade n'est pas moins que Charles Cros et Paul Verlaine un des premiers contacts de Rimbaud à Paris à son arrivée de train en septembre 1871. Ce rôle de saint Jean-Baptiste fait songer que Valade a pu être le médiateur qui a présenté Rimbaud à Verlaine, et un médiateur qui était le meilleur ami de Mérat, et le collègue de Verlaine, Renaud et Andrieu à l'Hôtel de Ville, sachant que Valade coïncide parfaitement avec le propos complaisant de Rimbaud à Demeny, le 15 mai, selon lequel Verlaine et Mérat sont les deux poètes voyants de la nouvelle école parnassienne. Et dans ses lettres à Maître et Claretie, Valade dit que Rimbaud, génie qui se lève, terrifie tout le monde non seulement par son talent, mais par des "corruptions inouïes".
On pense soit à des compositions zutiques à anticiper, comme le "Sonnet du Trou du Cul", soit à une lecture quelque peu "zutique" de poèmes pourtant considérés comme non-zutiques et sérieux par la tradition critique rimbaldienne.
L'Album zutique a été inauguré par un sonnet liminaire inaugural intitulé "Propos du Cercle", et les transcriptions qui ont suivi sont de Rimbaud au verso. Il a transcrit le sonnet composé à deux mains qui parodie L'Idole d'Albert Mérat, parodie faite avec Verlaine, donc nous retrouvons le duo Mérat et Verlaine désigné à l'attention dans la lettre à Demeny du 15 mai 1871, le duo des collègues littéraires et professionnel de Léon Valade qui semble bien être celui qui après avoir conservé l'Album des Vilains Bonshommes détruit dans l'incencie de l'Hôtel de Ville conservait l'Album zutique. Le "Sonnet du Trou du Cul" est composé à deux mains : Verlaine a concocté les quatrains, et Rimbaud a inventé les tercets, selon le témoignage de Verlaine lui-même. Verlaine critiquait déjà Albert Mérat dans sa correspondance des mois de juillet, août 1871. On peut envisager que le 15 mai 1871 Rimbaud ignorait encore que Verlaine avait un avis réservé sur Mérat. La composition du sonnet dès l'arrivée de Rimbaud à Paris, en à peine un mois dans tous les cas, amène à considérer que Verlaine a invité Rimbaud à railler Mérat, et nous savons que depuis 1869 Verlaine était attiré par l'idée d'une parodie zutique du recueil de Mérat. Ce n'est que, par la suite, que ce sonnet a fait partie de la galaxie de répugnance de Mérat à l'encontre de Rimbaud, avec une dénonciation lancinante de l'homosexualité de Verlaine et Rimbaud, puisque Verlaine a écrit à Mérat en le menaçant de duel pour qu'il cesse de colporter de tels rumeurs. Le Sonnet du Trou du Cul a un intérêt parodique particulier, puisqu'il contient non seulement plusieurs réécritures de Mérat, mais encore plusieurs autres du recueil publié sous le manteau d'Henri Cantel Amours et priapées, recueil qui est certainement aussi un modèle non avoué de Mérat en mode mineur.
Mais Rimbaud a enchaîné, il a créé une colonne avec le "Sonnet du Trou du Cul" de lui et de Verlaine et le quatrain "Lys" du seul Rimbaud, quatrain qui a l'intérêt de réécrire non seulement des vers d'un sonnet païen précis de Silvestre jusqu'à reprise d'un mot peu banal à la rime "étamine", mais aussi de faire allusion à la préface de la marraine George Sand faisant une comparaison avec la pièce de Molière du Médecin malgré lui, la feinte du quatrain "Lys" s'emparant de l'idée de Sand d'un Silvestre "spiritualiste malgré lui", idée que les quatre vers de Rimbaud assssinent.
Rimbaud clôturait le sonnet "Propos du Cercle" par un retentissant "Merde", l'idée de l'anus ponctue le sonnet parodiant L'Idole : "moiteurs enclos", ce qui est logique vu son titre, et le quatrain "Lys" confirme ce rapport un peu fécal à l'anus avec les "clysopompes".
Rimbaud a continué par deux dizains enchaînés qui reprennent le principe des deux dizains enchaînés que Verlaine a exhibé dans son courrier en juillet 1871. Et notez que Verlaine a exhibé son double dizain à Valade en personne. Et Rimbaud a enchaîné avec un monostiche attribué à Louis-Xavier de Ricard, monostiche qui vient d'un vers de Ricard faisant parler un "Egoïste", et il y a une référence de Ricard à Amédée Pommier en personne, le poète ciblé dans l'Album zutique par de multiples sonnets en vers courts, et souvent d'une syllabe.
Mais ultérieurement, Pelletan et Valade ont ajouté un sonnet et quatrain, pour créer une colonne parallèle à celle formée par le Sonnet du Trou du Cul et le quatrain "Lys". Ils ont utilisé la marge gauche laissée par Rimbaud. Et donc, il y a un modèle indiscutable de colonne enchaînant exprès un sonnet et un quatrain. Fait étonnant, Rimbaud a reconduit ce principe sur un feuillet manuscrit, du moins cela apparaît sur une copie par Verlaine du sonnet "Voyelles" et du quatrain "L'Etoile a pleuré rose..." Cela invite à considérer qu'il y a des liens entre "Sonnet du Trou du Cul" et "Lys", entre "Voyelles" et "L'Etoile a pleuré rose...", mais aussi entre les quatre poèmes. Le placement à la rime des mots "latentes" et "virides" pourrait laisser penser que "Voyelles" a bien à voir avec une parodie englobant parmi d'autres le poète Armand Silvestre, et c'est aussi sensible pour le quatrain "L'Etoile a pleuré rose..."
A son tour, sur le feuillet suivant, Rimbaud a profité de la marge gauche pour créer une colonne évoquant la forme d'un sonnet, mais de manière corrompue, avec un poème en trois quatrains "Vu à Rome" et un poème en vers de quatre syllabes et en tercets disposés en neuvain : "Fête galante". "Vu à Rome" se termine par des "nez" dans lesquels on introduit une "immondice schismatique", ce qui semble continuer la série sur la sodomie du "Sonnet du Trou du Cul" et de "Lys", ce que conforte la rime masculine "Colombina" en écho à la rime masculine "-pin" dans "Fête galante". Le poème "Vu à Rome" oppose l'église, un conclave papal à la Sixtine apparemment, à l'ambiance de fêtes à la Watteau débridées, et oppose à l'évidence Dierx, qui avec Mérat et Mendès doivent peu goûter les implications du "Sonnet du Trou du Cul", à Verlaine, le comparse de Rimbaud.
Un point me surprend : on peut aussi envisager les deux dizains à la manière de Coppée et le monostiche de Ricard comme une autre façon d'écho à la colonne sonnet et quatrain, sauf que Rimbaud aurait transcrit les deux dizains et le monostiche avant que Pelletan et Valade ne prouvent la recherche d'une esthétique de colonne sonnet et quatrain. On peut envisager que nous n'avons affaire qu'à des recopiages. La suite sonnet et quatrain pourrait être antérieure, et Pelletan et Valade n'auraient imité l'esprit de colonne (pardon de l'allusion) que parce que cela était acté par ailleurs. En tout cas, on a bien le vis-à-vis de deux pages et de trois colonnes de Rimbaud avec une correspondance sonnet / quatrain, trois quatrains / trois tercets, deux dizains de rimes plates / un monostiche. Je ne crois pas cela anodin. Notez encore que "Fête galante" implique l'idée qu'on peut corrompre les cadences masculines et féminines. Rimbaud ne va pas jusque-là, mais la rime "Colombina"/"que l'on pina" est clairement une idée de rime travestie : du féminin en cadence masculine. Or, le monostiche attribué à Ricard parodie un extrait de Ricard qui fait parler Pommier en référence à un poème que Pommier avait publié un peu auparavant. Suivent rapidement après dans l'Album zutique des séries de "Conneries" de la part de Rimbaud qui passent précisément au non respect de l'alternance des rimes féminines et masculines et qui passent aux acrobatiques à la syntaxe heurtées de vers courts avec des allusions claires à Amédée Pommier.
Et ce principe de non respects des alternances se trouvait dans le recueil Fêtes galantes, qu'il suffise de citer la pièce "Mandoline" tout en rimes féminines, j'ai envie d'écrire aussi bien que Racine "toute en rimes féminines". Certes, Banville a initié le mouvement, etc, il y a la plaquette Les Amies de Verlaine, etc., mais le poème de Rimbaud "Fête galante" dessine un patronage verlainien et un patronage qui n'en restait pas aux publications sous le manteau.
Pour "Vu à Rome", la contribution était reportée sur l'Album zutique, il est possible qu'une private joke nous manque, alors que "Sonnet du Trou du Cul", "Lys", "Fête galante" et les deux dizains à la Coppée sont saturés de renvois littéraires qui fait que tout le monde peut suivre. Mais, au-delà de l'Album zutique, je remarque que Mendès qui n'est pas parodié directement par Rimbaud dans l'Album zutique, mais qui y est cité et dont Rimbaud reprend tout de même le mot à la rime "écarlatine" dans sa parodie de Dierx, Mendès dis-je est parodié directement dans deux poèmes "Oraison du soir" et surtout "Les Chercheuses de poux". Le lien avec l'esprit zutique du poème "Oraison du soir" ne saurait faire débat, et le point repris à Mendès est dans l'organisation des rimes des tercets, ce que Rimbaud reproduit encore dans deux sonnets dits des "Immondes" qu'à la suite de Verlaine on a associé au "Sonnet du Trou du Cul" pourtant rimé différemment, sachant que deux quatrains contre Mérat ont été composés "Vers pour les lieux", on se demande s'il n'a pas existé des versions sonnet et quatrain, un "Immonde", quatre "Vers pour les lieux", un autre sonnet "Immonde", quatre "Vers pour les lieux".
Baudelaire est l'objet de maintes réécritures dans "Oraison du soir", poème qu'il faut relier au très "zutique" "Accroupissements" où la référence à Baudelaire et aux mêmes poèmes des Fleurs du Mal est prédominante.
Au-delà des liens zutiques possibles de "Voyelles" et "L'Etoile a pleuré rose...", voilà que viennent enfler le cortège "Tête de faune", poème en trois quatrains et "Le Bateau ivre", et je rappelle que parmi les sources au "Bateau ivre" on cite souvent et depuis longtemps le poème "Le Vieux solitaire" de Léon Dierx, sachant que quelques éléments donnent un certain crédit au rapprochement sans que cela ne soit suffisant pour fixer tout l'intérêt original du "Bateau ivre".
Maintenant, je pourrais poursuivre le présent article par une étude en amont, puisque je soutiens que Rimbaud a eu des soirées zutiques avec Gill, et peut-être Valade, Vermersh et quelques autres, sinon avec Verlaine lui-même lors de son séjour parisien de février-mars 1871, et que cela explique la nature profondément zutique des poèmes figurant dans les lettres dites "du voyant", tout en rendant compréhensible qu'il y ait autant d'allusions à Daudet, ennemi juré de Verlaine et des parnassiens.
Il va falloir se lever tôt pour ruiner cette hypothèse de lecture...

EDIT :

Le "Merde" qui ponctue le sonnet "Propos du Cercle" est une réduction de la parole poétique à un mot concis obscène, tandis que l'objet poétique, le sonnet, est composé de propos rapportés supposés triviaux.
Dans la suite sonnet et quatrain de Rimbaud, "Sonnet du Trou du Cul" et "Lys", la mondanité traite le sujet tabou, blason du corps portant sur l'anus dans une fonction sexuelle tout aussi taboue, puis "Lys" est une réduction du poème à un seul quatrain, tout comme les dizains de rimes plates à la Coppée ne sont pas une réelle poésie en strophes, cinq rimes plates, comme on écrit des rimes plates pour les tragédies, le monostiche est une réduction plus extrême que le quatrain.
Prenez maintenant la suite prestigieuse sonnet et quatrain "Voyelles" / "L'Etoile a pleuré rose...", on a un sonnet dont le titre mentionne un élément minimal de la parole, la voyelle, puis un quatrain où la parole est cosmique avec étoile, infini, mer devant l'Homme.
A méditer...

mercredi 9 octobre 2024

Du Vatican de Veuillot à la Sixtine de Rimbaud, le détour par Verlaine (partie 2)

Je reviens sur la relation entre les quatrains de "Vu à Rome" et les tercets de "Fête galante". L'octosyllabe atténue le grand sujet poseur du type des pièces des Lèvres closes dans "Vu à Rome", et le quadrisyllabe accroît le côté mineur des Fêtes galantes, en le tirant vers le comique, la dérision. Mais, dans le recueil de Verlaine, par contraste avec les Poèmes saturniens, le sonnet est systématiquement évité, rejet donc de son implication sociale mondaine. Il est présent subrepticement avec un schéma inversé allusif dans "L'Allée", mais il faut aussi mentionner le cas particulier d'un Verlaine qui fait tantôt des poèmes en quatrains, tantôt des poèmes tout en tercets (et qui ne sont pas des tierces rimes "terza rima"). J'écarte les tercets du poème "Les Coquillages" de mon relevé, puisqu'il s'agit d'une tierce rime.
Prenons l'ensemble des vingt-deux poèmes qui composent le recueil des Fêtes galantes et énumérons séparément les poèmes en quatrains et les poèmes en tercets.
Poèmes en quatrains : "Clair de Lune" (trois quatrains, rimes croisées ABAB), "Sur l'herbe" (trois quatrains, rimes croisées), "A la promenade" (cinq quatrains, rimes embrassées ABBA), "Dans la grotte" (trois quatrains, rimes embrassées, mélange particulier d'alexandrins sur une base d'octosyllabes), "Les Ingénus" (trois quatrains, rimes embrassées), "Cortège" (cinq quatrains, rimes embrassées), "En patinant" (seize quatrains, rimes croisées), "Le Faune" (deux quatrains, rimes croisées), "Mandoline" (quatre quatrains, rimes croisées exclusivement féminines), "A Clymène" (cinq quatrains, rimes plates AABB, emploi d'un vers de 4 syllabes conclusif de strophe sur une base d'hexasyllabes), "L'amour par terre" (quatre quatrains, rimes embrassées), "En sourdine" (cinq quatrains, rimes croisées).
Poèmes en tercets : "Pantomime" (quatre tercets typographiques, deux sizains pour les rimes AAB CCB DDE FFE), "Fantoches" (quatre tercets typographiques, deux sizains pour les rimes AAB CCB DDE FFE), Cythère (quatre tercets typographiques, avec un miroir de deux sizains inversés l'un par rapport à l'autre autour d'une rime commune ici notée * AA* BB* *CC *DD), "En bateau" (cinq tercets monorimes AAA BBB CCC DDD EEE), "Les Indolents" (six tercets typographiques, trois sizains pour les rimes AAB CCB DDE FFE GGH IIH, avec une correspondance symétrique de rime singulier / pluriel "-are", "-ares" entre les rimes clefs du premier et du dernier sizain (B et H)).
Les poèmes exclus du relevé sont "L'Allée", le poème en rimes plates "Lettre", la tierce rime "Les Coquillages" qui justifie un rapprochement tout de même avec les tercets, le poème en sizains "Colombine" qui justifie tout de même un rapprochement avec les pièces en tercets, le poème qui clôt le recueil "Colloque sentimental" en huit distiques qui peut aussi bien être rapproché du discours en rimes plates "Lettre" que des poèmes à base de quatrains, puisque nous n'avons pas un nombre impair de distiques, ce qui permet la suggestion du quatrain de rimes plates).
Mais peu importe les rapprochements.
Ce qu'il faut observer plus avant, c'est que dans le cas de la composition zutique "Fête galante" de Rimbaud, nous avons des allusions prononcées aux poèmes de Verlaine qui sont précisément composés en tercets. Verlaine a composé des poèmes en tercets, mais la plupart ont une versification en sizains, et du coup nous relevons un nombre pair de tercets dans les cas suivants : "Pantomime", "Fantoches", "Les Indolents" et "Cythère". Le quatrain étant en lui-même une strophe à part entière, peu importe qu'un poème ait un nombre pair ou impair de quatrains. En revanche, un nombre impair de tercets ne peut se corriger en strophe que par des adaptations dans l'organisation des rimes. Nous avons le vers conclusif isolé dans la "tierce rime" ("Les Coquillages"), mais nous relevons un poème en cinq tercets "En bateau" où Verlaine a réglé le problème en se détachant du repère du sizain pour proposer cinq tercets monorimes. C'est un peu l'idée du discours en rimes plates (les comédies et les tragédies, le poème "Lettre" du recueil de Verlaine), sauf qu'on passe de vers rimant par deux à des vers rimant par trois. Notez que "Vu à Rome" et "Fête galante" sont une allusion au sonnet où on passe de couples de quatrains et tercets à des trios de quatrains et tercets. La progression arithmétique est la même. Fait remarquable, le poème "En bateau" a pour premier mot à la rime le verbe "tremblote" (variante orthographique "tremblotte" non étudiée ici) qui était employé à la rime au pénultième vers du poème "Les Effarés" de Rimbaud, poème qui suppose d'ailleurs une présentation trompeuse en tercets au lieu de sizains, principe dénoncé au sujet d'autres poèmes par Banville dans son tout récent traité. Et justement, "Fête galante" est en réalité un poème à strophe unique le neuvain déguisé en trois tercets pourrait nous répliquer Banville : AAB CCB AAB. Mais, dans tous les cas, Rimbaud a réglé le problème de conception d'un poème en un nombre impair de tercets typographiques. Le verbe "tremblote" n'est pas employé dans le zutique "Fête galante", mais nous relevons une significative rime en "-ote". La rime en "-ote" et le nombre impair de tercets sont les preuves convergentes d'une allusion au poème "En bateau" des Fêtes galantes. Pour précision, dans "Les Effarés", nous avons la rime "culotte"/"tremblotte" qui reprend deux des trois mots rimant entre eux dans le premier tercet de "En bateau" : "tremblote"/"pilote"/"culotte".
Le poème "Fête galante" reprend d'autres éléments au poème "En bateau" de Verlaine. Le premier mot "Rêveur" de "Fête galante" reprend le dernier de "En bateau", le verbe "rêve"... Le premier mot du second vers de "Fête galante" reprend le verbe "gratte" à la rime dans "En bateau", et notez bien que si "Rêveur" et "Gratte" ne sont pas à la rime dans "Fête galante", s'ils sont en attaque de vers tous les deux, ils reprennent donc deux mots à la rime du poème de Verlaine. Rimbaud reprend bien évidemment les équivoques sexuelles latentes du poème de Verlaine, et plus directement celle du "briquet dans sa culotte" et celle du chevalier qui "gratte / Sa guitare". Et cet "oeil du lapin" "en ribote" reprend à l'évidence l'expression "œillade scélérate" du même poème verlainien toujours. Il y a une relative correspondance de "tremblote" à "tapote", pour le sens et par la rime, ce que conforte la commune initiale en "t". L'expression "Sous sa capote" réécrit "dans sa culotte". Enfin, la joliesse de l'image "l'eau qui rêve" fait penser que Rimbaud a nettement repéré le bouclage d'ensemble du poème "En bateau" où nous passons de la mention "L'étoile du berger" à un tercet final sur "la lune qui se lève" en provoquant par le jeu de ses éclats se reflétant l'idée de l'eau qui rêve. Le mot "lapin" remplace l'idée de "Lune" dans "Fête galante". Le mot "lapin" est à la rime du second vers et revient à la rime du premier vers du dernier tercet. Et la figure ronde de "l'œil du lapin" permet de songer quelque peu à la forme de Lune. Et l'extase finale "en ribote" fait écho à la formule humoristique "l'eau qui rêve" de Verlaine.
J'observe aussi que le poème qui suit directement "En bateau" n'est autre que le poème en deux quatrains "Le Faune" qui parle de glissement avec "suite / Mauvaise" et "fuite". Je vais en reparler plus bas.
Et "Le Faune" est lui-même suivi du poème "Mandoline" tout en rimes féminines.
Je l'ai déjà dit par le passé, la rime masculine : "Colombina", "pina", est une rime travestie, puisqu'elle joue sur une terminaison féminine d'une langue étrangère, l'italien en l'occurrence, ce qui permet d'éviter la rime féminine de plein droit en français en "-ine" : "Colombine que l'on pine". Vous voyez très bien que la rime en "-ina" dans les trois tercets de Rimbaud est au centre et est alignée sur l'unique rime en "-in" de remplissage des deux autres tercets. Je parle de rime de remplissage par opposition à la rime qui fait la strophe. Dans le poème en trois tercets de Rimbaud, en neuvain, nous avons une rime structurelle en "-ote" : "capote", "tapote", "ribote", rime en trois mots comme le principe du tercet monorime de Verlaine dans "En bateau". Décidément, la cohérence d'à-propos de Rimbaud est hallucinante d'un nombre fou de détails précis. Les six autres vers sont de l'ordre du remplissage, et Rimbaud aurait pu produire une pièce AAB CCB DDB, ce qu'il n'a pas fait, il aurait pu aussi produire une pièce AAB AAB AAB, ce qu'il n'a pas fait non plus, il a produit une pièce AAB CCB AAB, sauf que la rime C n'est pas quelconque par rapport à la rime en A, puisque "-ina" est la correspondante féminine italianisante prouvée par le nom propre "Colombina" de la rime en "-in". Tout ça est calculé, et c'est encore une pièce de plus à verser au dossier d'une réplique de l'Album zutique contre les réactions hostiles de Mérat, Mendès et Dierx à la nature sexuelle de la relation qui s'affichait entre Rimbaud et Verlaine. Le "Sonnet du Trou du Cul" est une pièce précoce du dossier, je ne garantirais pas que la dispute avec Mérat avait pleinement éclaté au moment de composition de ce sonnet, moment de composition dont on ne connaît pas la date exacte avec certitude entre la mi-septembre et la mi-octobre 1871. En revanche, "Vu à Rome" et "Fête galante", sans non plus impliquer une dispute ouverte, pourraient bien acter des difficultés réelles avec certains poètes parisiens. Je le dis et répète : dans son entrefilet où il a parlé d'une "Mlle Rimbault" au bras de Verlaine, Lepelletier parle de deux blonds Mérat et Mendès symétriquement se donnant symétriquement le bras à proximité de Léon Dierx, et Dierx est demeuré toute sa vie un ami proche de Catulle Mendès. Ici, vous avez une claire articulation entre un poème en trois quatrains "Vu à Rome" faussement attribué à Léon Dierx et un poème en trois tercets faussement attribué à Verlaine, et vous avez, comme dans le "Sonnet du Trou du Cul", des indices d'une lecture homosexuelle, la rime masculine pour "Colombina". Il y a un moment vous ne pouvez pas vous interdire de penser que, même si aucun terme ne s'y prête explicitement, "Vu à Rome" sous-entend que Dierx est mis un peu du côté de l'église contre les fêtes galantes, à son corps défendant vu ses productions poétiques, et que l'odeur schismatique qu'on met sous le nez ça pourrait être cette sulfureuse relation homosexuelle entre Rimbaud et Verlaine qui met à mal l'église parnassienne.
Rimbaud n'avait aucune raison d'épingler l'actualité des problèmes de l'église catholique dans l'Album zutique. Il est clair qu'il vise plus large, et vous avez des indices puissants d'une stratégie d'échos entre poèmes qui montrent que "Vu à Rome" participent de cette ambiance, encore un peu gentille et potache, de règlements de comptes dans la société dégradée des poètes à Paris, alors qu'on aspire à une renaissance après l'année terrible. C'est évident qu'il se joue quelque chose de cet ordre-là dans les célèbres premières pages de l'Album zutique.
Revenons à notre relevé des poèmes en tercets ou quatrains du recueil Fêtes galantes
Rimbaud a repris le prénom "Colombine" au premier poème tout en tercets du recueil : "Pantomime", mais il l'a adapté en "Colombina", preuve qu'il y a bien une intention de travestissement de la rime, de cadence féminine à cadence masculine. Colombine est un mot à la rime dans le poème "Pantomime". où il rime avec "combine". Et le tercet qui contient la rime "combine"/"Colombine" se termine par ce vers de jubilation : "Et pirouette quatre fois" qui résonne étonnamment avec le vers conclusif de Rimbaud : "Est en ribote". Cela ne s'arrête toujours pas là. Le tercet contient une rime interne en "-in" : "faquin d'Arlequin", alors que Rimbaud a précisément opté pour le retour de la rime en "-in" du premier au dernier tercet de son neuvain.
Ce faquin d'Arlequin combine
L'enlèvement de Colombine
Et pirouette quatre fois.

Rêveur, Scapin
Gratte un lapin
Sous sa capote.

Colombina,
- Que l'on pina ! -
- Do, mi, - tapote

L'œil du lapin
Qui tôt, tapin,
Est en ribote...
Fait amusant, nous avons une consonne d'appui dans la rime interne : "faquin d'Arlequin", elle est nettement visible avec le digraphe "qu-". Il va de soi que "Scapin" correspond à cette rime interne, personnage de comédie italienne et plus que légère résonnance de faquinerie dans ce nom "Scapin", mais notez que le "b" est la correspondante sonore de la consonne "p". Relisez le poème "Fête galante" par les rimes. Vous avez une constante de la consonne d'appui "p" pour les rimes en "-in" : "lapin" (deux occurrences), "Scapin, "tapin", qui s'étand à la rime en "-ote" : "capote","tapote", moyennant l'altération de consonne sourde à correpondante sonore pour "ribote". Un repérage indifférent aux intentions de Rimbaud se contentera de relever une rime complémentaire en "-a" renforcée d'une consonne d'appui en "n-", sauf que nous avons un séquence en "-ina" sur deux syllabes et, en nous interdisant de parler de consonne d'appui au sens strict (mais vous comprenez l'idée), nous constatons la même bascule de "b" à "p" de "Colombina" à "pina", ce dernier verbe ayant un sens sexuel explicite qui confirme l'idée d'une rime masculine "-a" travestie en terminaison féminine italianisante "-ina" pour mieux hériter du rôle féminin dans la relation sexuelle avec la pine (et notez bien sûr le calembour latent : "lapin"."lapine"). Le "lapin" a à voir avec l'anus de la parodie du recueil L'Idole d'Albert Mérat.
Mais, puisqu'un vers de "Pantomime" aligne les choix rimiques du poème de Rimbaud : "Arlequin" et "Colombine", non seulement "Scapin" est en écho à "faquin d'Arlequin", mais tout le vers : "Rêveur, Scapin", est une allusion au premier vers du dernier tercet de "Pantomime" : "Colombine rêve, surprise"... Et si je cite ce dernier tercet en entier, vous relevez que Rimbaud a impliqué dans sa parodie un écho entre la séquence "l'eau qui rêve" sous l'œil de la Lune dans "En bateau" et la rêverie du désir allumée en Colombine dans "Pantomime". Et Rimbaud a joué en même temps sur l'écho entre les voix que Colombine entend directement dans son cœur, et le briquet sous la culotte de "En bateau". 
 
Colombine rêve, surprise
De sentir un cœur dans la brise
Et d'entendre en son cœur des voix.

Rêveur, Scapin
Gratte un lapin
Sous sa capote.
Par exception, les notes de musiques égrenées semblent reprises non pas à un poème en tercets des Fêtes galantes, mais à un poème en quatrains. Il s'agit du poème "Sur l'herbe"' qui suit immédiatement "Pantomime" dans l'économie du recueil.
Toutefois, Rimbaud semble avoir une ceraine rigueur, car il se trouve que les notes de musique apparaissent aussi dans le poème en sizains précisément intitulé "Colombine". Les sizains sont liés aux tercets, puisqu'en général le sizain est formé de deux tercets, ce qui est le cas de "Colombine", l'évidence étant renforcée ici par le choix du vers de deux syllabes qui souligne par contraste la structure en deux tercets des sizains. Les notes de musique font leur grand retour dans ce poème, et ce poème a aussi l'intérêt de recourir aux vers acrobatiques excessivement courts, autre caractéristique formelle clef du poème de Rimbaud "Fête galante" :
- Do, mi, sol, mi, fa -
Tout ce monde va,
          Rit, chante,
Et danse devant
Une belle enfant
           Méchante
Encore une fois, les arguments ne sont pas dérisoires pour parler d'une réécriture de la part de Rimbaud. Rimbaud a repris les notes de musique, la rime en "-a" d'un poème intitulé "Colombine" et le choix des tirets pour placer une parenthèse en incise :
Colombina
- Que l'on pina ! -
- Do, mi, - tapote
Le verbe "tapote" fait d'ailleurs écho au verbe "danse" du même sizain objet de réécritures.
Il est question de jupes menant des dupes dans la pièce de Verlaine, avec des projections de désirs sexuels dans le futur, tandis que Rimbaud opte pour le passé simple de l'acte sexuel déjà consommé "que l'on pina".
Mais les deux premiers sizains de "Colombine" nous intéressent encore par une symétrie acrobatique entre leurs fins :

[...]
Cassandre sous son
      Capuce,

Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
       Fantasque
[...]
Ses yeux luisants sous
      Son masque,

[...]

Vous retrouvez les mêmes personnages que dans "Pantomime" : Cassandre (personnage masculin dans la comédie italienne), Arlequin et Colombine, vous retrouvez le principe de la rime interne autour du nom "Arlequin", rime avec "aigrefin" d'autant plus perfide que la rime "aigrefin" précède d'une syllabe une rime acrobatique de suspension sur la conjonction "si" (il y en a deux de la sorte dans le recueil). Notez que ce décalage d'une syllabe concerne aussi la symétrie entre les fins des deux premiers sizains. Le premier sizain a une rime acrobatique par la suspension sur le déterminant "son", quand le second permet au déterminant de rentrer dans l'ordre pour se décaler sur la suspension acrobatique de la préposition "sous".
Il va de soi que cette symétrie peut être mise en relation avec l'équivoque sexuelle du "briquet dans sa culotte" du poème "En bateau", et avec ce qu'il se passe nous sous le masque ou la capuce mais sous la capote dans la pièce zutique de Rimbaud.
Rimbaud a tout simplement maximalement exploité trois poèmes précis des Fêtes galantes, deux tout en tercets et un en sizains assimilable.
Rimbaud ne semble pas avoir exploité, du moins aussi clairement, les autres poèmes en tercets des Fêtes galantes. Spontanément, je n'ai rien à dire d'intéressant et significatif au sujet de "Cythère", même si on peut toujours développer de légère suggestions de la promesse des "yeux" à "l'œil du lapin" par exemple. Les emprunts au poème en tercets "Fantoches" sont légers, mais tout de même réels. Le premier vers "Scaramouche et Pulcinella" donne le modèle de la terminaison italienne pour "Colombina", tandis que le nom "Scaramouche" permet de dessiner un lien dans le glissement du nom "Arlequin" au nom pratiqué par Molière "Scapin". Plus précisément, "Fête galante" implique bien une réécriture des deux premiers vers de "Fantoches", voire une réécriture de tout le premier tercet :
Scaramouche et Pulcinella,
Qu'un mauvais dessein rassembla,
Gesticulent, noirs sur la lune.
Colombina
- Que l'on pina ! -
- Do, mi, - tapote
Scapin ayant déjà un lien avec Scaramouche, l'isolement à un seul nom "Colombina" n'en est pas moins la réécriture du vers : "Scaramouche et Pulcinella" avec reprise de la rime en "-a" et de l'idée de terminaison féminine de nom à l'italienne. Notez que pour le second vers de Verlaine la subordonnée relative est détachée en incise par deux virgules, celles à la fin des deux premiers vers, ce qui correspond à la parenthèse des tirets pour la subordonnée relative de Rimbaud, et vu que les deux subordonnées relatives suivent la mention de nom féminin en "-a" et subissent le régime de la rime en "-a", il est aisé de comprendre que le vers de Rimbaud commente et explicite un sens latent du vers de Verlaine. Enfin, dans cette cascade d'équivoques, le verbe "tapote" correspond à "Gesticulent" en attaque de vers dans "Fantoches".
C'est précisément à "Fantoches" que fait allusion aussi l'emploi à la rime de "tapin" qui est à l'évidence une réécriture de l'expression adverbiale "en tapinois" à la rime chez Verlaine. Le tercet contenant l'expression "en tapinois" parle d'une femme qui "Se glisse demi-nue", ce qui superpose une référence sexuelle, et l'expression vient rimer avec "piquant minois", ce qui correspond à l'idée de cet "œil de lapin" "en ribote".
Je me suis contenté de préciser les réécritures en tant que tels, il va de soi que plusieurs échos suggestifs peuvent dès lors être établis entre le recueil de Verlaine dans son ensemble et le neuvain de Rimbaud.
Vous me direz que dans le cas de "Vu à Rome" nous sommes loin de réécritures aussi patentes de passages des Lèvres closes de Léon Dierx, mais je vous ai pointé du doigt que Rimbaud avait établi un système de mise en regard de "Vu à Rome" par rapport à "Fête galante", et bien sûr que, du coup, vous soupçonnez une équivoque sexuelle pour le mot "Nez". Il y a une métaphore de la répugnance à la pénétration anale pédérastique dans "Vu à Rome".
Mais, au plan des quatrains, je voulais encore relever un fait troublant.
Le premier poème connu de Rimbaud où la césure est vraiment délicate à repérer s'intitule "Tête de faune", il n'est composé ni en alexandrins, ni en octosyllabes, mais en décasyllabes. Ce choix s'explique aisément. La césure de l'alexandrin est à la sixième syllabe, tandis que les octosyllabes n'en ont pas. Le poème "Tête de faune" est pourtant écrit en décasyllabes littéraires avec des hémistiches de quatre et six syllabes. Les études métriques de Cornulier et de tous ceux qui l'ont suivi se sont complètement plantés dans l'analyse des césures de ce poème. Mais, le poème est aussi en trois quatrains. J'avais déjà constaté que Carles Cros nommait dans ses recueils des poèmes sous le titre "Trois quatrains", comme si c'était un genre, sauf que les recueils de Charles Cros sont postérieurs à la contribution "Vu à Rome" d'octobre 1871 et à la création de "Tête de faune" dans vraisemblablement les trois premiers mois de l'année 1872.
Etant donné le lien de "Vu à Rome" aux tercets de "Fête galante", je m'empresse d'insister très lourdement sur la présence dans Fêtes galantes de poèmes en trois quatrains, à commencer par "Clair de Lune" qui ouvre précisément le recueil avec en prime un premier hémistiche qui est une réécriture d'un vers de Sainte-Beuve : "Votre âme est un paysage choisi..." Le suivant poème en quatrains de Fêtes galantes, le troisième du recueil est lui aussi en trois quatrains "Sur l'herbe". Je vous invite à évaluer les liens entre "Tête de faune" et les thématiques des poèmes de Fêtes galantes. je rappelle que depuis longtemps on cite sans trop savoir quoi en faire le poème en deux quatrains "Le Faune" du même recueil verlainien pour le comparer à "Tête de faune", poème sur un même sujet en quelque sorte mais en trois quatrains.
Le poème en deux quatrains "Le Faune" contient une mention à la rime "fuite", tandis que "Tête de faune" contient un débordement à la césure sur un participe passé du verbe "fuir", rejet non pris en considération par les métriciens qui n'ont pas bien analysé les césures de "Tête de faune", mais rejet calembour bien connu des poètes du dix-neuvième siècle, puisque les glissades verbales sur les verbes "passer" ou "fuir" sont des lieux communs de la versification d'époque. Rimbaud pratique la glissade sur le verbe "Passer" dans "Ophélie", mais après bien d'autres, et vous avez avant le dix-neuvième siècle déjà des glissades à la césure ou à l'entrevers sur le verbe "fuir". En commentant plus haut les réécriture de "Fête galante" de Rimbaud, je vous ai montré des exemples de déplacement d'un mot à la rime à un mot en rejet il me semble, non ?
Enfin, le premier poème des Fêtes galantes est non seulement en trois quatrains, mais il est composé de décasyllabes littéraires avec succession d'un hémistiche de quatre syllabes et d'un second de six syllabes, comme "Tête de faune". Et cerise sur le gâteau, le premier vers de "Clair de Lune" est un exemple de césure particulièrement acrobatique, malgré l'emprunt à Sainte-Beuve, puisque la césure se fait sur le déterminant "un" :

Votre âme est un paysage choisi[.]
Je vous annonce déjà que je fourmille d'idées de rapprochements entre le recueil de Verlaine et "Tête de faune" de Rimbaud, et j'ai aussi une amorce de réflexion pour comparer une certaine écriture de "Vu à Rome" avec toujours les poèmes du recueil Fêtes galantes de Paul Verlaine.
Fin de partie ? Oui, pour cette fois, je rafle la mise. La partie trois, on verra bien ce qu'il en est, je citerai le poème sur le Vatican des Odeurs de Paris, et je m'essaierai à des mises au point sur Veuillot. Je ne gagne pas tout le temps, je ne sais pas encore ce que ça pourra donner à la fin.

mardi 8 octobre 2024

Du Vatican de Louis Veuillot à la Sixtine de "Vu à Rome"

Le poème "Vu à Rome" pose plusieurs problèmes redoutables d'interprétation. Nous comprenons le sens immédiat du petit récit en trois quatrains, mais les intentions ne sont pas très claires.
J'ai récemment mis un terme définitif au débat si oui ou non il y avait dans ce poème des éléments parodiques du côté de Léon Dierx. La réponse est oui, et j'avais entièrement raison dès le début de souligner la mention "livide" dans "Lazare", j'ai bien sûr compris qu'il fallait passer de la répétition "Nez" de "Vu à Rome" à celle du nom "yeux" dans "Les Yeux de Nyssia", et j'ai souligné à quel point en particulier les vers 7 et 8 étaient une réécriture de poèmes précis, de vers précis même de poèmes du recueil des Lèvres closes. Je garde toujours sous le coude l'idée que les octosyllabes de "Vu à Rome" coïncident avec leur recours par Dierx dans la plaquette publiée au même moment (7 octobre 1871, "Vu à Rome" étant de cette époque) : Paroles du vaincu, même si les sujets traités n'ont rien à voir et qu'il n'y a aucune réécriture. Je précise que j'ai ce mérite que n'ont plus la plupart des universitaires de connaître le code d'emploi des types de vers. Il y a deux grands vers pour la haute poésie : c'est l'alexandrin qui règne depuis le milieu du XVIe siècle, et c'est le décasyllabe aux hémistiches de quatre et six syllabes qui était le vers héroïque, le grand vers avant le milieu du XVIe siècle. L'octosyllabe apparaît certes dans des poèmes de quelque ambition, mais en général en alternance avec l'alexandrin. Vous avez des poèmes des Fleurs du Mal tout en octosyllabes, et la remarque vaut pour les recueils de Victor Hugo, certains poèmes de Rimbaud, mais même dans le cas de Baudelaire, Hugo et Rimbaud l'emploi de l'octosyllabe signifie que nous ne sommes pas dans la grande poésie lyrique. Et tous les vers en-dessous de huit syllabes sont plus familiers, plus chansonniers, moins littéraires, et ils sont acrobatiques à partir de quatre syllabes ou moins. Les autres vers à césure sont classés eux aussi parmi les vers de chanson pour des raisons que je ne détaillerai pas ici.
Donc le fait que "Vu à Rome" soit en octosyllabes relève d'un persiflage à l'égard de Dierx et ironise sur son choix dans le cas du poème revanchard Paroles du vaincu qui en appelle à une reprise ultérieure de la guerre avec les allemands où le massacre aura sa part. Ne dites pas que "Vu à Rome" et Paroles du vaincu n'ont rien à voir. Je ne m'arrête pas là dans le cas de Léon Dierx. D'abord, vu qu'il est question de la chapelle Sixtine, le jeu de mots est assez naturel entre Léon Dierx et Léon X. Il s'agissait d'un pape qui a favorisé la vente des Indulgences, ce qui a causé une crise schismatique précisément au début du XVIe siècle entre protestants et catholiques. Plus précisément, au début, la contestation était saine avec le courant évangélique, puis elle a dérapé avec Luther, personnage qui pose moralement problème et qui était favorable au massacre de centaines de milliers de paysans insurgés, l'image idéalisée des protestants qu'on nous vend ça me fait bien rire. Dans les guerres de religion, je n'ai pas remarqué un comportement exemplaire des protestants en France, il faut arrêter de se la péter. Il y a beaucoup de choses à dire. Protestants pleins de morgue, je vous chie dans la glotte. Les protestants ont fait rater une réforme de l'église de type érasmien, et ils ont pour référence des guignols du genre de Luther et Calvin. En tout cas, le mot "schismatique" apparaît dans le poème de Rimbaud et cela est à relier au calembour entre Léon Dierx et Léon X. Pour ce qui est de la chapelle Sixtine, Léon X a eu un rôle plus secondaire. La chapelle Sixtine est liée à la famille della Rovere et au pape Sixte IV della Rovere dont elle tire son nom. C'est à son époque qu'elle a été créée (1475-1481). Suite à l'épisode de la papauté d'Avignon, la "Capella magna" où se tenaient d'importants conclaves était tombée en ruine pour dire vite, d'où la création de la Chapelle Sixtine. La chapelle est donc créée sous le pape Sixte IV qui va faire venir plusieurs artistes italiens majeurs de son temps pour lui donner du faste : Botticelli, Le Pérugin, Piero di Cosimo, Ghirlandaio, etc.). Dans un deuxième temps, le nouveau pape Jules II, neveu de Sixte IV, va commanditer Michel-Ange pour peindre les fresques sur la voûte, sachant qu'une fissure est apparue et menace tout l'édifice. Le pape Léon X intervient dans un troisième temps en agrémentant la chapelle Sixtine de tapisseries flamandes tissées à partir d'un dessin de Raphaël, elles représentent les histoires des deux apôtres véritablement au fondement de l'église catholique romaine que sont saint Pierre et saint Paul. La fresque du Jugement dernier viendra encore après modifier cet ensemble.
On remarque que la contribution de Léon X cadre parfaitement avec le propos "schismatique" que suppose "Vu à Rome".
Evidemment, on peut penser que Léon Dierx n'est cité que pour le calembour avec Léon X et étudier le poème à la seule mesure des références à la religion. J'insiste plus haut sur le fait que Rimbaud a pris la peine d'introduire des termes clefs du recueil Lèvres closes de Léon Dierx. Il faut nécessairement relier les deux perspectives de lecture.
Et comme j'ai parlé des octosyllabes, j'introduis aussi le débat sur les strophes. Sur la précédente page de l'Album zutique, vous avez une succession sonnet et quatrain, celle du "Sonnet du Trou du Cul" et du quatrain "Lys", ce modèle a été repris sur la marge gauche remplie par un sonnet de Pelletan et un quatrain de Léon Valade. Notez que Léon Valade pourrait faire jeu de mots papal : "Léon V." J'indique ça à tout hasard, d'autant que, dans ma thèse de composition de l'Album zutique, je considère que "Vu à Rome" et "Fête galante" sont tous deux des ajouts postérieurs aux deux dizains à la manière de Coppée et au monostiche parodiant Louis-Xavier de Ricard. Et Rimbaud joue lui aussi comme Pelletan et Valade sur le vis-à-vis des colonnes de poèmes, mais au lieu de reconduire la succession sonnet et quatrain, ce qu'il fera sur un feuillet manuscrit pour "Voyelles" et "L'Etoile a pleuré rose...", il va composer un poème en trois quatrains "Vu à Rome" et un autre poème tout en tercets "Fête galante".
Ici, il faut bien connaître les particularités métriques du recueil Fêtes galantes. En effet, "Vu à Rome" est en trois quatrains, et "Fête galante" en trois tercets, ce qui veut dire que la colonne zutique est une perfide allusion à la forme du sonnet sur deux poèmes. Or, il n'y a pas un seul sonnet dans le recueil des Fêtes galantes, sauf une imitation en douce dans le poème "L'Allée" où derrière un ensemble de quatorze vers d'une traite on reconnaît à l'envers l'ordre des rimes dans un sonnet. Le poème en quatorze vers "L'Allée" a une organisation des rimes ABABAACDDCEFEF. Il s'agit évidemment d'un sonnet retourné, avec certes des irrégularités un quatrain de rimes croisées et un quatrain de rimes embrassées, des tercets sur deux rimes, mais selon un régime d'irrégularités qui était banalisé dans les contributions au premier Parnasse contemporain de 1866. Je vous donne le modèle séquencé à l'envers FEFE CDDC AAB ABA, autrement dit une organisation rimique de sonnet ABAB CDDC EEF EFE à l'envers. Après, si vous n'êtes pas convaincus, c'est que vous êtes un peu lents de la comprenette, mais bon on va ajouter pour les sceptiques que, comme par hasard, nous avons un point de fin de phrase aux seuls vers 6, 10 et 14 : fin du sizain formé par les deux tercets, fin d'un quatrain, fin de l'autre quatrain et du poème.
En clair comme la Lune, la mention "Fête galante" par Rimbaud vous invite à considérer que, bien évidemment, il faut méditer le lien des trois quatrains de "Vu à Rome" et des trois tercets de "Fête galante" comme allusion à un sonnet, et il faut même vous poser la question de l'éventuelle relation pour les visées de sens entre la parodie de Dierx et la parodie de Verlaine. Le recueil Fêtes galantes n'est pas exempt d'alexandrins. Le poème "L'Allée" en est un exemple, mais les alexandrins sont peu nombreux dans l'ensemble des vingt-deux poèmes. Je remarque que "Vu à Rome" en octosyllabes dégraisse le lyrisme plutôt en alexandrins du recueil Lèvres closes, tandis que "Fête galante" surenchérit en fait de légèreté avec des vers très courts qui ne sont pas si présents dans le recueil de Verlaine. Dans Fêtes galantes, vous avez quelques poèmes en octosyllabes, quelques poèmes en décasyllabes aussi, une poignée en alexandrins, mais après vous avez deux poèmes en vers de sept syllabes "Mandoline" et "En sourdine", un poème en vers de six et quatre syllabes "A Clymène", où noter que les vers de quatre syllabes mentionnent à la rime "odeurs" et "parfums", un poème en vers de cinq et deux syllabes "Colombine", et puis c'est tout.
Le cadre galant des poèmes du recueil verlainien peut être comparé au faste de la Sixtine, d'autant qu'il suppose la présence de personnages comiques précisément italiens : Pulcinella, Colombine, etc. On sent aussi que Léon Dierx, l'ami de Catulle Mendès, est subrepticement repoussé parmi les grincheux, alors que les poèmes de Léon Dierx font pourtant un pied-de-nez à la foi catholique. Il va être  question de Louis Veuillot, et justement Veuillot est le personnage qui défend l'Eglise avec le discours rigide d'un ultramontain qui se met à dos les abbés gallicans eux-mêmes, alors qu'il est réputé pour son goût de l'obscénité verbale dans la polémique et pour les frasques sexuelles de sa jeunesse qu'il avoue lui-même.
Et il faut désormais songer aussi à comparer "Vu à Rome" à d'éventuels poèmes de Verlaine, ce qui n'a jamais été fait.
Maintenant, il y a un discours sur la religion dans "Vu à Rome", avec l'idée du schisme. Bernard Teyssèdre a publié avant moi sur "Vu à Rome" dans les pages de son livre Arthur Rimbaud et le foutoir zutique, et il est parti dans toutes les directions, et il vous a offert l'intégralité de ses réflexions. Mais, dans l'ensemble, il a fait allusion si je ne m'abuse à l'actualité dans la presse des tensions entre catholiques. Je ne sais plus s'il a employé l'expression "vieux-catholiques" pour les religieux du sud de l'Allemagne qui menaçaient de faire schisme, mais je l'ai employée en tout cas dans mes articles sur l'Album zutique sur mon blog. Toutefois, je n'arrive pas encore à cerner ce qu'a pu lire directement Rimbaud sur le sujet. Moi, je veux pouvoir dire que c'est tel texte que Rimbaud a lu ou pouvoir dire voilà un maillage serré de textes au travers duquel Rimbaud n'a pas pu passer sans y prêter attention. Il y a une recherche à faire dans la presse d'époque. Yves Reboul a publié deux articles sur "Vu à Rome" où il ferre de plus près l'idée d'une allusion directe de Rimbaud à ce sujet d'actualité. Malheureusement, il rejette le sujet important de la parodie de Léon Dierx et l'idée d'une logique où Rimbaud parle certes d'un sujet politique d'actualité mais pour mettre cela en résonance avec les débats des poètes de Paris dans cette période trouble postérieure à la répression de la Commune.
Et puis, il y a donc aussi les interventions plus anciennes de Steve Murphy qui a émis l'hypothèse que Rimbaud décrivait Veuillot en frère Milotus dans "Accroupissements" et qu'il pouvait faire allusion à nouveau à Veuillot dans "Vu à Rome" et notamment à deux titres de livres connus de Veuillot Parfums de Rome et Odeurs de Paris, en sachant que Murphy exhibe une iconographie de caricatures à l'encontre de Veuillot, caricatures qui comportent aussi du texte.
Sur ce blog, j'ai publié une découverte inconnue des travaux de Murphy : les quintils du poème "Accroupissements" ont une forme inhabituelle ABABA au lieu de ABAAB ou AABAB. La forme de Rimbaud vient des faux-quatrains faux-quintils de Baudelaire, à savoir des quatrains de rimes croisées ABAB allongés d'une répétition du premier vers. Baudelaire a également pratiqué le quatrain de rimes embrassées ABBA allongé d'une répétition du premier vers. Or, dans Les Epaves, Rimbaud a pu lire un poème inédit de Baudelaire "Le Parnaymphe" machin-bidule où les quintils de vers courts sont sur le mode ABABA, avec mention de Veuillot et du nom "chaudron", terme clef du premier quintil du poème "Accroupissements". Cet indice vient donner du crédit à l'hypothèse de Murphy.
J'ajoute un autre point : j'ai montré que "Accroupissements" et "Oraison du soir" s'inspiraient abondamment du poème "Un voyage à Cythère" et que les césures sur la forme "comme un" ou son équivalent "tel qu'un" étaient des citations de césures du poème "Un voyage à Cythère", et j'en profite pour souligner que le titre "Un voyage à Cythère" présuppose en principe une grivoiserie du type des Fêtes galantes, attente de lecteur déçue dans le cas du poème baudelairien.
Maintenant, je cherche un moyen de rendre moins vague les allusions éventuelles à Louis Veuillot dans les deux poèmes de Rimbaud.
Rimbaud ne s'est pas concentrée sur la tête boutonneuse de Veuillot, et il vise plus particulièrement le nez que Veuillot avait assez proéminent, mais on peut toujours prétendre que Rimbaud se moque d'un gros nez sans penser forcément aux caricatures connues de Veuillot.
Comment chercher ?
Il y aurait déjà un important angle d'attaque à cerner du côté des écrits de Louis Veuillot dans la presse après la Commune, et en particulier aux mois de septembre et octobre 1871.
On peut bien sûr relire l'ensemble des poésies de Veuillot. Rimbaud connaissait très bien le recueil Les Couleuvres qu'il cite dans sa correspondance, mais il existe aussi un autre recueil dont le titre est soit Satires, soit avec une orthographe ancienne valant jeu de mots Satyres. Le recueil Les Couleuvres est accessible sur le site Gallica de la BNF et vu que Rimbaud l'a possédé c'était la première lecture imposée. Je l'ai lu il y a longtemps, je vais le relire prochainement, mais j'avais été déçu. Pour les Satyres ou Satires, je n'ai pas trouvé d'exemplaire tel quel sur le site Gallica de la BNF. Il y a une édition postérieure des poésies de Louis Veuillot en 1878, je crois, que j'ai lue en intégralité ou peu s'en faut, et que je n'ai pas trouvée intéressante en fait de rapprochements éventuels avec "Vu à Rome", mais je n'ai pas supporté de ne pas avoir le recueil d'époque auquel je voulais accéder avec sa forme et sa distribution précises. Cela m'a agacé, et j'ai bâclé ma recherche.
J'ai trouvé des récits en prose de Veuillot dont un qui a l'air d'avoir inspiré quelque peu Verlaine pour le sonnet "Mon rêve familier". Il y a plusieurs publications de Veuillot, à noter que le livre Le Lendemain de la victoire publié en 1872 est une reprise de textes déjà parus au moment des révolutions de l'année 1848. Pour l'instant, je voudrais privilégier ce que Veuillot a écrit sur les événements de l'année terrible : guerre franco-prussienne, Commune et bien sûr remous au sein de l'église catholique, à quoi ajouter le problème de l'état italien par rapport à l'indépendance du Vatican. Et puis, il y a les deux livres classiques aux titres qui imposent le rapprochement avec "Vu à Rome", d'un côté Les Parfums de Rome, de l'autre Les Odeurs de Paris. Ce dernier ouvrage est complémentaire, il est récent encore puisqu'il date de 1867 et il contient bien sûr des pages sur Rome, et si Rome est dans le premier ouvrage les développements sur les odeurs repoussantes sont dans le second. Je n'ai pas trouvé Les Parfums de Rome sur le site Gallica de la BNF, et, par conséquent je me contente d'une lecture en cours des Odeurs de Paris.
Enfin, Murphy cite des caricatures au sujet de Veuillot, et bien sûr on rappelle souvent le poème des Châtiments qui s'en prend à Veuillot sans le nommer. Notez au passage que dans Les Odeurs de Paris certains auteurs sont mentionnés normalement, tandis que d'autres sont à identifier derrière des pseudonymes, du genre Galvaudin pour si j'ai bien suivi Emile de Girardin... Dans "Accroupissements", "Milotus" serait un prête-nom de la même farine pour Veuillot selon les réflexions de Murphy.
Et j'ai trouvé pas mal d'ouvrages, dont certains en vers, qui épinglent Veuillot. Il y a des ouvrages de l'abbé Descharmes, et cela veut dire qu'un homme d'église gallican règle publiquement des comptes avec l'ultramontain aux charges paradoxalement obscènes. Je vous citerai prochainement plusieurs poèmes que j'ai trouvés faisant la satire de Veuillot. C'est un personnage public sur lequel on publiait abondamment finalement. Ce n'est pas de peu d'importance si on envisage que Rimbaud y fasse directement allusion dans deux de ses poèmes.
Enfin, la dernière partie des Odeurs de Paris consiste en un ensemble de sonnets précédé d'un texte en prose. J'y ai trouvé un sonnet sur le Vatican qui n'offre pas de réécritures dans "Vu à Rome", mais il y a une symétrie de sujets qui est assez frappante.
C'est cette découverte qui donne son titre à l'article que vous venez de lire, et comme l'heure file je me propose de citer ce poème prochainement. Vous trouverez sûrement cela décevant par rapport à vos attentes, mais moi je ne vise pas à une lecture où la compréhension de "Vu à Rome" se suffit à elle-même. Je veux retrouver les textes ciblés directement par Rimbaud pour apprécier dans toute son étendue la visée de sens de son morceau satirique.

dimanche 6 octobre 2024

"Les Déserts de l'amour" : constance et ironie romantiques !

Avec son statut d'œuvre brève à part qui se voit du coup très peu citée, la prose des "Déserts de l'amour" est un parent pauvre des études rimbaldiennes, alors que son importance dans la rapide évolution poétique de Rimbaud est sans aucun doute bien réelle.
Si nous laissons de côté la qualification de poèmes en prose, il n'en reste pas moins que c'est la première expérience connue d'écriture poétique en prose de la part de Rimbaud. Les récits des "Déserts de l'amour" n'ont pas du tout la même nature littéraire que la nouvelle Un cœur sous une soutane, et leur composition est autrement élégamment stylisée que ce à quoi nous assistions avec la pièce précoce "Le Rêve de Bismarck", même si cette dernière a pu être retouchée par Jacoby, l'éditeur censeur du Progrès des Ardennes. Et en même temps, les récits des "Déserts de l'amour" posent la question du potentiel de romancier d'Arthur Rimbaud. Il s'agit de deux récits en prose qui ont l'apparence de chapitres étant donné les indices de continuité dans les attaques : "C'est certes la même campagne[,]" "Cette fois, c'est la Femme que j'ai vue dans la ville [...]". Ces deux récits pourtant autonomes sont par ailleurs précédés d'un "Avertissement", ce qui correspond plutôt au lancement d'un roman qu'au lancement d'un projet de poésies lyriques.
Sur la datation des "Déserts de l'amour", je me permets d'aller vite. Les manuscrits nous sont parvenus par l'intermédiaire du chansonnier Millanvoye qui avait reçu un ensemble de manuscrits remis à Forain par Rimbaud sinon Verlaine en mai-juin 1872, la liasse manuscrite contenant des poèmes datés précisément du mois de mai 1872. Une lettre de Verlaine à Rimbaud datée d'avril 1872 nous apprend que Verlaine a confié à Forain les manuscrits de Rimbaud pour les mettre en sécurité. Mais il s'agit alors d'un dossier antérieur au retour de Rimbaud à Paris. A son retour à Paris, soit Rimbaud a repris les manuscrits autographes à Forain, soit il a remanié le dossier que détenait Forain, puisque nous avons un remplacement de la copie de "L'Homme juste" avec deux quintils inédits de la main de Rimbaud lui-même, quintils composés visiblement en mai 1872 même pour maudire les Justes de la revue La Renaissance littéraire et artistique, puis des ajouts de quatrains de la main de Verlaine à une copie antérieure des "Mains de Jeanne-Marie". Partant du principe que les poèmes de Rimbaud n'existaient pas que par les seules copies connues de Verlaine, j'imagine que Forain possédait jusqu'en mai des copies autographes, puis qu'il a hérité d'un jeu de copies par Verlaine qui faisait office de doublon. Hélas, en mai 1872, le portefeuille de manuscrits autographes, le portefeuille le plus important et le plus abouti, sans doute aussi le plus complet (avec "Bateau ivre", etc.) est sans doute passé dans les tiroirs de Verlaine dans la résidence de la famille Mauté de Fleurville. En tout cas, de toute évidence, Rimbaud a remis à Forain un jeu de 24 pages de poèmes recopiés par Verlaine, poèmes en vers réguliers composés de septembre 1870 ("Les Effarés") au mois de février 1872 ("Les Mains de Jeanne-Marie"), il y a joint des compositions toutes fraîches : "Comédie de la soif", "La Rivière de Cassis", "Bonne pensée du matin" et "Larme", et il faut y ajouter bien évidemment la prose qui nous intéresse ici : "Les Déserts de l'amour". Le 7 juillet 1872, Rimbaud et Verlaine quittent soudainement la vie littéraire de la capitale, fuguent en Belgique, puis en Angleterre, pendant que s'engage le conflit conjugal juridique avec Mathilde. Celle-ci a fait lire des lettres de Rimbaud à des proches, et pour étouffer le scandale Verlaine veut faire croire que les extraits lus sont en réalité une fiction littéraire de Rimbaud intitulée "La Chasse spirituelle". Plus tard, dans Les Poètes maudits, Verlaine ne se souvient plus du titre, mais parle de poèmes en prose contenant les plus fins aperçus psychologiques qui ont été jetés au panier pour des raisons rancunières de la plus basse mesquinerie. Et pour précision, Verlaine donnait le change entre d'un côté des poèmes en prose et de l'autre un récit sous pli cacheté intitulé "La Chasse spirituelle". Jacques Bienvenu a plaidé pour l'idée que le récit "La Chasse spirituelle" n'existait tout simplement pas. Mon idée est qu'il n'a pas existé de pli cacheté, et qu'il n'existait que des poèmes en prose peu nombreux, et ces poèmes en prose sont pour moi "Les Déserts de l'amour" dans une version éventuellement augmentée, pas beaucoup plus conséquente, mais peut-être un peu. Il est possible aussi que le titre ait évolué de "Les Déserts de l'amour" à "La Chasse spirituelle". En tout cas, dans Les Poètes maudits, Verlaine parle d'un récit en prose perdu contenant de fins aperçus psychologiques, et le dossier Forain fournit ce qui correspond exactement à cette description, les deux récits des "Déserts de l'amour" flanqués d'un "Avertissement" typique des romans d'introspection amoureuse. On peut difficilement faire plus adéquat.
La fugue de Rimbaud et Verlaine a  mis un terme au projet, les manuscrits sont demeurés à Paris chez les Mauté, et Rimbaud ne les récupérera jamais. Il ne pensera pas non plus à en récupérer un double partiel auprès de Forain pour des raisons qui, là, nous échappent complètement.
Abstraction faite des proses qui parodient quelque peu les Evangiles, Une saison en enfer a pris le relais des "Déserts de l'amour" en tant que récit en prose, puisque les poèmes en prose des Illuminations offrent certes des récits, mais pas un ensemble narratif suivi. Et le thème de la mort prouve l'importance du lien entre "Déserts de l'amour" et Une saison en enfer : dans l'Avertissement des deux récits remis à Forain, nous apprenons que le locuteur : celui qui emploie la première personne "je", est un jeune homme "fuyant toute force morale" qui, plus "troublé" et "ennuyé" que quiconque en ce monde, n'a fait "que s'amener à la mort comme à une pudeur terrible et fatale", ce qui correspond on ne peut plus clairement à un avant-goût des étapes d'un révolté qui cherchait à périr jusqu'à ce que l'imminence du "dernier couac !" lui fasse réévaluer ses objectifs.
Pour parler comme Pierre Brunel et Yann Frémy, l'ensemble des "Déserts de l'amour" fait partie des plus indiscutables "avant-textes" utiles à une étude de la genèse du projet Une saison en enfer.
Mais il y a encore du chemin à parcourir avant de poser ainsi le débat. Pour l'instant, nous avons un récit qui a une conception proche du roman d'introspection et qui développe en même temps une forme d'écriture qui s'apparente nettement à un essai de poésie en prose.
Ce qui m'a toujours frappé avec "Les Déserts de l'amour", c'est cette impression forte de lire des récits sur des patrons mille fois connus, mais améliorés par la perfection aboutie de la poéticité qui s'en dégage.
Je lis "Les Déserts de l'amour" et je me sens sur un terrain romantique familier. Le premier modèle qui me vient à l'esprit n'est rien d'autre que La Confession d'un enfant du siècle de Musset. Je ne suis pas le seul à y penser, d'autres l'ont déjà cité depuis bien des décennies, en compagnie du René de Chateaubriand. Malheureusement, cette impression forte n'a, semble-t-il, jamais été approfondie par quiconque. Je n'ai pas encore lu le livre consacré aux Déserts de l'amour par Christophe Bataillé. Je prévois de l'acheter, je vais finir par l'acheter, mais j'aurais préféré le lire en bibliothèque plutôt que débourser 40 ou 80 euros pour une étude de 370 pages sur trois feuillets manuscrits. Une bonne partie de l'étude est d'intérêt limité : confirmation de la datation plausible de mai 1872, des remarques philologiques et génériques dont j'appréhende le caractère dérisoire, et les titres de la troisième partie consacrée au sens du récit ne me parlent pas du tout : "Dossier à charge", "L'Agneau, le loup et le chien", "L'éteignoir" et "A juste titre". Je constate qu'aucun lecteur de cette thèse n'en tire des remarques conséquentes et décisives. Dans le Dictionnaire Rimbaud paru en 2021, aux mêmes éditions Classiques Garnier, Bataillé ne traite personnellement que de l'étude du manuscrit des "Déserts de l'amour", et l'autre intervenant, Hyojeong Wi, ne développe aucune lecture suivie renouvelée de ces deux proses.
Ce qui m'intéresse dans ce stade de ma réflexion, c'est l'absence d'étude sur les sources romanesques aux "Déserts de l'amour", et ce que je vois se dessiner à la lecture du texte de Hyoeong Wi c'est que le caractère onirique du récit a occulté sa dimension romanesque. Cela semble se retrouver dans l'étude de Bataillé puisque deux sous-parties de son "Approche générique" portent les titres suivants : "La question du rêve ou le rêve en question" et "Poétique de la prose". Loin de moi l'idée de me détourner des réflexions des chercheurs sur l'onirisme des "Déserts de l'amour", mais il me semble primordial d'explorer les modèles d'introspection psychologique des romans dont s'inspire à l'évidence Rimbaud.
Nous avons affaire à des récits d'amour d'un jeune homme qui expose les émotions par lesquelles il passe et qui les interroge. Il ne faut pas s'écarter de cette base. Qui plus est, je m'empresse de souligner que l'Avertissement a une forme de dérision brutale qui fait pour une fois penser à Isidore Ducasse, on a une écriture ironique tout à fait similaire à celle des Chants de Maldoror : "n'ayant pas aimé de femmes - quoique plein de sang !" et surtout : "[...] il faut sincèrement désirer que cette âme, égarée parmi nous tous, et qui veut la mort, ce semble, rencontre en cet instant-là des consolations sérieuses et soit digne !" Le persiflage est ici d'une évidence absolue.
Il me faudrait produire une étude comparative entre "Les Déserts de l'amour" et La Confession d'un enfant du siècle, mais je dois avouer que à chaque fois que j'arrive au récit des amours avec madame Pierson le roman de Musset a tendance à me tomber des mains. Je me suis promis pourtant d'un jour relire intégralement ce roman d'une traite pour pouvoir bâtir un article comme il se doit.
En attendant, j'ai une deuxième référence à citer. Les récits d'amour remontent à la plus haute Antiquités, mais il est ici question d'un tout jeune homme découvrant la vie et les femmes, et ce n'est pas du tout un récit à la Marivaux non plus, il s'agit d'une expérience faite de souffrances. On peut penser à Jean-Jacques Rousseau, mais il faudrait une enquête du côté des Souffrances du jeune Werther de Goethe. Je pense que c'est dans cette continuité romanesque-là que se situe La Confession d'un enfant du siècle et "Les Déserts de l'amour", ainsi que René de Chateaubriand. Cependant, il y a un roman d'introspection psychologique très célèbre au début du dix-neuvième siècle qui n'est autre que Adolphe de Benjamin Constant. C'est un roman très court. Il est clairement dans la lignée du roman cité plus haut de Goethe. Constant était un ami de Mme de Staël et son roman fait parler un jeune homme de vingt-deux ans qui a fait ses "études à l'université de Gottingue", le nom de ville "Gottingue" étant peut-être une facétieuse allusion au nom de l'auteur des Souffrances du jeune Werther
Le roman s'est enrichi de deux préfaces à partir des deuxième et troisième éditions, mais il s'ouvre véritablement par un "Avis de l'éditeur" qui fait déjà partie de la fiction : on peut ne pas lire les préfaces, mais il est indispensable de lire cet "Avis" avant de consommer la lecture des "chapitres", puisque cet "avis" annonce l'intérêt de la partie finale de l'ouvrage avec une "Lettre à l'éditeur" et sa "Réponse".
Je fais sans hésiter le rapprochement entre le mode rimbaldien de l'Avertissement et cet "Avis de l'éditeur". Evidemment, il faut ensuite partir à la recherche des autres modèles d'avis ou avertissements dans les romans parus à l'époque entre la publication d'Adolphe et la composition des "Déserts de l'amour". Je ne tiens pas du tout à imposer le roman de Constant en source directe pour Rimbaud. Je veux simplement montrer que l'histoire littéraire permet de relier Adolphe aux "Déserts de l'amour".
Passons au deuxième stade de ma réflexion.
Le roman de Benjamin Constant est un peu particulier. Le héros, Adolphe, a reçu une certaine éducation stricte qui l'invite à fonder une famille et à respecter la femme dans le mariage, mais ceci ne va pas sans un étrange contrepoids. Le père d'Adolphe considère qu'on peut s'amuser avec les femmes, tant que ça n'engage à rien, et, enfant, Adolphe était surpris de voir les gens sourire finement en espèces de complices lorsqu'il y avait des récits d'amours contraires à la morale enseignée. La logique du récit conduit par Constant relève d'une sorte de mélange indistinct entre sincérité et hypocrisie. Les personnes ne sont pas tout d'une pièce, nous dit le narrateur Adolphe. Il y a un mélange de vrai et de faux, etc. En clair, jusqu'à un certain point, Adolphe s'éprend d'une femme mariée, mais il sait que son amour n'est pas solide, sauf qu'avec l'étrange licence que lui a fait observer son père il se met en tête de séduire pour de bon cette femme mariée et se retrouve dans une situation qui va le dépasser complètement, puisque s'il ne saurait se marier avec elle il se retrouve pris dans un scandale public, et au lieu de raconter la difficulté de deux êtres à se dire leur amour le récit se concentre sur la difficulté du narrateur à se retirer d'une relation amoureuse compromettante. Et ce que nous explorons, c'est l'insuffisance du sentiment amoureux chez le héros Adolphe, avec notamment à la fin du chapitre V, une révélation théâtrale, puisque la femme amoureuse Ellénore met un mot sur les sentiments réels du jeune homme, il a une certaine générosité qui le fait agir par pitié comme s'il était amoureux. C'est un des moments les plus fins du roman, et c'est un moment d'aperçu psychologique. Tout n'est pas si solide que ça dans l'analyse psychologique du roman, puisqu'il manque dans les réflexions des personnages les émois sexuels qui ont poussé à agir, puisqu'on enrobe un peu facilement la légèreté morale des deux personnages. Ellénore ne fait aucun cas de ses enfants, par exemple. Les deux personnages sont tout de même assez foncièrement immoraux. Mais peu importe, l'analyse psychologique du faux sentiment amoureux d'Adolphe reste bonne et puis c'était un sujet romanesque assez neuf, prenant le contrepied des romances habituelles. Et ce n'est pas non plus un roman sur un libertin cynique du type de Valmont des Liaisons dangereuses. Rimbaud est lui-même très différent dans "Les Déserts de l'amour" où il dépeint un personnage épris vivant intensément ses amours. Il n'empêche pas que l'inversion ironique du roman de Constant est particulièrement intéressante à rapprocher du récit rimbaldien qui, après tout, est lui-même ironique, mais à un niveau plus implicite.
L'Avertissement nous annonce que le personnage des "Déserts de l'amour" cherche à mourir, mais il semble aussi considérer que le récit n'a pas de véritable conclusion. Le personnage serait encore à chercher la mort et serait encore à détourner de la mort par des consolations sérieuses et dignes.
Peu importe ce que prévoyait d'écrire Rimbaud, nous n'avons que deux récits attribués à un tout jeune homme qui nous sont parvenus.
Ici, la comparaison peut opposer les modes d'écriture. Constant n'est pas du tout un poète. Il écrit un roman d'amour comme on disserte dans un débat d'idées, et le charme littéraire réside dans les effets d'éloquence, dans la recherche de formes grammaticales rhétoriques un tant soit peu élaborées. Nous sommes aux antipodes des choix de Rimbaud. Voulant composer des poèmes en prose, Charles Baudelaire a opté pour les ressorts de la prose habituelle, il a opté pour la dissertation, il a opté pour le déroulement grammatical des énoncés. Rimbaud opte pour des phrases moins élaborées, souvent de la forme ramassée : sujet verbe compléments. Il y a bien des compléments circonstanciels ou des subordonnées, mais Rimbaud ne crée pas des agencements grammaticaux rhétoriques, il ne déploie pas une phrase organisée en plans de compréhension, comme c'est le cas de Benjamin Constant. Je vous cite des extraits du seul premier chapitre en guise d'illustrations :

Organisation d'un raisonnement sur plusieurs phrases par des amorces clefs pour chaque phrase : "L'intention de mon père... Il voulait ensuite... Ces espérances l'avaient rendu..."
Correctif verbal en incise : "Il avait toujours accordé, quelquefois prévenu mes demandes à cet égard."
Introduction d'une espèce de définition poussée par juxtaposition : "Je ne savais pas alors ce que c'était que la timidité, cette souffrance intérieure qui nous poursuit..."
Enchâssement de subordonnées explicatives : "cette souffrance intérieure qui nous poursuit... qui refoule sur notre cœur... qui glace nos paroles... qui dénature... et ne nous permet... comme si nous voulions..."
Reprise d'un mot pour développer un raisonnement annexe : "Cette indifférence sur tout s'était encore fortifiée par l'idée de la mort, idée qui m'avait frappé très jeune, et sur laquelle..."
Il y a bien un ressort poétique qui apparaît avec une certaine maîtrise sous la plume de Constant, une exploitation du miroir autour d'une répétition de mot : "[...] et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux."
Les emplois de "que", conjonction ou forme adverbiale restrictive, s'accumulent dans les phrases du roman, et de temps en temps Constant passe naturellement à l'exhibition de structures répétitives qui donnent à la phrase une structure élaborée claire et sensible : "J'étais reconnaissant de l'obligeance qu'on me témoignait ; mais tantôt ma timidité m'empêchait d'en profiter, tantôt la fatigue d'une agitation sans but me faisait préférer la solitude..." / "Mes paroles amères furent considérées comme des preuves d'une âme haineuse, mes plaisanteries comme des attentats..." / "Elle pèse tellement sur nous, son influence sourde est tellement puissante..." / "Nous ne sommes plus surpris alors que de notre ancienne surprise, et nous nous trouvons bien sous notre nouvelle forme..." (Note : passage de "surpris" à "surprise" couplé à l'opposition "ancienne" et "nouvelle") / "[...] ils n'en plaisantent plus, parce que le mépris remplace la moquerie, et que le mépris est silencieux."
Les répétitions jouent un rôle dans la prose de Rimbaud, mais ça n'a pas du tout la même allure rhétorique, voyez avec l'exemple "même" :
C'est certes la même campagne. La même maison rustique de mes parents : la salle même où les dessus de porte...
Le premier des deux récits des "Déserts de l'amour" dont nous venons de citer le début ne contient que des éléments de narration et de description. Nous ne pouvons presque pas extraire une phrase d'analyse psychologique. Je peux à peine relever la phrase : "c'était pour être plus libre". Les modalisations ne font qu'esquisser le recul du raisonnement, tout en demeurant dans la mise en récit : "je puis dire que c'était un petit chien", "ce n'est pas pour me rappeler son bras...". Le passage suivant : "Moi j'étais abandonné, dans cette maison de campagne sans fin", ne s'élève pas à l'analyse du sentiment d'abandon, on reste dans la description et le récit. La deuxième histoire des "Déserts de l'amour" qui commence par : "Cette fois, c'est la Femme..." semble impliquer une part d'introspection plus grande, mais ça reste assez vague tout de même et sans se séparer de la mise en récit : "Je fus très ému, et beaucoup parce que c'était la maison de famille", "et elle, mondaine, qui se donnait", "Les amis [...] répondaient faussement [...]". L'articulation entre les deux derniers paragraphes s'approche d'un basculement dans le discours analytique : "Et mon épuisement me revenait pourtant toujours !" amorce un retour à la réflexion qui domine bien l'ensemble du dernier paragraphe amorcé par la phrase : "J'ai compris qu'elle était à sa vie de tous les jours [...]" Cependant, en fait d'analyse, le dernier paragraphe est assez frustrant, le narrateur conclut qu'il ne reverra jamais cette Femme et monte en épingle la montagne de larmes que l'événement lui a coûté.
Un fossé s'établit entre Adolphe et "Les Déserts de l'amour". Toutefois, le début du chapitre II du roman de Constant permet un double rapprochement avec Musset et Rimbaud, puisque nous avons la figure de l'ami corrupteur qui apparaît, ce qui est à comparer très nettement avec La Confession d'un enfant du siècle de Musset, et on peut quelque peu penser à l'ami du poète des "Déserts de l'amour", sachant qu'il voulait être "plus libre" et ce désir d'être "libre" est aussi une constante du narrateur dans Adolphe :
   Un jeune homme avec lequel j'étais assez lié cherchait depuis quelques mois à plaire à l'une des femmes les moins insipides de la société dans laquelle nous vivions : j'étais le confident très désintéressé de son entreprise. Après de longs efforts il parvint à se faire aimer ; et, comme il ne m'avais point caché ses revers et ses peines, il se crut obligé de me communiquer ses succès : rien n'égalait ses transports et l'excès de sa joie. Le spectacle d'un tel bonheur me fit regretter de n'en avoir pas essayé encore ; je n'avais point eu jusqu'alors de liaison de femme qui pût flatter mon amour-propre ; un nouvel avenir parut se dévoiler à mes yeux [...]
Il faut prêter attention à la précision du récit. Adolphe a déjà suivi l'exemple de son père en fait d'amourettes sans conséquences ni avenir. Au début du premier chapitre, Le père a été indulgent pour diverses fautes commises par son fils durant ses études, ce qui inclut les frasques sexuelles visiblement. Ici, il est question de séduire une femme échappant à l'insipidité commune. Dans le premier récit rimbaldien, il est question de livre cachés d'un prêtre par l'apparence, au sein d'un récit sur les rêves amoureux d'un jeune homme, et ces livres sont dits avoir trempé dans l'océan, autrement dit dans un infini de vie au-dessus de l'insipidité sociale. C'est dans un contexte d'isolement insipide, mais fort de telles lectures licencieuses, que le narrateur prend prétexte de la servante pour découvrir le plaisir sexuel immoral. Les implications sont différentes du roman de Constant, puisque la servante n'est pas une personne des moins insipides de la société. L'intérêt est ici dans la découverte d'une sexualité sans tabou, favorisée par une situation sociale particulière, et on a plutôt l'image d'un personnage encore un peu niais qui se fait une représentation idéalisée du plaisir à deux. Le récit montre clairement que le plaisir sexuel ne suffisait pas au narrateur qui après l'acte, qu'il l'ait vécu en rêve ou non, plonge dans une tristesse déçue. Le personnage se faisait une idée de plaisir divin de la sexualité, mais ce fut un acte de sexualité sans amour si je comprends bien le récit et le narrateur qui ne se rappelle plus rien de la servante a l'impression qu'après le plaisir sexuel il ne lui reste rien. Il n'a pas obtenu le petit bout d'éternité en souvenir qu'il convoitait. Les récits des "Déserts de l'amour" font nettement songer au thème du poème "Les Soeurs de charité" soit dit en passant, et l'importance des larmes invite aussi à ajouter des poèmes en prose comme la série des cinq "Enfance" au corpus qui semble pouvoir se dessiner autour des "Déserts de l'amour" et d'Une saison en enfer.
Poursuivons !
Notons que cette rencontre d'Adolphe avec un ami s'exprime dans des phrases qui se rapprochent d'un coup plus nettement du style dynamique et concis des deux récits rimbaldiens, ce que renforce aussi le recours à des temps verbaux du passé. Adolphe insiste aussi sur les principes moraux qu'il a appris dans la "maison de [s]on père", autrement dit dans la "maison de famille", et on a la même idée de poids de la maison de famille chez les deux écrivains. La différence, c'est qu'Adolphe a "adopté sur les femmes un système assez immoral" du fait même de l'influence particulière du père, alors que l'immoralité du personnage rimbaldien n'est pas liée à l'influence pernicieuse de la famille.
Suite à l'envie de faire comme son ami, Adolphe découvre alors le personnage féminin d'Ellénore, une femme de dix ans plus âgée que lui, une femme mariée, mais une femme avec laquelle il a des conversations intéressantes. Rimbaud offre des récits plus triviaux : découverte de la sexualité par le fantasme bourgeois classique du fils de famille qui profite de la servante, puis idée de l'enfant pauvre à qui une mondaine vient se donner. Ici, il y a un sentiment d'élite intellectuelle qui rapproche les deux amants. Notons tout de même la restriction : "Ellénore n'avait qu'un esprit ordinaire". Adolphe admire ses idées justes, sa simplicité, la noblesse et l'élévation de ses sentiments. Eprouvant un besoin d'amour et aussi un vain désir de succès, Adolphe décide de séduire cette femme. Tout est affaire d'instant clef, mais il n'est pas amoureux en tant que tel. Adoptant une théorie du mélange humain, Benjamin Constant peint un personnage qui sait qu'il n'est pas amoureux, mais qui est quand même emporté par un sentiment amoureux non maîtrisé. On sent quelque peu le lecteur des Maximes de La Rochefoucauld avec les occurrences "amour-propre". Bien qu'il ne soit pas amoureux, Adolphe est tout entier à son objectif amoureux et il déclare sa flamme par lettre. Pour le rapprochement avec Rimbaud, deux choses m'intéressent. D'abord, il y a le côté excessif des émotions, émotions dont on sait qu'elles ne sont pas pleinement sincères chez Adolphe. Il est pourtant dominé par une émotion amoureuse, et surtout il va sortir des propos absolus du type "ma vie dépend de vous", etc. Il va être absolu dans sa déclaration amoureuse, et dès les premiers échanges. L'autre aspect, c'est le fait d'aller chez l'un ou l'autre. En réponse à sa lettre par exemple, Adolphe apprend qu'il ne pourra être reçu chez elle avant le retour de son mari. Je pense à la mondaine qui vient de manière inespérée dans la chambre du pauvre jeune homme. Pour l'expression excessive des sentiments, nous avons le second récit exalté des "Déserts de l'amour", qui contraste avec l'expérience décevante de la servante, et dans le roman de Constant c'est un peu surprenant de voir le récit s'emballer. Le personnage vient à peine d'envoyer des signes à l'être aimée, vient à peine de se déclarer par lettre et le voilà qui court à la maison de cette femme pour savoir pourquoi elle ne répond pas. Nous avons droit à un récit haletant à phrases courtes de la sorte :
[...] Je courus chez Ellénore ; on me dit qu'elle était sortie. Je lui écrivis ; je la suppliai de m'accorder une dernière entrevue ; je lui peignis en termes déchirants mon désespoir [...] Je me présentai de nouveau chez elle le lendemain. Elle était partie pour une campagne dont les gens ignoraient le nom. [...]
   Je restai longtemps immobile à sa porte [..;]
Ce n'est qu'une partie des réactions enflammées du héros, et il a beau nous rappeler que son "amour-propre" s'en mêle et qu'il appréhende que cette femme réagisse mal à sa déclaration écrite, j'ai un peu de mal à trouver vraisemblable ou naturel ce comportement excessif dans ce récit où la déclaration amoureuse est tout de même quelque peu jouée. Enfin, bref ! On a droit aux clichés de la mort en pâmoison si l'être aimé ne vient pas, ne répond pas, etc. C'est un peu ces ressorts sur lesquels joue aussi Rimbaud, pour les tourner selon un autre angle d'attaque tout autant en dérision.
Constant aime joue sur une symétrie souffrir de la solitude, souffrir en société. Je n'ai plus les extraits précis en tête, mais il y a une phrase consacrée à Adolphe, puis une autre à Ellénore dans les premiers chapitres du roman.
Cela semble pouvoir être tout pour les rapprochements avec Rimbaud. Le récit de Constant dépasse la consommation de l'adultère pour très rapidement s'intéresser à la volonté du héros de rompre avec cette importune Ellénore. Ce n'est que par le début du récit que Adolphe offre de solides points de comparaison, et c'est si je ne m'abuse la même chose pour La Confession d'un enfant du siècle. Je vérifierai cela plus tard.
Mon article est déjà assez conséquent et si je rappelle que je ne prouve en rien la lecture d'Adolphe par Rimbaud c'est pour insister sur le fait que "Les Déserts de l'amour" s'inscrit dans une histoire de l'introspection amoureuse dans les romans dont l'amour est le thème. Dans une préface à son "anecdote", Constant balance la formule "souffrances de l'amour" qui m'a tout l'air d'une citation voilée de Goethe. Le titre "Les Déserts de l'amour" est quelque peu proche de cette idée justement. Le premier récit rimbaldien parle de "nuit du siècle dernier", ce qui conforte l'idée de références à creuses du côté de Musset avec peut-être ses poésies, ses Nuits, mais aussi avec sa Confession d'un enfant du siècle qui orchestre l'idée d'une rupture d'un siècle à l'autre, suite à une période révolutionnaire englobant l'épopée napoléonienne. Et évidemment, je ne peux manquer de rapprocher de Lamartine l'expression : "ému jusqu'à la mort", c'est le cliché de l'expression "Mon âme est triste jusqu'à la mort" qui a eu des suites en vers chez Musset comme chez Verlaine.

L'idée me vient d'un petit bonus avec les premières pages du roman Je m'en vais de Pierre Echenoz. Echenoz n'est pas une plume éblouissante, mais les premières pages de Je m'en vais m'ont frappé. Le personnage Ferrer quitte Suzanne dès les premières pages, cela s'inscrit dans un prolongement de ce qu'a pu initier quelque peu le roman de Constant, même si le lien est involontaire de la part d'Echenoz. Mais je comparais plus haut pour les opposer les phrases de Constant et celles de Rimbaud. J'évoquais aussi les phrases des poèmes en prose de Baudelaire, et je prévois de travailler cela dans un article à part prochainement. Mais, profitons-en avec Echenoz.
On sait que Verlaine a fait cette petite confidence qu'il préférait quelque peu le Rimbaud versificateur au Rimbaud en prose, et récemment j'ai lu dans un de ses articles qu'Alain Vaillant partageait cette préférence avec Verlaine, ce qui est évidemment à contre-courant de la réputation supérieure accordée aux Illuminations. Au passage, cela peut se concevoir si on songe que les vers réguliers perfectionnaient des modèles déjà peaufinés par d'autres, partaient de reprises de modèles pour aller plus loin dans la performance, alors que la prose de Rimbaud malgré sa séduction immédiate ne porte pas le poids d'une tradition de perfectionnements par les meilleurs auteurs. Ceci dit, il y a une singularité de réussite poétique de la formule de la prose rimbaldienne que personne d'autre n'a jamais su rendre. Or, personne n'étudie jamais les procédés poétiques de la prose rimbaldienne. Je signalais à l'attention les conjonctions avec une sorte de rime interne : "l'orgie et la camaraderie", etc. Or, j'ai bien conscience que ce procédé est très prégnant dans la critique universitaire. Je pensais par exemple citer des exemples du même type de la part d'Henri Scepi dans un article de critique littéraire sur Rimbaud. Je pourrais en citer d'autres, et du coup montrer sous un jour extrêmement trivial et peu méritoire le procédé rimbaldien, cela ferait du procédé rimbaldien une sorte de premier degré sommaire de recherche de l'expression poétique en prose...
Ce qui m'a frappé dans les premières pages de Je m'en vais, c'est le procédé qui consiste comme on le voit chez Baudelaire notamment à jouer sur les initiales identiques de mots : "miasmes morbides", etc., et ici nous avons : "la porte du pavillon", "moins préoccupé que prévu", "panonceaux publicitaires", "entre Vaugirard et Volontaires", "des guirlandes électriques" et "des étoiles éteintes", "une poche pectorale. Puis, le portail franchi," et je ne relève pas tout. Le "p" est particulièrement mis à l'honneur. J'ai pensé au film d'Antonioni avec le plan sur la prise électrique en lisant la troisième phrase du roman, phrase qui contient des initiales en sifflants "s" :

    Je m'en vais, dit Ferrer, je te quitte. Je te laisse tout mais je pars. Et comme les yeux de Suzanne, s'égarant vers le sol, s'arrêtaient sans raison sur une prise électrique, Félix Ferrer abandonna ses clefs sur la console de l'entrée." Notez les initiales identiques pour d'un côté "Félix Ferrer" et de l'autre "Manuel Montoliu", et on pourrait relever si la prononciation des "C" ne différaient pas : "la station Corentin-Celton". Les premières pages du roman Je m'en vais sont particulièrement travaillées et élaborées poétiquement, et d'une manière plutôt heureuse, ce que la suite du roman, dès l'attaque du second chapitre ne conforte pas malheureusement. Je n'ai pas adoré les trois premières pages, mais j'ai été sensible à leur élaboration stylistique. Il y a quelques bons déliements symétriques, qu'on pourrait comparer à des exemples de Constant cité plus haut : "[...] il était soulagé mais comme contrarié par ce soulagement même." Ceci dit, dès les trois premières pages, on sent l'effort, on sent aussi que la phrase n'a pas le tour poétique absolu. Et comme je l'ai dit, dès le deuxième chapitre, ce problème prend le dessus, tandis que les promesses d'élaboration poétique s'éclipsent vite.

Alors, ça vous a plu cet article ? Vous en voulez d'autres dans le style ?