vendredi 8 décembre 2023

Des "explanations mystiques" à la Quinet pour Une saison en enfer !

J'ai toujours voulu lire des ouvrages d'Edgar Quinet, du moins en fonction de mon intérêt pour la recherche rimbaldienne, sauf qu'au début du troisième millénaire et d'internet at home, je n'avais qu'une bien vague idée de ce qu'il avait pu publier et je n'avais qu'un faible accès à ses ouvrages. Il me souvient d'une version en mode texte de son Ahasvérus dont la lecture était pour moi pire que le calvaire du juif-errant. Je n'étais pas très emballé et il y avait tellement d'ouvrages à lire, tellement d'auteurs à explorer, poètes, romanciers, historiens... J'ai laissé tomber. Puis, quand la lettre de Jules Andrieu de 1874 a été révélée, une mention de Quinet était faite par Rimbaud, mais je n'ai pas réagi. Personne ne l'a fait beaucoup plus que moi. Sur le site d'Alain Bardel, Yves Reboul a apporté une contribution au sujet de cette lettre, mais il associe lui aussi Quinet principalement à Ahasvérus. Et dans son article en ligne sur la "Découverte d'une lettre de Rimbaud", Frédéric Thomas cite plutôt une publication toute fraîche, La Création, volume de 1870, avec une recension d'Emile Zola. Je prends le temps de vous citer les passages en question.


Reboul écrit ceci :
[...] ce n'est pas un hasard s'il se réfère à Flaubert écrivant Salammbô, ou "mieux" encore, à des historiens, comme Michelet ou Quinet (sans doute pense-t-il à Ahasvérus).
Puis, plus loin, il cite le même ouvrage que Thomas :
"Citons Quinet, que Rimbaud évoque précisément comme un modèle : parlant des prophètes, celui-ci écrit (La Création, t. II, 1870, p. 289) : "Les voyants étaient, pour ainsi dire, les yeux toujours ouverts du peuple".

A propos de Quinet, voici ce qu'écrit Thomas :
[...] la référence à Flaubert, à Quinet et, "mieux", à Michelet semble confirmer tout un pan des études rimbaldiennes, qui ont mis en évidence ces intertextes dans la poésie de Rimbaud[40]. [...]
Il y a une petite bévue dans la citation de Thomas. Rimbaud a écrit et souligné "mieux" pour dire sa supériorité sur Quinet et Michelet et non pas pour considérer que Michelet valait mieux que Quinet. Je pense que la première citation que j'ai faite de la contribution de Reboul épingle ce contresens, puisque nous passons du noù "référence" à la forme verbale "se réfère", tandis que la citation "mieux" est réorganisée pour associer les historiens. Rimbaud dit qu'il va faire du Quinet et du Michelet en mieux.
Il va de soi qu'il me faut aussi citer la note 40 de Thomas :
[40] Principalement peut-être certains textes de Michelet : La Sorcière, La Mer, Bible de l'humanité...
Cette note apporte une restriction. Quinet n'a pas tellement été abordé par la critique rimbaldienne, il est plutôt envisagé de manière allusive.
Au long de son article, Thomas revient assez peu sur Quinet, j'évite de rapporter le passage subjectif sur la diversité des références qui nous vaudrait un bouleversement des genres littéraires et j'en viens à la dernière mention du nom de Quinet. Thomas s'attarde sur des considérations génériques qui à mon sens ne sont pas ici à leur place. Les ouvrages de Quinet et de Michelet s'apparenteraient à des poèmes en prose, et il serait question de ne pas oublier le modèle du Gaspard de la nuit d'Aloysius Bertrand. Dans sa lettre, Rimbaud fait du persiflage à l'égard des historiens Michelet et Quinet, je suis donc peu enclin à m'intéresser à une réflexion sur le caractère vivifiant pour Rimbaud de leur espèce de poésie en prose, d'autant que si Michelet a un véritable intérêt littéraire, dans le cas de Quinet on peut être beaucoup plus réservé. Il est certain que Quinet s'essaie à une écriture poétique, imagée, onirique, métaphysique, "mystique", mais je vois mal Rimbaud bâder d'admiration devant autant de maladresse. En revanche, Thomas cite un ouvrage de 1870 intitulé La Création, et c'est la note 50 qui l'accompagne qu'il convient de citer :
"... histoire de l'univers, [les] sciences des choses et [les] annales des hommes. (...) Sorte de philosophie naturelle, une explication large et superbe de l'homme et de la nature" dans Emile Zola, "Livres d'aujourd'hui et de demain", dans Le Gaulois : littéraire et politique, 16 février 1869, p. 3.
Une contribution de Thomas en réponse à celle de Reboul fut un temps présente sur le site, mais je ne sais pas comment y accéder.
Quant au commentaire par Alain Bardel lui-même, il ne fait pas la moindre mention de Quinet.
Je vais ci-dessous parler d'un tout autre ouvrage de Quinet. Je n'ai jamais lu son livre La Création, lacune que je vais combler si possible dans les jours qui viennent. Mais je ne pouvais pas ne pas commencer cet article par la lettre à Andrieu de 1874 tant elle va donner du poids à ce que je vais développer ensuite.
Et je m'empresse de préciser un scoop !
Quelques années avant la révélation de cette lettre de Rimbaud à Londres, Yves Reboul et Bruno Claisse ont publié chacun de leur côté une étude du poème "Mystique" des Illuminations. Je vais relire ces deux études, mais je pense que Quinet n'y était pas mentionné. Or, ici, la lettre de Rimbaud à Andrieu offre une hypothèse de lecture en or pour ce poème en prose. Rimbaud associe les historiens Michelet et Quinet à des explications mystiques inadéquates, mais séductrices, autrement dit il y a un peu un art de charlatan sous couvert de développements scientifiques dans les ouvrages de Michelet et Quinet. Rimbaud crée un mot à partir du verbe anglais "to explain", création verbale qui apparaît aussi dans la correspondance de Verlaine liée à Rimbaud. Dans sa lettre, Rimbaud fait une publicité à l'envers de son projet. Il se définit comme un imposteur qui veut faire une bonne affaire. Les auteurs cités ne sont que des moyens d'assurer une bonne parade littéraire. Il prend des modèles pour jouer les charlatans, et c'est sous cet angle qu'il faut entendre la citation suivante : "comme liaisons et explanations mystiques, Quinet et Michelet, mieux". Il devient clair comme de l'eau de roche que "Mystique" des Illuminations est un persiflage en règle de tels historiens, et je pense spontanément que par le style et le contenu Quinet convient mieux comme cible critique au poème, mas cela reste à vérifier. Je rappelle que, à la fin du brouillon correspondant à "Alchimie du verbe", Rimbaud lance la phrase suivante avant de conclure : "Je hais maintenant les élans mystiques et les bizarreries de style." Les rimbaldiens font un contresens courant sur la toute fin de "Alchimie du verbe" et sa clausule concise :
Cela s'est passé. Je sais aujourd'hui saluer la beauté.
Ils croient que le poète qui avait injurié la "Beauté " désormais l'apprécie. Et ils croient que le poète a renoncé à trouver "dérisoires" les célébrités de l'art et de la littérature. Or, ce n'est pas du tout ce qui est dit par cette clausule. Cette clausule est ramassée pour afficher une certaine désinvolture dédaigneuse et la construction verbale est quelque peu modalisée : "Je sais..." Le poète est simplement en train de dire qu'il sait l'effort de se contenir. La beauté ne le met plus en colère, il peut faire mine de la saluer socialement et passer à autre chose. Il trouve toujours les célébrités de la peinture et de la poésie modernes dérisoires, mais il n'estime plus qu'il doit prendre en charge de régler cette question. La lettre à Andrieu, qui en principe n'appartient pas à l'œuvre littéraire stricto sensu de Rimbaud, mais à sa vie courante, confirme cette nouvelle orientation. Les "élans mystiques" ne correspondaient pas aux pratiques personnelles de Rimbaud pour se détacher du beau, mais Rimbaud identifiait des "élans mystiques" suborneurs dans les textes célébrés de son époque. Et, ici, pour vivre de sa plume, Rimbaud se propose d'imiter ces procédés, mais avec un détachement nouveau. Il ne s'agit plus pour lui de se "faire voyant", il est question de singer des attitudes de "double-voyant" à des fins mercantiles. Il va de soi que si Rimbaud avait mené à terme ce projet, nous aurions pu identifier un écart ironique dans la prestation littéraire rimbaldienne, ce qui aurait sauvé les apparences. Néanmoins, Rimbaud confirme qu'il fait sien le message d'Une saison en enfer, il ne croit plus à la quête supérieure définie dans les lettres de mai 1871. En conservant à l'esprit qu'il faut lire sa lettre avec un relatif second degré, il passe dans l'excès inverse des positions de Flaubert et Malherbe où la littérature n'est pas plus que le jeu de quilles. Quant à son projet d'une "Histoire splendide", il est là encore en phase avec Une saison en enfer. A l'époque de Rimbaud, l'Histoire continuait d'être subordonnée à une approche religieuse, il y avait pour la jeunesse une histoire sainte qui précédait une histoire profane dans l'enseignement. Cette histoire sainte consistait à faire prédigérer le texte biblique. J'ai acheté des volumes anciens de cet ordre, je parle en connaissance de cause. Puis, au plan des intellectuels, des lectures pour adultes, il n'y avait pas cette succession histoire sainte, puis histoire profane, mais l'Histoire elle-même était envisagée comme pourvoyeuse d'un message transcendant où la religion avait très souvent sa place, même chez des auteurs hostiles aux gens d'Eglise, comme Quinet précisément.
Dans Une saison en enfer, Rimbaud reprend un récit national appliqué à l'individu poète qu'il est. Il se transpose en gaulois, en soldat des croisades, en danseur du sabbat, etc. En clair, cette "Histoire splendide" aurait été dans la continuité des préoccupations littéraires et intellectuelles de l'auteur d'Une saison en enfer.
Et il se trouve que tout récemment je parcourais une anthologie où figurait un extrait d'un livre d'Edgar Quinet : 1789, Recueil de textes et documents du XVIIIe siècle à nos jours, Ministère de l'éducation nationale de la jeunesse et des sports, 1989, Centre national de documentation pédagogique. Le livre est préfacé par Lionel Jospin, le ministre de l'éducation nationale de la jeunesse et des sports à l'époque, et dans cet ouvrage bien officiel, il y avait donc un extrait d'un livre d'Edgar Quinet, mais ni d'Ahasvérus, ni de La Création. Il s'agit d'un extrait de la partie conclusive du livre de 1845 : Le Christianisme et la Révolution française. J'ignorais l'existence de ce titre, mais la lecture de l'extrait m'a fait une forte impression, forte impression en tant que chercheur rimbaldien j'entends ! L'extrait est placé en tête d'une section intitulée "L'Idéal Républicain" et en tête de la première sous-partie intitulée : "A) 1848 : Liberté, Egalité, Fraternité" L'extrait tient tout entier sur la page 197 de ce volume, et des précisions bibliographiques très sommaires sont données dans la table des matières page 284.
Ce 99e extrait de l'anthologie n'étant qu'un extrait d'un développement plus ample, il a reçu un titre "La foi à l'impossible" qui reprend une formule du texte en question :
   Elévations, aspirations vers un monde meilleur que l'on pense saisir dès ici-bas, tel est le génie de notre siècle. La secousse que la Révolution a donnée à la terre a été telle, et tant de choses extraordinaires ont été vues, tant de montagnes abaissées, tant de vallées comblées, qu'il n'est plus de miracle social qui ne semble possible. Autrefois, le genre humain, courbé sur la glèbe, sentait, par intervalles, un souffle passer sur son front, comme la fraîche haleine des siècles à venir, il s'amusait à imaginer un âge d'or, puis, l'instant d'après, il se disait : C'est un rêve ! Aujourd'hui, au contraire, en contemplant l'édifice des nuages et les cités féeriques qui s'amoncellent à l'horizon, dans la pourpre et l'or du soleil, il va jusqu'à penser que ce songe du ciel pourrait descendre dès demain sur la terre, et devenir son domaine. Chose nouvelle, grande en soi, présage d'avenir ! il se trouve des hommes qui croient déjà embrasser leur idéal. Ce que l'on appelait autrefois leurre, utopie, s'appelle maintenant théories. Ne méprisons pa[s] les songes. Pour qui sait les interpréter, ils contiennent sans doute des lambeaux et des prémices de vérité. Ce grand trépied de l'avenir, dont Napoléon parlait à Sainte-Hélène, et qu'il faisait reposer sur trois grands peuples, résonne de paroles étranges, souvent dures à entendre, ces mots sibyllins étonnent l'oreille. Les uns les acceptent, le plus grand nombre les repousse, ce qu'il y a d'évident pour tous, est que la Révolution française a ramené sur la terre la foi à l'impossible.
J'ai retranscrit l'établissement du texte pour l'anthologie elle-même, il y avait une coquille : "Ne méprisons par les songes." La phrase : "il  n'est plus de miracle social qui ne semble possible", peut sembler étrange. Aujourd'hui, nous écririons : "qui semble impossible", il s'agit d'un tour archaïque où la négation est tout entière portée par le mot "ne", il faut comprendre : "qui ne semble pas possible". Cette forme de négation est celle même de l'ouvrage de 1845 dont nous avons un fac-similé sur le site Gallica de la BNF.
Cet extrait a eu un effet saisissant sur moi tant il concentre de sources possibles aux poèmes de Rimbaud. Nous avons le genre humain courbé sur la glèbe, le fait que Rimbaud ait composé un poème intitulé "âge d'or", la mention "domaine" au début dans "Enfance I", les élévations avec l'aspiration à un monde meilleur dès ici-bas, l'idée d'un "Noël sur la terre", la vision prophétique d'avenir des "cités féeriques" parmi les nuages et dans la lumière dorée du soleil, l'importance du motif du songe à interpréter, et cette "foi à l'impossible" qui caractérise l'ambition folle affichée dans les lettres dites "du voyant" et aussi la folie critiquée dans "Alchimie du verbe", "Adieu" du récit Une saison en enfer. Ce condensé est assez extraordinaire, et j'identifie aussi le titre de section "L'Impossible" du livre de Rimbaud. Je rappelle que dans la prose liminaire le poète cite deux vertus théologales : l'espérance et la charité, et quelques vertus cardinales, en tout  cas la justice, et fait mention des "péchés capitaux", lesquels sont énumérés au début de "Mauvais sang", mais Rimbaud ne cite pas le mot "foi". Je rappelle que dans "Mauvais sang" Rimbaud fait allusion à la formule de Napoléon : "Impossible n'est pas français". Rimbaud écrit lui : "la terreur n'est pas française", et je serais enclin à y trouver un jeu de mots : La Terreur n'est pas française quand la Restauration s'est faite, par exemple. Mais, jeu de mots ou pas du côté du nom "terreur", l'allusion au mot de Napoléon est sensible. Et "Mauvais sang" va d'un premier alinéa d'affirmation d'une origine gauloise à une clausule sur la "vie française" comme "sentier de l'honneur". Quelques sections plus loin, nous avons le titre "L'Impossible" qui coiffe un long raisonnement proche de l'allure que prenait le récit dans "Mauvais sang". La section "Mauvais sang" a été suivie par "Nuit de l'enfer", puis nous avons l'intercalation de deux récits plus personnels réunis sous le titre "Délires", et il m'arrive de me demander si la section "L'Impossible" n'a pas été écrite avant les deux "Délires". En tout cas, il y a plusieurs reprises qui laissent clairement penser à une continuité : de "faux nègres" à "faux élus", etc. En clair, le titre "L'Impossible" rejoint la formule de "Mauvais sang" : "La terreur n'est pas française", dans un mode d'allusion particulièrement discret à la formule napoléonienne.
Et il se trouve que dans l'extrait cité ci-dessus de Quinet, nous avons une même allusion au mot de Napoléon, puisque nous avons un rappel d'un développement de propos tenus par l'ancien empereur à Sainte-Hélène et la formule "la foi à l'impossible" au développement plus ample. J'ai vraiment l'impression que Rimbaud fait allusion dans Une saison en enfer à l'extrait que j'ai cité et même à l'ensemble du livre Le Christianisme et la Révolution française. Il va de soi que vous ne pouvez deviner l'allure de l'ouvrage par son titre. Il s'agit d 'un volume de 440 pages environs divisé en chapitres qui sont autant de cours professés en chaire devant un jeune public, continuellement renouvelé selon les images fleuries et loufoques de sa partie introductive.
L'ouvrage est d'une poésie sans nom, je crois que vous comprendrez aisément combien Rimbaud pouvait ricaner sur le compte de pareils éléments mystiques et sur des épanchements verbeux qui ont un charme mais qui sont souvent particulièrement vaporeux. Dans cette suite de cours aux chapitres, Quinet refait une histoire des bouleversements religieux dans un parcours providentiellement orienté vers la Révolution française et les derniers chapitres correspondent à une mise au point sur ce qu'il convient de faire pour ne pas entretenir une flamme spirituelle passéiste. Et surtout, un peu à la manière de Hegel qui met le présent du peuple allemand à la tête de la dialectique historique, Quinet met en avant l'idéal d'être français au dix-neuvième siècle pour influencer le reste du monde. Quinet ne tient pas un discours résolument hostile à Napoléon, et au plan religieux il est assez particulier, il vante la religion des premiers temps tout en dénonçant les hommes d'église qui ont été contre-révolutionnaires et qui enferment la spiritualité dans une mort avec l'œuvre de la Restauration. Quinet fait un sort similaire au courant alors récent de l'éclectisme, puisqu'il lui reproche d'être une philosophie de la capitulation, même si elle a eu un certain intérêt. Quinet dit en toutes lettres ma lecture du passage "les autels ! les armes !" c'est bien évidemment l'alliance du sabre et du goupillon dont il est question dans le texte de Rimbaud, mais il est aussi question de créer l'avenir par des armes et une spiritualité qui sait accepter les bouleversements choquants dans le livre d'Edgar Quinet, lequel définit clairement les axes futures d'une vie française, et en employant à plusieurs reprises l'idée d'honneur. Dans Une saison en enfer, non seulement "Mauvais sang" se termine par cette idée de  " vie française, le sentier de l'honneur", mais nous avons une formule telle que "nous ne sommes pas déshonorés" dans "L'Impossible" signe discret qu'il y a une vraie continuité de pensée entre ces deux parties du récit rimbaldien.
Dans "L'Impossible", le poète s'adresse au "Ciel" et parle de s'occuper des "damnés" "ici-bas", on a bien déjà l'idée de "Matin" de célébrer "Noël sur la terre", avec l'idée que la damnation a commencé dans le monde réel. Rimbaud oppose deux sociétés et Quinet oppose lui les privilégiés de la lumière et les prolétaires des ténèbres vers le début de son livre.
Plus fort encore, des passages considérés comme déroutants d'Une saison en enfer peuvent recevoir une élucidation satisfaisante par les références au livre de Quinet. Au début de "L'Impossible", le poète se plaint que les femmes soient si peu d'accord avec les hommes. C'est précisément à proximité du passage cité plus haut que Quinet fait un développement sur le désaccord entre les femmes et les hommes dans la société actuelle et il apporte des précisions à ce sujet.  Les femmes contrairement aux hommes se réfugient dans la religion, et il ne faut pas leur en vouloir, nous avons besoin d'elles, et il va falloir dépasser ce divorce. Et, du coup, quand Rimbaud dit qu'il a  vu  "l'enfer des femmes là-bas", il s'agit peut-être d'une allusion avec un effet d'exagération à ce clivage développé par Quinet. Si les femmes se tournent vers la religion, telles des vierges folles, elles connaissent donc l'enfer, et le poète a approché de cette dimension-là.
Il y a plein d'autres échos possibles. Dans son livre, Quinet ne parle pas que du catholicisme, et du judaïsme pour les origines. Je n'ai pas encore tout lu, mais il parle de l'origine chrétienne et judaïque du Coran si j'ai bien compris les sous-titres de chapitres. Il parle d'une nature arabe voire coranique de certaines spécificités de la société espagnole. Il s'interroge si la littérature française d'Ancien Régime est catholique ou non. Et il s'intéresse aux hybridations de la spiritualité pour en plus souligner un flux historique continu. Et si l'abandon au Coran est envisagé comme un voeu de paresse grossière, je ne sais pas si Rimbaud cite un passage précis de  Quinet puisque je n'ai pas encore tout lu, mais dans les sous-titres il y a une royauté de l'époque de Clovis je crois envisagée comme paresse. Je vérifierai tout cela et ferai bien évidemment de nouvelles mises au point sur la lecture potentielle de Quinet par Rimbaud.
Dans la mesure où je trouve d'une importance évidente les explications d'Yves Reboul sur l'influence de la Vie de Jésus de Renan sur les proses qui voisinent avec les brouillons connus de la Saison, je précise que dans son livre Quinet s'attarde aussi sur le livre de l'allemand Strauss qui a commencé à raconter une vie de Jésus quelque peu profane.
Enfin, je veux terminer par une dernière grande idée. J'ai dit à plusieurs reprises que les souvenirs que Rimbaud développe dans "Mauvais sang" sont ceux d'une éducation par les livres où l'Histoire de France est aussi une partie de nous-même.  C'est exactement ce que fait Quinet, et je citerai prochainement des passages significatifs du début de son livre Le Christianisme et la Révolution française. Quinet dit explicitement que ce sont des parts de nous-même. Je ne sais pas si vous comprenez bien de quoi il retourne : normalement, nous nous référons aux livres d'Histoire comme à des legs culturels, nous ne considérons pas que nos vies continuent génétiquement l'histoire des peuples. C'est cet enseignement à forte composante spirituelle qu'il faut avoir à l'esprit quand on lit "Mauvais sang".

Bref, ceci sera mon article pour les 150 ans d'Une saison en enfer. De toute évidence, lui aussi va faire date !

21 commentaires:

  1. Zut ! J'ai oublié un élément de ma réflexion et il n'est pas négligeable. Le livre de Quinet commence par une mot adressé à Michelet et Michelet est de nouveau convoqué comme allié dans la partie conclusive, et je mets ça d'une part en lien avec la mention Quinet et Michelet dans la lettre à Andrieu et d'autre part en contraste avec le "pas une main amie" à la fin de "Adieu" qui du coup a des aspects d'inversion du livre de Quinet.
    Boah ! Je remettrai cela en avant dans un prochain article sur le sujet.

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  2. Alors, je développe dans les commentaires.
    L'extrait cité de Quinet fait partie du dernier chapitre : un chapitre = une leçon. C'est le 15e chapitre, il a un titre Idéal de la démocratie. Sur la table des matières, vous avez plein de phrases comme des sous-titres, je ne sais pas comment ça s'appelle techniquement car ces phrases n'apparaissent pas dans le chapitre, c'est des phrases indicatives et vous identifierez du coup l'emplacement de l'extrait cité sur "la foi à l'impossible" :

    Idéal de la démocratie p. 389
    Pourquoi le catholicisme n'est plus l'âme de la France Résultats de la Révolution de 1830 Une grande secte Nouvelles théories sociales comparées à celle de Campanella Avenir de la démocratie De l'éducation du peuple Conscience du divin dans l'homme ; source de la législation nouvelle L'Etat remplace-t-il l'Eglise ? Un sanctuaire au-dessus de l'Etat La Réforme de la Réforme Que la Révolution a ramené la foi à l'impossible Cause d'un divorce d'esprit entre les hommes et les femmes Comment juger si une théorie est dans le plan de la Révolution française Conclusion
    Et il y a un Appendice au-delà.

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    1. Oui, vous avez bien lu ! Un développement sur le divorce entre les hommes et les femmes suit immédiatement celui sur la foi à l'impossible. La 14e leçon est intitulée Napoléon et j'aurai à revenir sur les 13 premières leçons, mais vous vous doutez bien que face à un livre de 440 pages Rimbaud a privilégié certaines parties. Approfondissons donc le cas de la leçon finale pour commencer.
      La 15e leçon commence par une phrase qui parle des funérailles de la France après Waterloo. En gros, avec la Révolution française et Napoléon, la France était l'esprit du monde. La Restauration n'est pas française et le monde ne doit pas se réjouir de ces funérailles, et Quinet il disait dans l'introduction que les jeunes ne devaient pas se sen tir moins que leurs aînés parce que l'époque n'était pas la même. Ils existent, il faut qu'ils affirment leur ambition, il faut que soit la flamme du présent, et évidemment la 15e leçon c'est de flamme française qu'il s'agit, de flamme française post-Waterloo !
      "Après Waterloo, Byron chante les funérailles de la France. [...]" Je vous laisse lire la suite et comparer avec du Musset. J'ai une limite d'espace dans les commentaires. Donc je vais enchaîner quelques commentaires en dégageant des propos clefs et évidemment je vous citerai la partie sur hommes et femmmes.
      A tout de suite !

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    2. Donc, Quinet, en cette ultime leçon, commence par montrer que l'Eglise n'est plus l'âme de la France, puisqu'elle fait tout pour la garrotter, la maintenir sous l'eau, etc. Je note que le concept de "fille aînée" de l'Eglise est employé ironiquement et je relève "bivouaquer" pour l'occupation prussienne et russe de Paris, Rimbaud emploie la forme "bivaquer" bien distincte dans "Mauvais sang" pour les croisades.
      L'Eglise se réjouit de ce qui désespère la nation et ne soutient pas les trois glorieuses, elle n'est donc pas nationale, ni du côté de vie, espoir et rédemption.
      On a une boucle métaphorique sur le coeur et les entrailles, ce qui a été retiré à la France après Waterloo l'Eglise ne l'a pas ! Elle n'est donc pas le foyer, la conscience, la Religion nationale qu'elle prétend ! Et Quinet dit que c'est en vain que l'Eglise essaiera de se mouler dans ce qui la renverse.

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    3. Donc, l'Eglise est une ruine, un folklore : "le Brahmanisme ou le Bouddhisme de l'Occident", nous dit Quinet. Et à la manière inspirée d'un Michelet, d'un Hugo, Quinet dit que la Révolution française ne vient pas du XVIIIe seulement, mais de tout un passé, il y a eu 14 leçons avant celle-ci, et il développe les métaphores bien connues que nous retrouvons avec Hugo et Rimbaud de la révolution flux qui submerge qui fait trembler le sol, mais en imageant que sous la Restauration l'eau est passée sous terre et est revenue en puissance en 1830 avec une idée nouvelle, la "guerre des classes" et il dit même "l'inimitié" (penser au mot "ami") entre la bourgeoisie et le peuple.
      Et puis, pour moi avec un gros problème de solution de continuité, Quinet fait la bascule paradoxale : après avoir disqualifié l'Eglise, il dit que "l'esprit de la Révolution française est de s'identifier avec le principe du Christianisme". On comprend tout le titre de l'ouvrage, on a 15 leçons sur 440 pages pour nous convaincre, et pourtant je trouve que cette affirmation renouvelée tombe toujours autant comme un cheveu sur la soupe, mais bon...

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    4. Je cite inévitablement ce paragraphe important dans l'édifice conceptuel de l'ouvrage :
      "Après dix-huit siècles, l'homme commence enfin à déclarer que Dieu est descendu dans l'homme ; et cette conscience réfléchie de la présence de l'Esprit divin crée un nouveau Code des droits et des devoirs. La Religion, dès l'origine, promet d'être religieuse et universelle ; d'où cette première conséquence, que son esprit repousse tout ce qui peut diminuer la dignité intérieure du genre humain."
      On remarquera, que Quinet en ait nettement conscience ou non, que la légitimité de la Religion est soumise à une loi de progrès très précise. Le monde ne peut pas régresser par conviction religieuse. Et c'est le moteur de son accusation contre la Restauration et l'Eglise actuelle.
      Et j'enchaîne avec le paragraphe suivant : "Gardez-vous donc d'abaisser le niveau moral [...]" Il ne faut pas que la misère des riches devienne la convoitise des pauvres.
      S'il faut surmonter la bourgeoisie, il ne faut pas prendre ses vices. Il faut que le genre humain maintienne la quête d'un "beau moral qu'il a une fois entrevu". Répondre à la faim et à la soif uniquement, c'est contenter le corps, alors que ce qui est visé c 'est la "magistrature du monde", "l'avènement de la démocratie" comme " nouveau progrès de l'esprit".
      Et Quinet lance une question : "Que faut-il pour hâter l'avenir ?" qui fait nettement songer à la section à "L'Eclair", "vite", "la science est trop lente"...

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    5. Quinet commence pour répondre à cette question par souligner le problème de contradiction entre la dignité intérieure d'un peuple et sa condition réelle. Notons que dans L'Eclair Rimbaud fait parler un "tout le monde" sous la bouche d'un Ecclésiaste moderne qui donne tout à la science et qui n'a pas vraiment de dignité intérieure réelle.
      Mais cette contradiction est la solution même prônée par Quinet, elle doit s'aggraver jusqu'à éclater. Rimbaud croit-il à cette contradiction. Dans la lettre de juin 1874 à Andrieu, Rimbaud ironise sur le peuple qui n'a pas envie ni peut-être besoin de voir, il me semble. Rimbaud croit-il à cette "dignité intérieure" comme acteur quand il lit Quinet ? Je ne vais pas répondre trop vite sans analyse, mais Quinet considère que c'est ainsi que "l'esprit émancipe forcément le corps".
      Et voici un paragraphe qui conforte l'intérêt d'une comparaison avec "L'Eclair" : "Il ne s'agit pas ici d'une instruction scientifique [...] devant des gens qui ont à peine le temps de vivre. Non. Je ne demande qu'une étincelle, mais puisée au foyer le plus pur de la vie morale."

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    6. "Ce peuple est accoutumé à comprendre aisément les mots tombés de haut."
      Même cette phrase semble inversée dans "L'Eclair" avec "les cadavres des méchants et des fainéants tombent sur le coeur des autres..."
      Pour Quinet, il ne faut pas que l'homme fasse tout ce qu'il lui plaira, la morale n'y résisterait pas, et il lance comme slogan qu'il faut faire ce que nous avons peur de faire. C'est dans cette lutte intérieure que l'âme va s'accroître. Hélas, la proposition tombe comme un cheveu sur la soupe, car faire toujours ce qu'on a peur de faire dans l'absolu c'est une consigne un peu illogique. Mais bon, on comprend la ligne générale qui est dite à côté : la démocratie ce n'est pas le pain quotidien, c'est l'homme qui est roi, qui est le souverain, et cela avec des vertus qui correspondent au rôle.
      Et Quinet écrivant en 1845, il vante les Trois Glorieuses comme modèle. C'est le "beau moral" auquel rester fidèle. Je me dis que Quinet n'a pas trop conscience d'exhiber un modèle creux dernier en date qui ne mange pas de pain, creux parce que résumé en quelques grandes lignes qui ne veulent pas dire grand-chose en soi.
      Et puis, nouveau coq-à-l'âne (parce que les enchaînements des paragraphes ne sont pas si naturels que ça chez cet auteur), on s'émerveille de l'alliance de la Révolution la plus nouvelle et de la Religion la plus ancienne (sur la pérennité de la Religion ancienne, il y aurait beaucoup à dire sur les arguments de Quinet) et on énumère les solutions des derniers régimes : droit de veto de Louis XVI, culte de l'Être Suprême par le Comité de Salut Public, sacre de Napoléon, ordonnances de Charles X.
      Quinet met ensuite en garde contre une idéalisation de la Révolution et contre une divinisation de notre intérêt. Ce n'est pas ça devenir "l'apôtre de l'esprit nouveau".

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    7. Et nous enchaînons avec une suite de questions où je trouve des échos possibles avec Une saison en enfer, c'est parti :
      "Croirai-je ce philosophe allemand qui m'enseigne, qu'après tout, le baptême est un bain pour la santé du corps, que la vraie communion est un repas splendide [Nota bene : un festin, un festin s'il te plaît] ? Flétrir l'âme, est-ce là m'affranchir ? Nous parlons presque uniquement de réaliser l'Evangile social pour en jouir. Quelqu'un espère-t-il arriver à l'âge d'or de la fraternité universelle [lire "Âge d'or", "Angoisse", etc.] sans passer par le dévouement [lire "Mauvais sang"], par le sacrifice, par le travail intérieur, par la mort peut-être [Ah non, pas la mort justement] ? Si cela est, il se trompe ; et le comble de la misère serait, en perdant le trésor de l'âme [lire L'Eclair avec son "trésor"] de perdre jusqu'à l'espoir de thésauriser pour le corps."
      Quinet ne veut pas qu'à l'instant présent nous redisions le discours admirable de gens qui étaient la conscience à un moment du passé : "Hommes nouveaux, faisons-nous un monde nouveau."
      Quinet cite des exemples du passé, dont la Terreur, mais aussi l'épopée napoléonienne, et à propos de l'échafaud il rapporte en italique un mot de ses amis : "c'est un ressort usé". Dans L'Eclair, Rimbaud dit lui "ma vie est usée" directement !

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    8. Et dans l'art de l'enchaînement de commentaire à commentaire, vous savez ce qu'écrit Quinet après le propos rapporté en italique "c'est un ressort usé" ? Je vous le donne en mille : "Puisque la mort est usée..." "ma vie est usée" contre "la mort est usée".
      Je cite le paragraphe, il y a une coquille "qu'est-donc" au lieu de "qu'est-ce donc" :
      "Puisque la mort est usée, de l'avis même de ceux qui la donnent, qu'est-donc qui ne l'est pas ? La vie de l'âme, la conscience insatiable de vérité et de justice, l'esprit de création qui descend perpétuellement en vous, pour vous renouveler : voilà le ressort qui ne se brisera jamais. Celui qui le tient dans sa main, le retrempe incessamment aux sources où il a puisé l'univers."
      Il "résulte" de tout ce qu'a développé l'auteur que "l'idéal de la Révolution est plus proche du Christianisme que l'Eglise".
      Mais l'Etat ne doit pas être une religion pour autant et le Code civil, les lois, des paroles saintes.
      Croire cela, ce serait la parodie des pensées de l'auteur qui veut lui que nous ayons une conversation avec Dieu.
      Il faut plutôt considérer le sanctuaire qu'est "la conscience religieuse de l'homme en commerce avec l'infini". C'est passé de la bible au Vatican, puis dans les livres du XVIIIE et dans les assemblées, et c'est arrivé jusqu'à l'individu homme. Et en fait de devoir de chacun (penser à L'Eclair et Alchimie du verbe) Quinet formule ceci : "[...] chacun porte, au-dedans de soi, la chaîne de diamant qui soutient l'univers moral ; à mesure qu'il s'élève, il oblige l'univers de monter avec lui."

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    9. Le raisonnement de Quinet se poursuit en considérant que ce qui sera la force est au départ comme une misère [autrement dit faiblesse] : les avancées de la science.
      Qui va gagner entre la goutte de vapeur dans la chaudière et la pensée divine dans le coeur humain ? Et c'est un "combat d'honneur".
      "Aujourd'hui, les découvertes du monde physique viennent de nouveau harceler l'âme humaine ; pour ne pas être écrasée sous la roue, la voilà obligée de remonter jusqu'à Dieu."
      Vous pouvez le sentir que Rimbaud joue à parodier ces élans mystiques, genre : "Par l'esprit, on va à Dieu ! / Déchirante infortune !"
      Quinet dit qu'il n'est pas possible de changer l'ordre social sans toucher à la religion.
      En se voulant universelle, la Révolution impose de refonder le catholicisme et le protestantisme a minima et partant toutes les Eglises.
      Campanella est l'extrême du catholicisme, manque l'individu, et Robinson Crusoé est l'extrême du protestantisme.
      Le monde cherche son chemin entre les deux.
      Le Saint-Simonisme a adopté le "sommeil merveilleux" de Campanella jusqu'à ce ce qu'un cri d'individu ne le secoue. Il faut concilier l'association et le droit de l'individu. Or, on tend à ajourner le second. Cette lacune au pays de la Révolution étonne le monde avec pour exemple le mariage toujours religieux et l'impossibilité du divorce.
      Suit alors l'extrait inclus dans mon article et on va reprendre après avec justement le divorce moral entre hommes et femmes...

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    10. Bon, je saute le passage cité dans l'article et un paragraphe, et j'en arrive au développement sur les femmes si peu d'accord avec les hommes aujourd'hui (lire vers le début de "L'Impossible"), vu le "on a remarqué" il faudrait identifier des sources, mais on pense au débat sur l'utilité ou non de faire voter les femmes à une époque où leurs voix (selon une analyse quelque peu biaisée tout de même) allaient plutôt vers les réactionnaires :

      "On a remarqué justement qu'un divorce éclate de nos jours entre les femmes et les hommes. Elles n'encouragent plus les novateurs ; elles rentrent une à une et disparaissent dans la foi caduque [foi caduque en italique : citation de Calvin] de l'ancienne Eglise. [...]
      Les femmes forment entre elles le coeur du genre humain, et le coeur a été blessé. Ces âmes nourries de sacrifices, d'abnégation, insatiables d'un idéal de pureté, n'ont su que devenir au milieu de systèmes qui semblaient rendre tout cela inutile. D'un côté, le prêtre murmurait à leurs oreilles les mots éternellement puissants : dévouement, larmes, immolation, beauté, sainteté de l'âme ; de l'autre, elles n'entendaient presque jamais que ceux-ci : restauration de la matière, hausse du salaire, vanité du sacrifice, folie des larmes intérieures. [...] où disparaissait le sacrifice, devait disparaître le génie de la femme."
      L'homme ne se délivrera pas du berceau et de la mort, de la soif de l'invisible, il a besoin de pleurs et il en versera qu'il ne connaît pas encore. Et les femmes reviendront du côté des novateurs pour ces nouvelles larmes.
      Je trouve le raisonnement un peu bizarre : "Hé, revenez, on vous donne de la pâture pour vos pleurs et votre désir de dévouement..." OK, d'accord !
      Quine encourage ensuite à ne pas renoncer à la patrie, à la nationalité, ce renoncement est une idée venue de la Restauration et non pas de la Révolution. Là, c'est bien, prends ça dans ta face, Macron !
      Même les ennemis de la France comme Maistre disent qu'elle a une "magistrature universelle", Quinet incite donc la vraie France à en être elle-même convaincue.
      Et aucun pays n'a alors posé ainsi les difficultés nouvelles de la bourgeoisie et du prolétariat !
      (Penser déjà aux faux élus dans L'Impossible)
      Les étrangers trouvent que la France se met en péril et ne se repose pas assez en traitant de ces questions, et donc c'est pour Quinet une "terre consacrée", et je cite le passage suivant comme ressemblant à la formule de l'Impossible de philosophes voyant un monde sans âge :
      "Quand les métaphysiciens vous proposent d'émigrer sans choix, sans souvenir à la surface du globe, rappelez-vous ce mot par lequel a été sauvée la Révolution : 'Emporterai-je ma patrie à la semelle de mes souliers ?' "

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    11. Et on termine en beauté avec le verre de l'amitié, santé Bardel, santé Vaillant et vaillantes, santé Murphy, santé Cornulier, santé Reboul, santé feu Claisse, santé feu Fongaro, santé Rocher et Butor, santé Bataillé, santé Nakaji et Yuasa, santé Guyaux, santé Brunel, santé Forestier, santé à tous les biographes sauf un, santé Davies, santé Pakenham, santé Bienvenu et mal venus aussi, santé René Char, santé Scepi et Steinmetz avec vos petits cahiers écoliers de Douai, santé à toi Russie, santé au sud global et pas aux Etats-Unis, santé aux nations d'Europe, mais pas à leurs gouvernants inféodés, santé, santé, santé !

      "Si cette année a été rude pour nous, elle n'a pas été inutile. Dans cette fraternité de pensées, qui depuis vingt ans nous unit, M. Michelet et moi, nous savons senti nos paroles germes en des coeurs amis. Puisse cette fraternité s'étendre avec nos paroles elles-mêmes."
      Après, il remercie la presse, mais bon, c'est la presse d'un autre temps. D'ailleurs, quand vous lisez les textes du dix-huitième, Helvétius, Turgot et d'autres, sur la vérité, la nécessaire liberté irrépressible d'opinion, purée, et qu'on songe que cette anthologie en 1989 est portée par un Jospin, membre du parti de la déformation mitterandienne de la vérité, membre d'un parti qui n'a pas donné Chirac et Sarkozy, mais qui a donné François Nederland, l'époux de Sigourney Royal, et puis Macron et le faux extrême-gauche Mélenchon. Il ferait bien de relire les textes qu'ils publient en s'en prévalant comme d'un héritage...
      Bref, Quinet contrairement au poète à la fin de la "Saison" vante une main amie particulière, Michelet, et s'applaudit d'un travail pour l'honneur de la France.
      Notons qu'il y aura un appendice pour répondre à des reproches sur les "excès" des leçons professées.
      Et vous vous rappelez dans "Mauvais sang" pas un fils de famille que je ne connaisse ou dans L'Impossible les damnés qui se reconnaissent tous ?" ben voilà une phrase qui y ressemble à la fin du livre de Quinet : "Quant à vous, que vous dirai-je ? nous nous connaissons désormais [...]"
      Et dans ce finale, il ne manque même pas l'instant de "veille" de "Adieu" ni le mot "Adieu" : "En nous séparant, nous resterons unis. [...] N'oubliez pas qu'à ce dernier instant, nos adversaires veillent encore. Retirez-vous paisiblement. Adieu, vous êtes le printemps de l'année et l'espoir de la France."
      Ah on n'a pas un "rire idiot" avec ça !

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  3. Alors, c'est le vertige ? Moi, oui. Je suis en train de lire La Création de Quinet qui date de 1870, pour l'instant lecture moins évidente par Rimbaud, mais tout de même, j'ai quelques citations, et plutôt des premières pages d'ailleurs. Mais j'ai encore beaucoup à lire et là je fais une pause repas.
    Je dois encore placer des citations des quatorze premiers chapitres du livre Le Christianisme et la Révolution française, 14 quinzièmes du livre pour dire vire (plus intro et appendice). Mais bon Rimbaud a surtout sollicité la leçon finale, un peu comme "Vies" réécrit surtout la conclusion des Mémoires d'outre-tombe.
    J'ai d'autres sujets à traiter : la prosodie dans Une saison en enfer ou le rythme, j'ai des idées à mettre en place. J'ai aussi un sujet : on publie le fac-similé de la Saison, mais il faut faire tout un historique de l'établissement du texte. Il faut comparer le texte tel qu'il a été publié par La Vogue et tel qu'il est en plaquette, les "coquilles" étaient-elles "corrigées" spontanément ?
    En tout cas, Adieu à la fin de la quinzième leçon, l'échafaud est un moyen usé, la mort est usée, les commentaires achèvent de montrer que Rimbaud a écrit Une saison en enfer en fonction de Quinet. Et pour moi, Augustin Thierry, plutôt que l'autre, doit être épluché pour le mythe du gaulois et l'histoire des barbares.
    Michelet importe, et d'ailleurs Le Peuple, La Sorcière, La Mer, Bible de l'humanité, on s'est bien détourné de ses livres d'Histoire eux-mêmes, en fait. Moi, j'avais de côté les quatre tomes Folio sur la Révolution, mais dégât des eaux.
    La fin du mois de décembre va être saisissante sur ce blog.

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  4. C'est génial, je suis en plein combat corps à corps.
    Je ne peux pas travailler sur les deux documents en même temps, donc la "royauté paresseuse" ou les souvenirs du passé qui sont en nous, ça attendra.
    Au début de La Création, je n'ai pas trouvé des passages réécrits clairement par Rimbaud, sans pour autant qu'elles ne soient exclues, les réécritures, ou récritures (peu importe), mais des similitdes particulièrement troublantes, genre Quinet arrive en Suisse et l'étude de la g éologie, a ut rement dit des montagnes, va combler l'abîme qui s'ouvrait devant lui, j'ai immédiatement songé au début de L'Eclair. J'ai des passages de cet ordre. L'emploi du mot "éternité" lié à des révélations sur l'histoire de montagnes qui finalement ne sont pas figées a quelque chose aussi de suggestif. Le début, je ris de certaines mises en place métaphoriques, mais on se laisse entraîner, et il y a de très bon passages, discrets parfois pour le lecteur inattentif : genre, la nature ne donne pas deux fois la même roche, calque du mot d'Héraclite, mais qui a en implicite le thème du fleuve.
    Puis il y a ce passage sur la valeur philosophique de la démarche historienne quand au lieu de partir du passé jusqu'au présent elle remonte le temps en partant de la conscience intime du moi, du Husserl avant l'heure, du Descartes aussi évidemment. Et je mets ça en tension avec "Mauvais sang" qui suit la méthode habituelle, d'abord l'origine gauloise jusqu'au temps présent. Or, Quinet reproche à l'histoire de commencer par ce qu'on connaît le moins, de commencer par les fables. je vais citer ça pour frimer sur le festin ancien et le début de Mauvais sang.
    On attend toujours les premiers émois officiels des rimbaldiens suite à m on article. Ce n'était pas génial le commentaire sur le verre de l'amitié, ça fait à la fois allusion à "Adieu" et "Jadis", au livre de Quinet et à ma vie face aux rimbaldiens. Jamais on avait créé une telle oeuvre littéraire hybride sur internet en exploitant blog, section commentaires. Ah là Rimbaud il serait content j'ai inventé du nouveau ! Et mon commentaire a ce style herméneutique très complexe de Rimbaud. Je suis fier de moi.

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    2. Eh ! il serait amusant pour vous que Bardel ait songé à nous faire la surprise de développements conséquents sur Quinet dans son livre du 13 décembre, je vais l'acheter pour en faire une recension ? 20 euros après 10 euros, pffh ! J'espère que ce ne sera pas une saison au Bardel, parce que bordélique c'est l 'impression inattendue que m'a laissé l'étude linéaire de Vaillant. Il y a l'article de Bataillé sur ce que n'est pas la Saison qui pourrait parler de Q uinet, et qui devrait ! (Noter en passant ma manière d'écrire très XIXe siècle). J'aime assez bien les articles de Bataillé, mais ça m 'étonnerait quand même.
      Parce que le mot cruel, c'est que finalement j'ai encore un point de comparaison qui me met du côté de Rimbaud. Comme mon article présent est passé sous silence, et comme je suis minimisé, quand Rimbaud lui-même dit dans sa lettre à Andrieu qu'il va faire des élans mystiques à la Quinet et à la Michelet, personne ne s'est attardé sur le sujet.
      Moi, non plus, mais moi j'étais dans les 36e dessous. Je dois gagner ma vie contre une poisse king size et j'étais engagé dans des lectures n'ayant rien à voir avec Rimbaud, sur la découverte du Japon par les européens de 1543 à la fin du XIXe qui me laissaient peu d'énergie pour d'autres travaux. Depuis deux ans, je travaille comme plongeur et commis coire second de cuisine, et je suis sur les rotules.
      La société française ne veut pas de moi. Dès que je fais un truc, levée de boucliers, dès que je dis un truc, ça ne va pas, je dis l'inverse pour voir, mauvais timing.
      Et les rimbaldiens, c'est du "oui, mais non, il faut te calmer, la coïncidence Teyssèdre ce n'est pas ce que tu crois, oui mais les mauvais rimbaldiens de second ordre ils ont le droit de penser ce qu'ils veulent et lire ce qu'ils veulent, oui mais c'est de l'amitié qu'il faut dans notre métier, c'est du savoir-vivre politique, oui mais ton temps viendra sois pas impatient comme Michon, oui les manuscrits, quoi les manuscrits ? On n'arrive pas à les lire, donc on va pas dire que toi t'y arrives, logique, isn't it ?"
      Et sur le derneir Cahiers de Douai scolaire, le gars remercie Cavallaro pour le déchiffrement de la ponctuation irrégulière non normée propre au XIXe... Un Cataclop surgit hors de la nuit, il signe son nom d'un C qui veut dire Chevalier.
      Il a apporté quoi comme contributions décisives : établissement du texte.
      Moi, après l'Album zutique, vous me cédez dès à présent Une saison en enfer !

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  5. La bombe explose de tous côté, déjà dix-huit commentaires.
    Je remets une partie d'un que j'ai supprimé.
    **
    Je lis sans prendre de notes. En fait, là, je relève les ressemblances de formules entre Rimbaud et Quinet, et ça concerne à la fois Une saison en enfer et les lettres du voyant. J'ai tiqué sur une phrase qui ressemblait à une de la lettre à Demeny, mais j'ai déjà oublié laquelle. J'ai relevé du "loisible" mot à la fin de la Saison qui est tout de même assez rare, même au XIXe, j'ai été frappé aussi par une ressemblance "je m'efforçais..." et à l 'instant je suis sur du "J'assisterais..." D'ailleurs l'autre phrase ce n'étais pas avec "éclosion"? Je ne suis qu'à la page 82 du tome I de La Création. Trop drôle cette phrase ! Je ne suis qu'à la page 82 du tome I de La Création.
    **
    Impatient, je suis allé voir la fin du tome II que je suis en train de lire.
    Dans le chapitre sur une phrase d'Homère, on a un développement sur l'étroitesse du cerveau chez ceux qui régressent en intelligence, idée fausse (sauf à un plan ultra large de considérations) mais d'actualité à l'époque de Quinet qui cite des sources, et surtout il emploie le mot l'adjectif "étroit. Bref, "Mauvais sang" se nourrit clairement de références livresques précises et les historiens littéraires sont dans le coup. J'ai une autre idée importante à développer, mais je me la garde comme Fermat. Ahahaha ! Non, Circeto, ce n'est même pas encore écrit sur le net puis supprimé comme j 'a v ais fait avec la source à Michel et Christine, tu découvriras tout ça quand ce sera publié en ligne définitivement. Mais, bon, là, j'ai bien balisé tout ce qui m'appartient à dire à l'avenir sur Quinet et Une saison en enfer, et je vais lire les autres ouvrages aussi.
    Ne me dites pas merci, ce n'est pas poli.

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    1. Ah ouais, je suis comme le chien qui pisse pour délimiter son territoire.
      En gros, Quinet est mort en 1875 je crois et il publiait plus qu'un ouvrage par an dans les dernières années de sa vie, et vous savez comme j'ai cette intelligence, pourquoi si rare, de me dire que Rimbaud lisait les publications d'actualité, la presse et les livres. Et Quinet dans un livre d'histoire de la littérature, c'est un historien romantique oublié, il était anticlérical et républicain, il peut plaire à Rimbaud comme prédécesseur et il y a un classique Ahasvérus.
      Bon, ce qui m'a attiré à lire Le Christianisme et la Révolution française, livre dont j'ignorais l'existence, c'est un extrait lu par hasard dans une anthologie de 1989 et j'ai enfin réagi à la lettre à Andrieu. Je précise que quand même la mention de Quinet m'avait alerté et que c'était prévu et mis de côté, mais peu importe.
      Il va de soi que l es publications au plus près d'Une saison en enfer m'intéressent au plus point, comme les Tableaux de siège de Gautier pour Les Mains de JM. Eh bien, dans La République conditions de la régénération, paru en 1872, je suis déjà à jongler avec les "grincements de dents" qui se modèrent ou pas, avec les chapitres sur les femmes, le chapitre sur l'état de siège, et je cherche les indices du positionnement de Quinet par rapport à la Commune, Andrieu et Rimbaud obligent !
      Eh oui ! moi je suis bon, vous vous êtes mauvais. Qu'est-ce que vous voulez que je vous dise ?
      Mai

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    2. Il était génial l'article de Cavallaro sur Quinet dans le Dictionnaire Rimbaud qui épouvante et qui encourage. Génial !

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    3. Ah oui le truc que je me garde comme Fermat, c'est sur la folie, ça me revient.

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